‹ Causeries litterairesChapitre 34 sur 34 · SCENE 4ème · texte numérisé non relu

SCENE 4ème

(Joseph chez Pharaon. On lui fait de la musique.)

(Les frères arrivent, saluent profondément.)

(Juda.)

Nous revenons à vous, dont la sage prudence, A banni du foyer la hideuse souffrance. Nous devons vous donner notre premier paîment, Remis dans notre blé, nous ne savons comment. Acceptez ces présents, qui sont un faible gage, Pour libérer celui retenu comme otage.

(Joseph.)

Volontiers, je le rends, reprenez Siméon; Je veux vous le donner sans la moindre rançon. Est-ce là Benjamin, votre plus jeune frère? Dont le regard exprime une franchise fière.

(Juda.)

En effet, c'est bien là nôtre cher Benjamin ; De le laisser venir, mon père fût contraint.

(Joseph à Benjamin.)

(La main sur l'épaule, il le contemple.)

Enfant, venez à moi Que le Ciel vous bénisse !

(// s'éloigne et pleure.)

(A part.)

A mes parents enfin, que Dieu me réunisse!

(77 revient à ses frères.) Nous mangerons ensemble à ma table ce soir. (A part.)

Ensemble livrons-nous à la joie, à l'espoir.

(Ils se mettent à table et s'amusent, pendant qu'un

morceau d'orchestre se joue.)

(Le repas fini, Joseph seul.)

Q'ils sont bons ces moments où, d'une gaîté franche, Se sentant près des siens, le coeur ému s'épanche !

(Joseph sonne, l'intendant arrive.)

(Joseph.)

Remplissez de blé les sacs de ces étrangers, Dans lesquels vous mettrez les paîments exigés. Dans celui du plus jeune, en outre de la bourse, Insérez-y ma coupe. Ensuite d'une course, Allez les arrêter avec tumulte et bruit, Les accusant d'avoir ravi le bien d'autrui. Dites-leur : Comment c'est là votre gratitude ! Pour notre Gouverneur, pour sa sollicitude ! Ainsi ? que vous rendez le mal pour tant de bien ! Il me faut voir vos sacs ici sur le chemin.

(Joseph seul.)

Je constate que tous et chacun de mes frères, Envers moi jusqu'ici, furent des plus sincères. Mais je dois m'assurer, avant qu'on me connaisse, S'ils ont pour Benjamin, des coeurs que rien n'abaisse. Savoir s'ils ont pour lui, comme ils eurent pour moi, L'étrange jalousie et l'effroyable émoi, Qui les firent briser les beaux jours de ma vie. Malheurs enfin passés, dont je bénéficie.

(L'intendant arrive.)

Votre ordre est accompli, tout fût exécuté. On a pleuré, gémi, hautement protesté. Les entendre, les voir, c'était triste spectacle ; On n'y comprenait rien, tout paraissait miracle.

(77 écoute.)

Mais vous verrez bientôt, je les entends venir, Auprès de vous peut-être on pourra discourir.

(Les frères arrivent, s'agenouillent devant Joseph.)

(Joseph à part.)

Autre preuve de mes songes, de leur oracle

(A eux.)

Vous ici revenus ! Quel peut être l'obstacle Rencontré sur vos pas, pour rebrousser chemin?

(Juda.)

Nous sommes accusés, et contre le destin, Nous restons impuissants, la preuve nous accable. Aucun de nous, pourtant, d'un larcin n'est capable.

(A ses frères, plus bas.)

Oui, nous sommes punis pour notre iniquité, Pour avoir ri des pleurs dans notre dureté ; Nous nous sommes moqués des larmes, des prières Du petit Joseph. — Dieu venge de ses colères.

(A Joseph.)

Près de vous soyons tous des esclaves soumis, Subissons notre sort, car nous sommes punis.

(Joseph.)

Vous mes esclaves, non, ce serait injustice: Le coupable doit être esclave, et qu'il subisse La peine méritée; ici je le retiens.

(Juda.~)

Benjamin à mon père est le plus cher des siens; S'il nous voyait sans lui, l'affreuse tragédie!

(Avec véhémence.)

Non, laissez-le partir, prenez plutôt ma vie.

Pour l'amener à vous, il a fallu lutter,

Et montrer la rigueur de votre volonté.

Ce serait remuer la plaie encor saignante

D'un autre enfant perdu. Son âme défaillante

Ne pourrait résister à ce fardeau trop lourd.

Au trouble, à ma prière, Ah ! ne soyez pas sourd !

(Joseph.)

Frères, je suis Joseph! Mon père vit-il encore? Mon destin fut tracé par la main que j'adore. Je sais qu'au temps jadis, quand vous m'avez vendu, Le bonheur qui m'échoit, vous ne l'aviez voulu. Pourtant, ne craignez rien, je sais votre âme bonne, Je ne me souviens plus, au passé je pardonne. Allez chercher mon père. Au bien il s'est voué. Qu'il vienne en ce pays, et sa suite nombreuse Vivre ses derniers jours dans une paix heureuse.

(Pharaon, sa cour. Musique gaie.)

(Jacob et sa suite arrivent.)

(Joseph.)

Père, je suis Joseph, que vous avez pleuré, A vos pieds désormais, je pourrai demeurer.

(Jacob, tremblant.)

Ah! je te reconnais; tes yeux, ta voix vibrante, Les accents de ta mère, et sa douceur charmante.

(77 tombent dans les bras l'un de l'autre et pleurent.) (Jacob.)

Mes vieux jours sont bénis, je vais mourir content, La Providence m'a redonné mon enfant !

(Joseph à Pharaon.)

Que votre Majesté reçoive mon cher père, Près de moi je le garde en ce temps de misère.

(Pharaon.)

J'en suis heureux, vieillard, car vos cheveux sont blancs. (Jacob.)

Proche est ma fin, pourtant, je n'ai que cent-trente ans. (Joseph.)

Père, acceptez, pour vous et votre descendance, Une part du pays, des biens en abondance.

(Rachel et Joseph avancent, les autres s'écartent autour du théâtre.)

(Rachel.)

Viens près de moi, Joseph, de bonheur m'enivrer ! D'abord en te voyant je n'ai pu que pleurer. Douces larmes après tant d'autres trop amères ! Cependant je veux t'en raconter les misères.

(Emphase.)

Je sens comme un besoin de te laisser savoir, Ce que pour toi j'ai fait, j'ai souffert sans espoir.

Dans l'abîme du coeur, dans l'âme maternelle, Ta présence est restée immuable, immortelle. Tantôt je te voyais enfant me caresser; A ces caresses je donnais un long baiser. Puis te voyant au jeu, j'admirais ton adresse. Plaisirs que tu mêlais à la pure tendresse. Hélas ! venaient ensuite, horrible souvenir !

Des morsures, du sang Je me sentais frémir!

Mon fils, quand je serai dans la tombe endormie, Qn'une épouse adorée embellira ta vie, Alors tous deux ayez: joie, ivresse et bonheur! Mais souviens-toi toujours qu'avant ce tendre coeur. Qui fera rayonner ta terrestre existence, L'amour d'une autre femme encor fut plus immense !

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