‹ Causeries litterairesChapitre 9 sur 34 · AU TOURNANT DE LA VIE · texte numérisé non relu

AU TOURNANT DE LA VIE

C'était un beau jour de printemps ; C'était aux heures matinales, Où la fleur ouvre ses pétales, Souriant à l'herbe des champs.

Sur la route du grand chemin, Se dirigent deux jeunes filles ; Au seuil de la vie et gentilles, Veulent jouir d'un beau matin,

Pourquoi n'irions-nous pas au loin?

Murmure l'une à sa compagne; Là-bas, parcourir la campagne :

D'exercice et d'air, j'ai besoin.

Mais oui, dit l'autre, enivrons-nous De parfum, de fleurs et de brise; De liberté je suis éprise, Sur la terre, quoi de plus doux !

Elles avancent au hasard, Gambadant, folâtrant, heureuses ; S'éloignant toujours, désireuses, De ne revenir que fort tard.

Comme le léger papillon, Qui de fleur en fleur se délecte, Rient à l'oiseau, défient l'insecte, Et vont, comme va le pinson.

C'est déjà l'heure du goûter, Elles atteignent quelques fermes, Avec les gens sont en bons termes, Acceptent tout de leur bonté.

Cependant arrive le soir.

Comme ce jour passa rapide !

Pour cette jeunesse intrépide, N'étant jamais las de tout voir.

Mais, hélas ! bien loin elles sont !

Déjà les profondes ténèbres Les entourent d'ombres funèbres, Elles tremblent au moindre son.

Elles retournent sur leurs pas; Mais au lieu de la même route, Prennent, étoudîment sans doute, Le chemin opposé, plus bas.

Bientôt elles sont près d'un bois; Et voient, à la voûte étoilée, A l'herbe des plaines perlée, Qu'il fait nuit, et sont aux abois.

Plus tard, de son disque d'argent, La reine des nuits se dévoile, Dans l'espace étend son long voile, Et douce, règne au firmament.

Les grands arbres sont endormis.

Bas se parlent les deux fillettes, Sont de plus en plus inquiètes, Et s'égarent dans les taillis.

On entend le cri des hiboux, Une couleuvre glisse, avance; Tout bruit fait peur, quelle prudence On craint l'atome, on craint les loups

Elles commencent à pleurer, Quand soudain une voix appelle:

Répondez ! Anna ! Gabrielle !

L'on cherche, tremblant, éploré.

Père, cruels sont nos tourments, Dans les bois nous sommes perdues Enfin ! nous serons secourues !.

Jubilèrent les deux enfants.

Comment exprimer leur bonheur !

Elles se transportent de joie !

Leurs appels que l'écho renvoie, Allègent des parents le coeur.

Bientôt ils se sont rapprochés, Elles sont aux bras de leur père; Mais ni reproches, ni colère:

Ils s'étaient si longtemps cherchés !

Ils sont tout pleins d'émotions ; On ne pense plus à la faute; De l'âme on sent le poids qui s'ôte, Même on ne fait de questions.

Les fillettes veulent marcher; Mais elles sont déjà malades.

Ah ! cher coûtent les escapades !

Au brancard il faut les coucher.

On les transporte à la maison; Elles sont pâles et tremblantes.

Les deux femmes, aussi souffrantes, Scrutent tout jusqu'à l'horizon.

Enfin les voilà ! ce sont eux !

Elles accourent, ces deux mères, S'emparent de leurs filles chères !

Ensemble comme on est heureux!

Ces enfants avaient su jouir

De cette superbe nature;

Mais au retour de l'aventure,

Rien n'est beau, rien ne fait plaisir

N'est-ce pas ainsi du bonheur!

Quand en nos âmes il s'exhale; C'est une marche triomphale ; C'est un soleil dans notre coeur,

Mais lorsqu'un jour il s'est enfui, Ce bonheur, avec le jeune âge, Que l'épine perce avec rage:

Plus de doux rayons, c'est la nuit . .

Combien encor de jeunes gens Courent la vie avec ivresse ; Voulant jouir de leur jeunesse, Annihilant leur plus beau temps.

Quand pourtant viennent les vieux jours; Ou bien qu'au bord d'un précipice, Ils se réveillent, quel supplice!

Ils étaient aveugles et sourds.

Heureux s'ils sont sur le giron, De cette Mère qui console; Ils verront bientôt l'auréole De paix, qu'est la religion.

Page 1