LES FOUS ET LES SAGES
Nous avons en agriculture nos fous et nos sages, ceux qui vont à la découverte, qui sont en quête de nouveautés, et ceux qui moisissent tristement dans la routine héréditaire. Or, nous le déclarons tout net, nous aimons les premiers; chez eux, il y a de l'étoffe, du ressort, de l'imprévu ; avec eux, ûïi remuerait des montagnes et le progrés agricole se ferait en poste. Dans la compagnie des seconds, au contraire, on dort debout; il n'y a pas de ressources, pas d'initiative à
en attendre : cerveaux^ étroits, intelligences Fouillées, néant que tout cela. Toutes les fois que vous nous donnerez à choisir entre une montre qui avancera, même plus que de raison, et une montre dont les aiguilles ne bougeront pas, nous prendrons celle qui avancera. Un sage n'aurait jamais eu ridée de chercher TAmérique ; il ne l'aurait pas soupçonnée d'ailleurs ; mais l'eût-il soupçomiée, que la peur de se mouil- ^ 1er les pieds pendant la traversée ou de se perdre en route Taurait retenu. Aussi ce fut un fou qui entreprit la chose.
Olivier de Serres, le père de l'agriculture française, passa de son vivant pour un fou. Un gentilhomme qui prenait son plaisir à cultiver des panais, des carottes, des melons, du blé de Smyrne, à élever des vers à soie! C'était à ne pas le croire. Les nobles en riaient, les paysans en riaient comme les nobles, et tous ces rieurs, bien entendu, étaient les gens sages de leur époque.
Vers la fin du siècle dernier, un homme qui s'appelait Parmentier, s'avisa de dire que la pomme de terre pourrait rendre des services un jour, qu'on ferait bien d'en planter dans les jardins, dans les champs, un peu partout. Là-dessus, on le traita de fou, non pas de fou amusant, inoffensif, mais de fou dangereux, d'homme à lier. On l'accusa de vouloir empoisonner le pauvre monde, et le pauvre monde lui aurait tordu le cou avec plaisir, au dire des contemporains. Parmentier ne se laissa ni intimider ni rebuter ; il continua ses folies dé plus belle, il persévéra dans ses extravagances, il prit les gens sages par les épaules, les secoua pour les dégourdir un peu, les poussa en avant et voulut leur faire pro* mettre déplanter des pommes de terre. C'était son idée fixe. La plupart lui rirent au nez ; quelques-uns cependant promirent, à seule fin de se débarrasser de ses importunités ; façon polie de lui dire : Nous en planterons ; mais, pour Dieu, laissez-nous en paix après cela, ne soyez pas éternellement sur nos talons. Sans ce fou de Parmentier, cependant, où en serions-nous, où en seraient les descendants de ces patriarches