LES FOUS ET LES SAGES
de la sagesse qui ne Toulaient point cultiver la plante nouvelle parce que leurs pères ne l'avaient point cultivée en leur temps, qui ne voulaient point en manger parce que leurs aieux avaient bien vécu sans elle?
Le célèbre Mathieu de Dombasle, notre roaHre à tous, celui que la reconnaissance publique a coulé en bronze sur une place de Nancy, fut un fou de la pire espèce aussi, un faiseur d'essais, un bourgeois dont le cerveau était dérangé. Tant qu'il habita Roville, les paysans des environs ne voulurent ni de ses conseils ni de ses instruments perfectionnés. Aujourd'hui, médaille retournée, ce n'est plus cela ; on respecte la mémoire du fou d'a^itrefois, on consulte le Calendrier du bon CuUivateurGomme un oracle, on s'incline en passant devant la statue de bronze de Nancy. La sagesse a fini par brûler de l'encens au nez de la folie.
Quand ^jraidclin parla pçur la première fois des effets merveilleux du^plâjresur les prairies artificielles, on le prit pour un fou. Ce fut pour prouver qu'il ne Tétait pas, ou pour engager tous les cmitivateurs à le devenir comme lui, qu'il écrivit sur un champ dfe trèfle avec de la poussière de gypse : Ceci a été plâtré (gravure t). L'herbe devint plus verte, plus drue, plus robuste là qu'ailleurs, et l'on put distinguer ces mots jusqu'à la récolte. Les hommes sages, ayant les yeux crevés par l'évidence, ne se rendirent p«fô encore tous.
Les premiers qui employèrent la chaux dans le^ friches de l'Ardenne belge passèrent pour fous, et, les voyant faire, les plus habiles déclarèrent que le pays serait perdu un jour si l'on s'avisait de les imiter. Depuis lors, la folie est devenue générale, et le pays ne s'en porte pas plus mal.
Il y a soixante ans de ceci environ, un fermier de la Bresse vint s'établir dans un village de notre Bourgogne, bien pauvre village alors. Les terres argileuses y étaient pour la plupart incultes; la charrue ne pouvait y entrer en temps humide non plus qu'en temps de forte sécheresse ; rien de bon n'y poussait. Le nouveau fermier creusa des fossés, ouvrit
des rigoles pour assainir, et sema de la -cendre de bois sur les terres rebelles. Passe encore pour les fossés et les rigoles, mais de la cendre ! c'était à n'y rien comprendre, cela ne s'était jamais vu. dans la contrée. Aussi Dieu sait comme ron
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se mit à plaisanter, à ridiculiser l'homme à la poussière blanche. Un peu plus tard, dès que l'on eut vu les belles récoltes de froment, on se gaussa moins, puis on l'imita, et aujourd'hui, à plus d'un demi-siècle de date, on raconte avec intérêt que le fermier Sergent a fait des merveilles, qu'il a
changé la face du canton, qiie ce n'était pas un homme ordinaire, qu'il aurait vendu dans un sac les anciens du pays et que Ton a eu tort de se moquer de lui.
Les fous de cette sorte abondent heureusement sous le soleil. Ce sont eux qui frayent les routes aux autres, qui font les essais, les sacrifices, les pas en avant sur leur siècle ; ce sont eux qui imitent, qui apportent ou sèment les clioses nouvelles, qui devinent les améliorations. Tous ceux qui partent du pied droit au lieu de partir du pied gauche, qui se tiennent à Tavant-garde des cultivateurs, au lieu de se faire traîner en queue sur des charrettes, sont évidemment des fous. Nous en sommes, vous en êtes ; nous nous en félicitons et vous en faisons compliment. Chez nous autres, au moins, il y a de la vie, de l'entrain, de la hardiesse, des idées, des espérances et de larges éclaircies où plonger l'œil. Qu'y at-il donc de l'autre côté ? Le coin du feu pour univers, Mathieu Laensberg pour chef de file, le passé pour Évangile, tout derrière soi, rien devant. Quand de chez nous on crie : — Marche ! on répond de chez eux : — Halte ! Quand chez nous on dit : — Je crois, chez eux, on répond : Je doute. Nous affirmons le progrés en agriculture, ils le nient; nous vivons, ils dorment. Que la paix soit avec les innocents! ne dérangeons pas violemment jees marmottes de la création.
On naît cultivateur, on ne le devient pas. Nous connaissons par milliers des gens qui vivent et meurent au village, qui du soleil levant au soleil couchant remuent la terre, fonctionnent à la manière de la charrue ou de la bêche, se
6 GàUSERIES SUR L'àGRIGULTURE ET L'HORnCULTURE.
croient et se disent cultivateurs, mais qui ne le seront Jamais. Le feu sacré manque ; ils ne sentent rien, ne comprennent rien, n'admirent rien. Us font de l'agriculture comme les barbets font des clous en tournant leur roiie, par métier et par nécessité, l'œil sur le soleil pour lui demander Theure, et comptant les jours de la semaine pour savoir quand viendra le dimanche. Avec ces gens-là, il n'y a rien à attendre, ni travail soigné, ni bon voulpir, ni progrès. On ne réussit dans une spécialité qu'en se passionnant pour elle, et c'est précisément parce que les populations belges et anglaises se passionnent pour les choses de Tagriculture qu'elles s'y distinguent entre toutes. En France, nous voulons du bruit, de l'éclat, du merveilleux, des aventures; nous troquons de gaieté de cœur notre blouse contre un uniforme, notre^ioue contre , un fusil de munition, notre vie calme contre les Imsards d'une carrière agitée. 'Nous sacrifions tout à l'idée, nous jovons avec la fièvre ; nous nous moquons très-souvent des choses sérieuses, tandis que très-souvent aussi nous prenons au sérieux des choses risibles.
Commept, après cela, nous accommoderions-nous de la vie sereine et positive des champs? Il n'existe pas de pays plus favorable à l'agriculture que le nôtre ; mais il n'existe pas non plus de nation aussi difficile 4 axer au sol que la nôtre. Vous vou^ imaginez la tenir, elle vous échappe ; elle ne croit pas au bonheur des champs, elle s'y ennuie et s'y endort. Le père en éloigne son fils et la mère sa fille; le soldat qui a parcouru les garnisons ne veut plus rentrer au logis ; les domestiques de la ferme se font laquais afin de briller sous le galon; les filles de ferme se font chambrières de la ville par coquetterie et un peu par ambition. On a vu de ces pauvres filles devenir grandes dames, et de ces pauvres travailleurs devenir presque millionnaires. 11 est vrai que, pour un qui monte, quatre-vingt-dix-neuf descendent, mais on n'a les yeux que vers le haut de l'échelle , on né découvre du mât de cocagne que les pièces d'argenterie qui miroi-
tent ; quant au savon, qui rend le parcours glissant, on n*y songe guère. Et delà cette désertion que chacun déplore et qu'on n'arrêtera pas rien qu'en élevant les salaires. C'est par l'éducation, par l'instruction et les honneurs qu'on parviendra à créer en France une population vraiment agricole. Tant que Ton pourra dire : 11 n'est pas nécessaire de devenir savant pour être bon cultivateur; tant que l'on pourra dire : L'agriculture ne mène pas à la considération, il n'y aura rien à espérer.
En Belgique, pas plus qu'en France, on ne vit au milieu des sages ; les hommes n'y brillent pas plus qu'autre part par la modestie ; ils ne dédaignent ni le bruit qui flatte l'oreille, ni la phrase qui encense, ni le ruban qui appelle l'attention, mais ils ne négligent pas pour cela leurs intérêts matériels, ils ne s'enthousiasment pas facilement et lâchent rarement la proie pour l'ombre. Avant de se laisser aller au courant d'une idée, ils se demandent ce qu'en défmitive elle rapportera; ils ne se payent pas de mots et tiennent aux chiffres. Tout ce qui reluit, pour eux, n'est pas or; ils ne s'en rapportent qu'à la pierre de touche; ils s'attachent plus à la valeur des choses qu'à la réverbération, plus au côté positif qu'au clinquant, plus au fond qu'à la forme. Ils préfèrent la paix à la lutte, le calme au bruit, l'air des champs à celui des villes. Il est donc tout naturel qu'ils aiment l'agriculture et en fassent l'objet de leurs préoccupations. Au lieu de s'entretenir de chevaux de course, de chieps de chasse, de toilette, de frivolités ou d'extravagances, ils ne s'entretiennent tout simplement que de ce qui concerné le sol ou la fabrique. Les causeries sur les labours, les engrais et les récoltes sont de bonne compagnie, ne font bâiller personne et intéressent tout le monde. Ceux qui n'ont pas de ferme sous la main ont un petit jardin à leur porte ou tout au moins un pot de fleurs à leur fenêtre. Cultiver du froment ou un pot de réséda, c'est toujours cultiver. Écoutez les conversations en famille, en public, au coin du feu, en diUgence, en chemin de fer, à table
d'hôte, à restarainet, partout, et vous y entendrez parler des travaux et des produits de la terre. Ce n'est point affaire de mode, mais affaire de mœurs, de goût, d'aptitude, de tradition. Les Belges sont à Tagriculture ce que les Hollandais sont an commerce; ils parlent de ce qui fait leur orgueil, comme le Lyonnais parle de ses soieries et le Bourguignon de ses vins.
On a dit des Flamands, avant le dix-septième siècle, qu'ils étaient les premiers cultivateurs du monde; les Anglais Font répété, et Arthur Young ajoutait un jour qu'il serait ignorant en agriculture tant qu'il n'aurait pas visité la Belgique. Est-ce que cette Belgique, ce jardin de la grande culture, n'a pas été pour les agronomes étrangers ce que fut et ce qu'est encore ritalie pour les peintres et les sculpteurs, c'est-à-dire la grande école du perfectionnement, l'atelier des maîtres? Les Anglais y- ont passé , et personne n'oubliera cette question posée à la Société de Bruxelles : — a Un laboureur flamand ne retirerait-il pas de bonnes récoltes, même d'un mauvais terrain ? » Schwerz y a passé comme Young, et Mathieu de Dombasle aussi.
Voilà des souvenirs qui en valent bien d'autres. Ce sont les titres de noblesse des cultivateurs belges. Ils en sont fiers, et nous le comprenons. N'est pas copié qui veut par quatre ou cinq grands peuples; on ne va qu'aux chefs-d'œuvre, et il y a bien autant d'honneur à les produire sur le terrain que sur le marbre ou la toile.
On a critiqué, dans ces derniers temps, les méthodes flamande?, et démontré que les frais de main-d'œuvre rognaient par trop le bénéfice des fermiers. C'est aussi notre avis; mais, pour le moment, la question n'est pas là. Le fermier a-t-il, oui ou non, avec le travail de ses bras, réussi à transformer de maigres terres en terres à jardin, ne leur accordant ni repos ni trêve, et obtenant d'elles de magnifiques récoltes? Pouvons-nous, dans la plupart des cas, prendre ces terres pour modèles, quant à la fertilité et à la propreté, les mettre