CONCOURS D'EXPOSITION ET CONCOURS SUR PUCE
Ces échantillons né pouvaient être Tobjet d'aucune prime ; on devait les exhiber seulement pour la satisfaction des curieux et à titre d*objet$ d'étude. Il est évident que le public a toujours profit à voir du beau et à apprendre les noms exacts des espèces et variétés cultivées. On devait juger sur place, en plein champ ou en plein potager, Toeil sur l'ensemble des emblaves, non sur des ^is choisis, mesurés et mis en bottes, non sur des racines monstrueuses dues souvent au hasard ou à des soins particuliers. Nous disions : — « Il est temps que les enfants deviennent des hommes et que les futilités cèdent le pas aux opérations sérieuses.
« Les décisions définitives ne pourront être prises par les commissaires que dans la matinée du jour de l'exposition. Plus tôt, des indiscrétions seraient commises, et les concurrents malheureux ne se soucieraient plus d'exhiber leurs échantillons de récoltes, d'autant moins qu'ils ne seront soumis à aucun jury.
c Avec des concours sur place et des commissaires indépendants par position, — on ne saurait d'ailleurs en trouver d'autres, — il est certain que le mérite réel sera récompensé, que les soupçons de fraude ne pourront plus se produire, que tous les sociétaires seront en mesure de contrôler les travaux de la commission, et que la cérémonie de distribution des primes empruntera à la loyauté, à la sincérité des décisions, un caractère vraiment imposant, i
Ainsi, vous le voye2, nous tranchions dans le vif et mettions les expositions au rang des bagatelles de la porte, bagatelles utUes, sans doute, mais qui, jusqu'à ce jour, avaient usurpé une importance fôcheuse. On est las du clinquant, las des paillettes de cuivre qui relurent comme de l'or, las des parades qui remuent les petites ambitions, sans grand profit pour l'agriculture; on veut du beau, du vrai, du sérieux, et le contrôle sur tout cela, comme à la monnaie sur les pièces et les bijoux de bon aloi.
Nous sonuneà persuadé qu'en France, la décision prise sur
un tout petit coin perdu de la Belgique, de ne plus primer les objets d'exposition, sera approuvée par les praticiens, et que, tôt ou tard, chez nous comme là-bas, les concours sur place deviendront le baromètre agricole le plus sûr et le plus souvent consulté.
L'important dans, cette question de remaniement, c'est de faire à la petite et à la moyenne culture une part aussi large et aussi honorable qu*à la grande. N'établissons pas de distinction, pas de faveur; les récompenses doivent être partagées fraternellement, attendu qu'à nos yeux les petits cultivateurs sont tout aussi méritants que les gros, et que, dans les contrées de morcellement de la propriété, il convient d'encourager le détenteur de parcelles aussi bien que les proprétaires de grands domaines.
Nous venons de voir que les concours sont un moyen d'enseignement. Nous ne pouvons pas oublier que nous les devons aux sociétés d'agriculture et que nous avons un mot à dire sur ces sociétés.
Le travail accompli n'est rien en comparaison du travail à accomplir. Amener à soi les indifférents, éveiller les fibres endormies, passionner le lecteur pour cette agriculture qui élève l'homme au-dessus des basses préoccupations de notre époque, qui le retrempe du corps et de l'intelligence, ce serait déjà un beau succès; mais nous voudrions plus encore. Nous voudrions que l'on formât le faisceau avec les forces affaiblies par l'éparpillement, qu'il y eût une fédération de
sociétés et de comices, un lien entre toutes les parties de ce corps disséminé et fractionné à rinftni. Nops arriverions ainsi à donner du collier tous ensemble et à enlever du premier coup ces routines que nous avons tant de peine à vaincre, uniquement parce que nous ne savons ni nous concerter pour lattaque, ni les aborder d'un commun accord.
Ce que nous écrivions un jour à un de nos amis de Lyon, à propos de l'horticulture, nous pouvons le répéter à propos de Tagriculture : a Nous ne comprenons pas, lui disions-nous, qu un peu d'abnégation nous grandirait, que la goutte d'eau toute seule ne signifie rien, qu'elle s'en va au premier coup de soleil ou au premier coup de vent, tandis que les gouttes d'eau réunies font les rivières, les fleuves, et même plus que cela; nous nous condamnons chacun à n'être rien, en cherchant individuellement à être trop; noussommes une armée où chacun se croit capitaine, où personne ne veut être soldat.
« Ce que nous reprochons aux individus, nous pouvons également le reprocher aux sociétés. Celles de Paris s'estiment de la meilleure foi du monde supérieures à celles de Lyon ou de Toulouse, et celles-ci supérieures à nos sociétés de villes de quatrième ou de cinquième ordre.
« On prend du galon en proportion du nombre d'âmes au milieu desquelles on s'agite. Ëuffon et Daubenton ne seraient rien à Hontbard; une douzaine de Grosjean quelconques, installés dans une capitale ou un chef-lieu de département, se permettraient de leur faire la loi. Ce n'est pas de la justice, c'est de la bouffonnerie. » Et nous ajoutions : « Sur tous les points de la France, l'agriculture et l'horticulture comptent des hommes d'élite qui n'ont pas l'avantage de se connaître entre eux, qui n'ont pas toujours les moyens de se produire utilement. Si nous cherchions bien, dans les plus humbles comices, nous trouverions de ces hommes-là, et plus qu'on ne pense.
€ Pourquoi ne pas leur ouvrir de larges issues, les sortir de l'obscarité? Pourquoi enfin ne pas constituer une représen-
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tation sérieuse, régulière, qui tracerait la route à suivre, qui formulerait un programme de questions importantes, qui soumettrait ce programme à toutes les sociétés, qui deviendrait le corps auquel se relieraient tous les membres, le congrès où aboutiraient les mémoires, les procès-verbaux des discussions et les solutions données sur les différents points par lés théoriciens et les praticiens? De cette façon, les forces, éparpillées et gaspillées jusqu'ici, seraient dirigées vers un but commun, lèveraient les gros obstacles et auraient des effets prompts et utiles. Nous nous épuisons faute d'ensemble, d'unité, de direction et d'impulsion. »
Cette besogne vaudrait pour le moins celle des concours régionaux qui, certes, ne sont pas à dédaigner, mais qui n'embrassent qu'un des côtés de la grande tâche.
En matière de concours et d'exposition, la fraude est parfois une fme matoise; il convient donc de compter avec elle et de se rappeler que les plus beaux lauriers ne sont pas toujours ceux que l'on gagne. Ceux que l'on achète de loin en loin ont la n\éme couleur et le même mérite aux yeux du public. Aux gro^es bourses et aux plus habiles, les grandes gloires. Si, en fait d'outils, les expositions prouvent quelque chose, en fait de produits animaux et de produits végétaux, elles laissent beaucoup à désirer. Il n'y a, nous le répétons, que les concours sur place et les livres de compte qui nous intéressent vivement ; quant aux jeux d'enfants, grands ou petits, nous les prenons pour ce qu'ils valent et nous nous en lassons vite. Une exposition est à voir une ou deux fois dans chaque zone, à titre de ménagerie ou de collection locale, mais pas davantage.
En agriculture, les bagatelles de la porte ont Içur raison d'être. Les gens qui s'arrêtent sont à moitié pris, on le sait, et il est tout naturel par conséquent de fouetter la curiosité et d'attirer les populations rurales par des moyens que la délicatesse ne repousse pa»; mais ces moyens ne sauraient amuser longtemps le même public. Une fois pris au spectacle des
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phénomènes, il s'agirait de le bien tenir, et pour le bien tenir il conviendrait de s'adresser un peu à son intelligence. Ne nous le dissimulons point, nous péchons par la base; Tinstruction nous manque, nous ne raisonnons pas assez souvent nos opérations. Il existe des lois générales, des règles admises en agronomie, des données scientifiques certaines qu'il faudrait vulgariser, afin de former des convictions solides.
Ces choses-là ne s'imposent pas; elles doivent se faire accepter, et subir, au préalable, Tépreuve décisive de la discussion sur toute la ligne. Or, en pareil cas, nous sentons combien la fédération des sociétés agricoles aurait de puissance, et plus que jamais nous regrettons Fétat dans lequel nous sommes. Les savants ne sont pas en odeur de sainteté parmi les praticiens; ils ont à se faire pardonner des erreurs, et à prendre conseil de nos populations en toute circonstance. A cette condition, ils peuvent nous rendre de grands services; mais chaque fois qu'ils interviendront dans nos affaires sans notre agrément, par voie de règlement municipal ou de décret administratif, ils s'aliéneront les esprits et s'exposeront à amoindrir leur autorité morale. Us n'ont rien à gagner à ce jeu, et nous avons, nous, beaucoup à y perdre.
Si nous devions citer un exemple d'intervention malheureuse, qui laissera de mauvaises traces derrière elle, nous n'aurions qu'à parler des moyens imaginés par quelques savants pour reconnaître et constater la fraude du lait. Pour avoir voulu trop prouver, on a tout bonnement réussi à démontrer que l'on ne comprenait rien aux choses du ménage. Les consommateurs des villes ont applaudi, mais les producteurs ont protesté et protestent tous les jours encore. Pour ce qui regarde le lait, aussi bien que pour ce qui regarde le vin, il n'y a de juge infaillible qu'un palais exercé.
La Société de pomologie Van Mons a donné aux sociétés d'agriculture en général un bon exemple et une bonne leçon. Elle a son jardin à elle, sa collection d'arbres, sa collection
de fraisiers ; elle ne tient pas aux discours, elle prend son œuvre au sérieux ; elle ne cherche pas à se faire connaître par des mots, elle marche et prouve ainsi qu'elle vit. Le moyen est bon ; nous le disons tout haut, et chacun sera de notre avis. Dès qu'un arbre de sa collection porte des fruits d'une variété nouvelle qui lui paraissent dignes d'être propagés,la commission en informe les membres de la Société,leur expédie des rameaux à greffer et des corbeilles d'échantillons pour que chacun d'eux les voie, les touche, y goûte, fasse connaissance avec eux et sache par lui-même à quoi s'en tenir sur le mérite de la chose. C'est une manière de convaincre qui nous plaît ; les plus belles phrases, si riches et si persuasives qu'on les suppose, ne valent pas à coup sîjr, en matière de pomologie, la plus petite corbeille de poires. Vive l'argument !
Pourquoi les sociétés d'agriculture, petites et grandes/ ne procéderaient-elles pas de la même façon ? Avec les secours qu'elles reçoivent et le montant des cotisations des sociétaires, il leur serait facile, à notre avis, de louer un coin de terre, l'espace de sept ou huit ares et même moins, d'acheter de l'engrais, de se procurer des graines de plantes nouvelles, et de charger un homme intelligent de diriger les petites cultures expérimentales, sous la surveillance d'une commission. Aussitôt les graines et les racines récoltées, on tes diviserait par lots d'échantillons, et chaque sociétaire aurait sa corbeille étiquetée et une instruction relative à la culture de chacun des produits soumis à son appréciation. On dirait aux cultivateurs : voici un légume nouveau, que l'on vante beaucoup ; voici une céréale nouvelle ; voici une plante fourragère que vous ne connaissez pas encore ; examinez-les de vos deux yeux, voyez s'ils vous conviennent, et s'ils vous conviennent, demandez de la graine ; vous en aurez de la bonne et pour rien, nonpasde quoi ensemencer tout un champ, d'abord, mais assez pour vous approvisionner l'année prochaine.
Notez que si les sociétés d'agriculture s'y prenaient toutes
ainsi, les choses iraient mieux chez elles qu'elles ne vont d'ordinaire. Les mauvaises langues de nos campagnes ne demanderaient plus à quoi elles servent. Le paysan aime médiocrement les discours, surtout quand il ne les comprend pas ; or, il trouve qu'on abuse du discours dans les sociétés en question et que ceux qui parlent le plus sont ordinairement ceux qui ne suent point à remuer la terre. 11 écoute une fois, des deux oreilles d'abord, puis rien que d'une ensuite, et pour sûr il déserterait avant la fin de la séance, s'il ne craignait de faire du bruit sur les planches avec ses souliers ferrés, de faire crier la porte et d'être remarqué. Mais la séance d'après, on ne l'y reprend plus ; le zèle est éteint comme si des jets d'eau froide y avaient passé.
Supposez que le bavardage cède le pas à l'action, qu'on ne fasse des discours qu'une fois par an au lieu de douze fois, comme c'est la coutume chez nous ; supposez que chaque membre de la société ait la faculté d'aller passer une heure ou deux, de temps en temps, dans le jardin de tout le monde, qu'il puisse causer de choses et d'autres avec le jardinier, le questionner sur ceci, le questionner sur cela, ce serait bien différent. L'utilité des sociétés d'agriculture ne serait plus contestée dans nos villages, et les adhérents qui n'y entrent de nos jours qu'en se faisant tirer par l'habit, y viendraient d'eux-mêmes et d'un pas décidé.
Une société d'agriculture qui ne produit que des mots et des journaux n'aura jamais d'influence solide sur des hommes de pratique. Les conseils de vive voix pas plus que les conseils imprimés ne sont entendus ; on veut des faits, on veut des résultats. Vous aurez beau vanter une plante nouvelle, un légume nouveau et recommander de les cultiver, on ne vous écoutera point ; mais remettez à nos travailleurs des champs, de la main à la main, de petits paquets de graines, ditesleur la manière de les semer en pleine terre ; montrez-leur ce que produisent ces graines dans votre jardin, et vous serez le bienvenu; les semis auront lieu, soyez-en sûr, et
c'est ainsi, mais seulement ainsi, que Ton réussira à propager rapidement les bonnes espèces ou les variétés nouvelles.