DE L'ORDRE ET DE L'ESPRIT DE SUITE DANS LES TRAVAUX
Vous auriez la tête meublée des meilleures théories agricoles, la mémoire chargée d'observations pratiques; vous comiaitriez le bétail comme Bakewell, le maniement des outils comme le plus habile, que vous pourriez fort bien n être encore qu'un médiocre cultivateur, et vous ruiner lestement où les humbles d'esprit se tireraient d'affaire. La théorie et la pratique ordinaire sont d'excellentes choses sans doute, mais ces excellentes choses ne vous mèneront à rien, vous chefs de ferme, si vous n'y joignez la prévoyance, le tact, l'esprit de suite dans l'ordonnance et l'exécution des travaux. 11 faut que, dans une entreprise de cette sorte, tout soit prévu, réglé à l'avance, et que la besogne entamée se poursuive à heures fixes et sans accrocs. Vous seriez le plus savant du monde, que vous perdriez la tête et la ferme à procéder autrement. Nous avons des individus qui vont et viennent et suent à tourner^sur eux-mêmes, qui se fatiguent beaucoup, se croient de bonne foi des modèles d'activité, et passent pour tels parce qu'ils remuent toujours. On dirait, à les voir de loin, qu'ils abattent vingt fois plus de besogne que le conunun des travailleurs ; mais, à les voir de près, c'est différent. Beaucoup de mouvement pour rien, chevaux qui trottent sans avancer, meules qui vont à vide et ne rendent pas de farine. Une idée leur passe par la tête et les chasse en avant ; une seconde idée croise la première et les jette de côté. Ils conmiencent une chose, s'interrompent pour en reprendre une autre, mettent la main à toutes les pâtes et n'en pétrissent aucune convenablement. Ils font un chargement, reviennent à vide et retournent le lendemain tout exprès pour
chercher ce qu'ils auraient pu ramener la veille par oontrevoiture ; ils ne voient rien à vingt-quatre heurc^ devant eux, ne savent pas aujourd'hui ce qu'ils feront demain, et sont même souvent fort en peine de savoir le matin comment ils rempliront leur journée pour arriver au soir.
Non-seulement ces gens-là font très-peu de chose, tout en s'essoufflant beaucoup, et font mal ce qu'il font; mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'ils paralysent la bonne volonté des travailleurs qui sont sous leurs ordres. Donnez leur un ouvrier intelligent, capable, plein de goût pour les travaux de la terre, et, en moins de six mois, ils vous le rendront dédécouragé, ahuri, hébété, refondu à n'être plus reconnaissable.
L'homme qui s'attelle à une tâche rude ou facile, quelle qu'elle soit, n'entend point qu'on le dérange à tout propos et hors de propos, qu'on joue pour ainsi dire à la raquette avec sa persoime, qu'on l'envoie ici, qu'on le rappelle ailleurs, qu'on lui ouvre trente-six chantiers en un tour d'horloge, pour le promener de demi-heure en demi-heure de lun à l'autre, tantôt cheval de selle, tantôt cheval de trait. A force de commencer toujours et de ne finir jamais, à force d'entamer et de suspendre, on arrive nécessairement à prendre le travail en dégoût. H n'est pas d'ouvrief, si accommodant qu'on le suppose, qui puisse résister longtemps à une mauvaise direction. Or la direction sera toujours mauvaise et procédera toujours par secousses, à la manière des engrenages de raccroc, si l'esprit de suite et de régularité manque au chef de l'exploitation, que ce défaut vienne de la confusion des idées ou de leur absence complète, peu importe.
Ceux qui, de père en fils, cultivent la terre, ne pèchent point ordinairement par là ; ils vont à la façon d'une horloge que l'on remonterait à chaque génération, pas plus vite un jour que l'autre, à peu près du même pas que les anciens. H y a plusieurs siècles que leurs occupations ont été combinées, tracées et réglées; elles ont force d'usage et arrivent chacune