L. Courajod, Ecole royale des éUves protégés^ XLV
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Jean de Laval, le mari de la belle Françoise de Foix, se faisait construire un nouveau manoir à côté de l'ancienne forteresse féodale de Chateaubriant. Les travaux, interrompus par les visites de la comtesse à la cour et les absences de son mari en Italie, avançaient lentement, — ils devaient durer quatorze ans, — et les fondations étaient à peine achevées quand Laval rentra définitivement en France. Peu de temps après (i)3i)j il était nommé lieutenant général du roi et g-ouverneur de Bretagne.
Devenu tout à coup le second personnage du royaume, Laval trouva sans doute que les premiers plans du château n'étaient plus à sa taille. 11 résolut de remanier l'édifice, d'en faire, coûte que coûte, la merveille de la Bretagne et de confier ce travail à une réunion d'architectes ch3isis parmi les plis renommés.
C'était le cas de s'adresser aux Italiens ; en se jetant dans leurs bras, on était sûr de plaire d'emblée au roi et à la cour. Mais le comte était mieux qu'un courtisan : il avait du goût et s'entendait aux belles choses. Les campagnes d'Italie lui avaient donné l'occasion d'étudier et de comparer; son opinion était faite. Il se décida pour nos artistes et convoqua sur le terrain les grands ouvriers de toute la France, dit Noël Du Fail, pour prendre leur avis.
Je ne veux pas surfaire, pour les besoins de ma cause, les préférences du comte de Chateaubriant;
mais son patronage éclatant montre combien nos artistes étaient appréciés, même à la cour, et donne la mesure de la prétendue omnipotence italienne avant l'école de Fontainebleau.
Du Fail n'indique pas la date de ce congrès remarquable; on peut, je crois, la fixer en i)32*, lors du voyage en Bretagne de François P'", qui passa six semaines à Chateaubriant chez Jean de Laval (mai et juin 1532). Le roi voulait dire son mot surtout ce qui se bâtissait dans son royaume; il avait prié le Rosso de l'accompagner, comptant bien n'agir que d'après ses inspirations. Arrivé depuis un an, maître Roux n'avait encore que le titre de « peinctre ordinaire », mais on lui ménageait des surprises. Ses lettres de naturalisation, datées de Chateaubriant même (mai 1532), prévoient d'avance les « bénéfices et dignitez ecclésiastiques dont il pourra estre justement et canonicquement pourveu ». On peut donc admettre que le roi, fort engoué de son nouveau favori et connaissant les beaux projets de Laval, ait tenu à ce que le Rosso prit part à ces grandes assises de l'architectiu'e
I. II est constant que le château fut conimciicé en 1524, mais Du Eail ne dit pas que les architectes français aient été convoqués à cette époque. Jean de Laval a fait toutes les campagnes d'Italie, et il n'est pas probable que la comtesse ait pris sur elle de réunir un congrès de cette importance en l'absence de son mari. D'ailleurs Du Fail raconte en général des aventures personnelles ou contemporaines. Il est né de 15 15 à 1520 et il a pu, dans sa jeunesse, assister à la plaisante mystification de Pihourt ou l'entendre raconter comme un fait très-récent. L'hypothèse de 1532 semble donc très-vraisemblable.
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française pour y développer les théories nouvelles et imprimer aux délibérations une direction italienne. Dans ce cas il serait piquant de connaître les débats de ce concile au petit pied, où François I" et le Rosso défendaient les doctrines ultramontaines devant une assemblée de vieux maîtres gallicans, élèves de la Renaissance française.
Quoi qu'il en soit de ma conjecture, le congrès se réunit à Chateaubriant et, comme de raison, se partagea tout d'abord en deux camps. Les uns, minorité bruyante, arrivaient de Paris et de Fontainebleau; c'étaient les courtisans beaux diseurs, — on en trouve même parmi les architectes, —ne parlant que de colonnes, d'ordonnances, de cariatides^, et traitant de haut tous ces petits maîtres maçons de province. Ceux-ci, élevés dans les maîtrises provinciales, nourris de leur esprit et ne recevant la consigne de personne, restaient sur la réserve et laissaient dire. Leur programme était arrêté d'avance : ils s'en tenaient à Chambord et aux méthodes françaises, convaincus que le Rosso et les siens, avec tout leur tapage, ne seraient jamais de taille à en faire autant.
Dans le camp des irréconciliables était maître Pihourt, de Rennes, un bonhomme qui avait con-
1. « le ne me puis garder quand j'oy nos architectes s'enfler de gros mots de pUustres^ arcintrdves. corniches, d'ouvrage Corinthien et Dorique et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon; et par eflect, ie trouve que ce sont les chetives pièces de la porte de ma cuisine. » Montaigne, I, LI.
serve les vieu\ termes du métier, les vieux principes, le costume d'autrefois et surtout le franc parler à la gauloise. Thomas Pihourt n'est pas un inconnu : le seul fait d'avoir été convoqué à Chateaubriant prouve sa notoriété. Mais nous savons qu'il était l'architecte, — on disait alors maître maçon ou maçon tout court, — du chapitre de Rennes et qu'il venait de restaiu*er le chœur de la cathédrale (1527)^ Voici ce que raconte Noël Du Fail : « Quand Pihourt, maçon de Rennes, monté sur sa jument, botté de foing-, ceinct siu- sa grand'robe et le chapeau bridé, allant à Chasteau-briant pour l'édifice d'un beau chasteau, oùyt les grands ouvriers de toute la France illec mandez et assemblez, qui n'avoient autre mots en bouche que frontispices, piédestals, obélisques, coulonnes, chapiteaux, frizes, cornices (corniches), soubassemens, desquels il n'avoit onc ouy parler, il fut bien esbahy 5 et son rang venu de parler, — eux attendans quelque brave desseing, — leur dict, payant en monnoye de singe : estrc d'adris que le bastiment fust faict en franche ci bonne matière de piaîson compétente selon que l'œuvre le requeroit. S'estant retiré, fut de toute l'assemblée jugé poiu* un très-grand personnage, qu'il le faloit ouyr plus amplement sur cette profonde résolution qu'ils ne pouvoient assez bien comprendre, et qu'il sçavoit plus que son pain
I. Mélanges d' histoire et d'archéologie bretonnes. to:ne II; notice de M. Alfred Ramé.
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manger. Mais le paillard demeurant en sa victoire se retira, disant : ne se pouvoir achommer (qu'il ne pouvait demeurer) davantage, et que les manches du grand bout de cohue ne pourroient aller de droict fil sans luj' et selon l'équipolation de ses hétéroclites. Ce qui les estonna encore plus, ne sçachans ce qu'il disoit, et de là est venu ce soubriquet : résolu comme Pihourt en ses hétéroclites ' . »
On voit que maître Pihourt raisonne à la façon des mjdecins de Molière. Je ne sais si ses beaux arguments firent leur effet et djcidèrent l'assemblée, mais l'influence nationale l'emporta; le château de Jean de Laval est encore debout, et la Renaissance française y a mis sa signature en toutes lettres. Le parti pris des lignes verticales nettement accusé par de longues fenêtres à meneaux se prolongeant en lucarnes monumentales, les toitures s'élevant en pointe, les piliers à pans, les escaliers à vis et les chapiteaux à double pente sont autant d'hérésies que personne ne mettra sur le compte des adorateurs exclusifs de l'antiquité. Toutefois certains détails de décoration ne paraissent pas de la même mai:i que le reste; Jean de Laval, par déférence pour son maître, a-t-il voulu donner un dédommagement aux Italiens? Leur a-t-il permis d'ajouter à l'édifice quelques agréments de leur façon, comme ces bustes en marbre blanc placés jadis dans des
I, Noël Du Fai], Contes et Discours d'Eutrapel. chap. XXXIII, de la Moquerie.
niches en pierre noire sur les trumeaux du premier étage? Voilà un pauvre décor et une idée étrange qui n'a rien de français ; le Rosso a bien pu passer par là.
En saluant à sa manière l'arrivée des Italiens, le vieux maître maçon de Rennes parlait au nom des corporations de province : c'était leiu* déclaration de guerre. Plus tard, l'opposition devient générale; tout ce qui tient la pliune et ne touche pas de trop près à la cour se met de la partie et la lutte continue jusqu'aux derniers Valois, aussi gauloise et frondeuse que jamais. On connaît les grandes colères d'Henri Estienne et les Regrets de Joachim du Bellay; Ch. de Sainte-Marthe, Poldo d'Albenas, Du Fail et les autres donnent leur coup de dent en passant. Sous Henri 111, le Périgourdin Montaigne gourmande encore les jeimes gens qui vont en Italie « pour en rapporter combien de pas a Santa Rotonda ou la richesse des calessons de la signora Livia » ; et Philibert de l'Orme traite vertement les peintres italiens qui se mêlent de faire les architectes : « par leiu'S beaux portraits, dit-il, et une je ne sçay quelle témérité accompagnée de grand nombre de paroles et d'arrogance, ils déçoivent les hommes crédules, et se persuadent et promettent incontinent estre les primes du monde et avoir mérité d'estre reputez grands architectes. »
Car Philibert de l'Orme n'aime pas les Italiens et n'accepte leurs nouveautés que sous bénéfice d'inventaire; malgré son séjoiu* en Italie et à la
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cour, l'ancien apprenti lyonnais conserve tout l'esprit des maîtrises de province et tempère les deux principes avec un rare bon sens. Ce double caractère donne au vieil artiste une physionomie à part , qui résume à merveille le mouvement national du xvi« siècle. De l'Orme est un Français qui est allé en Italie étudier l'antique, en est revenu converti, et n'a sacrifié ni son indépendance, ni sa personnalité; l'entêtement de sa province l'a sauvé. Toute l'histoire de notre Renaissance est là.