LES PROPOS
DE
MAITRE SALEBRIN
'avoue que j'ai été un peu surpris quand on a annoncé Maître Etienne Salehrin, hiichier-menuisier du roi Henri deuxième et garde du métier. Quelque blasé que l'on soit à l'endroit des revenants, une visite aussi inattendue n'en cause pas moins un certain saisissement.
Le personnage n'avait pourtant rien de bien effrayant. C'était un petit homme, vêtu comme vous et moi, tout rond, le teint coloré, pas de barbe, deux petits yeux pleins de feu, cheveux grisonnants, courts et drus. Il s'excusait de la hberté grande et demandait la permission de jeter seulement un coup d'oeil sur les meubles du salon. J'en ai profité pour le faire causer.
Maître Salebrin est un original. 11 a beaucoup vu depuis sa mort, mais il est resté sur ses vieilles idées ; selon lui, les arts ne sont pas en progrès, l'ouvrier n'est pas plus habile ni plus heureux, le patron n'est pas plus éclairé, la société n'est pas meilleure et les immortels principes ne sont pas les plus parfaits du monde. Ces gens de l'ancien régime sont tous les mêmes. Brave homme au demeurant et sachant son métier, mais vif comme la poudre malgré ses 360 à 375 ans; on ne lui donnerait jamais son âge.
Le singulier petit vieillard! J'entends encore son pas rapide et sonore, car il a tout voulu voir. 11 allait, il venait, et tout à coup poussait un cri en sautant en arrière : c'est qu'il apercevait un objet moderne. Une minute après, quelle joie! quel large sourire! Il volait, les mains tendues, comme pour souhaiter le bonjour à un vieil ami :
« Oui-da! disait-il, voici une ancienne connaissance; c'est bien cela. » Et redressant sa petite taille : « Voilà comme nous comprenions le meuble de notre temps. Regardez cette table : la grande tournure de ces quatre chimères en manière d'éventail, et le bel enroulement de la traverse, et ces deux rallonges si habilement imaginées et si proprement ajustées. Jour de Dieu! la belle menuiserie, taillée à point, ni trop, ni trop peu. Et cette console soutenue par deux harpies fièrement campées sur des lions : c'est élégant, riche, hardi et de bon goût comme un grand seigneur. On recon-
naît du premier coup la main de Philippot le Lyonnais, un habile homme, mais qui finit par se laisser endoctriner par ces maudits Italiens. Que voulezvous? Lyon est sur la route de Florence à Paris, les jolies filles y foisonnent ; on italianisait le pays en passant. Et puis le feu roi avait la manie de tout prendre à l'Italie : ses peintres, soit 5 mais, pour bâtir des maisons et tailler des meubles ou des images, nos gens en savaient aussi long que les ultramontains.
« Tenez! voici de l'œuvre française jusqu'au bout des ongles : une crédence petite, commode, à la main, et plaisante à voir! Pourtant rien n'est plus simple; mais tout se tient, tout est bien assis, les lignes sont heureuses, la proportion à point, chaque ornement bien à son lieu. Remarquez, je vous prie, comme tout accuse un ouvrage en chêne : la charpente nerveuse, les profils sobres, la scidpture large et grasse, l'aspect robuste; tandis que ces armoires en noyer, par exemple, sont traitées plus finement, avec plus de souplesse, et comme pour un usage plus délicat. Voilà bien l'art du bois, un art franc, sans supercherie, qui saute aux yeux du premier coup et dit tout ce qu'il est. O modernes Parisiens, adorateurs des faux dieux, pourquoi n'en faitesvous plus autant?
« Je ne suis, j'en conviens, qu'un vieux maîtrehuchier, fort amoureux des méthodes et des coutumes du temps passé, choses trés-ridicules aux yeux de la jeunesse d'à présent. Mais laissons les
écoliers se gausser des maîtres, c'est de leur âge. A chaque siècle son œuvre; vos jeunes gens ne mangeraient pas aujourd'hui des noisettes, si leurs pères n'avaient pas eu la dent assez solide pour leur en casser la coque ; n'est-il pas vrai ?
« Causons donc un peu, s'il vous plaît. Pour être mort depuis trois siècles, je n'en connais pas moins mon métier et, par sainte Anne, ma patronne, je distingue aussi facilement un gentil ouvrage d'une pi'jce manquée, qu'une varlope d'un bec-d'âne ! »
Je m'inclinai; le bonhomme continua : « Vous n'avez plus ni corps de métiers, ni jurandes, ni maîtrises, ni privilèges d'aucune sorte. Entre nous, les corporations avaient du bon : elles entretenaient l'émulation , elles conservaient la tradition et fermaient la porte aux médiocrités. Mais, un beau jour, l'avalanche a passé et a tout emporté. N'en parlons plus. A la place, on vous donne la liberté et la machine. Voyons un peu quel parti vous allez en tirer.
« Sans doiue, vos écoles émancipées vont faire merveille; vos architectes, vos peintres, vos sculpteurs vont inventer des formes ingénieuses et nouvelles, appropriées aux découvertes de la science et aux besoins du siècle, la machine va les reproduire à l'infini. Allons ! voici les chemins de fer et les bateaux à vapeur qui attendent : inondez le monde de vos chefs-d'œuvre!...
« Eh bien, non. Ces enfants incorrigibles gas-
pilleront toujours les trésors du bon Dieu. La liberté, la machine, la science ne seront pour eux que des instruments d'une concurrence effrénée, au bout de laquelle il n'y a que banalité et pacotille. Au lieu de créer, ils copieront et recopieront jusqu'au dégoût les anciens modèles. Pour produire plus vite encore et à plus bas prix, ils imagineront la division du travail, exécrable invention qui isole les forces et détruit cette communauté de pensées et d'efforts sans laquelle on ne crée point de belles choses. Voyez les enfants de l'amour, ils sont tous beaux î Et, dans ce grand naufrage, l'art excellent et si parisien du mobiher, un art que Ducerceau et Jean Goujon lui-même ont illustré de leurs mains sacrées, ira échouer dans l'atelier du tapissier!... »
Ici le bonhomme Etienne s'arrêta pour reprendre haleine ; il s'assit et essuya, du bout de sa manche, de grosses gouttes de sueur qui lui découlaient du front.
Au bout d'un instant, il se leva et reprit silencieusement sa promenade. Je le voyais s'arrêter ici, prendre un objet, le retourner, le caresser de la main j pkis loin, il tirait de sa poche un vieux pied de roi; mesurant chaque partie, relevant et comparant les profils. Il ouvrait les portes, faisait jouer les tiroirs.
« Leur jeunesse est plaisante, en vérité, disaitil comme se parlant à lui-même 5 elle se figure que notre mjtier est le premier venu; au besoin, elle
jo CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITE.
le chansonnera. Elle oublie qu'il tient de l'architecture par la construction, l'ordonnance, la composition ; de la sculpture, par les reliefs et les ornements entaillés; de la peinture et de la gravure, par la marqueterie, la combinaison des couleurs, l'enrichissement des parties. Je vais plus loin. Un monument ne se fait qu'une fois, il n'a qu'une édition et on ne le voit qu'en passant. Les meubles, au contraire, se tirent pour la plupart à des milliers d'exemplaires. Ils pénètrent dans la famille, ils nous entoiu-ent, ils font partie de notre intimité, ils vivent de notre vie. Enfants, nous les avons vus 5 vieillards, nous les verrons encore. Et, si les formes sont banales, roturières, barbares, pensez-vous que l'œil ne s'en ressente point, et que Taccoutumance du mauvais goût ne soit pas contagieuse? Les femmes de Sparte, quand elles se sentaient grosses, faisaient placer autour de leur lit les images des dieux et des héros, pour s'en pénétrer pour ainsi dire par les yeux et mouler leurs enfants sur ces beaux modèles ; et elles avaient raison.
((Je sais bien que vous ne manquez pas de braves gens qui s'évertuent à découvrir tel ou tel procédé persan ou japonais, à contrefaire la fabrique d'un dressoir ou d'une chaire antique. D'autres ont la folie du détail, ne laissant rien passer qui ne soit léché, poli, ratissé avec amour, ajusté et iîni à perfection; ouvriers admirables et aussi prodigieux, à coup sûr, que le galérien qui
découpe à la pointe du canif un vaisseau tout gréé dans une noix de coco.
(( Étudiez donc autrement les anciens, non pour les parodier, mais pour les comprendre. Ne vous attardez point à la surface, à l'écorce; allez plus outre. Il faut pénétrer au cœur même de l'œuvre et en extraire le suc. Or, au fond de toute pièce de maître, vous trouverez ce que nous appelions la bienséance ou, pour parler votre langue, l'accord entre la forme, la matière et la destination. Vous trouverez l'extrême simplicité de moyens, la bonhomie d'exécution, la conscience, l'horreur du faux, du joli et du vulgaire, et mille autres choses que vous auriez bien besoin d'apprendre.
« De mon temps, le plus petit ouvrier savait tout cela par cœur, et c'est bien simple. Les fils I de vos menuisiers se font avocats, les nôtres con-
tinuaient l'état du père et s'en faisaient gloire. En héritant de l'établi paternel, on héritait des traditions de famille, qui passaient d'ime génération à l'autre et que l'apprenti n'avait pas besoin d'aller quérir dans les écoles. C'était son patrimoine et, à parler franc, le plus clair de son bagage de savant.
« 11 lui restait à faire ses six ans d'apprentissage et le chef-d'œuvre ; nous y mettions le temps, mais nous formions des hommes. Le soir, après le travail, on se faisait la main avec le crayon et l'ébauchoir, — car la terre à modeler est encore le meilleur maître pour apprendre à voir clair et
juste. — Ceux qui avaient du nerf et voulaient arriver étudiaient dans les livres l'architecture, la perspective, la géométrie. Le reste, on l'apprenait devant l'établi. Le goût était dans l'air, le bois vif et bien sec, les outils solides, et le bon sens, dame ! logeait dans les cervelles. Voilà en gros tout notre secret.
(i Vous avez changé tout cela, je le sais, et vous faites de l'art à la nouvelle mode. La tradition ayant déménagé avec tant d'autres vieilleries, il fallait bien la remplacer par quelque chose. On a inventé les académies ; on a des savants, des beaux parleurs, des docteurs en esthétique, en métaphysique, en théorique et autres fanfares. Tout cela est fort bien , pourvu qu'on n'en abuse pas. Jean de Connet, peintre-verrier, était aussi un parleur excellent siu' les choses de son art ; seulement, comme il avait l'haleine punaise (c'est maître Palissy qui en fait l'histoire), les couleurs se décomposaient sous son pinceau, et il ne produisait rien qui vaille. Ne parlez pas tant, de peur de ressembler à Jean de Connet.
— Halte-là! maître Salebrin , fis-je en me levant, vous allez trop loin... » et j'allais répondre. Peine perdue! le bonhomme une fois lancé, on ne l'arrêtait plus, il prenait le mors aux dents.
« Au diable ! s'écriait-il, jadis nous aurions donné tous les pédants et tous les bavards du monde pour le moindre morceau montrant la griffe du maître. La tradition, la tradition ! hors de là, en
religion comme en matière d'art, il n'y a que désordre, anarchie et gargouillades. Ne vous récriez pas, ne me parlez pas de tyrannie, de despotisme et de lisières. Chacun de nous avait ses coudées franches, je vous en réponds. Mais regardez donc quelle liberté, quelle verve, quelle gaieté de travail ! Partout mille gentillesses, mille inventions naïves et piquantes ! partout la sève qui déborde, le sang riche et l'entrain de la jeunesse! Vive Dieu! le bon temps pour les arts !
« Tous les dix ans, un ouvrier de génie sortait de terre, rajeunissait les écoles et donnait le ton. Il s'appelait tantôt Pierre Trinqueau, tantôt Jean Cousin, BuUant, Jean Goujon, ou M' de Clagny ; et toute la province emboîtait le pas, ceux de la Touraine avec Juste et Geoffroy Tory, les Lorrains avec Ligier Richier , les Bourguignons avec Hugues Sambin, les Lyonnais avec le petit Bernard, les gens d'Orléans avec maître Stephanus, et ceux de Toulouse avec Nicolas Bachelier. Ces généreux maîtres nous fournissaient à pleines mains des dessins, des modèles. Ils n'étaient pas si grands seigneurs que les vôtres, et ne croyaient pas déroger en nous aidant de leurs conseils, en mettant même la main à notre pâte. Quand la bourse est inépuisable, on peut jeter impunément l'argent par les fenêtres. Chez vous, on prend vite un brevet pour la plus mince idée, et l'on court déposer ses modèles aux prud'hommes, comme une trouvaille, pauvres gens!
— Mais enfin, dis-je à mon tour, quand je pus placer un mot, nous ne sommes plus à la Renaissance, c'est entendu. Les idées, les outils, les ouvriers, les exigences, tout est changé. Que ce soit un bien ou un mal, qu'importe? Le fait existe, il faut l'accepter. Donc, envoyons respectueusement vos vieilles traditions dans la vitrine du collectionneur et marchons avec notre siècle. Quant à moi, je n'en veux jamais désespérer.
— Désespérer du siècle, mon enfant! reprit le vieillard avec mélancolie ; Dieu me garde de pareille ingratitude! A chacun son œuvre, vous ai-je dit, et la vôtre est assez brillante pour ne vous laisser rien envier au passé. Le monde est en travail, de quoi ? C'est le secret de Dieu 5 mais à voir comme la fermentation est puissante, tumultueuse et comme l'écume remonte à la surface, je vous le dis, le vin sera bon pour vos neveux.
« Cependant ne gâtez pas votre ouvrage. Parce que les inventions vous ont réussi, ne tentez pas d'inventer à nouveau des choses que vos pères ont trouvées après des siècles d'efforts et de tâtonnements. Croyez-moi : j'ai l'expérience des idées nouvelles. J'ai vu la première explosion de l'imprimerie, la découverte de l'Amérique, la réforme et, en 1^03, le dernier jour de décembre (je m'en souviens comme d'hier, j'avais alors quinze ans), mon maître me congédiait poiu* avoir osé assembler une pièce d'onglet à la nouvelle mode, au lieu de l'assembler carrément comme les
anciens. Vous voyez que je n'en suis pas à mon apprentissage de nouveautés.
« Vous avez de nouvelles exigences, de nouveaux engins? Servez-vous-en, morbleu! comme je me sers de cet habit moderne sous lequel on reconnaît toujours le vieux Salebrin... »
Et par le fait, en y regardant de près, sa large redingote brune ne ressemblait pas mal à une houppelande, et son petit chapeau à une toque ; le pantalon avait l'ampleur d'un haut-de-chausses, et, à tout moment, le bonhomme plongeait ses deux mains dans les poches de son gilet, comme autrefois dans sa ceinture.
« Imitez les maîtres de la Renaissance. Us ont pris l'antiquité comme un habit neuf pour remplacer l'ancien, qui montrait la corde; mais ils se sont bien gardés de changer le vieil homme, je veux dire le sens pratique, la clarté, l' à-propos, l'imagination, la souplesse, la sobriété, l'esprit, le feu, le génie national en un mot. Avant comme après la Renaissance, nous sommes restés Français. Gardez vos traditions, votre bien propre, votre suprématie la plus légitime. Vous en avez perdu le secret ! Tâchons donc de le retrouver.
« Et d'abord, la photographie va vous livrer à bas ■prix-les fac-similé des dessins de maîtres; choisissez de préférence les dessins propres à l'industrie, — nous ne faisons pas ici pépinière de peintres,— et remplacez au plus tôt les estampes de parfumeurs qui empoisonnent vos écoles. Demandez à
l'électricité des reproductions exactes de tous les chefs-d'œuvre de l'art familier des anciens, et envoyez-les encore dans vos écoles qui ne les connaissent point. Vous avez au Louvre, à Cluny, à la place Royale, des galeries qui vous ouvrent libéralement leurs trésors j vous avez une armée de curieux qui sèment dans le pays une foule de petits musées privés. C'est bien. Créez de plus à Paris un musée industriel où l'ouvrier puisse saisir d'un coup d'oeil ce que ses aïeux du xn*" au xviir siècle ont su faire d'une table, d'une armoire, d'une serrure, d'un chandelier, d'une pièce de vaisselle, en somme, un recueil de toutes les spécialités séculaires de la grand' ville.
« Voilà donc l'art ancien remis à sa place, solidement représenté et dépouillé de tout alliage. 11 pénètre partout, jusqu'au fond des écoles de province, ramenant avec lui la tradition en croupe.
« Croyez-vous qu'à ce spectacle l'ouvrier ne se mettra pas à réfléchir, à comparer? Croyez- vous que des esprits originaux et hardis ne se sentiront pas la démangeaison de greffer à leur toiu* quelque chose de neuf sur le vieux tronc traditionnel? Je n'en demande pas des centaines. Trois talents valent mieux que dix mille médiocrités ; ceux-là seulement donnent le branle et font vme école.
(( Ne vous préoccupez pas du goût. C'est un produit du sol ; il est toujours là, enterré sous une couche de préjugés et de routine; mais qu'on le décape proprement, il reluira.
(( Le bon sens est une autre affaire. La planle ne réussit pas précisément chez nous en toute saison-, il me semble pourtant, à certains signes, que le moment est bon. On m'a parlé là-haut d'un groupe d'hommes de bonne volonté, convaincus et tenaces, qui se sont mis en tète de rendre aux arts parisiens leur ancienne splendeur. Sainte Vierge Marie, dame très-débonnaire, vous que j'invoquais avant de prendre l'outil pour m'accorder de parachever mon œuvre à votre gloire, daignez seconder leur généreuse entreprise!
« A l'œuvre donc, mes amis! Une nouvelle invasion de barbares vous menace ; prêchez la grande croisade du bon sens. Sus à l'ennemi, au trompel'œil, au zinc-bronze, au papier-cuir, au cartonpâte, au simili-marbre, au simili-pierre, à tous les simili, pseudo et mimo qui grouillent autour de nous! arrière les vilenies en papier mâché, les placages fondant à l'humidité, les meubles d'exportation et de camelotte, votre déshonneur par tout le globe ! Point de quartier pour les élucubrations sans vergogne, le faux bois en cuir, la fausse porcelaine en verre, les faux vitraux en papier, les fausses faïences en plâtre, les faux tapis en drap colorié, les contrefaçons manquées, le faux Louis XIV, le faux Louis XVI, le faux moyen âge, et tout le faux luxe à bon marché!
« Place à la logique, aux idées simples, aux formes claires, pratiques, rationnelles, à la colle qui tient, au meuble solide et d'aplomb montrant
s8 CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITE.
de quoi il est fait, à quoi il sert et comme il se manœuvre ; place aux nouveaux modèles appropriés aux besoins et aux mo3'^ens du jour; place au mobilier du xix*" siècle !
<{ Et, quand tu rentreras eniîn dans Paris, o suprême bon sens des aïeux, que d'hôtelleries vides tu trouveras pour te loger! Mais les arts te réclament les premiers ; c'est là surtout que les têtes font défaut ou battent la campagne. Cours donc au plus pressé, va d'abord chez
— Mais réveillez-vous, père, me dit tout à coup une petite voix bien fraîche et bien moderne, on vous demande.
— Entrez donc, mon cher, fls-je en me frottant les yeux, je sommeillais en vous attendant. Tenez! asseyez-vous là et prenez un cigare ; j'ai fait un singulier rêve; je vais vous le raconter.»
N a tout dit sur le commerce de la curiosité parisienne au xviii^ siècle.
Grâce aux investigations récentes ' , nous connaissons le local et le personnel des ventes, les huissiers priseurs et les experts, les marchands à la. mode, leur domicile, leur savoir-faire; la Confession du brocanteur- est même très-instructive sur ce pomt.
Mais le xvin' siècle n'est qu'un chapitre de la grande histoire. Le commerce de la curiosité n'est pas arrivé du premier coup à son incarnation moderne ; il a passé par des étapes. Pour qu'un marchand trouve son compte à ne vendre que la curio-
1. Eug. Piot, CMnecde Vdinatcur, 1861-62. — Baron Davillier, le Cabinet du ducd'Aumont. — L. Courajod, Lazare Duvmix.
2. La Confession publique du brocanteur, etc. Amsterdam, 1776.
6o CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
site, pour organiser des ventes spcciciles d'objets d'art, il faut être assuré d'une clientèle considérable, réunie sur un même point; or cette clientèle date seulement du dernier siècle, elle n'habite que Paris, Londres, Vienne et certains grands centres. Autrefois ces agglomérations d'amateurs n'existaient pas, le public était plus clair-semé, par suite le commerce de la curiosité n'était pas spécialisé, il n'avait pas de marché exclusif. Quel était donc le mode en usage pour acheter et vendre la curiosité avant le xviii" siècle? Où et comment s'approvisionnait l'amateur?
Le problème pourrait entraîner loin. Le trafic des objets d'art est aussi vieux que la curiosité même ; le premier collectionneur a engendré un jaloux, c'est le second; quand ils ont été deux, ils ont pratiqué des échanges; à trois, ils ont organisé une vente aux enchères. A ce compte, la genèse commerciale de la ciu-iosité se perd dans la nuit des temps. Sans remonter jusque-là, nous pouvons comiuencer notre histoire avec les Romains; ce sont nos maîtres et nos initiateurs en curiosité comme en toute chose.
A Rome, la conquête est le principe de toutes les collections. J'ai raconté dans le temps ^ la façon dont les généraux de la République s'y prenaient pour former des collections nationales et privées aux frais de la Sicile, de la Grèce et de l'Asie. A ce