‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 6 sur 93 · Quc^dum mechiinicj · texte numérisé non relu

Quc^dum mechiinicj

3. Ita mintitiitim ex tubdlis (liebeni) compuctu crussitudlnc Mcrcuriolum expediri potuisse.

i8 CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.

confrères, qui l'a sculpté, assis dans sa boutique, au vu de tout le monde*; une femme de condition a généreusement contribué à ce présent; une foule de gens, des esclaves et des amis, qui venaient chez moi, ont su que le travail devait se faire, qu'il était fait...

« Si vous étiez si bien convaincus que c'était un emblème magique, pourquoi ne m'avez-vous pas fait sommation de le produire ? Est-ce pour profiter de ce que l'objet n'était pas ici et mentir à votre aise? Mais, grâce à une de mes habitudes, votre fausseté n'ain-a pas même cette ressource. J'ai pour coutume, partout où je vais, de serrer avec mes papiers l'image d'une divinité et de l'emporter- avec moi... Aussi, dès que j'ai appris cette impudente histoire d'une momie, j'ai envoyé en toute hâte à mon hôtellerie chercher le petit Mercure que Saturninus lui-même a fait pour moi. Donnez-le, qu'ils le voient, qu'ils le tiennent, qu'ils l'examinent. Voilà ce que cet impie appelait une momie!...

(( Voyez donc ! que cette figure est belle, et comme elle respire la vigueur de l'athlète! Quel enjouement dans l'expression du dieu ! Quelle grâce dans la barbe naissante qui encadre ses joues î Et ces boucles frisées que l'on aperçoit dans l'ombre sous le bonnet! Et ces deux ailes symétriques qui se dressent si joliment au-dessus des

I. Qiwd Sdttirninus.x'ir gravis et probe inlcr siios cognitus.in ubernuU siu sedens propalum exsculpsit.

tempes! Avec quelle coquetterie ce manteau se rattache aux épaules! Oser dire que c'est là une momie, c'est n'avoir jamais vu l'image d'une divinité ou les mépriser toutes... »

Si je ne me trompe, il y a plus d'un enseignement à tirer de ce récit si vif et si pittoresque.

Voilà un homme de talent, — la description d'un de ses ouvrages par un fin appréciateur comme Apulée ne permet pas d'en douter, — qui fait des pièces de tabletterie, des ouvrages de tour et des statuettes excellentes par-dessus le marché! Et c'est sur le vu des pièces de précision sorties de ses mains, qu'Apulée lui commande une figurine, certain à l'avance qu'un ouvrier aussi adroit doit être un sculpteur consommé. N'est-ce point exactement Vouprier artiste tel que le moyen âge l'entendait ^ ?

La boutique est ouverte sur la rue \ la devanture rabattue en dehors sert de montre, et les échantillons sont rangés sur l'étalage. Il est là, le bonhomme Saturninus, assis sur son escabeau, avec un ou deux apprentis sans doute, travaillant devant les passants et vendant lui-même les objets de sa fabrique, comme le premier venu. C'est bien ainsi que les anciennes miniatures et les jolies vignettes de Jost Amman représentent l'intérieur des boutiques de leur temps ^ ; l'artiste est à la fois ouvrier et mar-

1. « Celui qui d'un tilleul a su tirer le dieu Mars, ne peut pas être embarrassé pour faire une armoire, » dit Tertullien, Ve l'Idolâtrie, VIII.

2. Le petit volume de Sigismond Fcyrabend, illustré par J, Am-

chand. A Rome et à Florence, Benveniuo Cellini avait aussi boutique sur la rue ] il travaillait dans Tintcrieur, sous les yeux du public, et mettait à la montre ses croquis et ses maquettes'.

Sans doute, Tébène devait être d'une extrême rareté au ir siècle, poiu- que l'on ait eu l'idce de faire servir les débris d'un coffret à composer une statuette. Mais, ici encore, je ne puis m'empêcher d'observer combien l'art et le métier sont heureusement confondus. Ce n'est point ime besogne d'apprenti que de découper en cent morceaux un coffret, de préparer, de dresser un à un tous ces fragments de bois dur, de formes et de dimensions diverses, de les réunir en un seul bloc assez homogène pour ne pas compromettre les finesses du ciseau. Que de précision dans l'ajustage! Que de délicatesse et de fini dans l'assemblage de toutes ces pièces! On dirait qu'il s'agit d'un chef-d'œuvre de maîtrise. Pour entreprendre et mener à fin une œuvre aussi minutieuse, il fallait à la fois et la pratique consommée du tabletier, — Saturninus la possédait à merveille, — et la passion de l'artiste.

Avouons que, de nos jours, on se serait hâté de

mail, est intitulé : De omnibus illiberalibus sive mech^nicis artihus^etc.^ et les peintres, les sculpteurs, les graveurs figurent ii côté des cordonniers, "des tailleurs et des barbiers Dans la préface, Feyrabend dit expressément: ^rtes mech^nicce m sutores. surtorcs, tlnctoresjsculptorcs^ textores^ pelliones. fictores^ cerdoncs^ etc. Voir page i8i .

1. « Un jour en passant par-devant ma boutique, Mcsser Giacomo àz Carpi vit les croquis que j'y avais exposés... » [Mémoires de Cellini^ chap. V.)

CORNELIUS SATURNIXUS. 21

prendre un brevet pour ce nouveau procédé^ les cent voix de la presse apprendraient au monde que AI' A en est l'inventeur, que AP B a imaginé la scie pour découper Tébène, sans compter Al' C qui a donné les dessins et M' D qui a sculpté la figure; et encore ferait-on des jaloux si on ne donnait pas le nom du fabricant de colle et du marchand de bois.

Pauvre Saturninus, tu n'y mettais pas tant de malice! Tu faisais, tout seul et sans tapage, tes petites merveilles de tabletterie; tu te passionnais pour une pièce artistement ajustée; tu la travaillais avec amour et, de temps en temps, quand on te le demandait, tu sculptais une figurine; et c'était un chef-d'œuvre !

MAITRE PIHOURT

ET

SES HETEROCLITES

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E ne me fais jamais prier pour aller faire ma cour à la Renaissance; on en revient toujours de meilleure humeur.

C'est une belle fille, saine, franche, avenante et point sentimentale; les rêveries et les airs penchés ne sont point son affaire. Elle aime à rire, conte avec une grâce sans pareille, et jamais son histoire n'eut tant d'à-propos.

Ouvrez nos annales quand la France usée, appauvrie, humiliée, se relève à peine de ses ruines, du temps de Louis XI, de Jehan Fouquet et de Michel Colombe, vingt ans avant la conquête de Naples et Farrivée du premier Italien en France; la Renaissance est à son berceau. Bientôt elle fera

ses débuts dans le monde, à la cour de Charles VIII et de Louis XII, pleine de vie, de fraîcheur et de promesses. Suivez-la dans ses métamorphoses, d'abord incertaine et semi-gothique, hésitant entre les souvenirs de la veille et la révolution du lendemain, se prenant de passion pour l'antique à en perdre la tète; italienne à l'occasion, mais pour la forme seulement et par mode, — car elle entend bien rester française jusqu'au bout ; — maîtresse enfin d'elle-même aux grands jours de Henri II et s'épanouissant dans sa triomphante maturité. Quelle leçon et quel encouragement!

A l'heure où nos ennemis chantent si glorieusement notre De prof midis et s'empressent de nous porter en terre, il est bon de rappeler cette merveilleuse histoire. Non, la France n'est pas si morte qu'on veut bien le dire ; elle est sujette à des crises douloureuses, mais les réveils sont éblouissants et l'accès n'est jamais de longue diu'ée : du roi de Bourges au conquérant de Naples l'intervalle n'est que d'un demi-siècle. Et aujourd'hui quand l'art éperdu clierche sa route entre le classique de l'école et la vieille tradition nationale, il faut lui montrer à l'œuvre nos maîtres de la Renaissance. Comme nous, ils se trouvaient en présence de deux rivaux passionnés : le gothique en possession d'une situation acquise, d'un passé séculaire, et le romain arrivant en triomphateur dans les fourgons de Charles VIII. Par quel secret ont-ils combiné ces éléments pour en faire jaillir un art neuf etper-

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