Chasseneuz^ Caulogus gloriœ mundi. 1520, p
pire de famille, chez un « honneste » bourg-cois de Paris ^ Voici la salle u où le vent n'entre jamais es froids hyvers », grâce aux nattes qui g-arnissent les murs « en toute place •) ; des « tapisseries d'armes, de chasses et d'amour » recouvrent les nattes ; « pour faire un doulx marcher, le plancher est embrissé », ce qui passait alors pour une nouveauté. On devine que le maître du logis aime ses aises- c'est aussi un homme de goût: il possède des c( tableaux tant bien faictz, tant riches, tant beaulx » et un mobilier assorti » en bois de ciprès et de noyer » oi^i « le menuisier a monstre son gentil sçavoir » ; tout cela entretenu avec un soin extrême, « clair, reluysant, bruni et frotté tous les jours en si grand'peine.
Que les gens en sonc hors d'haleine... »
Le « dressouër en la salle bien apparent » est le « tabernacle où sont les beaulx joyaulx et bagues, comme chaînes, boutons, anneaulx, estuiz et coffretz remplis de thrésors ». Quant au lit, « le parement de la chambre, encourtiné de soye , et ouvré d'images et marqueterie », il est « délicat, doulx et mollet, fait de duvet très-douillet et de plume tant bonne et fine » ; son a blanc coustil incite le dormir » ; les draps « sentent la rose et la
I. Gilles Corrozet, blason de la sasle ou chambre et blasons suivants.
lavende » et « le chevet est si doulx qu'il semble que ce soit veloux ». Assurément voilà des habitudes de bien-être matériel fort avancées, un luxe solide, une vie large, aisée, en un mot le confort bien compris et bien pratiqué.
Mais peut-être serez-vous curieux de visiter le logis du paysan, du vilain, qu'on nous représente si misérable, si malpropre, à demi sauvage? Justement voici Noël du Fail, un des meilleurs conteurs de son temps et le peintre par excellence des paysans. Il nous mènera non pas chez un laboureur aisé, mais au fond de la Bretagne, chez un pauvre homme qui a construit de ses mains sa bicoque « de dix-sept pieds en carré et de vingthuit en large et non plus, à raison que le villageois disoit le nid être assez grand pour l'oiseau... Écoutez donc comme le vilain étoit logé... A l'entrée, en lieu d'escalier, étoit le billot de bois plus bas que le seuil de l'huis afin que, sans se malaiser, on entrât facilement. Entré , voyez justement près l'huis une cheville à laquelle pendoient d'ordre (en ordre) colhers, aiguillons, fouet, etc.. et ce à main gauche ; de l'autre, vous détournant, comme si quelqu'un vous frappoit sur l'épaule, voyez tant en juste ordre que l'un ne passoit l'autre, faucilles, serpes, fourches, etc.. De là en avant poussant outre... trouveriez une table de bonne étoffe, sans mignardçrie, sans ouvrage que plain, sur le bout de laquelle la touaille ou nappe, ce m'est tout un, étoit encore du reste du diner, comme vou-
lant inviter et semondre l'étrang-er ou le las se récréer et solatier avec elle ; et ce qui étoit dedans c'étoit le bon pain frais et quelque lopin de lard restant du diner... Tirant vers le foyer, étoit un coffre, aviquel étoient en élégante disposition les bardes du bourgeois champêtre, comme chapeau, gibecière, sa ceinture bigarrée, et le demi-ceint de sa femme, entremêlées d'odorante marjolaine... Je laisse les selles et chaises de bois, tortues de nature mais les pièces bien rapportées ; baste, le lit du bonhomme étoit joignant le foyer, clos et fermé de même et assez haut enlevé'... »
Tout cela ne va pas trop mal, comme dirait Montaigne ; mais quoi ! ces gens sont morts depuis trois siècles.
i. Noël du Fail, B^llver.ieries (1548).
SUBURBANUM
E jardin était coupé à l'ancienne mode, comme le reste; le clos petit, mais commode et à la main. Au nord, une allée de marronniers sur deux iiles, droite, fraîche, ombreuse et faite à point pour l'été. Au midi, un promenoir découvert, en forme de treille, se chauffait au soleil du matin au soir : c'était la galerie d'hiver. Entre les deux et en contre-bas, le parterre étendait son tapis à carreaux symétriques, encadrés de buis, de marjolaine et de mug-uet. Les poiriers, les cerisiers, les abricotiers dressaient leur tige au milieu des corbeilles de roses, et les cordons de pommiers nains couraient le long des clôtures en- treillage. Çà et là des vases pleins de fleurs, des fragments de marbres anciens perdus parmi le lierre, le chèvrefeuille et la vigne vierge. Au centre, une sta-
mette gothique, debout sur une fine colonnette de pierre.
La treille, façonnée en charpente, était peinte à la manière du xvP siècle et descendait au parterre par un portique formé de deux cariatides, Flore et Hygie. Les vignes de Fontainebleau et du Midi, grimpant le long des piliers, s'enroulaient autour des chevrons et balançaient sur nos tètes leurs grappes blondes et brunes. Il en prit une, et me l'offrant : « Goûtez donc, s'il vous plaît, à ma treille j savez-vous que, dans deux ans, je pourrai récolter une vraie pièce de vin?
— Vous me rappelez, lui dis-je, ce personnage qui logeait au Palatin, le Passy des anciens :
Et rus in urbe esc vinitorque Romanus,
VOUS avez la campagne en ville et un vigneron... parisien.
— Que voulez-vous, reprit l'autre, je n'ai pas appris l'art d'habiter un appartement. Il faut un véritable talent, un talent d'emballeur, pour faire tenir femme, enfants, livres et curiosités dans un tiroir de ce grand meuble parisien qui s'appelle une maison de produit. Quant à loger un jardin sur sa fenêtre, n'y réussit pas qui veut. Le bonhomme du Palatin, dont vous parliez tout à l'heure, aimait, je pense, l'air, l'espace, le repos et l'ombre ; quelque philosophe sans doute, peut-être un collectionneur. Car tous ces amateurs de l'ancienne Rome se gar-
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daicnt bien d'habiter au centre de la ville. Ils avaient un siibiirbaniim, sur l'une des sept collines, à quelques minutes du Forum et des affaires, près de la ville et loin du tapage. Salluste et Lucullus logeaient au Pincio, Atticus au Quirinal, PoUion sur l'Aventin, Cicéron au Palatin, comme Hortensius, Scaurus, Crassus, Sylla, la fine fleur de la curiosité romaine. César , que Suétone appelle un acheteur impétueux de pierres gravées, d'orfèvrerie, de statues et de pierres antiques. César bâtit sur la pente du Janicule ses jardins fameux qui descendaient jusqu'au Tibre. Naturellement, les petits officiers et les fournisseurs, enrichis comme leurs chefs des dépouilles de la Grèce et de l'Asie, s'installaient dans le voisinage. Bientôt chacun voulut avoir un suburbanum, un jardin dans les faubourgs ; si bien que l'une des collines de Rome s'appelait collis hortulorum. »
Et comme je lui faisais remarquer que les casins et les villas modernes ont succédé aux vignes de la Renaissance, et celles-ci aux jardins de l'antiquité :
« Bien mieux, reprit-il; ces alluvions de palais s'accumulent par couches les unes sur les autres. Rospigliosi bâtit sur Mazarin, Alazarin sur Scipion Borghèse, Borghèse sur Constantin, et celui-là sur tous ses prédécesseurs. La Farnésine occupe les jardins de Géta, qui remplacent peut-être ceux de César; Ludovisi plante sa villa sur les jardins de Salluste, et Farnèse s'installe au Palatin même où, depuis les grands seigneurs de la République
ijo CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITE.
jusqu'aux Flaviens, chaque génération élève un nouvel étage de monuments sur une nouvelle couche de ruines. Heureuses gens! pour meubler leur villa et monter leur collection, il leur suffit de fouiller sur placé ce sol fait de marbres, de colonnes et de mosaïques.
— En effet, lui dis-je, le subiirbaniiui romain est un petit musée en plein air.
— Et im musée public. Jadis comme aujourd'hui, la villa romaine est ouverte aux promeneurs et aux touristes. On visite librement les galeries, les viviers, les volières ; on se repose au frais, près des cascades, à l'ombre des chénes-liéges ou sous les charmilles de lauriers-roses. Vous rappelezvous \2i vigne ou villa de Jules III? Vous la voyez d'ici, à droite, en sortant par la Porte du Peuple; tous les peintres vous en diront le chemin. C'était une des merveilles de Rome : Vignole avait dessiné les bâtiments, l'Ammanato s'était chargé de la fontaine, Taddeo Zuccari des fresques, et Michel-Ange avait dit son mot sur le tout. La collection d'antiques était considérable et d'une grande beauté. Soit dit en passant, le Louvre en possède un excellent échantillon de travail grec : Vénus et l'Amour essayant les armes de Mars.
— Dites, s'il vous plaît, Aphrodite et Eros essayant les armes d'Ares; cela a meilleur air.
— Je n'y manquerai pas. Je vous recommande ce joli groupe ; il est placé dans la salle latérale des Antiques, non loin de la Vénus, pardon! de VAphro-
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dite de Milo. Il nous vient en droite ligne des Borghèse qui le tenaient de Tiberio Cevoli, et celui-ci des héritiers de Jules III.
« La vigne del papa Giulio, comme on l'appelle encore, était donc un de, ces musées publics dont je viens de parler, et Gabriel Symeoni, qui la visita en i5)7, rapporte tout au long le règlement affiché à l'entrée pour prévenir les indiscrétions des visiteurs. L'inscription n'est pas un modèle de bon goût, bien que Symeoni la mette de pair avec « les plus belles mémoires de l'antiquité ». Mais la pièce est curieuse, elle nous fera visiter en quelques lignes une des villas suburbaines de Rome au xvi^ siècle et je veux vous la dire; je ne réponds pas de traduire en français intelligible les pointes et les jeux de mots de l'original :
Au NOM DE DIEU ET DES MAITRES DU LOGIS. Cette viUa Suburbaine [suburbanum)^ la plus belle promenade sinon du monde [or bis) au moins de Rome (urbis)^ est avant tout un lieu de récréation pour les honnêtes gens. Toute personne honnête peut donc s'y récréer honnêtement. Mais, de peur que l'on ne devienne ingrat gratis, chacun se conformera rigoureusement aux prescriptions suivantes :
Il est permis de se promener partout et de se reposer ou l'on veut, dans la limite de l'enclos et jusqu'au sommeil exclusivement; de passer tout en revue pourvu que l'on ne touche à rien.
Si l'on désire des fleurs, des branches, des fruits ou des légumes, s'adresser au régisseur qui les fournira suivant le prix, la saison, l'abondance ou la rareté.
Défense de souiller cette eau, elle est vierge {aqua virgo). Si l'on a soif, prendre Teau des tuyaux et non celle des
cascades ; se servir de tasses, sans boire à même ou avec la main.
On peut se divertir au jeu des poissons, se laisser charmer au chant des oiseaux, sans les déranger. Il est permis de regarder tant que l'on veut les statues, bustes, marbres, peintures et toutes les autres merveilles de l'art, pourvu que la stupeur n'aille pas trop loin.
Si cependant, parmi ces raretés que l'on ne peut assez admirer, quelqu'un trouve à redire, il fera mieux de passer son chemin et de se taire avec raison que de critiquer sans raison.
La visite achevée, on ira dans la chapelle voisine rendre grâces à Dieu et à saint André, leur demander longue vie pour Jules III souverain Pontife, pour Baudouin son frère et toute leur famille. On priera que leur villa s'embellisse de jour en jour et qu'elle croisse à jamais en splendeur, en étendue et en prospérité.
Cela fait, que chacun se porte bien et se recire en paix.
« Riez, tant qu il vous plaira, de ces mauvaises plaisanteries à l'italienne ; pour moi, je ne sais rien de plus mélancolique. Aujourd'hui, les jardins pleins de fleurs et d'ombre sont abandonnés, les belles antiques qui montaient la garde le long des avenues de lauriers-roses ont disparu, les cascades sont détruites, les bâtiments déserts; la fièvre des marais hante la vigne del papa Giulio et, de ces maîtres auxquels on souhaitait jadis bonne santé et longue vie, le premier, Jules III, est mort après un court pontificat de cinq années ; le dernier vient de mourir à son tour, victime de la luaVaria, laissant sa jeunesse et sa gloire inachevées; c'était Fortuny. Voilà, mon ami, de quoi philosopher sur le peu que nous sommes!...
« Mais revenons à nos faubourgs. Le siibiir-
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baniim n'est pas une spécialité italienne, comme vous le pensez bien. Jadis, quand le Parisien était amateur de jardins, la ville était entourée d'une ceinture d'hôtels et de maisons, de courtils et de préaux dominant la campagne. Les Tuileries et le Luxembourg-, pour ne citer que les plus célèbres, sont des échantillons de ce qu'on appelait une inaison lès Paris. Sous Lotiis XIV, quand Paris déborde et crève sa première ceinttu-e, la mode envahit les nouveatix quartiers Vivien et Richelieu 5 on se rapproche du rempart, prêt à l'enjamber à la première occasion pour se jeter en pleine campagne. En 1704, Crozat, logé à l'extrémité de la rue Richelieu, fait percer un passage sous le boulevard pour mettre ses jardins en communication avec Montmartre. Quelques années plus tard, le rempart est franchi ; la finance occupe la Grange-Batelière d'abord, puis les Champs-Elysées, à la suite de M'"" de Pompadour. Et le courant continuant sa marche vers l'ouest, on escalade les hauteurs du Roule et de Passy ; on va visiter le « jardin anglois de Monceaux », la Chartreuse de M. de Beaujon, les jardins de la princesse de Lamballe à Passy, de Sainte-Foix et de Saint- James à Netiilly, de M'"" de Bouiîlers à Auteuil, et on finit la promenade par Bagatelle, que le duc de Chartres achève à peine de construire en plein Bois de Boulogne.
« Dans cette invasion des quartiers excentriques, quels sont, je vous prie, les premiers occu-
pants? Crozat, la Pompadour, Marigny, la Live de Jully, Bouret, Choiseul, Beaujon, la Borde, la Reynière, Daugny, c'est-à-dire les plus beaux noms de la curiosité parisienne. Ces grands collectionneurs du dernier siècle savaient bien que, pour faire valoir une galerie, il faut l'installer à l'aise, dans un local fait exprès, avec un jour spécial, et l'encadrer de fleurs et de verdure.
« Aujourd'hui l'émigration du centre à la circonférence continue, mais lentement. Le Parisien tient avec passion à son appartement, c'est une vieille habitude. « Les Parisiens sont si petitement logés, disait Sterne, qu'ils n'ont pas la place de faire de gros enfants. » John Evelyn, qui visita la France en 1652, observe que « les maisons de Paris abritent d'ordinaire six à dix familles entre le ciel et l'enfer, du grenier à la cave » ; et le voyageur anglais, frappé de ce phénomène de cohabitation unique en Europe, lui attribue la malpropreté proverbiale des Français à cette époque. Ce n'est pas moi qui le fais parler.
— Avouez, dis-je à mon tour, qu'Evelyn trouve rait les choses bien changées aujourd'hui.
— Sans doute. La maison de produit est généralement bien tenue ; il y a des ascenseurs et du i^jà tous les étages. Le procédé d'habitation par empilage et par couches a été singulièrement perfectionné. On arrive à se procurer chez soi le même confort que dans les cabines d'un transatlantique ; c'est un progrès.
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« xMais, croyez-moi, pour habiter loin du centre, il faut aimer les jardins, et malheureusement ce goût traditionnel de nos pères disparaît de jour en jour. Le xviii* siècle lui a porté un coup terrible en substituant aux vieilles théories françaises un régime banal, uniforme et pour ainsi dire hiératique. Du moment que le jardinage n'est plus un art, mais une formule , il perd cet attrait, cette dclectation dont parle Palissy, la plus grande qu'il ait trouvée en ce monde, n
A ce coup je me récriai : « Vous n'y pensez pas, mon ami ! Le jardin français a fait son temps ; le génie de Le Nôtre pouvait seul faire accepter cette géométrie à outrance et le système était destiné à disparaître avec son auteur. Au surplus, la question est épuisée ; on a écrit des centaines de volumes sur la matière et j'aime à croire que vous n'avez pas une nouvelle théorie en portefeuille.
— A quoi bon? dit-il. L'art des jardins est celui qui échappe le plus à une réglementation esthétique : il en est de l'arrangement des jardins comme de la coiffure et de la toilette. Quand vous aurez appris aux femmes que le talent de s'habiller et de se coiifer dépend de la taille et de la physionomie, vous aurez dit à peu près tout ce qu'on en sait; elles se chargeront bien toutes seules de corriger ou de dissimuler, de faire valoir ou d'ajouter, au besoin de créer de toutes pièces. De même vous pouvez dire : telle maison, tel jardin ; le reste est
aflaire de goût, d'inspiration, de ce je ne sais quoi qui ne s'apprend point dans les livres.
— La belle découverte ! fîs-je en riant. Convenez qu'elle n'est pas faite pour tirer d'embarras les gens indécis sur l'arrangement de leur jardin.
— Pardon; le jardin est un salon à ciel ouvert: il continue le bâtiment comme le vestibide la maison, le cadre le tableau ; il participe forcément de sa physionomie. Or le bâtiment étant un composé de droites, soumis aux lois rigides de la construction, le terrain qui l'environne immédiatement doit continuer ses lignes géométriques. Au delà, que la nature reprenne graduellement ses droits ; ainsi Toeil passera de la roideur des constructions aux terrasses et aux compartiments réguliers du parterre, du parterre au parc percé seulement de quelques avenues, et du parc à l'indépendance de la pleine campagne.
H Mais laissons là les parcs et les châteaux -, je veux seulement parler des petits jardins que comporte une habitation parisienne. Plus le terrain est exigu, plus il fait corps avec la maison et plus il doit être géométrique. Cette régularité se modifiera d'ailleurs suivant le bâtiment ; absolue aux approches d'une construction franchement architecturale , elle sera moins exigeante s'il s'agit d'accompagner un chalet, un bâtiment de fantaisie, dont la structure rectiligne est masquée par un rideau de herre et de plantes grimpantes.
(( Voilà toute la théorie des jardins et, depuis
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l'antiquité jusqu'au xviii* siècle, on n'a pas fait autre chose. Le courtil du moyen âge est sévère et droit comme les grands murs de l'abbaye et du château fort qui l'enveloppent ; il épouse le rectangle du cloître ou la silhouette brisée du bastion. Le jardin du xvi* siècle est plus dégagé; la Renaissance lui prête sa jeunesse et son allure. Elle brode le parterre comme la maison, elle n'est pas difficile en matière de symétrie et s'arrange à merveille des caprices de la végétation. Le siècle de Louis XIV y met plus de façons ; il veut un cadre poiu- les architectures de Alansart et les décorations de Lebrun. Le jardin de Le Nôtre sera donc majestueux et collet-monté comme une grande dame de la cour ; il ne souffrira pas un pli dans la belle ordonnance de sa toilette.
« En somme," partout et toujours le jardin dérive de la maison, la statue détermine le piédestal, comme il convient.
« Le XVIII* siècle faisait donc fausse route quand il considérait le jardin isolément, au lieu de le traiter à la manière ancienne , comme la partie d'un ensemble décoratif. Mais les philosophes se moquaient bien des vieux principes. « Imitez la na- « tiu'e », s'écriaient-ils, et les âmes sensibles faisaient chorus, et l'on se jetait à corps perdu dans les idées nouvelles, passant tour à tour de l'Angleterre à la Chine, fabriquant des paysages de poche, des eflets champêtres en miniature, des incendies factices, des fausses ruines entourées
d'arbres morts plantés à point, des faux moulins avec un meunier en terre cuite, et l'inévitable île des Tombeaux!
t( Aujourd'hui on est revenu de tout cela. On ne consulte plus ni l'architecte, ni les Anglais, ni les Chinois, ni les philosophes, ni les âmes tendres; on laisse faire le jardinier. Notre siècle aime les formules simples, élémentaires 5 il a découvert dans le jardin même le prototype, le canon de l'art : c'est le haricot. Regardez le plan de tous les jardins modernes, du petit au grand : chaque pelouse, chaque plate-bande, séparée par des allées sinueuses, affecte la forme d'un haricot plus ou moins allongé, plus ou moins contourné. Pour se rapprocher davantage du modèle, on a imaginé le rallonnement qui reproduit à s'y méprendre les renflements extérieurs du légume symbolique. Placez maintenant sur chaque mamelon extrême, ici un massif d'arbres, là un pâté de fleurs, et je vous garantis une réussite. Surtout ne ménagez pas les plantes exotiques.
— Permettez, lui dis-je, vous les admettez bien chez vous.
— Cela dépend; si elles sont acclimatées, si elles ont bonne mine, rien de mieux. Quant à ces étrangères frileuses, rachitiques et sans parfum, qui viennent passer l'été en France et qu'il faut emmailloter ou rentrer aux premiers froids, je laisse à d'autres le luxe de les entretenir et la patience d'apprendre leurs noms barbares. A mon
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gré, la meilleure ne vaut pas nos jolies filles du pays, saines et bien portantes, qui sentent bon, supportent bravement l'hiver en plein air, et dont chacun sait par cœur les noms pleins de poésie.
« Réduit à un formulaire banal, l'art des Jardins devait décliner rapidement. Une fois le mot d'ordre adopté, on s'est dispensé de l'architecte. Or celui-ci , qui a déjà retranché de son programme une foule d'attributions pour les laisser aux entrepreneurs, s'est empressé de profiter de l'occasion : il a rayé le jardinage de sa liste et, personne ne se donnant plus la peine d'apprendre la question , voilà comment une de nos gloires nationales est tombée entre les mains du jardinier du coin.
(( Je veux croire qu'il existe encore des jardinistes ou artistes jardiniers ; en vérité, on ne sait même plus quel nom leur donner. Le dernier est mort sans avoir le temps d'achever son chefd'œuvre, le Bois de Boulogne. Il a dû laisser des héritiers, et les grands seigneurs qui veulent faire dessiner un parc savent apparemment à qui s'adresser ; mais les petites gens, comme vous et moi, sont tenus de s'accommoder eux-mêmes. C'est ce que j'ai fait, et je vous conseille d'en faire autant le jour où vous quitterez la ville pour venir habiter nos faubourgs.
— Vous en parlez à votre aise, lui dis-je^ je ne suis pas encore converti.
— Laissez donc, vous y viendrez à votre tour.
i6o CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITE.
Un beau matin, dégoûté de cette promiscuité banale des appartements parisiens, fatigué de n'être qu'un numéro dans une auberge de rencontre, vous serez pris de la passion d'avoir enfin une maison qui soit à vous seul, qui garde quelque chose de votre physionomie et de votre àme, un jardin dessiné par vous, planté de vos mains et grandissant avec ceux que vous aimez, l'héritage, le siveet home de vos enfants... Ce jour-là vous comprendrez Paris autrement. Vous ne l'aimerez pas moins, mais vous direz de lui, comme un ancien de sa maîtresse : .( Difficile et facile, charmante et insupportable, « je ne puis vivre avec toi, ni sans toi. » Pour tout concilier, vous logerez à sa porte, pas trop près, et surtout pas trop loin. »