DIALOGUE DES MORTS
veilleux, on dirait du bois. Et quelle économie! mais le prince n'est pas regardant, il voulait faire bien les choses. L'escalier seul a coûté la bagatelle d'im demi-million; tout en marbre factice avec ime rampe en fonte dorée, genre bambou, une trouvaille. Au premier, les écuries; la salle à manger en sous-sol...
DucERCEAU. — Comment?
DuMANET . — Oui, c'est plus commode pour le service. Un ascenseur fait monter les chevaux et descendre les maîtres. Vous comprenez quel avantage; on est tout porté pour le grenier à fourrage et les cuisines. Nous sommes gens pratiques, monsieur. Aussi, plus de ces profils extravagants, plus de saillies et de reliefs iniuiles, — des nids à poussière, bons tout au plus pour loger les hirondelles. — La maison moderne doit être carrée, un cube, une boîte à thé ; voilà le progrès. Qu'est-ce qu'une maison? un problème commercial à résoudre, pas autre chose; étant donné un terrain, calculer le minimum d'air et de surface indispensable pour assurer le maximum de locataires. Plus de souches de cheminées! cela gâte la toiture; un seul tuyau central oh aboutissent tous les autres. Le maçon crie bien un peu pour la solidité et les aplombs, et le propriétaire pour la distribution ; mais on se rattrape sur les coins, les pans coupés : cela donne des placards. Il faut être pratique.
DucERCEAU. — Sans doute, sans doute. Nous
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aussi, nous étions pratiques, et l'art n'y perdait rien.
DuMANET. — Que me contez-vous là? 11 ne s'agit pas de faire de Fart, mais des affaires. 11 faut être de son siècle.
DucERCEAU. — Allons ! simili-pierre , similibois, simili-marbre; il ne manquait plus à la collection que le simili-architecte. Ils l'ont trouvé.
j N jour César voyant des seigneurs ;ltrang-ers qui tenaient entre leurs bras de petites guenons et les caressaient ^^^^^ merveilleusement, leur demanda si les femmes, en leur pays, ne faisaient pas d'enfants. Sur quoi, un ancien moraliste gourmande les hommes qui s'occupent des arts avec passion « au lieu de repaître et de nourrir leur entendement dans la contemplation de la vertu. « Car, dit-il, si l'ouvrage délecte, il ne s'ensuit pas nécessairement que l'ouvrier soit à louer 5 au contraire, l'artiste produit en témoignage contre soi-même le labeur qu'il a employé en choses inutiles, pour prouver qu'il a été paresseux à apprendre les honnêtes et utiles. Et n'y eût jamais jeune homme de
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bon cœur et de gentille nature qui, en regardant, l'image de Jupiter, laquelle est en la ville d'Olympie, souhaitât devenir Phidias, ni Polyclète en regardant celle de Junon qui est en Argos. »
Qui parle ainsi, je vous prie? un Teuton, un barbare? nullement; c'est un Grec, presque un sage, c'est Plutarque dans la préface de la Vie de Périclès.
Mais peut-être prenez-vous le langage de Plutarque pour un accès de mauvaise humeur, une boutade isolée. Ecoutez donc la parole de Lucien racontant à son auditoire une vision de sa jeunesse.
Deux femmes lui étaient apparues et cherchaient à l'entraîner chacune de son côté. La première avait l'air d'un artisan, le langage grossier, les cheveux en désordre, les mains calleuses, la robe retroussée et couverte de poussière : c'était la Sculpture ; l'autre , richement parée et d'une physionomie avenante, s'exprimait avec élégance : « Mon fils, disait-elle, je suis la Science. Si tu suis l'autre femme, tu ne seras qu'un manœuvre te fatiguant le corps, voué à l'obscurité, l'esprit flétri, incapable de faire envie à tes concitoyens; quand tu deviendrais un Phidias, un Polyclète, quand tu ferais mille chefs-d'œuvre, c'est ton art que chacun louera; parmi ceux qui les verront, il n'y en a pas un seul, s'il a le sens commun, qui désire te ressembler, car, si habile que tu sois, tu passeras toujours pour un vil ouvrier, vivant du travail de
tes mains. Courbé vers le sol, sans jamais relever la tête, sans penser à rien de màle et de libre, tu ne songeras qu'à bien façonner, à bien polir tes ouvrages, mais nullement à te polir, à te façonner toi-même , et tu te mettras au-dessous des pierres \ »
Le dernier trait est cruel, et Lucien ne pouvait manquer de laisser la laide oiiprière, pour se jeter dans les bras d'une personne aussi persuasive.
A la rigueur, Plutarque a une excuse : il appartient à une vieille famille de Chéronée, imbue des préjugés aristocratiques de la race béotienne. Lucien est un autre homme. Petit-fils et neveu de sculpteurs, il entra de bonne heure dans l'atelier de son oncle qui le traita rudement; si bien que le jeune apprenti renonça pour toujours au métier et lui garda rancune. Malgré ces mauvais souvenirs, Lucien ne peut oublier son origine, c'est un artiste ; s'il parle d'une œuvre de Zeuxis ou d'Apelle, d'Alcamène ou de Phidias, il le fait avec à-propos, en homme du métier. Mais quoi! le connaisseur a beau se passionner pour l'œuvre, le philosophe méprise l'ouvrier.
N'en déplaise à nos deux moralistes, leurs prédécesseurs pensaient autrement. Aristote et l'ancienne école plaçaient la peinture et la sculpture au premier rang des arts libéraux', et trouvaient