UN MUSEE
E propose la création d'un nouveau musée dans les salles du Louvre.
Ce musée est indispensable, d'une I exécution des plus simples; il ne coûtera rien. Je vais essayer de le. démontrer.
Dire qu'en France nous manquons d'esprit de suite, ce n'est pas risquer un paradoxe bien compromettant. Nous avons le génie inventif, nous ouvrons la voie, nous allons même jusqu'à poser les premiers jalons ; vienne un caprice, une mode nouvelle, une révolution, adieu les projets de la veille et le chemin commencé ! On se jette à la découverte, à gauche ou à droite suivant le cas, et l'on recommence de plus belle.
Sur quoi les Anglais, qui ne laissent rien à l'aventure, s'empressent de recueillir l'invention perdue, l'adoptent. Félèvent, la font grandir tranquillement, sans tapage, et, quand l'œuvre est achevée aux applaudissements du monde, nous sommes tout étonnés de n'avoir pas su en faire autant.
On l'a dit depuis longtemps, le Français invente, l'Anglais perfectionne. Du Sommerard invente le Musée des ar'ts décoratifs — et l'Angleterre fonde Kensiui^ton .
C'est en 1843 que le comte Duchâtel décida l'acquisition de la collection Du Sommerard; quelques années plus tard, Sauvageot faisait son entrée au Louvre. En s'occupant d'abord du Moyen Age et de la Renaissance, on courait au plus pressé ; le premier pas, et le plus difficile, était fait. Mais une fois la tâche commencée, il fallait nécessairement la mener jusqu'au bout, ouvrir les portes à Louis XIV qui attendait pour la première fois, installer à la suite Louis XV avec la Pompadour, Louis XVI et Marie-Antoinette ; faire, en un mot, pour l'art décoratif ce que l'on faisait pour la peinture, la sculpture et la gravure, — un musée chronologique et complet jusqu'à nos jours. Eh bien, trente-trois ans se sont écoulés depuis la fondation de Cluny, vingt ans depuis la donation Sauvageot, et l'œuvre en est au même point. Le xvif et le xvur siècle ne sont pas représentés, leur place est encore vide.
L'idée première était excellente, nous l'avons laissée en route; on sait ce que l'Angleterre en a fait.
Je n'entends pas reprendre ici l'œuvre interrompue et marcher sur les traces de nos voisins; pour un programme de cette envergure, il faut de longues études, un autre emplacement que le Louvre, un capital et des efforts considérables. D'autres tenteront l'entreprise et nous y souscrirons de grand cœur. Mais en attendant que la France possède un Kensington à son tempérament, à sa taille, le Louvre n'a-t-il pas quelque chose à faire? Sans sortir de son cadre et sans entamer son budget, ne peut-il pas compléter, dans une certaine mesure, sa collection des arts décoratifs et faire une place aux deux siècles déshérités ?
Songez-y donc ! la lacune est déplorable. Je suis orfèvre, je veux étudier les originaux de Ballin, de Lesgaré, de Germain; où les trouver? Je suis ébéniste ; où sont les œuvres de Boulle, de Crescent, de Riesener, de Martin ? Je suis ciseleur; où sont les bronzes de Gouthières et de Caffieri? Je suis tapissier, décorateur, doreur, ferronnier; où sont mes maîtres, ces grands artistes de l'École des Gobelins, qui fournissaient toutes les cours du monde? Montrez-moi le musée de cet art merveilleux qui fut jadis une de nos gloires les plus acceptées! Car on contestera nos peintres, nos architectes, nos sculpteurs ; l'Europe entière s'incline devant notre suprématie dans les arts de l'ameublement aux
derniers siècles, et s'étonne à bon droit de ne trouver nulle part la collection de ces chefs-d'œuvre de l'École française.
Je vais plus loin : la sjrie qui nous manque est précisément la plus indispensable, celle qui nous intéresse davantage. Certes, la Renaissance et le Moyen Age sont les maîtres par excellence : ils enseignent les grands principes, le goût sjvère, la logique des formes, leur appropriation raisonnée à la matière, à la destination ; c'est la haute école de l'art. Mais leur enseignement suppose un auditoire initié, sans quoi la leçon risque d'être incomprise et de ne pas profiter. Le xvii" et le xviif siècle, au contraire, parlent notre langue, on les comprend tout d'abord. Leurs types, leurs modes sont les nôtres, à peu de chose près. Nous meublons nos appartements avec leurs dépouilles, leurs garnitures vont sur nos cheminées, leurs chenets dans nos foyers, leurs sièges sont taillés à notre mesure. Voilà les modèles que réclame l'industriel, l'enseignement qui lui convient. « Que m'importe, dira-t-il, vos chaires, vos hanaps, vos dressoirs et vos landiers? C'est affaire aux curieux et aux savants. Je veux savoir comment se fabriquaient les objets similaires des nôtres, ceux que je puis imiter et vendre utilement, une commode, un bureau, des flambeaux, un lustre, un canapé dont je ne trouve le modèle nulle part. » Et l'industriel a raison.
Sans doute, depuis la guerre, nous avons
recueilli quelques échantillons superbes, sauvés des Tuileries et de Saint-Gloud. Mais les uns sont perdus dans les solitudes du Musée des dessins, les autres disparaissent dans l'éblouissante orfèvrerie de la galerie d'Apollon. Tels qu'ils sont placés, ces meubles servent d'accessoires, d'accompagnement à la décoration murale. C'est un ameublement, ce n'est pas un musée.
— Mais je n'en ai pas d'autres, me direz-vous, et le peu que j'ai ne suffit pas à former une collection. La Révolution a détruit, la Commune a brûlé, l'Angleterre a acheté et, depuis un siècle, elle continue son drainage dans toutes nos ventes publiques. Où voulez-vous que je m'approvisionne pour former un musée qui serait indispensable, j'en conviens, mais qui est impossible? »
C'est ce que je me propose d'examiner.
Il y a quelques années, quand j'allais au Ministère de la Guerre, j'étais reçu dans un salon dont l'ameublement offrait le mélange singulier de l'Empire le plus brutal et du Louis XVI le plus délicat ; et comme je m'émerveillais devant ces précieux souvenirs de l'art du dernier siècle, le maître du logis me fit conduire dans plusieurs bureaux voisins, où je pus admirer à loisir des échantillons de la même époque et de la plus exquise beauté. Une commode couverte de ciselures était même, si je m'en souviens, placée dans une antichambre, et le brosseur l'astiquait tous les jours
en conscience, comme im fourniment; j'ignore ce qu'il en reste aujourd'hui.
A quelque temps de là, le hasard me conduisit au Ministère des Finances; la Commune n'avait pas encore passé par là. La même surprise m'attendait. Un des chefs de service possédait une commode du dernier siècle, estimée 10,000 francs, — c'était sous l'Empire. Un autre qui cumulait les iinances et la curiosité, avait transporté au Ministère une partie de sa collection personnelle et s'était composé un cabinet de haut goût. Je me rappelle trois pendules appartenant à l'Etat, dont l'une iigurait une colonne monumentale surmontée d'une sphère de la plus grande tournure. Le bureau sur lequel il écrivait faisait son désespoir : « Croyez-vous, disait-il doidoureusement, que j'en ai offert 25,000 francs, que je m'en sers tous les jours, et qu'il ne sera jamais à moi ! » Le concierge du Ministère n'était pas moins bien partagé ; sa commode en laque faisait bien envie à un marchand de notre connaissance, qui a souvent rôdé aux environs, qiiœreiis qiiem dcrorct.
A la Marine, BoulJe était représenté par un de ses bureaux les plus magnifiques, et Riesener par deux buffets à grands médaillons de cuivre doré d'une exécution irréprochable.
Plus tard, l'occasion m'appelant dans les autres ministères, j'ai remarqué partout le même phénomène, et j'ai appris que tous possédaient un certain nombre de meubles précieux, provenant des pre-
miers propriétaires, des grands seig'neurs qui avaient vendu leurs hôtels tout meublés pour en faire des ministères.
Assurément ces belles choses sont en fort bonnes mains, et je ne doute pas du profond respect avec lequel messieurs les fonctionnaires de l'État s'asseyent dans un fauteuil qui vaut aujourd'hui 5 à 6,000 francs, et s'approchent d'un bureau que l'Angleterre couvrirait d'or. Mais enfin il est permis de se demander si ces monuments inappréciables de l'art de nos pères sont bien à leur place, si les gens de service les traitent avec plus de révérence qu'un simple bureau en chêne de 300 francs, et s'ils ne seraient pas plus utilement placés pour leur sécurité, pour notre éducation et pour notre gloire, au Louvre qui a besoin de se compléter, que dans les bureaux invisibles d'un ministère.
Il suffirait d'une démarche faite par le ministre compétent auprès de ses collègues pour les amener à prcter au Louvre les pièces exceptionnelles de leur mobilier historique, quitte à les remplacer par d'honnêtes fauteuils soigneusement capitonnés et par des bureaux moins chargés de cuivres, mais plus remplis de tiroirs et de carton niers.
Voilà, si je ne me trompe, un premier contingent qui ne coûtera au Louvre que la peine de le demander ; ce n'est pas tout.
Peu de nos lecteurs, sans doute, connaissent un vaste bâtiment situé à l'angle du Champ-de- Mars et du quai d'Orsay ; c'est le Garde-Meuble.
On n'y est admis qu'en montrant patte blanche et une autorisation ministirielle en bonne forme. Là sont entassées les splendeurs de l'ancien mobilier de la Couronne ; on ne leur permet de voir le jour qu'avec ménagement et dans certaines circonstances exceptionnelles. Une seule fois depuis un siècle, à la dernière Exposition de l'Union centrale, le public a pu voir dans son ensemble notre incomparable série de tapisseries. Quant aux meubles, on les réserve pour les fêtes officielles de nos nombreux Présidents, et j'aime à croire, pour l'honneur de l'art, que les danseurs du dernier bal de l'Elysée n'ont pas manqué de jeter en passant un regard aux meubles exquis, aux riches tentures et aux splendides candélabres du Garde- Meuble. Je me souviens d'avoir visité jadis, grâce à l'obligeance de l'ancien administrateur, cet immense ossuaire, rendez-vous de toutes les gloires et de toutes les misères de l'art, où les cadavres glacés de l'Empire et de la Restauration gisaient pêlemêle avec les corps glorieux du xvii* et du xviii' siècle. Par bonheur l'incendie les a oubliés et la collection est aussi complète qu'autrefois. Le Louvre serait-il malavisé de choisir dans ce trésor et de livrer au grand jour les immortels patrons de l'art français que le Garde-Meuble ne peut exposer faute de personnel et d'aménagements nécessaires? L'administration pourrait-elle se refuser à un prêt qui ne compromet en rien ses droits de propriété.-^ On objectera que ces pièces servent à la décora-
tion des grandes fêtes de l'Elysée ou de Versailles; mais nous entendons bien ne faire qu'un choix, un choix sévère, et laisser le reste. Il n'est pas sûr que ces merveilles délicates s'accommodent du va-et vient perpétuel qu'on leur impose. D'ailleurs, pourquoi l'État, le plus riche propriétaire de France, ne se donnerait-il pas le luxe de comm.ander à nos artistes industriels des meubles et des bronzes pour ses fêtes et ses fonctionnaires, comme il achète aux peintres et aux sculpteurs des tableaux et des statues pour ses palais ?
Le Louvre ne peut manquer d'exploiter ce deuxième filon qui promet de belles découvertes. Nous ne sommes pas encore au bout de nos fouilles.
Comme on le pense bien, le Garde-Meuble a ses rebuts, objets brisés, vermoulus, ferraille hors d'usage, débris de meubles, fragments à demi calcinés découverts dans les décombres de nos palais; que faire de ces ruines? On les envoie au Domaine qui peut seul procéder à l'aliénation. Le Domaine est le déversoir commun du Garde-Meuble, des Ministères, des Musées, des Bibliothèques, de toutes les propriétés de l'Etat; il est chargé de vendre leurs objets réformés. C'est encore le Domaine qui fait les ventes mobilières à la suite des successions en déshérence.
Ces ventes ont des allures particulières. Quelques affiches sobrement répandues, parfois un avis discret dans certains journaux: la chose a lieu
tantôt quai d'Orsay, dans les anciennes écuries de l'Empereur, tantôt à la fourrière de la rue de Pontoise. Pas d'expert pour faire les évaluations et fixer les mises à prix, pas de commissaire-priseur pour adjuger. Un vérificateur préside; il commence dès que le nombre réglementaire des acquéreurs est présent, mène vivement les enchères, adjuge, signe le procès-verbal et s'en va.
Dieu me garde de trouver à redire à ces procédés un peu expéditifs, mais parfaitement corrects. Le vérificateur fait son métier en conscience, que peut-on lui demander de plus? 11 n'a ni l'expérience, ni l'intérêt du commissaire-priseur. Après tout, le Domaine n'est pas responsable de ce qu'on lui donne à vendre; comme le coq de la fable, il n'est pas tenu de s'y connaître en perles , et le moindre grain de mil, je me trompe,
Ec le moindre ducacon Seroit bien mieux son affaire.
On comprend ce que doivent produire des ventes sans publicité sans catalog^ue, sans commissaire-priseur, sans expert, et naturellement... sans amateurs. Aller de gaieté de cœur au bout du monde, quai d'Orsay ou rue de Pontoise ! n'y comptez pas. On a déjà de la peine à faire venir l'amateur rue Drouot, qui est sur son chemin ; il faut le solliciter par des affiches, des catalogues à domicile, des expositions particulières, des cartes
spéciales. On lui donne un éclairage exceptionnel des salles chauffées et tendues, un coin réservé pour n'y rencontrer que des gens de son monde. On sait l'heure de son arrivée, on lui met de côté les morceaux de choix. Ah! les belles recettes que ferait M* Pillet avec les rebuts du Domaine ! Car tout n'est pas à dédaigner dans cette friperie; on rencontre parfois des débris excellents, facilement restaurables, ou des objets entiers provenant des successions abandonnées, que le Domaine laisse aller à vil prix faute d'acquéreurs sérieux.
Aussi quelle joie parmi les notabilités de la rue de Lappe et du Gros-Caillou le jour des ventes du Domaine! Ils sont là une demi-douzaine, ferrailleurs, regrattiers et fripiers, bien décidés à ne pas se faire concurrence. Ils achètent tout et se réunissent après la vente chez le marchand de vin, pour procéder à une équitable répision. Tel meuble que nous connaissons bien, payé 250 francs, a été revendu 10,000 francs en Angleterre ; telle pièce d'argenterie, vendue au poids, a décuplé son prix en quelques heures. La célèbre rampe d'escalier de la Bibliothèque, chef-d'œuvre de la serrurerie française au dernier siècle, vendue comme démolition, rachetée 1,200 francs par un marchand bien connu, a été revendue 12,000 francs à sir Richard Wallace. Les magnifiques boiseries de la Bibliothèque ont passé par les mêmes aventures; vendues par l'État au prix de la démolition, elles ont fini par trouver acquéreur à 35,000 francs.
Dernièrement, des colonnes, des tables de porphyre et de marbres précieux, allaient être adjugées à un fabricant de mosaïques pour les mettre en morceaux, quand un homme intelligent est survenu à point pour les sauver. Hier, dans un lot de ferrailles, se trouvait une console en ébène, incrustée de laque, avec des crémones, des serrures, des fiches et des boutons de porte d'un excellent travail, découverts dans les ruines des Tuileries. Nous pourrions citer d'autres exemples avec les dates, les prix, les noms des acquéreurs , bien que ces messieurs évitent d'ébruiter leurs bonnes fortunes et se renferment dans un silence prudent et lucratif.
Franchement, n'est-il pas temps de mettre un terme à ces pratiques? En faisant ses ventes à l'hôtel Drouot, dans le local familier aux amateurs, avec tout le cérémonial d'usage, le Domaine couperait court à l'exploitation des brocanteiu'S, dont il est la première victime, et s'assurerait par la libre concurrence luie plus-value certaine. Enfin, — et c'est le point essentiel pour nous, — la Direction des Musées nationaux ne devrait-elle pas réclamer le droit d'intervenir avant la vente et de prélever pour son compte, parmi les débris appartenant à l'État, ceux qui pourraient prendre place dans un musée? Dès à présent, le Louvre pourrait sans doute faire un choix dans les meubles de réforme destinés aux ventes prochaines et attendre patiemment les découvertes idtérieurcs.
Au résumé, le Louvre a trois moyens sous la main pour compléter sans frais sa collection mobilière 5 il peut exploiter :
1° Les Ministères,
2° Le Garde-Meuble,
3° Les ventes du Domaine.
De ces trois fonds, les deux premiers, les plus riches, lui sont ouverts dès maintenant ; le troisième est la ressource de l'avenir. Et nous n'avons pas tout dit ; bien des carrières sont encore inexplorées. Qui sait, par exemple, si une visite attentive dans nos palais de Compiègne, de Versailles, de Fontainebleau, ne ferait pas découvrir quelque relique précieuse, oubliée dans le logement d'un adjudant, d'un architecte, voire d'un simple valet de chambre ? Qui sait les surprises que nous réserve la Commission de l'Inventaire des richesses artistiques, le jour où elle dirigera ses recherches de ce côté?
Nous avons la collection, mais où la placer commodément? car il faut un local assez vaste, bien divisé, permettant un classement historique de siècle en siècle et de salle en salle, de la Renaissance au premier Empire.
Que le lecteur veuille bien m'accompagner au Louvre , montons par l'escalier à Textrémité de la salle des grandes sculptures égyptiennes. Voici l'ancien Musée des Souverains et la galerie qui longe la colonnade de Perrault. C'est précisément
l'emplacement que nous allons prendre, si vous le voulez bien, puisque nous y sommes, et qu'il est sans emploi. Le musée Campana, délogé par la collection Lacaze, convoiterait, dit-on, pour ses terres cuites, une partie de la galerie ; sans discuter lequel a le plus de droits, de lui, — un étranger, — qui occupe déjà tant de salles, ou de nous qui n'avons pas encore un coin dans la maison paternelle, nous lui ferons sa part; nous sommes bon prince et ne voulons pas nous brouiller avec nos voisins.
Le corps de bâtiment tout entier comprend huit salles, dont une, l'avant-dernière, peut être facilement divisée par moitié; soit neuf salles en tout. Si l'on donne la dernière du côté nord au musée Campana pour remplacer celle qu'il a perdue, nous avons huit pièces à notre disposition. Il n'en faut pas davantage, et les conservatem-s du Louvre sauront bien s'en accommoder poiu* installer leur série chronologique.
Figurez-vous le nouveau musée s'ouvrant par un triple vestibule formé du salon d'Anne d'Autriche à Vincennes, de* la chambre dite à alcôve, et du salon de parade de Henri 11, « la plus belle chambre du monde », disait Sauvai. A la suite, une enfilade de pièces, chacime tendue de ses tapisseries empruntées au Garde-Meuble, et garnie de son ameublement, de ses bronzes, de ses men'is chefs-d'œuvre ; — la salle de la Renaissance, avec les spécimens mobiliers des collections Révoil et
Saiivag-eot ; — la salle du xvii° siècle, avec les admirables tentures de l'histoire de Louis XIV, rhonneur des Gobelins, encadrant les mag-nificences de BouUe ; au besoin, et s'il faut combler des lacunes, on utilisera les doubles de la galerie d'Apollon ; — les salles de Louis XV et de Louis XVI, avec leurs tentures mythologiques, leurs ciselures et leurs meubles sans pareils, le grand bureau de Saint-Cloud et les médailliers du roi, l'armoire à bijoux de Marie-Antoinette et la table de la vente Beauvau , les bronzes du Garde-Meuble et les vases de Chine montés, sauvés des Tuileries; — enfin la salle de l'Empire. Çà et là quelques bustes, des grands vases sur les consoles, les gaines ou les colonnes pour rompre l'uniformité des lignes et donner le mouvement, la vie ; un musée n'est pas forcément une salle d'étude monotone et sévère, on ne lui refuse pas certaines coquetteries de bon aloi. Le spectacle ne sera-t-il pas saisissant et singulièrement instructif? Un pareil musée, — panorama déroulant l'histoire du meuble et de ses accessoires depuis trois siècles et formé des plus beaux échantillons connus, — n'est-il pas à sa place au Louvre et digne en tout de son entourage ?
S'il en est ainsi, si j'ai démontré que l'ceuvre est indispensable et de premier ordre, l'exécution facile, la dépense nulle, ma tâche est finie; que le Louvre commence la sienne. Il ne s'agit pas de crédits nouveaux, de lois et de décrets; Dieu merci! nous ne faisons pas de politique et les
Chambres n'ont rien à voir dans nos affaires. Le Louvre a fait ses preuves, il sait au besoin prendre les grandes décisions en dépit des critiques mesquines ou jalouses. Le moment est venu de faire un nouvel effort, il n'a pas un moment à perdre. Qu'il montre aux étrangers venus à Paris en 1878 une merveille de plus, un musée national par excellence, entièrement neuf et inconnu, sans aucun similaire en Europe et, — ce qui ne gâtera pas la surprise, — un musée organisé en un an et qui n'aura rien coûté.
E premier parla ainsi :
« Je ne sais qui a fait aux Parisiens une réputation de fatuité; c'est une erreur qui tient à ce que l'on ignore leurs façons de parler. Ainsi vous entendez tous les jours de braves gens qui s'écrient en se frottant les mains : « Quel triomphe ! nos artistes sont les premiers du monde » ; et vous vous demandez par quel miracle la vérité ne leur saute pas aux yeux quand la France décline visiblement, entraînant avec elle son école tout entière.
« Eh bien, vous vous trompez. Le Parisien sait parfaitement à quoi s'en tenir et ne se fait aucune illusion. Mais il ressemble aux Romains, surtout à ceux du Bas-Empire; il a inventé des locutions néfastes, un dictionnaire de mots qu'il ne faut pas prononcer. Le mot décadence est du nombre ;
il gène, il dérange les habitudes prises, il inquiète. Chacun le connaît à merveille, mais ne l'articule point. Comme cela se pratique chez un malade, on est convenu de certaines réticences avant de Taborder et on le complimente siu* son bon visage.
«I Que les Parisiens s'amusent à ces gentillesses, c'est leur affaire. Quant à moi, je veux regarder le mal en face, et si je dois mourir, qu'on me le dise tout net.
« Malheureusement l'École française en est là j elle est frappée au cœur. Du jour où la science s'est mise à gouverner le monde, l'art était perdu sans ressource et l'on pouvait prédire logiquement toutes les phases de sa décadence.
« Notre capacité créatrice n'est pas indéfinie. La Providence mesure à chaque peuple la dose qui lui convient, et le budget, si je puis ainsi parler, est fixé une fois pour toutes. Nous pouvons le dépenser en pièces d'or ou en gros sous, cela dépend des siècles ; mais l'allocation épuisée, nous aurons beau prier, le banquier ferme impitoyablement sa porte.
(( Or la science qui se contentait jadis d'une part légitime, est devenue plus exigeante en grandissant. Aujourd'hui c'est une maîtresse hautaine et jalouse, qui veut régner seule et n'admet pas de partage. Elle a pris pour elle tout le crédit, elle absorbe la provision créatrice sans rien laisser à ses rivales.
(. Voilà donc les lettres et les arts incapables
de produire. Abandonnés par le dieu qui féconde, errant à l'aventure, ils vivent sur leurs restes; vous savez ce qu'ils sont devenus.
« Je ne parlerai point des lettres; elles ont beaucoup souffert.
« L'architecture a disparu. On la cherche encore sans pouvoir la trouver.
« La sculpture avait fait bonne contenance d'abord ; mais elle a compris qu'il fallait vivre et s'est rabattue sur l'ameublement et l'orfèvrerie. Elle s'adonne à la statuette, au surtout de table, et s'occupera bientôt des pendules.
« La peinture a tout essayé. Courtisane amoureuse, elle se faisait petite pour tenir peu de place ; au besoin elle montrait la jambe et la gorge. Quand le public est devenu collectionneur, on l'a vue se jeter dans la curiosité etpratiquer l'archéologie. Elle fait d'ailleurs tout ce qui concerne son état, travaille pour les restaurants, les marchands de nouveautés et l'exportation, s'affichant partout, folle de publicité, de réclames et d'expositions.
« Il y a trente ans, on estimait encore l'art comme une fleur privilégiée, qu'il faut élever pour la bonne compagnie seulement; personne ne se fût avisé de la compromettre dans un entourage indigne d'elle. On lui faisait les honneurs d'un Salon ^ recueil peu nombreux et choisi avec soin. Avec le temps le Salon est devenu place publique. On a monté des expositions aux Champs-Elysées, aux Beaux-Arts, dans les cercles, dans les ateliers,
chez les marchands, à l'Hôtel des ventes, au profit des pauvres, des blessés, des artistes, avant et après décès, si bien que la foire aux tableaux est permanente. Nous verrons bientôt le Bazar général de la Peinture avec bufîets, fleurs, concerts miHtaires et lumière électrique. On garnira les murailles de nudités appétissantes, on fera circuler des femmes à la mode; et le public sera bien dégoûté s'il n'accourt pas en foule à ces joyeuses funérailles de l'École française.
(( Cependant la manufacture des tableaux s'augmente chaque année; l'école et l'atelier se remplissent de plus belle, et tous les jours quelque petit jeune homme, espoir du notariat et de la nouveauté, se précipite tête baissée dans la peinture.
» Ah! si j'en tenais un par les oreilles : « Vous « voulez être peintre, mon ami ; à merveille. Sans « doute vous avez déjà fait votre choix: vous êtes « réaliste, naturaliste, idéaliste, sensationnaliste, « valoriste, impressionniste ou impressionnaliste, « je ne sais lequel au juste; voilà qui est bien. « Maintenant que comptez-vous faire? Vous ne son- (( gez pas à la peinture religieuse, c'est convenu; (( mais ferez-vous le cheval, le mouton, le chien, la (( fleur, le grec, le mérovingien, la Renaissance, « l'égyptien, le portrait, la nature morte, la marine, (( le militaire ou la familiarité? 11 faut prendre un <( parti; aujourd'hui chacun a sa spécialité, et vive « la division du travail! Ne me parlez pas de ces (( anciens phénomènes à deux têtes et à quatre bras.
(( à la fois peintres, sculpteurs, architectes, grâce veurs et poètes à l'occasion; ce sont les Millie- « Christine de l'art, on n'en veut plus. — Vous ne « manquez pas d'imagination, je crois; mauvaise (( affaire. La peinture est impassible, sans émotion, (i sans âme ; elle travaille à froid; c'est de la pho- « tographie en couleur ; est-ce que le soleil a de la « passion? — Quelles sont vos opinions politiques ? (( La question est délicate, car les journawx et les « critiques de l'autre bord vous éreinteront quel « que soit votre talent, pendant que vos compères « vous porteront aux nues, fussiez-vous le dernier (( des fruits secs. — Etes-vous prêt à vous livrer a corps et âme à un entraîneur à la mode, qui loue « votre pinceau tant par an et se charge de vous « lancer? — Savez-vous tirer parti d'un tableau à « succès, le vendre en gros et en détail, en faire « des copies pour les Américains, des réductions « pour l'Angleterre, des études détachées pour le « Parisien et des aquarelles pour les petites bourses ? H — Serez-vous enfin un industriel comme les « autres, qui suit jour par jour la mercuriale des a tableaux à la halle Drouot, qui a ses réclames, (( ses commis voyageurs, son prix-courant et son u teneur de livres? »
« Voilà ce que je dirais au petit jeune homme, et je sais bien ce qu'il me répondrait s'il avait du cœur. Sinon, libre à lui de se jeter à Feau ; d'un méchant notaire à un méchant peintre je ne fais pas la différence.
« Ainsi l'école est condamnée à mort j^arce que le génie créateur n'habite plus en elle, et qu'elle ne peut ni produire ni se renouveler. Elle est condamnée parce que ses prêtres ont perdu la foi, qu'ils sont devenus des commerçants et trafiquent du culte. Elle est condamnée encore, parce que la substance même de ses œuvres est empoisonnée et que ses derniers monuments menacent déjîi ruine.
(( Autrefois le peintre préparait lui-même, ou faisait préparer sous ses yeux ses couleurs et ses vernis. Croyez-vous que l'artiste moderne perde son temps à ces misères ? Vous vous moquez ; c'est un marchand de toiles peintes qui entend ses affaires et s'approvisionne dans le commerce. Or le fabricant de couleurs, qui ne voit que son bénéfice, s'inquiète peu de la solidité et abuse des préparations chimiques pour obtenir le plus d'effet au meilleur marché possible. Les nouveaux mélanges, mal connus et mal combinés, ont produit, comme dans la teinture, des altérations désastreuses. Les toiles de Gros, de Girodet, de Granet sont labourées, le Naufrage de la Méduse est une ruine, les Lcopold Robert sont usés jusqu'à la corde, les Flandrin de Saint- Vincent-de-Paul commencent à s'écailler et, dans un siècle, les Decamps n'existeront plus !
« L'art se meurt, l'art est mort ! et le spectacle est d'autant plus triste que le dénoûment est misérable. Inquiets et troublés comme au pressenti-
ment d'un désastre prochain, ramassés dans notre vie bourgeoise mince, étroite, diminuée, nous finissons pauvrement. Le peintre gratte ses petites toiles et le sculpteur ses petites figures ; le savant prend son microscope, le collectionneur époussette ses tabatières, le poëte fiait des sonnets, le musicien des opérettes et Thistorien des monographies. A ce régime les caractères se dépriment, les âmes se rapetissent comme les œuvres. Ceux qui veulent faire grand ont des enflures de baudruche et leurs grossesses prétentieuses n'aboutissent qu'à des fausses couches.
« Vous avez des illusions, monsieur ! mais regardez donc votre nouvel Opéra ; un peuple a toujours les architectes qu'il mérite. »
L'autre reprit gravement :
— Vous êtes sévère, monsieur, et je devais m'y attendre. Vous êtes jeune, vous avez l'âge des impatiences et des jugements de prime-saut; c'est un privilège que je vous envierais, s'il ne fallait l'acheter au prix de vos découragements et de votre amertume. Mais je ne saurais voir d'aussi près que vous ; les années donnent plus de reculée ; l'œil, en s'affaiblissant, perd ce je ne sais quoi d'aigu et de personnel de la jeunesse. Il ne distingue plus aussi nettement l'épisode qui vous heurte, et n'entrevoit, dans la poussière et la fumée, que les grandes manœuvres du champ de bataille.
« Vous êtes frappé des allures commerciales
et bruyantes de certains artistes, minorité ardente à faire parler d'elle, et, de prime abord, vous accusez toute l'école de complicité. Pour moi qui n'ai plus l'oreille aussi délicate, ces coups de pistolet se perdent dans le silence des travailleurs et des honnêtes gens. \ ous comptez une à une les défaillances de quelques-uns, quand les gros bataillons font leur devoir. Vous placez l'école dans une poignée de recrues, d'industriels et de mécontents; je la rencontre autour de l'état-major et du drapeau, parmi ces vétérans qui ont fait leiu-s preuves en combattant jusqu'au bout. Devant la tombe encore chaude de Millet, de Corot et de Barye, je salue l'armée tout entière.
« Voilà ce que vous appelez mes illusions, monsieur, et je vous demande la permission de les conserver. Ce n'est pas que les bonnes raisons me fassent défaut, si je voulais descendre avec vous dans la mêlée pour attaquer vos arguments corps à corps. Et d'abord, sans aller au fond de votre prétendue théorie sur une répartition originelle et constante du iluide créateur, vous reconnaissez qu'il n'a rien perdu de son intensité ; je n'en demande pas davantage. Que la sève s'épanche d'un côté ou de l'autre, sur l'art ou sur la science, elle existe et je m'empare de votre aveu contre vousmême; les peuples vieillards ne reproduisent pas.
« Mais n'êtes-vous pas bien exigeant pour notre école? Le xix^ siècle approche de sa fin, et nous pouvons déjà mesurer sa taille. Certes il fera belle
figure devant la postérité ; toutefois n'attendez pas de lui le miracle d'une intarissable fécondité, que la Providence a même refusée aux époques privilégiées. Les génies ne se remplacent point du jour au lendemain, au gré de nos impatiences. Nous sommes déjà bien partagés, et le siècle de Géricault, de Rude, de Rousseau, d'Ingres, de Delacroix, aurait droit au repos sans être accusé de stérilité ; pourtant il n'a pas dit son dernier mot. Nous savons les noms nouveaux qu'il destine à son livre d'or; mais je n'en citerai qu'un, parce qu'il est sur toutes les lèvres, excepté sur les vôtres, le nom de M. Baudry. N'étes-vous pas frappé de ce triomphe tranquille et de bon aloi? C'est notre honneur de savoir le prix de nos applaudissements et de donner à chacun sa mesure. Nous jetons, sans y regarder, la menue monnaie aux tambourineurs de la rue; mais nous réservons notre hommage et nos respects pour le talent austère et patient, l'amour désintéressé de l'art, l'ombre et le silence^du travail. Les Romains de la décadence, auxquels vous nous comparez, n'avaient pas ces délicatesses; leur admiration était plus coulante et plus tumultueuse. C'est un contraste que je vous signale en passant.
« Vous gourmandez nos artistes de se rapprocher de l'industrie. Plût à Dieu que le mariage fût consommé comme autrefois quand Jean Cousin dessinait des traités de broderie, Ducerceau des armoires, Boulle et Lebrun des meubles, des
pièces de vaisselle et ces pendules qui vous tiennent à cœur. Vous appelez cela déroger. A vous entendre, l'art serait une plante délicate et aristocratique, que le moindre souffle peut flétrir et qui n'admet qu'une certaine température; on devrait l'élever en serre chaude pour les délices de quelques-uns. Sincèrement, croyezvous à ces pudeurs de sensitive, à ces effarouchements ? Nos aïeux n'y mettaient pas tant de façons : leur art était robuste et résistant, il aimait le g-rand air, supportait les hivers à merveille et poussait en pleine terre. Ces doctrines nous ont réussi jusqu'au dernier siècle, et nous ne courons aucun risque à les reprendre.
« L'ancienne école avait, comme nous, ses irréguliers et ses enfants perdus, croyez-le bien; mais on ne s'en plaignait point, et l'art y trouvait son compte. Les indépendants qui se jettent hors de la grand'route, au hasard de leur fantaisie, découvrent parfois des voies nouvelles. Aussi bien les intempérances et le tapage ne sont pas un signe de décadence 5 c'est la sève et la jeunesse qui débordent; on court les aventures bruyantes, on veut se faire remarquer à tout prix. Alcibiade vieilli ne pensait plus à mutiler son chien.
« Vous parlez de manœuvres commerciales. Hélas! monsieur, nos aïeux ne se piquaient pas de scrupules aussi rafïïnés que les vôtres; Marc-Antoine contrefaisait la signature d'Albert Diircr, et Titien vendait, dit-on, les copies de ses élèves
pour des originaux de sa main. Je ne les donne pas pour exemples; du moins personne de leur temps ne criait au déclin du siècle et de l'école qui produisaient de pareils scandales. Mais, sans aller aussi loin, quel artiste de nos jours oserait imiter Charles Hérault, peintre du roi Louis XIV, qui tenait boutique ouverte à la foire Saint-Germain et dressait son étalage de tableaux en plein vent?
« Vous déplorez la ruine prématurée de certains tableaux modernes, mais vous ne dites pas combien d'ouvrages anciens présentent des altérations identiques, dues aux mêmes causes et remontant à l'origine. La Cène de Léonard n'était-elle pas déjà compromise quarante ans après la mort du maître?
« Soyez-en persuadé, monsieur, notre siècle n'a pas le privilège des artistes sans dignité et des peintures sans consistance. Ces infirmités sont de tous les temps, et les couleurs de nos artistes, comme leur vertu, ne sont pas plus fragiles aujourd'hui qu'autrefois.
« Mais que vous importent ces retours dans le passé? L'art se meurt, l'art est mort; vous avez pris le deuil, bien décidé à ne pas le quitter de sitôt. Vous enterrez les lettres, la peinture, la sculpture et le reste ; l'Opéra devient le monument funèbre de toutes nos décadences et , sur les marches mêmes de son escalier, vous égorgez l'architecte en manière de péroraison.
« Eh bien, monsieur, au risque de déranger
encore votre djsespoir, souffrez que je vous contredise une dernière fois.
«Dieu me garde d'emboîter le pas aux camarades d'école ; je n'appartiens à aucune confrérie d'admiration mutuelle. Devant cette tour de Babel qu'on appelle l'Opéra, où tous les pays du monde ont apporté leur pierre, la Grèce, l'Egypte, l'Espagne, rinde, l'Italie, je cherche en vain la France et ses vieilles traditions, l'esprit, la mesure et la grâce. Est-ce à dire que Fœuvre porte au front le signe de la décadence?
«Voici un homme neuf, à qui vous avez donné du premier coup un emplacement incomparable, un budget illimité et liberté pleine pour construire le plus formidable édifice des temps modernes. Seul il a conçu l'œuvre et il l'a faite à son image. Rejetant résolument tout le passé, il a créé pour son usage un style, des proportions, des hérésies, car il veut même se troniper autrement que les autres. Que lui parlez-vous de conventions, de mièvreries et de fadeurs, cortège accoutumé des écoles caduques ; il dédaigne les sentiers battus et se jettera plutôt tète baissée dans les broussailles et les fondrières, à la recherche de l'architecture de l'avenir.
« Certes, rien ne ressemble moins aux eunuques flétris delà décadence; quel qu'il soit, ce n'est pas le premier venu, c'est quelqu'un, et je m'étonne que vous ayez précisément mis la main sur celui de nos architectes qui proteste le plus contre vos
théories. En vous baissant un peu, il vous était facile de ramasser des personnalités plus à votre convenance.
« Voilà ce que je voulais vous répondre, monsieur, et je ne sais si j'ai épuisé tous vos arguments. Mais croyez-moi, nous avons mieux à faire que de pleurer sur une décadence imaginaire. Une voix éloquente disait naguère que « la première vertu de l'honnête homme est de ne désespérer jamais ni de son temps ni de son pays ». Laissons donc ces lâchetés faciles qui s'accommodent du découragement et veulent s'épargner même l'effort d'espérer. Regardons bien en face, comme vous le souhaitiez tout à l'heure, mais de haut, sans faiblesse et sans parti pris.
« Oui, l'heure présente est inquiète et troublée, pourquoi le nier? Ce malaise est le symptôme accoutumé des gestations vigoureuses. La France est en travail et les troubles nerveux, les appétits désordonnés, le défaut d'équihbre, les langueurs mêmes, sont la loi commune. Les déformations passagères qui vous épouvantent sont logiques, nécessaires : dans ce moule frémissant Dieu prépare pour ses desseins une âme neuve.
« En doutez-vous ? Doutez-vous que nous traversions une de ces crises si fréquentes dans notre histoire et qui sont le propre de notre race? Doutezvous que ces phénomènes soient le présage assuré d'une renaissance prochaine ? Interrogez le passé : le génie national, impatient des longues prospérités,
a besoin de secousses pjriodiques pour reprendre son élan ; jamais il ne se montre plus souple et plus ingénieux pour venir au secours de l'école et org-aniscr une renaissance.
« C'est lui qui, aux approches de l'ouragan barbare dans les Gaules, ouvrait les portes des monastères et faisait rentrer dans ces silos choisis par Dieu la première récolte de l'art national ; — c'est lui qui plus tard, prenant l'habit de saint Benoît, arrachait une dernière fois aux envahisseurs la civiHsation naissante et répandait l'enseignement de la grande famille clunisienne ; — c'est lui qui, au réveil menaçant de l'indépendance communale, abandonnait le froc pour se faire laïque, organisait les corporations, instituait l'apprentissage et, de la tombe où la tradition romane venait de se coucher dans sa gloire, faisait jaillir un art neuf, libre et personnel, l'art ogival , impérissable honneur de l'école française. — Et quand le colosse gothique tombait à son tour, à bout de combinaisons et d'audaces, c'est le génie national, toujours indomptable, qui s'emparait de la jeune antiquité pour la greffer sur le vieux tronc gaulois et ouvrait la première fleur de la Renaissance au printemps des siècles modernes. C'est lui qui, réfugié en province, tenait tête à l'invasion italienne patronnée par les Valois et sauvait encore une fois le dépôt des traditions nationales 5 c'est lui enfin qui conspirait naguère avec Géricault contre la dictature académique et, entraînant l'école dans
la révolte du romantisme, assurait l'affranchissement et les triomphes de l'art contemporain.
« C'est lui qui nous sauvera encore, je l'atteste au lendemain de nos désastres, quand le prodigieux réveil de la patrie étonne déjà le monde et consterne ses ennemis ; je l'atteste devant l'histoir de notre race féconde en rebondissements superbes. Le génie de la France court à travers les siècles, emporté comme Mazeppa sur son cheval; quand il tombe, dit le poëte,
Il se relève roi. »