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L'Art dans la société^ etc

2o6 CAUSERIES SUR L'ART ET LA CURIOSITE.

une seconde paternité. L'art est une faculté innée^ un besoin social indestructible. Il a cette vitalité patiente qui est la marque des choses éternelles; malgré la mauvaise humeur des uns, l'indifférence des autres, il poursuit sa route, marchant lentement mais à coup sûr; et l'admiration universelle ne peut se défendre de lui rendre hommage dans le temps même où l'on conteste à l'artiste sa place dans la société comme individu, son rôle dans l'État comme instrument de la fortune publique. Les vérités de fart sont impérissables, et chacun de ses efforts augmente le trésor définitif de l'humanité. Politique, diplomatie, théories économiques, conquêtes etrévolutions d'un jour, tout passe et disparaît. Du haut de son immortalité sereine, l'art contemple ces fantômes qui descendent dans l'ombre, ces ruines bruyantes qui s'écroulent, impavidum feriunt ruinœ. Aujourd''hui est à d'autres, qu'importe ! Demain est à lui .

E viens de rencontrer mon ami B... ; il était radieux. « Je l'ai enfin vue, me dit-il^ cette fameuse épée! c'est prodigieux. Dix amateurs s'y sont trompés et l'ont prise pour un excellent original du xvi'' siècle ; mais le marchand est un honnête homme, — ne riez pas, on en trouve encore. — 11 a fini par leur avouer la vérité, que son épée était moderne de toutes pièces et qu'il entendait bien la vendre comme telle, ce qu'il a fait.

— Parbleu, lui dis-je, voilà un beau sujet de joie! Pour un marchand de bonne foi, vous en aurez cent qui vont exploiter votre fabricant d'épées et s'en servir pour tromper les amateurs.

— Que les amateurs se défendent, reprit l'autre; cela n'est pas mon affaire, je ne suis pas le Mentor

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des Télémaques de la curiosité ; ils ont la loi et la police correctionnelle pour eux.

— A merveille ; mais du moment que la contrefaçon est si habile, pourquoi ne pas vous approvisionner chez elle ? Car enfin vous êtes des maniaques qui payez bravement 10,000 francs une épée ancienne, et ne donnerez pas 25 louis d'une copie moderne si parfaite que vous vous y trompez vous-mêmes.

— D'abord, je nie cette prétendue identité. A distance, l'erreur est possible ; mettez côte à côte le modèle et la copie, pas un connaisseur ne s'y méprendra : on reconnaît toujours le feu, l'esprit, l'honnêteté de l'original. Mais j'accorde que la ressemblance soit frappante à première vue : je ne veux point de contrefaçons chez moi par la même raison que je ne laisserai pas sortir ma femme avec des diamants faux, si bien imités qu'un lapidaire seul pourrait les reconnaître.

— - Cependant, iis-je à mon toiu-, s'il s'agit d'une œuvre dont l'original n'existe pas, n'a jamais existé ; d'une création moderne imitant l'ancien style; d'un buste enterre cuite pai- exemple, modelé, usé, vieilH ])ar un Bastianini quelconque? Ce n'est point le i'ac-simile mécanique d'un original connu, c'est une œuvre d'art.

— Soit, mais d'un art malhonnête. Donnez-nous de belles copies, exécutées loyalement, sans supercherie, sans 77iaqiiillage, sans intention de tromper les gens, rien de mieux: mais laissons à la porte.

s'il VOUS plaît, cet art hypocrite qui se déguise en honnête homme pour entrer dans nos maisons et y faire des dupes. Je ne souffre dans mon intimité que des amis sûrs, qui aient fait leurs preuves, et dans mon cabinet que des œuvres de bon aloi et bien authentiques. Vous me direz que les plus clairvoyants peuvent se tromper, j'en demeure d'accord; ces méprises sont rares et nous pourrions les compter, mais quelques-unes ont fait du bruit; raison de plus pour se montrer intraitable sur l'authenticité. Considérez l'engouement du public pour les ventes de galeries célèbres; on s'en moque souvent et l'on n'a pas toujours tort. La vanité joue bien son rôle dans ces affaires ; mais le gros du public, que fait-il? Il achète sa sécurité. Tel amateur, peu sûr de luimême, payera le double un tableau dont la provenance lui est garantie par l'autorité incontestée du possesseur ou par une transmission héréditaire, plutôt que de courir un risque en payant moitié moins au marchand. Ne vous récriez pas et faitesmoi grâce de vos complaintes fanées sur les folies des collectionneurs, je les sais par cœur; mais jetez plutôt les yeux aiuour de vous : n'est-ce point l'authenticité qui donne le prix à vos croyances, à vos affections, à vos reliques de famille, à ce vieux fauteuil plein du souvenir de vos aïeux? Que l'on vienne vous prouver qu'il n'est pas authentique, vous l'enverrez au grenier.

— Passe pour le fauteuil qui ne tenait sa valeur que de son auréole et perd tout en la perdant. Mais

un objet d'art, reconnu faux, ne change pas du jour au lendemain, j'imagine.

— Non ; mais je lui attribuais à tort une valeur d'originalité, de création, il ne l'a plus ; de rareté, d'antiquité, de souvenir historique, ce n'est plus rien qu'un pastiche banal qui peut se reproduire indéfiniment. Ce qui a changé, ce n'est point l'objet luimême, c'est le jugement que j'en portais, l'opinion que j'en avais conçue. Je lui prétais des qualités imaginaires, j'étais la dupe d'un trompe-l'oeil ; on m'a ouvert les yeux.

Le masque tombe, l'homme reste Et le héros s'évanouit.'

Et, contemplant à regret mes illusions perdues, je dis à mon idole d'hier le mot de Mirabeau à Barnave : // Ji'j^ a plus de dwinité en toi...

— Mon ami, iis-je après un moment de silence, voulez-vous un conseil? Vendez votre cabinet et plantez des choux. Dieu me préserve de collectionner au prix de pareils dangers et de pareils mécomptes !

— Pourquoi donc, reprit l'autre. Parce que l'on fabrique des pseudo- chefs-d'œuvre? Mais alors fermez aussi le Louvre, fermez Cluny et la Bibliothèque ; si l'épidémie menace nos succursales, elle menace de même nos grands dépôts. Les musées n'ont pas d'autres garanties que nous, croyez-le bien : l'expérience, le goût, le flair, une longue

pratique, l'étude et la comparaison attentives, continues, et par-dessus tout une extrême défiance. Non, le véritable curieux ne s'alarme point si vite; il n'est pas infatué de sa propre infaillibilité et trouve là matière à s'exercer le jugement, à comparer, à apprendre; son esprit, tenu en éveil par la fraude, ne risque point de s'endormir dans une sécurité périlleuse.

D'ailleurs il faut bien tenir compte des circonstances. Aujourd'hui le peintre s'ingénie à contrefaire un tapis turc, un coup de canon, une tache de sang ; les femmes parodient les modes de leurs arrière -grand'mères; l'architecte refait les maisons et les intérieurs d'autrefois ; on imite l'or avec le bronze, le marbre avec la pâte, le cuivre avec le zinc, l'orfèvrerie avec le ruolz . L'industrie copie un jour le rococo, demain le grec ou le moyen âge, tantôt la Renaissance, tantôt le Directoire, quand elle ne copie pas tous les styles pêlemêle pour s'épargner l'embarras du choix. Amenez maintenant sur le terrain la photographie et l'électricité avec leur attirail reproducteur, et dites-moi si la contrefaçon ne devait pas s'épanouir dans un sol si bien préparé.

— L'épidémie a donc tout envahi?

— Tout. Je ne vous parle pas de la peinture, c'est de l'histoire ancienne. En Belgique, on fabrique encore des Memling et des Van Eyck à la douzaine; à Paris, je connais une manufacture de Greuze et de Boucher qui a fait bien des victimes.

Mais voulez-vous du vieux Chine? la Famille verte parisienne est irréprochable; — du vieux Rouen? allez à Saint-Lô^ — des autographes? demandez à Vrain-Lucas; — des verreries arabes ou vénitiennes, des reliures aux armes de Marie-Antoinette ou de Grolier, du Strasbourg-, du Moustier, du Nevers, de TUrbino, des émaux avec ou sans paillons, de l'ivoire ou du buis sculptés? vous n'avez qu'à parler. Etes-vous amateur de belle orfèvrerie parisienne? une ancienne cafetière tout unie et sans valeur fera l'affaire, pourvu qu'elle porte les poinçons du vieux Paris; on la repousse à nouveau, on la grave, et le tour est joué ; au besoin, on fabriquera des vieux poinçons. Cherchez-vous les vieilles ciselures? la galvanoplastie vous donnera des empreintes incomparables, patinées d'un, de deux ou de trois siècles, au choix.

Aimez -vous la poussière? on en a mis partouc,

de la fausse poussière, mélangée de terre pourrie pour lui donner du ton et de l'âge. La chimie opère des miracles; le permanganate de potasse teinte le bois neuf, l'acide nitrique en dévore l'épiderme ; le sulfate de potasse vieilht l'or et oxyde l'argent- le chlorure d'ammoniaque colore le bronze, tandis que le vitriol décolore les étoffes. Et 'les tours de main, coups de marteau discrets, cassures à propos, parties neuves brisées à dessein puis restaurées, coups de pied intelligents, fumi-

gâtions, cuisson au feu! Le brou de noix et la suie calcinée, les teintures et les vernis, le brunissoir pour écraser les pores, la grattebosse pour adoucir les vives arêtes; Tarsenal est bien au complet, je vous le jure.

« On écrirait des volumes sur les apocryphes de la curiosité. La contrefaçon nous attaque de tous les côtés à la fois : l'Angleterre et l'Orient, l'Espagne et la Belgique, la Chine et l'Allemagne, TAutriche et le Japon se mettent de la partie. Jadis l'Italie pouvait suffire à la curiosité du monde entier; la belle fille avait assez de trésors pour se dispenser des postiches. Mais les temps sont changés. « Laissez faire, disait un grand ministre, Italia fara da se, et l'Italie tient largement sa promesse : elle fait et contrefait sans qu'on l'y aide. Elle a des ateliers pour les faïences et les bronzes frelatés; elle exploite en gros la certosine, la marqueterie, le bois sculpté, les peintures ; elle travaille pour Texportation. La fabrication vénitienne a tué les anciennes verreries, et, depuis Bastianini, on n'ose plus acheter une terre cuite; celui qui se risque est certain, au retour, que les Parisiens se moqueront de lui, les uns par conviction, les autres pour faire croire qu'ils s'y connaissent, et les troisièmes parce que l'objet ne leur appartient pas.

— Et votre épée de tout à l'heure, vous n'en dites rien.

— Mon ami, le xvi' siècle est une mine inépuisable. Si vous voulez des casques, des bouchers,

des épées, des cuirasses, des masses ou des marteaux d'armes, le moment est bon: il en vient d'Espagne, d'Italie, de Suède, peut-être de Belleville et de Montmartre. Tous sont ciselés, dorés, repoussés, damasquinés ; tous ont dû appartenir à des princes ou à des souverains ; cela fait peur. Jadis on comptait ces merveilles, on les a suivies, on sait ce qu'elles sont devenues : l'ancien cabinet d'armes du prince SoltykofF n'est pas dans le commerce, celui du comte de Nieuwerkerke appartient à sir Richard Wallace ; les Rothschild de Paris, de Francfort, de Londres et de Vienne, les Doria et les Trivulzi conservent religieusement leurs trésors; M. Riggs garde le sien pour l'Amérique; M. de Beaumont se suiciderait plutôt que de démembrer sa collection; comme la vieille garde, il meurt et ne vend pas.

:( D'où viennent donc ces inconnus de la veille? où sont leurs papiers de famille? Si quelques-uns sont de bonne maison, soyez sûr que bien des parvenus se faufilent dans ce monde de gentilshommes.

<( Naguère il se fit un grand tapage dans la curiosité. Un de mes amis, — il n'aime pas qu'on lui rappelle cette aventure, — avait vendu 4,000 francs une serrure du xv° siècle, le phénix des serrures; et chacun se répétait que l'heureux acquéreur de cette merveille en refusait 40,000 francs ; ce qui redoublait la mélancolie de mon ami. Cette fois, la pièce était d'une authenticité éclatante, elle avait cet air honnête qui prévient tout d'abord et ses

parchemins en règle, ce qui vaut encore mieux. Mais jugez quelle plus-value pour la ferronnerie en général et quelle tentation pour les habiles ! on paya des clefs en fer ciselé 700, 800, 1,000 francs la pièce ; des couteaux, des fermoirs d'escarcelle, 5 et 6,000 francs. A dater de ce jour, on en découvrit beaucoup, beaucoup trop. Une autre fois, je vous donnerai l'adresse du fabricant 5 à ce prix, il a une belle marge.

« Par miracle, les bronzes italiens de la Renaissance avaient échappé à la contagion ; leur patine inimitable les protégeait. On pouvait donc acheter de confiance les fontes à cire perdue, les profils superbes de Victor Pisano et de Sperandio, et ces adorables plaquettes tirées sur les cires originales des grands orfèvres de Florence et du Milanais. Quel triomphe de posséder ces petites merveilles sans inquiétude du lendemain, de les admirer à cœur ouvert, de se livrer sans arrière -pensée comme on fait entre honnêtes gens dont on est sûr ! n'est-ce point le bonheur suprême de l'amoureux? Et pendant que les maigres fourrageurs de la curiosité cherchaient péniblement leur vie parmi les ronces, les épines et les pièges à loup, on vit des hommes privilégiés, retirés dans leur paradis de la Renaissance italienne, suivre insolemment les sentiers faciles, cueillant à pleines mains les plaquettes virginales et les médailles immaculées.

« Mais, ô désespoir! voici que l'ennemi s'est

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introduit dans la place ; des médailles frelatées ont paru à l'horizon, elles se renouvellent dans des proportions inquiétantes. L'alarme fut grande au paradis italien; on s'émut, on chercha, on découvrit quoi? un graveur, un numismate, un fondeur? Vous n'y êtes point. Un ancien danseur, retiré des affaires, avait rencontré, — Dieu sait comment et pourquoi, — le secret des fontes et des patines anciennes; fort honnête homme d'ailleurs, vendant ses produits loyalement pour d'excellentes copies, l'innocent ! tandis que le marchand qui l'exploitait les revendait pour des originaux.

— La contrefaçon du bois ne doit pas être aussi commode.

— Sans doute ; il y faut beaucoup d'art et de finesse. On ne peut pas employer le surmoulage, et le temps, qui se contente d'attaquer l'épiderme du métal, pénètre le bois, le dévore jusqu'à la moelle; le travail du ver a des effets imprévus qui déroutent l'imitateur. Mais quoi! la contrefaçon est fertile en ressources, elle sait faire des prodiges ; au besoin, elle dresserait des vers savants pour fouiller le bois neuf à la demande.

« Il y avait une fois, — je parle des temps préhistoriques de la curiosité, — un menuisier ingénieux qui possédait quelques meubles, spécimens intacts et parfaitement conservés de la huchcric du xvF siècle. 11 ne tarda pas à les vendre et voulut les remplacer. Il se mit en voyage, trouva des meubles à peu près complets, des trois quarts de

meuble, les £t restaurer et vendit le tout sans rien dire. Mais le client devenait plus nombreux, le bénéfice plus appétissant; notre homme courait la province et ne rencontrait que des demi-meubles ; il fallut bien s'en accommoder. « Après tout, disait-il, il n'y a que le premier pas qui coiite; ajouter un, deux ou trois panneaux, si le bois est vieux, qu'importe? » Et, la conscience en règle, il refaisait la moitié, vendait le total et se remettait en campagne. Bientôt il se contenta de quarts de meubles et compléta le reste. Quand le quart de meuble fut épuisé, l'honnête industriel fut réduit au fragment, à l'atome de meuble ; avec une cariatide il composait une table, avec un demi-fronton une armoire; et la vente allait de plus belle. « Est-ce ancien? lui disait-on. — Certainement! « faisait l'autre en montrant l'atome ; on a conso- « lidé, voilà tout. » Et le client enthousiasmé payait comptant.

Aujourd'hui notre homme ne se donne plus la peine de se déranger; à quoi bon? 11 confectionne sur place un meuble entièrement neuf de pied en cap; les cariatides sont en bois estampé, les panneaux vermiculés à la machine; il teinte, salit, transperce et ratisse le tout avec soin. « Est-ce « ancien? dit encore le client. — Laissez-le, fait « l'autre, si vous n'êtes pas sûr de vous; j'ai dix « connaisseurs sérieux qui le prendront à votre « refus. » Et le client humilié achète toujours.

« Jadis Paris avait la spécialité de ces articles ;

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il les écoulait en province, et la pauvrette s'y laissait prendre invariablement.

Mais, ô juscc recour des choses d"ici-bas!

à cette heure, le Lyonnais, le Toulousain, l'Auvergnat fabriquent des contrefaçons triomphantes, nous les envoient soigneusement pommadées dans des caisses d'apparence honnête, et le Parisien achète au déballage, de confiance et sans marchander.

— Parbleu, lui dis-je, c'est un singulier métier que le vôtre avec ses précipices, ses cavernes, ses guets-apens et ses bandits, mais vous avez la vocation. J'avoue que je préfère les grandes routes, les gendarmes et les sergents de ville.

— Mon ami, le curieux est un chasseur, il n'achète pas son gibier chez Chevet. Si la chasse est plus accidentée, eh bien, tant mieux! il y aura moins de concurrence. Certaines gens s'imaginent que l'on s'entend à la curiosité sans apprentissage. A les voir trancher cavalièrement sur tout, il semble que l'on soit connaisseur de naissance ; est-ce qu'on s'improvise connaisseur en chevaux ? Mais apparemment il faut moins de temps pour devenir amateur que maquignon. Que la contrefaçon soit le châtiment de ces impertinences, je n'y vois pas de mal.

— Avouez-le, c'est un bienfait. Prenez-y garde.

VOUS êtes sur la pente d'un de ces paradoxes qui vous sont chers.

— Le bel argument! En France nous avons l'idolâtrie du préjugé, de l'opinion banale, toute faite ; et ce qui dérange notre culte nous choque tellement que nous avons attaché au mot pai-adoxe, c'est-à-dire à toute proposition contraire à l'opinion commune, l'idée de quelque chose d'excentrique, de tapageur, qui ne sent pas son homme correct et sérieux. Vous n'attendez pas de moi, j'imagine, un sermon ou une thèse de droit sur la contrefaçon, des commentaires sur le septième commandement du Décalogue et l'article 423 du Code pénal. Je prends le phénomène dans ses rapports avec l'art et dans ses conséquences historiques 5 à ce point de vue, qui pourrait affirmer que ce soit un mal ? Interrogez la Renaissance : la typographie lyonnaise se forme en contrefaisant les Aides ; les Padouans apprennent leur métier en fabriquant des médailles antiques ; les graveurs italiens, en imitant les estampes et jusqu'au monogramme d'Albert Durer. L'imprimerie elle-même, à ses débuts, ne fut qu'une contrefaçon de manuscrits parfaitement caractérisée. La Saxe a fait son apprentissage en fabriquant du faux chine, Delft du faux japon, Nevers du faux italien. Au moyen âge, rappelez-vous la fortune de Venise et son origine : les croisades avaient mis l'Orient à la mode, et les ateliers vénitiens, s'emparant des procédés de Byzance, inondèrent l'Europe de productions pseudo-orientales.

Si je remonte plus loin, je pourrai vous montrer Tart grec s'implantant à Rome, grâce aux copistes qui ne se faisaient pas scrupule, comme le dit Phèdre, « de mettre la signature de Praxitèle, de Scopas, de Zeuxis ou de Aïyron au bas de leurs ouvrages pour en tirer meilleur parti » . Laissons donc à l'avenir le soin de faire la part de chacun ; lui seul pourra dire si la contrefaçon moderne nous réserve des Gutenberg et des Marc- Antoine.

— N^y comptez pas. Vos faussaires n'inventeront jamais rien. Ce sont des organisations atrophiées, stériles; des créateurs, jamais. Demandezleur un métier honnête, il ne sauront pas s'y prendre ; cela sort de leur spécialité.

— Qu'en savez-vous ? Voilà des malheureux que l'avidité de certains marchands a précipités dans les bas-fonds de la contrefaçon. Quelques-uns ont du talent 5 à force de vivre en compagnie des anciens maîtres, de copier leurs façons, leur allure, ils en ont gardé quelque chose. Un jour ou l'autre le dégoût les prendra; ils se lasseront de traîner une vie misérable, exploites sans merci par des intermédiaires qui achètent à vil prix leurs chefs-d'œuvre clandestins. Vous les verrez remonter à la surface et travailler à ciel ouvert.

« Tenez, l'autre jour, comme je philosophais sur ces misères, le hasard me conduisit à l'Hôtel des ventes; le hasard n'en fait jamais d'autres. On vendait la collection de Vitcl. L'avez-vous connu?

C^était un ancien ouvrier marqueteur, intelligent et amoureux des choses anciennes. Il appartenait à la génération des Sauvageot, des Debrug-e- Duménil, des Du Sommerard; Balzac a fait son portrait. Le prince SoltykofFle distingua de bonne heure et le chargea de surveiller ce trésor incomparable qui depuis... mais alors on l'appelait simplement la collection du Prince. Toutes les merveilles de ce beau recueil avaient passé par les mains de Vitel. Il les aimait, il savait les prendre; si la pièce menaçait ruine, il la restaurait délicatement, faisait les reprises perdues, consolidait les restes, cicatrisait les plaies. Au besoin.

Son amour refaisait une virginité.

« A ce métier, Vitel devint un artiste d'une nature particulière; à la fois sculpteur, ébéniste décorateur, ciseleur et ferronnier, il était né trois siècles en retard. C'était un esprit observateur et pratique : en disséquant, pour les rajuster, ces immortels cadavres, il surprit quelques secrets des anciens maîtres et résolut de les apphquer à l'art moderne. 11 composa une série de meubles usuels, bien raisonnes et très-élégants tout à la fois, en somme de l'art du xix* siècle comme en ferait un maître-huchier du xvi* qui reviendrait au monde. Et ces ouvrages exécutés loyalement, signés de lui, ont trouvé à sa vente de nombreux acquéreurs et des prix honorables.

« Ainsi, voilà un hommCj qui pouvait contrefaire tout comme un autre, qui a préféré consacrer honnêtement son aptitude à des créations modernes et qui a réussi. J'en sais d'autres qui n'attendent qu'un moment pour le suivre dans la voie qu'il a ouverte.

« Interrogez tous les restaurateurs de la curiosité, ces excellents praticiens que l'on nomme tout haut : André, le docteur incomparable des faïences et des émaux -, — Etienne, le chirurgien-majordes meubles ; — Bague, qui continue les traditions de son maître Vitel; — Dournès, Gauvin, Dasson, qui pratiquent les opérations les plus délicates sur le fer et le cuivre; — Jardinet et Wallet, les spécialistes de la tapisserie; — Thuillier, Durand et Pire, qui excellent dans les affections de l'ébénisterie; — Wandenberg, dans le traitement de la dorure; — et leur doyen, le vénérable Baudouin, qui opère l'ivoire et le buis avec tant d'adresse, de patience et de précision. Ces habiles rebouteiu-s soignent, pansent et remettent sur pied les glorieux invalides que nous recueillons dans nos cabinets ; tâche ingrate et qui exige autant de talent que d'abnégation ; car il faut savoir s'effacer, dissimuler sa collaboration, se résigner à faire des chefs-d'œuvre anonymes. Eh bien, tous n'ont qu'une ambition : créer une œuvre qu'ils puissent avouer tout haut et signer des deux mains. « Donnez-nous du loisir, (( disait l'un d'eux, et nous nous jetons à corps (( perdu dans l'art contemporain. »

« Ne me dites pas que la mode est aveugle et féroce, qu'elle ne voudra pas de leurs ouvrages, du moment qu'ils seront modernes. La mode ne résiste qu'aux impuissants, à ceux qui n'ont pas assez de nerf pour la passionner et la conquérir; quand on sait la prendre, elle est bonne fille et fait toutes les concessions. Est-ce qu'elle dédaigne les adaptations anciennes, ingénieuses et pratiques, les carrelages de Delange et les toiles peintes de Guichard, les poteries de Bouvier et les cristaux de Rousseau, les damasquines deZuloaga et les meubles de Beurdeley? A-t-elle marchandé le succès aux Christofle et aux Barbedienne, à tous ces chercheurs convaincus qui ressuscitent les anciens procédés et les appliquent victorieusement à la fabrication moderne ?

« Supposez maintenant que les contrefacteurs, — je parle des clairvoyants, — entraînés par l'exemple, se mettent de la partie; qu'ils fassent cause commune avec les honnêtes gens que je citais tout à l'heure, et que tous, utilisant leur talent d'assimilation, imaginent des œuvres nouvelles répondant à nos besoins , qu'ils entreprennent des traductions de l'art ancien ad usiim du xix^ siècle. Quel renouveau pour nos arts industriels le jour où ce capital de talents neufs et solidement trempés se jettera dans la circulation ! Alors vos pâles eunuques et vos imitateurs stériles auront fait souche et, qui sait? vous leur dresserez peut-être des autels parmi les vigoureux producteurs des renaissances.

— Laissez donc, lui dis-je, d'ici là vous aurez disparu. La contrefaçon est votre poison lent: elle vous tuera.

— Hé! mon ami, nous serions morts depuis longtemps. Est-ce que la contrefaçon a jamais tué personne ? On contrefait la peinture et les estampes depuis que l'on peint et que l'on grave ; on contrefait les antiques... depuis l'antiquité, et la race des amateurs n'a pas diminué, que je sache; Cauvin et ses successeurs n'ont pas découragé un seul numismate, et, malgré tous les Vrain-Lucas passés et présents, les amateurs d'autographes se multiplient de plus belle.

« Croyez-moi, la curiosité a la vie dure et se moque de vos condoléances 5 elle a ses dédommagements. Plus on contrefait, plus les objets authentiques, réunis dans les collections autorisées et portant leur estampille, augmentent de valeur; ce qui n'a rien d'affligeant. En outre, l'industrie du faussaire est une garantie relative contre l'élévation désordonnée des prix. Le marchand devenant de jour en jour plus suspect et l'amateur superficiel plus défiant, certains objets excellents, mais d'un grand prix, resteront en magasin. L'homme qui a l'œil ouvert les achètera au rabais, les placera dans sa collection, et sa compétence leur donnera le brevet d'authenticité; son pavillon couvrira la marchandise.

(( A un autre point de vue, la contrefaçon est sahitaire...

— Vous VOUS moquez, lui dis-je ; les Sauvageot et les Du Sommerard n'en avaient pas besoin et se portaient à merveille.

— Je le crois bien, reprit-il, ils avaient un autre estomac que le nôtre. Ces rudes pionniers, isolés, sans fortune, creusaient durement leur chemin dans un sol vierge et inexploré. Ils n'étaient pas assouvis et gavés: ils avaient la passion généreuse, féconde, le combat fortifiant de tous les jours. Ils allaient droit devant eux, dédaignés par la mode. Bravant les préjugés, le bourgeois qui les traitait de maniaques, l'artiste qui faisait leur caricature, l'écrivain qui les jetait en pâture aux badauds. Aujourd'hui la mode nous porte en triomphe, Paris s'est fait' pour nous le bazar de la curiosité européenne et, tandis que les pourvoyeurs de tous les coins du monde approvisionnaient notre sérail, nous avons failli désapprendre l'amour.

((Cependantla contrefaçon survient dans l'ombre. Elle nous a mordus les premiers, j'en conviens, mordus jusqu'au sang. Est-ce une raison pour lui garder rancune? En nous blessant, elle nous réveille, elle sauve Annibal endormi dans Capoiie. Mais, sans elle, où sera la lutte? où sera le mérite? Supprimez au chasseur les accidents, au marin les naufrages, au soldat les périls, aux Tissandier les casse-cou, et dites-moi où vous placez la gloire? Ah! vous rêvez une curiosité commode, à la portée de chacun, que tout le monde sache du jour au lendemain, — comme la politique, — une curiosité

sans danger, facile à suivre même en rorage. Mais quand Tamour devient banal, adieu l'amour! Le jour où la curiosité sera réduite à un duel de billets de banque, le jour où le million dans son fauteuil pourra se la procurer à coup sûr et sans se déranger, — puisque nous aurons pris la peine d'écarter pour lui le seul écueil qui puisse l'arrêter, — ce jour-là, elle sera bien morte, pour lui qui sera vite rassasié, et pour nous qui ne pourrons plus Tacheter.

<( Laissons donc les théories banales et les lamentations vaines. La contrefaçon existe, elle a toujours existé; il faut en prendre son parti. Qu'elle soit un piège pour les novices, les aveugles et les impertinents, soit. Quant à nous, regardons bien comment le piège est fait, comme il fonctionne et où il est placé; n'y tombons jamais, et... gardons-nous bien de le déranger. »

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