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Causeries sur l'art

Les morceaux réunis dans ce volume n'ont pas de lien apparent : je n'ai point voulu leur créer de lien factice. Dictés par l'occasion ou par l'inspiration du moment, ils n'ont de commun que les principes. Dans un autre siècle j'aurais pu les intituler Discours sur l'art^ puisque chacun d'eux contient une démonstration, même sous la forme de biographie; aujourd'hui le mot serait condamné comme prétentieux. Le nom de Causeries^ au contraire, est admis pour qualifier des réflexions, des récits, des discussions sur des matières diverses.

bl^ PlilNCllM: DES EXPOSITIOINS

Le letour des Expositions de peinture et de sculpture est attendu comme une fête, tète de l'intelligence et du goût : et cependant Fart se perd. Les expositions n'en retardent point la décadence; certains juges affirment qu'elles la précipitent. Pour moi, j'estime qu'elles sont chose bonne par nature, mauvaise par application : or tout dépend de l'application. Les médecins ne nous enseignent-ils pas que les meilleurs remèdes, si on les emploie avec excès, peuvent se changer en poison?

11 convient donc de discuter le principe des expositions, de rechercher quelles règles particulièrement salutaires doivent régir de telles solennités, car elles

ne sont pas uniquement destinées à réjouir le public ou à servir l'intérêt des artistes : elles ont un but plus élevé, qui est le progrès de l'art. Ce progrès serait favorisé par certaines conditions. Mais avant d'étudier une matière délicate, j'ai besoin de me rassurer en considérant ce que faisaient les anciens. Le détour est long, il n'est pas inutile. Platon, dans un de ses Dialogues, fait parler ainsi Socrate : « J'aime à converser avec les vieillards. Comme ils nous ont précédés sur une route qu'il nous faudra parcourir, je m'informe auprès d'eux si elle est sûre ou dangereuse, rude ou agréable. » Nous ferons comme Socrate : nous interrogerons d'abord les anciens, c'est-à-dire les Grecs. Quand il s'agit d'art, comment ne pas tenir compte de ce qu'ils ont enseigné? comment ne pas consulter leurs exemples? Les principes surtout apparaissent chez eux avec plus de simplicité, parce que leur génie lui-même n'était qu'une expression plus sublime du bon sens.

Les modernes s'attribuent volontiers toutes les inventions. Ils oublient que trente siècles les ont précédés ; ils oublient qu'il y a eu jadis des civilisations si fortes et si raffinées qu'elles ont coniui non-seulement des splendeurs, mais des jouissances que l'Iiumanité ne retrouvera peut-être jamais. C'est dans les arts surtout qu'il nous siérait d'être modestes, car l'antiquité, en nous léguant tant de chefs-d'œuvre que nous avons perdus, nous a laissé bien peu d'idées nouvelles à dé-

couvrir. Ceux qui vantent nos expositions solennelles en rapportent tout l'honneur au temps présent. Ceux qui les condamnent partagent la même erreur, puisque c'est au nom de l'antiquité qu'ils les condamnent. « Les Grecs, disent-ils, ne connaissaient ni les concours ni les musées. Leurs tableaux ou leurs statues étaient commandés pour une place déterminée. » Oui, le plus souvenl, mais il faut ajouter que les Grecs ont eu comme nous des expositions : leur exemple doit nous rabaisser, si l'on nous en fait un mérite, nous absoudre, si l'on nous en fait un crime.

Je dois prouver ce que j'avance. Les faits sont en petit nombre, mais ils sont clairs. Ils ont une importance qui paraîtra d'autant plus grande que tous les détails sur l'art qui ont été recueillis avant l'ère chrétienne ont disparu. En vain Ictinus a composé un ouvrage sur le Parthénon, en vain Polémon a décrit en quatre livres les merveilles de l'Acropole d'Athènes, en vain les critiques athéniens ont multiplié leurs catalogues dont nous n'avons que les titres, en vain les archéologues alexandrins ont dressé d'ingénieux inventaires : tous ces trésors, destinés à la postérité, ont péri. Il a fallu que Pline le naturaliste parlât de tableaux à propos de couleurs, de statues à propos de métaux ou de marbres, pour sauver quelques débris de l'histoire de l'art. Combien d'artistes, sans lui, n'auraient point obtenu l'immortalité qui leur semblait promise ! Quelque imparfaite que soit la compilation de Pline, on y recourt sans cesse. Les descriptions de Pausanias, les jugements de Platon, de Lucien, de Plutarque, se disposent sur celte trame historique comme des broderies sur un tissu grossier

et souveiil déchiré. On ne s'étonne pas, avec de telles ressources, d'être parfois dans l'embarras. Bien plus, on rencontre des anecdotes auxquelles il est impossible d'ajouter foi ; mais on doit imiter ces juges patients qui confessent de faux témoins, et tirent la vérité même de leurs mensonges.

Déjà, à une époque assez reculée, la passion des colleclions avait commencé chez les Grecs. Lorsque les successeurs d'Alexandre se partagèrent l'Orient pour y fonder des royaumes, ils restèrent fidèles au génie grec en consacrant aux arts et aux lettres les l'ichesses de l'Egypte ou de l'Asie. Pouvoir toiil conduit à tout désirer. Ils désirèrent retrouver les jouissances qu'ils avaient connues dans leur patrie ; ils attirèrent à leur cour les philosophes, les poètes, les artistes; ils créèrent des bibliothèques, des pinacothèques, c'est-à-dire des galeries de tableaux, des daclyliothèques, c'est-à-dire des collections de pierres gravées. Celle de Mithridate était renommée: Pompée la (it apporter à Rome. C'est alors que les œuvres d'art s'élevèrent à des prix qui dépassent tout ce qui nous a étonnés de nos jours. Alexandre couvrait d'or les tableaux d'Apelle. Atiale, roi de Pergame, en payait un seul 500,000 francs, somme qui représentait au moins six fois ce qu'elle représente aujourd'hui. Démétrius Poliorcète s'exposait à ne point prendre Rhodes plutôt que d'attaquer le coté de la ville où se trouvait un tableau de Protogène. Pour un seul chefd'œuvre, il faisait ce que l'armée française a fait à son tour en 1849, afin d'épargner le Vatican et les chefsd'œuvre de la ville éternelle. Nicomède, roi de Bithynie, offrait aux habitants de Cnide de payer toutes leurs

dettes s'ils lui cédaient la Vénus de Praxitèle, et les Cnidiens refusaient. Ainsi, non-seulement ces princes commandaient des travaux aux artistes ou se disputaient ceux qu'ils venaient d'achever, mais ils s'efforçaient d'enlever à la Grèce ses richesses plus anciennes pour en orner leurs palais. Le grand Aratus, lorsqu'il voulait gagner Ptolémée III, savait quels présents lui étaient le plus agréables : il lui envoyait les tableaux des vieux maîtres sicyoniens, de Pamphile et de Mélanthe. Aratus cependant n'était pas un soldat grossier : il aimait les arts, il était connaisseur, si l'on en croit Plutarque, mais il aimait surtout son pays, et consentait, pour l'affranchir, à tous les sacrifices. Sicyone donnait les œuvres de ses peintres comme rançon de sa liberté.

La Grèce n'a donc pas été plus heureuse que l'Italie moderne. Avant même que les Piomains l'eussent pillée, elle avait commencé à se dépouiller elle-même. Ses artistes allaient vivre à la cour des Séleucides ou des Ptolémées ; ses tableaux passaient les mers pour enrichir des pays jadis barbares, de même que les tableaux italiens ont grossi les musées de l'Europe. L'art s'est affaibli en quittant ses divers centres pour se faire courtisan. -Les princes qui lui offraient tant de modèles réunis dans leurs demeures ont plutôt contribué à cet affaiblissement, car rérudition a tué l'inspiration chez les peintres, de môme qu'elle Fa tuée chez les poètes alexandrins L'horizon plus étroit, mais les traditions fermes d'une école locale, qui suit sa voie sans regarder autour d'elle, sont une condition de puissance et d'originalité, tandis que les modèles accumulés dans les musées favorisent une science sté-

rile, confondent les principes les plus opposés et conduisent à l'éclectisme. Enfin l'écleclisme, source de jouissances si vives pour les critiques ou les amateurs? est un danger pour l'art, comme le panthéisme pour les religions. A^oilà de graves questions, qui ne peuvent être traitées en passant, et qui du reste seront toujours discutées vainement, parce que la marche de la civilisation a quelque chose d'irrésistible, comme le soulèvement périodique des flots. 11 suffit de reconnaître que les Grecs avaient dû, aussi bien que les modernes, rassembler les monuments de l'art et former des musées. Les villes libres avaient même donné l'exemple aux rois. Athènes possédait une collection de tableaux dans les Propylées, et Polémon, que je citais plus haut, avait décrit cette collection dans un traité spécial. Le temple de Junon à Samos, le temple de Diane à Éphèse, contenaient également des galeries de tableaux, car les anciens, pour les désigner, emploient le mot de pinacothèque, qui est l'équivalent de musée, avec le sens qu'on lui prête aujourd'hui.

C'étaient là de véritables expositions. Les Grecs en avaient d'autres, plus solennelles, permanentes, et qui s'étendaient chaque année. Peut-on nommer Delphes, Athènes, Olympie, sans se figurer aussitôt un monde de chefs-d'œuvre auquel tous les artistes et tous les âges apportent leur tribut? Depuis les origines de l'art grec jusqu'à son avilissement, c'est-à-dire pendant dix siècles, les générations ne cessèrent point d'y enlasser les monuments, les colosses, les statues de proportion humaine, les bas-reliefs, les tableaux, les vases d'un travail exquis, les offrandes de toute espèce. Olympie surtout, que les Hellènes appelaient leur

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patrie commune, où ils venaient à des époques régulières oublier leurs guerres, célébrer des fêtes, former un congrès pacifique auquel présidait le plaisir, Olympie était autant le sanctuaire de l'art que le sanctuaire de la religion. Non-seulement les athlètes victorieux se voyaient à chaque olympiade élever des statues, mais les cités ne cessaient point de lutter de munificence. Tout servait de prétexte à un zèle qu'enflammaient les rivalités nationales : une victoire, un oracle, un fléau détourné, un bienfait reçu, le caprice d'un homme d'État. Aussitôt on consacrait les images des dieux, des héros, des généraux vainqueurs, des bons citoyens; les sculpteurs les plus habiles étaient employés, le bronze, le marbre, l'or, l'ivoire prodigués tour à tour. Les pays les plus lointains, la Sicile aussi bien que l'Asie, voulaient être représentés par des chefs-d'œuvre. C'était par des chefs-d'œuvre que les colonies prouvaient leur parenté avec la Grèce et que les tyrans des contrées à demi barbares justifiaient leurs prétentions au nom de Grecs. L'art profitait de tout, même des mesures disciplinaires ; c'est là un trait caractéristique. Quand un athlète avait transgressé les règlements établis par les juges des jeux, il payait une amende. A quel usage les Éléens appliquaient-ils cette amende? A l'entretien d'un monument? aux besoins du culte? aux frais de l'hospitalité publique? Non, ils consacraient une statue à Jupiter. Une série d'amendes ainsi transformées ornait une terrasse entière. On peut se faire une idée de la quantité de statues qui remplirent peu à peu la cité olympique. Sous le règne de Néron, les Romains en enlevèrent trois mille. Cependant tel était le nombre de celles qui restaient, que Pausa-

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nias, un siècle après, eut besoin d'un volume entier pour les énumérer.

Afin d'entrevoir toute la beauté d'un tel sanctuaire, il faut lui rendre en imagination le cadre merveilleux dont l'antiquité seule a pu jouir. Les produits de l'art grec ne sont point accumulés dans un édifice, si vaste qu'on le suppose, et éclairés d'un jour inégal. Ils sont à ciel ouvert, baignés par les rayons du soleil. Les statues bordent les avenues de l'enceinte sacrée; elles sont disposées selon les époques et dans un harmonieux désordre, quelle que soit leur dimension ou la matière qui les compose, ici réunies, là isolées, tantôt sur des piédestaux, tantôt sous des portiques. Les plus précieuses, par exemple les statues d'ivoire, aussi bien que les peintures, sont à l'abri dans les temples et dans l'intérieur des trésors. De distance en distance s'élèvent au milieu de la verdure les temples peints de couleurs éclatantes, les colonnes votives, les colosses. Le stade et l'hippodrome sont voisins ; ils touchent à l'AIphée, ombragé par des peupliers qui ne cessent d'agiter leur blanc feuillage. Derrière le temple de Jupiter olympien croît l'olivier, dont les branches couronnent les vainqueurs. Partout la nature mêle son charme aux splendeurs de l'art, et dans aucun lieu de la Grèce elle n'a plus de douceur. Les riantes collines qui entourent Olympie se disposent en amphithéâtre comme pour appeler les fêtes et les combats non sanglants. Tous les quatre ans, dès que la trêve sacrée a été proclamée dans l'étendue du monde grec, la foule accourt joyeuse et parée. Les artistes n'ont pas manqué à l'appel, et le riche Zeuxis se fait suivre par des serviteurs aux vêtements brodés d'or. La Grèce du Nord, le Péloponèse,

TAsie-Mineure, les îles, la Sicile, l'Italie méi'idionale envoient des milliers de visiteurs : la vallée, hier silencieuse, se remplit de mouvement et de bruit. Les luttes des athlètes u'accupent point toutes les journées; les cérémonies religieuses, les entretiens sous la tente, les récitations des poètes et des historiens laissent encore du loisir. On contemple alors les œuvres d'art récemment exposées. Les Argiens ont construit un trésor; les Athéniens ont envoyé de belles statues ; Hiéron, tyran de Syracuse , des offrandes plus riches encore ; Phidias vient d'achever son Jupiter; Polyclète a fait un athlète. Ici brillent les élèves de Praxitèle, plus loin les fils de Lysippe. Les écoles doriennes sont comparées aux écoles ioniennes. Les sculpteurs d'Égine Temportent-ils sur ceux de Sicyone? ceux de Sparte sur ceux de Corinthe? L'Asie-Mineure a-t-elle des artistes moins distingués que la grande Grèce? Toutes ces questions préoccupent des esprits cultivés, déhcats, qui forment l'opinion et décernent aux artistes cette couronne invisible qu'on nomme la gloire. Chaque génération, chaque olympiade renouvelle l'attention publique en produisant de nouvelles œuvres. L'histoire de l'art grec est écrite tout entière par ces bronzes et ces marbres qui se sont placés les uns auprès des autres pendant des siècles, de sorte que les spectateurs des âges plus avancés peuvent embrasser d'un coup d'œil les premiers essais de l'art, ses progrès, sa perfection, ses raffinements, sa décadence, en un mot l'ensemble imposant et à jamais incomparable du génie grec. Croit-on qu'une telle exposition ne surpasse point les efforts les plus somptueux du dix-neuvième siècle?

Le spectacle qu'Olympie présentait, Delphes, Délos,

l'isthme de Corinthe, l'Acropole d'Athènes, les temples magnifiques d'Argos, de Samos et d'Éphèse l'offraient également. C'étaient autant d'expositions permanentes qui allaient grossissant avec les années. On peut croire, au premier abord, qu'une telle réunion d'objets d'art était l'effet des moeurs et non de la volonté. Chaque statue, dira-t-on, avait sa place, chaque tableau sa destination. Les Grecs ne concevaient point les œuvres sans le monument qu'elles devaient orner. Ils ne dépouillaient point les édifices publics et les temples, pour comparer, à un moment donné, les productions des artistes contemporains. Ils ne faisaient point ce que font les Français, qui enlèvent les plafonds du Louvre ou de l'Hôtel de Tille pour les appliquer sur un cadre ot les dresser contre une paroi verticale. Qui ne devine comment les maîtres de l'antiquité ou de la renaissance auraient accueilli la prière d'exposer ainsi leurs plus vastes créations? « J'ai peint mon Pœcile, aurait répondu Polygnote, comme il convenait de peindre un portique. J'ai distribué mes compositions selon les compartiments ; j'ai tenu compte des colonnes qui se projetaient sur le mur ; j'ai calculé les ombres portées par la corniche et la saillie du toit, de sorte que la zone frappée par le jour fût d'un ton plus solide, la zone plongée dans la demi-teinte, d'une couleur plus claire. La peinture de décoration n'est pas de la peinture d'atelier. Mes généraux athéniens ou persans, mes Troyens et mes captives à la belle coiffure, sont peints pour le grand air, la lumière, l'espace. » — « Vous voulez transporter ma Minerve Parthènos ou mon Jupiter olympien, aurait répondu Phidias ; mais ces colosses ne sont pas faits pour être regardés de près ni pour

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être touchés. Je savais qu'ils seraient vus à travers le péristyle extérieur, à travers les portes, à travers une longue colonnade intérieure, à deux rangs superposés. Dans la religieuse profondeur du sanctuaire, les colosses n'ont qu'un effet réduit. La perspective corrige tout : elle substitue à cette fausse grandeur qu'on appelle l'énormité la vraie grandeur qu'on appelle la proportion. » Raphaël eût parlé de même, si l'on avait voulu transporter sur toile la Messe de Bolsena ou la Délivrance de saint Pierre, faites pour les fenêtres qui sont entourées par ces fresques. Michel-Ange n'eût point tenu un autre langage, si on lui eût demandé les grandioses figures de la chapelle des Médicis pour les montrer isolées.

Ces objections ne sont ni sans force ni sans exagération. La plupart des œuvres qui étaient envoyées à Olympie ou à Delphes n'avaient point de places désignées à l'avance. Les dons qu'adressaient les États et les particuliers, ils les offraient librement, sans s'inquiéter du lieu qu'ils occuperaient. Les artistes auxquels on commandait des statues de divinités ou d'athlètes n'avaient ni mesures imposées, ni convenances à observer. Il se pouvait même qu'ils n'eussent jamais visité ces sanctuaires célèbres. Celait aux Éléens ou aux prêtres de Delphes qu'il appartenait de trouver pour tous les présents qu'on leur adressait l'emplacement le plus favorable. Nous reconnaissions tout à l'heure qu'un harmonieux désordre devait présider à la disposition de richesses aussi variées et d'époques aussi diverses. En outre, si on lit avec attention les auteurs, on s'apercevra que les Grecs ne faisaient pas uniquement de la sculpture et de la peinture pour

décorer les monuments : ils avaient des statues d'atelier et des tableaux de chevalet, œuvres détachées qui tantôt étaient commandées, tantôt attendaient Tacheleur. C'étaient certainement les productions les plus nombreuses dès le siècle d'Alexandre. On pouvait donc les transporter, les exposer, les comparer entre elles, (^ette comparaison conduisait naturellement à l'idée d'un concours.

11 serait, en effet, surprenant que les Grecs, qui avaient établi des prix de tant de sorte, n'en eussent point proposé aux artistes. Dès l'époque homérique, les jeux funèbres sont un concours : Achille distribue les récompenses avec autant d'équité qu'un juge des jeux néméens ou olvmpiques. Outre les exercices du corps, la poésie, la tragédie, la comédie, la danse, la musique, étaient le sujet de concours répétés. Une inscription de Téos nous apprend qu'il y avait jusqu'à des concours de calligraphie. Il y avait des concours pour les hérauts et pour les trompettes. Enfin, ce qui parait un acheminement vers l'art, les Grecs avaient établi des concours de beauté. Celui-là seul qui avait remporté le prix de la beauté pouvait être prêtre de Jupiter à Egie^ ville d'Achaïe, prêtre d'Apollon à Thèbes, ou devait conduire la procession de Mercure à Tanagre. Le grand Sophocle avait obtenu un prix semblable dans sa jeunesse. Comment l'art seul auraitil été excepté? car les suffrages de l'opinion publique n'ont jamais le stimulant ni la précision des suffrages d'un tribunal spécial. Il est aisé de montrer, malgré les locunes de Thistoire, que les Grecs avaient institué également pour les artistes des concours solennels. Corinthe est la première ville de la Grèce conlinen-

taie où la peinture fut cultivée avec succès. Les Corinthiens prétendaient môme l'avoir inventée, et, pour justifier une prétention peu conforme à la vérité, ils instituèrent de bonne heure des concours de peinture. Ce fut à Coririthe que Parrhasius fut couronné pour son tableau de Bacchus.

Les habitants de Delphes suivirent cet exemple. Dès le siècle de Périclès, Polygnote fut appelé à Delphes pour décorer l'éditice qu'on appelait Lesclié. La présence d'un peintre aussi illustre ne fut pas sans inlluence sur les décisions du conseil amphictyonique ; il avait conquis une grande autorité en refusant de recevoir aucun salaire, car le désintéressement rehausse les hommes et leur gagne le respect. En effet, aussitôt après Polygnote, on voit un concours de peinture établi à Delphes. Deux concurrents sont môme cités. L'un est Panjenus, frère de Phidias ; l'autre, Timagoras de Chalcis. Timagoras fut vainqueur et composa des vers pour célébrer sa victoire.

Ces concours étaient entourés d'apparat; ils servaient au plaisir public, ils ajoutaient à l'éclat des fêtes, cela n'est point douteux, surtout à Corintlie et à Delphes, où rien n'était épargné pour rivaliser avec Olympie et pour attirer la Grèce entière aux jeux de Pisthme ou aux jeux Pytliiques. Il y avait donc une exposition. Je soupçonne même que les t^léens n'étaient point restés en arrière et qu'ils avaient aussi leurs expositions de peinture, car Lucien raconte qu'Aétion apporta son fameux tableau des Noces d^Alexandre à Olympie pour l'exposer. Proxénidas, un des magistrats qui présidaient les jeux, fut tellement ravi de ce tableau qu'il donna au peintre sa fille en mariage.

Ces luttes, qui devaient se répéter à des époques régulières, étaient tenues en grande estime. Les Athéniens ouvraient le Prytanée aux artistes qui avaient remporté le prix dans un concours. Là ils étaient nourris aux frais de rr.tat, partageant cet honneur suprême avec les grands citoyens et les généraux couverts de gloire. Les Athéniens laissaient même exposer au théâtre les œuvres des peintres ; ils venaient les y juger comme ils y jugeaient les concours de tragédie. Personne ne croit aux raisins de Zeuxis, car les anecdotes de ce genre ne sont qu'une forme plus vive de l'admiration, un tour ingénieux et poétique ; c'est la métaphore poussée jusqu'à la fiction. Sous le mensonge, toutefois, il faut démêler le fond vrai ; sous l'anecdote les mœurs. Les Athéniens souriaient plus tard de leur fm sourire lorsqu'un archéologue racontait ce trait de Zeuxis ; mais lorsqu'il leur parlait d'exposition publique, de théâtre, de scène, ils se fussent récriés s'il n'eût point été d'usage d'exposer ainsi les tableaux. Le mensonge ne serait jamais supporté s'il ne se plaçait dans un cadre vraisemblable.

Dés que Tidée de concours et de récompense s'associe à l'idée d'une exposition, on arrive bientôt à proposer le même sujet à tous les concurrents. Un tel principe est net, logique, conforme à la justice. Il n'y a de concours équitable que celui qui impose à tous les prétendants les mômes conditions et les mômes difficultés. Les Grecs ne pouvaient manquer d'appliquer ce principe non-seulement à la peinture, mais aux autres branches de l'art. C'est ainsi que nous voyons Apelle figurer dans un concours dont le sujet était un cheval. Ses rivaux eurent recours à tant d'in-

trigues, qu'ils l'auraient empêché d'obtenir le prix qu'il méritait s'il n'eût eu l'idée de faire amener des chevaux. Apelle fut déclaré vainqueur, comme Darius avait été déclaré roi, par des hennissements. Les contemporains avaient sans doute emprunté à la Perse, récemment conquise, cette fable, qui s'explique, comme la précédente, par le goût de l'hyperbole spirituelle et de l'allégorie. Au lieu de juger sérieusement de semblables récits, il faudrait les accueillir avec l'enjouement sceptique que respirent les Dialogues de Lucien.

L'antiquité nous a conservé le souvenir d'un concours aussi illustre, dont les détails sont plus vraisemblables. Il avait lieu dans l'ile de Samos, île où les arts jetèrent un éclat précoce, parce qu'elle touchait à l'Asie et empruntait plus d'un modèle à la civilisation de l'Orient. Parmi les rivaux qui se disputaient le prix, l'histoire cite Parrhasius et Timante. Tous avaient dû peindre Ulysse et Ajax réclamant les armes d'Achille. Timante fut couronné. Parrhasius, dont l'orgueil était grand, se consolait de son échec en se comparant à Ajax, « dont la destinée, disait-il, était de toujours céder à un moins digne la récompense qui lui était due. » Ainsi le même sujet avait été traité, non par des écoliers ou des talents obscurs, mais par deux grands artistes du siècle. Quintilien montre Timante concourant une autre fois avec Colotès de Téos.

Si l'on se tourne vers les architectes et les sculpteurs, on ne sera point étonné de les voir concourir pour les travaux dont l'État disposait. Les choses se passaient chez les Grecs comme elles se passent quelquefois chez nous et comme elles devraient toujours se passer, car les lois du bon sens sont invariables.

Voulait-on construire un monument ou élever une slatue colossale, on ouvrait un concours. Les architectes et les sculpteurs faisaient des soumissions, en même temps qu'ils présentaient des plans ou des modèles. Plutarque, dans un de ses traités de morale, nous apprend que celui qui soumissionnait au plus bas prix e». dont le projet paraissait le meilleur était chargé des travaux. La Minerve du Parthénon fut donnée à Phidias à titre d'entreprise. Aussi le voit-on comparaître devant l'assemblée du peuple et exposer ses idées comme devant un conseil d'administration.

11 semble plus difficile de mettre aux prises des sculpteurs et de leur commander des statues dont la plus belle sera seule achetée. C'est pourtant ce qui arrivait quelquefois, car l'intérêt des particuliers était sacrifié à l'intérêt de l'art. Les Athéniens voulaient consacrer une statue à Vénus. Agoracriteet Alcamène, tous deux élèves de Phidias, firent chacun une Vénus ; celle d' Alcamène fut choisie, Agoracrite reprit la sienne. Les habitants d'Éphèse agirent avec plus de générosité, car ils consacrèrent dans le temple de Diane cinq statues, toutes représentant des Amazones, qui étaient l'œuvre d'artistes différents; parmi ces artistes on remarque Phidias et Praxitèle. Les liphésiens, désirant fixer le mérite de ces statues, demandèrent aux sculpteurs eux-mêmes de les classer. Chacun se donna naturellement le premier rang, mais tous accordèrent le second à Polyclète. Aussitôt Polyclète fut proclamé vainqueur. On retrouve encore l'idée d'un concours dans un récit de l'historien-poëte Tzetzès. Alcamène était le rival de Phidias autant que son disciple. Chacun d'eux avait achevé une Minerve de proportion colossale

qui devait occuper le centre de l'un et l'autre fronlon du Parthénon. Ils les exposèrent, avant de les placer au sommet du temple. La Minerve d'Alcamène, plus fine, plus délicate d'exécution, faile pour être examinée de près, fut préférée. On s'indigna au contraire contre Phidias, qui avait donné à sa statue des yeux dilatés, une grande bouche et des narines ouvertes, parce qu'il avait tenu compte des lois de la perspective. Aussi, quand les deux statues eurent été hissées sur les frontons, à une hauteur de 45 pieds, se produisit-il un retour subit dans l'opinion. La Minerve de Phidias apparut dans toute sa beauté, avec un effet grandiose, tandis que l'œuvre d'Alcamène fut jugée mesquine.

Ici la lutte n'a plus un caractère officiel : l'initiative semble venir des particuliers. La Grèce, en effet, a connu aussi les expositions particulières. Le dix-neuvième siècle ne les a point inventées, il ne peut même réclamer l'idée de faire payer les visiteurs. Les peintres qui ont fait cette spéculation n'étaient que les plagiaires de Zeuxis. Quand Zeuxis exposa son Hélène, il exigea de chaque curieux un droit d'entrée. Il faut dire que cette Hélène était le fameux tableau pour lequel avaient posé, en vertu d'un décret public, les cinq plus belles vierges de Crotone. Apelle faisait aussi des expositions particulières, mais avec plus de désintéressement, Il montrait ses tableaux à peine achevés. Caché derrière le tableau, il écoutait les critiques des spectateurs et en profitait pour retoucher les parties défectueuses. H ne dédaignait pas l'avis d'un humble cordonnier, si le cordonnier blâmait les sandales de ses personnages. Apelle faisait ces sortes d'expositions dans la salle

des ventes publiques. Plus fard, on voit par un article du€ode de Théodose (xii, 4, iv) que les professeurs de peinture obtenaient gratuitement, dans les édifices appartenant à l'État, un atelier et un local d'exposition.

Il serait facile de pousser plus loin les rapprochements avec notre temps. Par exemple, le public grec, si intelligent, si passionné pour les arts, se trompe parfois. Tantôt il s'attire une leçon méritée, notamment dans la querelle de Phidias et d'Alcamène, tantôt il commet une injustice ridicule, lorsqu'il condamne Micon à une amende de 5,000 drachmes, parce que, dans sa Bataille de Marathon^ il a peint les Perses d'une taille plus haute que les Athéniens. Et les juges des concours ne sont-ils pas déjà l'objet de toute la colère des artistes vaincus? Parrhasius les compare aux chefs achéens qui dépouillèrent Ajax. Apelle leur préfère des chevaux. Il ne restait plus qu'à transformer le jury d'exposition en un tribunal de singes, comme l'a fait Decamps. Les juges des concours anciens n'étaient cependant ni ces charcutiers, ni ces corroyeurs auxquels Aristophane se plaît à confier le gouvernement des affaires; c'étaient des connaisseurs distingués, Aristote dit môme que les hommes destinés à présider les concours recevaient une éducation spéciale. La peinture était le premier des arts libéraux, et la Grèce entière avait suivi l'exemple de Sicyone, lorsqu'elle déclara que les fils des citoyens libres apprendraient avant tout la science du dessin. Assurément nous ne sommes point aussi avancés.

Les Grecs n'ont donc méconnu ou négligé aucun des moyens qui devaient hâter le progrès des arts. Il ar-

rive aux sociétés civilisées ce qui arrive aux particuliers : elles ignorent parfois ce qu'ont fait les sociétés qui les ont précédées, et parce qu'elles l'ignorent, elles croient tout inventer. L'esprit grec est par excellence un esprit de rivalité, rivalité de races, de religions, de puissance, rivalité dans la politique et dans les lettres, rivalité de force physique et de beauté. On ne comprendrait pas que ce même aiguillon manquât dans les arts. Non-seulement il existait, mais les concours en sont la manifestation la plus vive. Avec quel feu en effet les écoles si diverses d'Athènes, de Corinthe, de Sicyone, d'Égine et de Sparte ne durentelles point lutter à qui pousserait le plus rapidement chaque branche de l'art vers sa perfection? Ces luttes, nous les devinons malgré l'oubli des historiens, nous les sentons à travers tant de siècles d'indifférence et de barbarie, nous en pouvons montrer du doigt les traces fugitives. Tel un parfum que la brise apporte aux navigateurs, sans qu'ils voient la fleur qui le répand sur la rive encore lointaine.

Dans l'antiquité, il y avait donc des expositions permanentes dont les richesses, semblables à celles d'un musée, allaient toujours s'accroissant, et des expositions temporaires qui constituaient un concours. On ne saurait, en effet, se figurer une génération d'artistes se disputant solennellement l'attention publique et la gloire, sans que des rangs soient assignés ou des récompenses décernées. Or, l'esprit grec, logique par excellence, poussait chaque principe jusqu'à sa limite

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rigoureuse. Dans les sociétés modernes, les institutions de ce genre ont dû se transformer; elles se sont compliquées, comme la civilisation elle-même; peutêtre n'ont-elles pas beaucoup gagné à devenir moins simples. Nous ne chercherons pas comment la renaissance mettait aux prises d'une façon directe les peintres ou les sculpteurs, quoique les portes du baptistère de Florence soient un illustre témoignage de la victoire de Ghiberti sur ses rivaux. Même en nous restreignant à la France, l'histoire des expositions nous éloignerait du but, car s'il est nécessaire de considérer ce que faisaient les anciens pour recevoir d'eux des exemples et de saines théories, il serait moins utile d'étudier avec détail ce que font les artistes depuis trois ou quatre siècles, La théorie et l'enseignement ne se manifestent point avec clarté à une époque qui procède par imitation, qui puise au hasard dans le passé, professe la liberté individuelle, pratique l'éclectisme et n'aboutit qu'à tout confondre.

Toutefois, je crois qu'il convient d'expliquer deux faits qui, dans nos annales de Fart, paraissent condamner les tentatives de concours. Pourquoi d'abord les expositions du dix-septième et du dix-huitième siècle n'étaient-elles point l'occasion d'un concours? Fn second lieu, pourquoi les prix décennaux de 1810 ont-ils produit des résultats éphémères et contestables?

On sait que le règlement de 1665 imposait à chaque membre de l'Académie de peinture l'obligation d'exposer ses œuvres; seuls, ils avaient le droit d'exposer. — Rien ne ressemble moins à une lutte, dira-t-on. Cependant, comme on estimait que les artistes qui

faisaient partie de l'Académie étaient les plus habiles parmi leurs contemporains, ne s'adresser qu'à eux marquait déjà un choix. C'était un privilège qui valait un concours, car on assurait ainsi à ceux qu'on appelait des maîtres l'honneur de donner des modèles à la France, et de contribuer à la bonne direction des arts. La première exposition des œuvres de rAcadémie de peinture eut lieu en plein air, dans la cour du Palais- Royal, l'an 1075. Bientôt les tableaux furent placés dans les galeries. En 1699, Mansart obtint du roi le salon du Louvre, qui resta depuis affecté à cet usage. Les trois Salons de Diderot nous apprennejit quelle popularité s'attachait aux expositions du dix-huitième siècle. Elles étaient déjà l'objet des licences de la presse : on en a pour preuve le pamphlet que Daudet de Jossan publia sous le tire de Lettre de M. Raphaël^ peintre d'enseignes^ à M. Jérosme, son amï^ râpeur de tabac et riboteiu\ pamphlet qui émut l'Académie, et qu'elle fit d'abord saisir; mais Cochin, son secrétaire, fut mieux inspiré en acceptant la plaisanterie, en répondant avec esprit, dans un temps où l'esprit menait le monde : il sut mettre les rieurs de son cùté par la Réponse de M. Jérosme, râpeur de tabac^ à M. Raphaël^.

Quant aux prix décennaux, il n'est pas équitable de les condamner après une seule expérience. Les nouveaulés, même quand elles sont louables, veulent du temps pour passer dans les mœurs d'un peuple. Un premier essai étonne et jette plus de trouble que d'émulation

» Voyez roLivrage de M. le comte de Laborde de l'Cuion des arts et de lindustrie, 1. 1, p. 2i5,

22 CAUSEHIES SLlI l/AUT.

parmi les artistes ; il faut qu'il se répète régulièrement pour qu'on reconnaisse si les résultats seront salutaires ou funestes. Le seul tort du concours de 1727 fut de n'être point renouvelé. Douze peintres étaient entrés en lice; Lemoine obtint le prix, Coypel l'accessit. De telles innovations suscitent de terribles jalousies, devant lesquelles on est trop prompt à reculer. Ce n'est pas le concours de 1810 qu'il faut blâmer, ce sont les intentions et les règles qui présidèrent à l'institution. Napoléon, mû par un désir d'apparat et de fausse grandeur, conçut le concours sur un plan gigantesque et mesquin tout ensemble, qui devait le tuer. Dans une petite ville de la Grèce, un seul prix pouvait suffire : il ne suffit plus dans un grand pays, où les classes de citoyens sont nombreuses et se pressent en foule à l'entrée de toutes les carrières; il faut un large système de récompenses et des périodes plus rapprochées. Que signifient deux ou trois prix, qui seront disputés deux ou trois fois à peine pendant toute la durée d'une génération? L'idée de l'empereur, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se réduisit bientôt à ses justes proportions, embarrassa et fut oubliée. La commission fit un rapport évasif, donna à tous les concurrents une dose égale de louanges et d'inolfensives critiques ; mais il n'y eut ni prix, ni jugement définitif. Ce n'était point cependant un concours d'un médiocre intérêt, puisque à côté des Sabines et du Couronnement de VEmpereur de David, on voyait la Veste de Jaffa de Gros, le Déhuje de Girodet, les Trois Ages de Gérard, la Révolte du Caire de Guérin, la Justice et la Vengeance divine de Prudhon, le passage du Saint-Bernard de Thé-

venin, la Bataille cï Austerlitz de Carie Vernet ; mais le pouvoir absolu n'a point d'empire sur les choses qui sont du domaine exclusif de l'intelligence. La violence comprime, elle ne féconde point; c'est la fable de la rivière et du torrent.

Aujourd'hui, nous sommes lojn des privilèges exclusifs de l'ancienne Académie et de ces expositions sereines qui ressemblaient à un enseignement. Nous sommes plus loin encore des prix décennaux, honneur trop rare, que les maîtres seuls osaient se disputer. La révolution de 1789, en rompant toutes les barrières, a établi la démocratie victorieuse même dans la république des arts. Le droit d'exposer esl réclamé par les peintres et parles sculpteurs aussi impérieusement que le droit au travail a été revendiqué par les ouvriers. Il n'est point d'écolier, dès qu'il peut tenir un pinceau et jeter sur une toile un certain nombre de couleurs, qui n'apporte ses ébauches au jury avec la modeste conviction qu'il va changer la face de l'art. Un feuilletonniste, deux députés et une danseuse le protègent; si le jury refuse son œuvre, il se proclamera lui-même un grand homme, accusera les envieux, honnira ses maîtres et frappera à la porte des' ministres avec des clameurs qui ne seront pas sans écho. Chaque jour le flot monte, chaque jour les tableaux sont plus nombreux, le local plus vaste. Il a fallu livrer à ces conquérants le palais de l'Industrie comme pour mieux constater que l'art n'est pour eux qu'un commerce, l'exposition qu'un placement, le Salon qu'un marché qui effacera les souvenirs de Francfort et de Beaucaire. Qu'importe si les artistes sérieux souffrent de celte confusion? Les étrangers accourent de tous les points

24 ■ CAUSERIES SUK L'ART.

du monde, les hôtels regorgent, les cafés s'enrichissent et les revenus de l'octroi ont doublé. Il est curieux d'observer le public quand il hasarde ses premiers pas dans ce vaste pandémonium : il hésite, il s'effraye, il ne sait à quel dieu se vouer; mais la vogue est bientôt fixée, et l'on s'étouffe devant les caricatures de M. Biard. Il ne m'appartient pas de déterminer quelle direction de tels modèles impriment au goiit; je préfère citer Topinion d'un critique dont la bienveillance et l'autorité sont également incontestables. « Il faut convenir, écrivait M. Delécluze en 1855 dans son livre sur Louis David\ que les expositions du Louvre (il n'était pas encore question du palais de l'Industrie), créées dans l'intérêt de ceux qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment contribué à diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'année en année le caractère d'un bazar, où chaque marchand s'efforce de présenter les objets les plus variés et les plus bizarres pour provoquer et satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions publiques, combiné avec la formation des musées, qui date à peu près du même temps, anéantit l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur les masses. Dans ces lieux où Ton arrive malgré soi avec la disposition froide et impartiale d'un critique jugeant l'art abstraction faite dusujet, on regarde tout avec indifférence comme dans un marché, jusqu'à ce que l'on ait trouvé ce qui est à sa convenance et à sa fantaisie. » Ce jugement a d'autant plus de gravité, qu'il est pro-

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nonce par un esprit indulgent et aimable. Personne ne liaitait les artistes avec plus d'égards que M. Delécluze, personne ne leur témoignait plus d'estime. Faut-il donc souhaiter que les expositions cessent? seront-elles haïssables parce qu'on en abuse, et condamnées parce qu'on n'a pas su leur faire produire leurs fruits? J'avoue que je suis de mon temps, et que, tout en censurant ses erreurs, je ne puis m'empêcher d'en partager quelques-unes. Les expositions sont une fêle véritable, une joie nationale, une émotion nécessaire; c'est peut-être la seule émotion que causent encore les aris. Elles ressemblent fort, il faut en convenir, à ces excitants qui donnent au corps une énergie passagère et le laissent ensuite plus affaibli; mais notre civilisation est un corps usé qui ne saurait se passer d'excitants. Les mœurs ont leur tyrannie; la force d'habitude a quelque chose de sacré qui rend odieuse toute réforme radicale. Que deviendront les peintres et les sculpteurs, si vous supprimez l'exposition? comment échapperont-ils à l'oubli, s'ils ont du talent; à la misère, s'ils débutent? comment enseigneront-ils le chemin de leur atelier à celte foule élégante, frivole, dédaigneuse, que l'on appelle le monde, et qui fornus" en effet un monde véritable au sein duquel ils sont perdus? comment feront-ils parvenir leur nom jusqu'à l'oreille de ceux qui distribuent la faveur? quelle sera leur arme pour lutter contre l'indifférence d'un public qui est de plus en plus sensible à l'intérêt et aux jouissances matérielles? Mettons chacun la main sur notre conscience : aimons-nous sincèrement les arts, nous tous qui ne les pratiquons pas? y pensons nous, avec ces élans généreux qui dénotent la passion vraie?

Nous levons-nous le matin avec un secret mouvement de plaisir parce que nous nous disons : « Aujourd'hui je verrai un }3eau tableau? » Parmi tant de courses vaines qui trompent l'ennui ou l'oisiveté, réservonsnous quelques pas pour nous diriger vers la porte d'un sculpteur? Il faut donc bien que l'art ait ses heures solennelles , comme l'église a ses fêtes carillonnées, qui réveillent les âmes tièdes et rassemblent le troupeau dispersé le reste de l'année. Il faut, par un coup subit, rappeler à la foule que l'amour du beau est une convenance chez un peuple civilisé, que c'est une dette qu'il est juste d'acquitter une fois par an.

Les hommes positifs, il est vrai, prisent peu les jouissances intellectuelles et leur préfèrent les progrès de l'industrie ; mais ils doivent craindre, autant que personne, l'affaiblissement de l'art, car si l'industrie française est partout recherchée, à quelle cause tient sa supériorité? Est-ce à la modération de ses exigences vis-à-vis des acheteurs? est-ce à sa probité dans les transactions avec les étrangers? est-ce à la qualité de ses produits et à la consciencieuse sévérité de sa fabrication? Non, c'est uniquement au goût qui préside aux couleurs, aux dessins, aux formes et à tous les ajustements. Or, le goût dépend de l'art, et, selon que Fart est pur ou corrompu, le goût s'améliore ou s'altère. L'industrie emprunte à l'art ses modèles, elle lui dérobe ses reflets : de même que le sang part du cœur pour se répandre dans toutes les parties du corps, de même l'art communique à l'industrie française la force qui l'anime. Quand Tart périra, l'mdustrie ne lui survivra pas.

Si les expositions sont un mal, elles sont un mal nécessaire. Elles favorisent un certain abaissement de l'art, mais elles font vivre l'art lui-même. C'est le propre de beaucoup d'institutions d'être d'abord mal appliquées, puis condamnées sur ce premier essai. N'est-il pas plus sage de s'efforcer de les mieux comprendre, afin de renouveler l'expérience? Souvent des corrections légères amènent des changements profonds. Quand on parcourt l'histoire contemporaine, on reconnaît avec étonnement combien étaient faciles les réformes qui eussent sauvé nos libertés politiques, notre tribune et diverses dynasties successivement renversées. Les expositions ont besoin aussi, non pas d'être violemment réformées, mais d'être ramenées à leur principe. Ce principe, qui a été pratiqué avec un succès insigne par les peuples grecs, c'est le concours, le concours rigoureux, inflexible, sans complaisance ni faveur, le concours sur une vaste échelle qui satisfasse aux exigences des sociétés modernes. L'esprit français offre cette inexplicable contradiction, qu'il est tout à la fois épris des nouveautés et esclave de la routine. 11 importe, lorsqu'on propose une amélioration, de respecter nos faiblesses. Les païens se convertissaient plus volontiers au christianisme, quand il s'établissait dans leurs temples. 11 leur en contait moins de renoncer à Jupiter ou à Minerve que de désapprendre le chemin du vieux sanctuaire. Ne touchons donc point au sanctuaire de l'exposition, mais seulement aux idoles qu'on y entasse. Demander qu'il y en ait moins et de moins laides, c'est une grande audace sans doute : le public se fera vite à une telle privation.

Si demain le gouvernement publiait un programme ainsi conçu : « L'exposition n'admettra que cinq cents œuvres d'art. Cinquante places seront données à la sculpture, cent à la peinture d'histoire, cinquante à la peinture religieuse, cent au paysage, quarante aux portraits, vingt à la peinture de genre, » le gouvernement agirait; comme Platon voulait agir, dans sa république, en législateur radical, et il soulèverait des réclamations universelles. En vain répondra -t-on au public que son plaisir sera plus vif s'il est plus pur, qu'il sera moins sujet à mal adresser son admiration et à se gâter le goût; en vain lui prouvera-t-on que chaque année ne peut produire plus de cinq cents chefs-d'œuvre, puisque les musées, qui contiennent la fleur et le génie de quatre siècles, n'en offrent pas autant. En vain expliquera -ton aux artistes que leur intérêt ne peut être séparé de celui de l'art, que leur but est de bien faire plutôt que de vendre, d'acquérir de la gloire et non de figurer sur un livret, que d'ailleurs il est juste de présenter aux acheteurs uniquement de bons tableaux, que les travaux médiocres ont laressource des expositions permanentes ou particulières, sans que l'Etat leur doive son patronage. Aucune raison ne sera écoutée et ne prévaudra sur la tendance funeste que j'appelle la démocratie dans l'art. Sous le règne du roi Louis-Philippe, le jury a plus d'une fois montré une rigueur courageuse pour écarter du Salon des œuvres qui ne se signalaient que par leur dévergondage et le mépris de tout ce qui constitue l'art. De quelles attaques le jury ne fut-il pas l'objet ! La digue si nécessaire qu'il opposait fut rompue en 1848. Le talent est rare, la médiocrité forme les

gros bataillons ; or les gros bataillons, si on les laisse hors de la place, donnent l'assaut, l.es mécontents trouvent des alliés redoutables qui finissent par leur aasurer la victoire : je veux parler des journaux. La plupart des critiques qui rendent compte des expositions sont unis à un certain nombre d'artistes par des liens de camaraderie. Comment ne pas aimer un tableau qu'on a vu ébaucher, retoucher, encadrer, vernir? On l'admire de bonne foi, c'est-à-dire les yeux fermés; on a pour lui l'affection qu'un parrain ressent pour l'enfant qu'il voit grandir dans une maison amie: on le vante avec emphase, on s'indigne contre ceux qui sont d'un autre avis.

Il convient de ne point heurter de front toutes ces exigences; on peut même continuer à les satisfaire. Que l'exposition ait lieu comme d'ordinaire. Le jury prononce les exclusions avec tant d'équité et de clémence ! car s'il accepte bien des tableaux qui méritent d'être lefusés, il n'en a jamais refusé un seul qui méritât d'être reçu. Aussitôt la foule aura la joie de retrouver les 4 ou 5,000 tableaux devant lesquels elle défile bouche béante. Elle pleurera sur les infortunes d'une poupée, elle rira devant les contorsions des Parisiens qui font la traversée de Ronfleur, elle reculera avec une terreur délicieuse devant une charretée de pavés, de grandeur naturelle, que cinq chevaux du Perche semblent lui verser sur la tête. Elle contemplera, avec une conscience très-nette de l'idéal, des paysages plus roses que Vénus et des Vénus plus vertes que les paysages. Laissez surtout ces huit ou neuf cents portraits qui font Porgueil de tant de familles; ils attestent Pamour qu'ont pour la pein-

ture ceux qui ne se font peindre qu'afin d'être exposés; ils prouvent la candeur des artistes, qui avaient promis de ne point embellir leurs originaux, et qui ont trouvé le secret de les rendre encore plus laids. J'entends quelques femmes exiger une exception pour M. Dubuffe. Laissez enfin la peinture officielle usurper les meilleures places, parce qu'elle a été commandée, et reléguer dans les coins les bons tableaux, parce qu'ils ne l'ont pas été : ce qui est logique. Les congrès de diplomates, les députations en habit noir, les maires et les adjoints présentant les clefs d'une ville, sont des sujets peu poétiques, mais ils apprennent à l'art qu'il ne doit pas toujours s'enivrer du spectacle de la beauté. Quant aux uniformes, aux épaulettes, aux bottes à l'écuyère, rien n'est plus propre à faire vibrer la fibre nationale : le Français, qui aime la guerre plus qu'il ne le pense, s'épanouit lorsqu'il entre dans le salon d'honneur (n'est-ce pas le nom qu'on lui donne?) et se croit à une revue du champ de Mars. Pour que rien ne manque à la fête, ne refusez pas les descentes de la Courtille, qui sont si tristes, et les enterrements de M. Courbet, qui sont si gais. Lorsqu'on fait une petite débauche, on ne saurait la faire trop complète; on ne saurait aussi la faire trop courte. C'est pourquoi je demande qu'au bout d'un mois, l'exposition soit suspendue. La mesure n'a rien d'insolite, car chaque année, à pareil terme, les portes restent closes pendant huit jours. On profite de ce répit pour changer de place certaines toiles et quelques statues, sous prétexte de leur donner h tour de rôle l'ombre ou la lumière, les points de vue contraires ou favorables. Alors seulement s'appliquera la réforme

que je propose. Quand les impatiences sans but, les ambitions sans souffle, les vanités sans fondement seront tombées, quand la foule, les artistes et la presse auront jeté leur feu, alors s'ouvrira le concours solennel dont le principe était énoncé tout à l'heure. L'exposition finira pour les œuvres médiocres, elle ne fera que commencer pour celles qui seront dignes d'ête offertes à l'attention et aux éloges de toute la France.

Le jury est convoqué de nouveau, dépouille sa douceur et s'interdit l'indulgence, parce qu'il s'agit, non plus de ménager les artistes, mais de soutenir l'art lui-même, non plus d'encourager des débutants, mais de défendre le goût français. L'admissibilité n'avait pas de limites ; un concours en a de si étroites que toute complaisance pour un des concurrents se traduit par une injustice envers un autre. Des rangs sont fixés, des prix, des médailles, des mentions sont décernés selon l'usage. Quand les vaincus ont été emportés, quand les vainqueurs ont été replacés dans un jour favorable qui ne leur est plus disputé et dans des salons qui seront justement des salons cVhonneni\ les ' portes du palais de l'Industrie sont rouvertes. La foule est admise de nouveau à contempler une rare et significative exposition, à laquelle président l'ordre et le respect du beau ; au lieu de ces herbes folles ou inutiles que fait naître le premier sourire du printemps, on lui montre une moisson bienfaisante et dorée, fruit du labeur. Cette moisson n'a plus ni l'éclat, ni l'ampleur des anciens âges ; mais elle est à la taille de notre siècle et le nourrira selon ses forces. Toutes les œuvres admises ne sont pas belles, mais toutes dénotent, jus-

m CAUSERIES SUR LART.

qu'à un certain degré, le culte de l'art sérieux, la conscience, l'effort sincère, les nobles aspirations. De même que les bonnes actions n'ont pas besoin d'être sublimes pour nous émouvoir, de même la peinture ci la sculpture, sans être parfaites, peuvent porter avec elles leur moralité. Les artistes ont pour mission de cbnrmer l'intelligence et de purifier les sens par le spectacle de la beauté. La lutte, fût-elle impuissante, les convictions, fussent-elles incomplètement traduites^ l'ardeur du beau, toujours communicative, sont encore un spectacle qui vivifie les âmes et les ennoblit. Si notre époque est frappée du sceau de la décadence, il est du moins en notre pouvoir de ralentir cette décadence. Les artistes qui ne sciassent point de combattre pour une telle cause ne sont pas moins estimables que l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Que les esprits soient donc soumis, à leur insu, à cette influence morale! D'ailleurs quel aiguillon pour eux, quel plaisir de contrôler les jugements du tribunal suprême, de peser ses choix, de critiquer ses tendances, de critiquer surtout, parce que c'est notre génie propre ! D'autre part, quelle sécurilé pour ceux qui pensent que le goût du public a besoin d'être dirigé ! Quelle satisfaction de savoir que les luttes d'opinions ne s'engagent que sur un terrain ferme, que les discussions n'ont d'autre objet que le bien ou le mieux ! Ainsi le cavalier sourit quand son cheval s'emporte sur une voie large et droite. Que le jury ne redoute point un contrôle qui ne {Dcut qu'ajouter à son autorité, puisqu'on finira toujours par s'y soumettre au nom du bon sens et de la justice. Il a même un moyen, d'autant plus puissant qu'il est secret, d'agir sur les artistes et

sur la foule en montrant à ceux-là le frein, à celle-ci les modèles.

En effet, par cela même qu'il fixe pour chaque branche de la peinture ou de la sculpture le chiffre que les œuvres admises ne pourront dépasser, le jury encourage ou rebute chaque branche, selon l'importance qu'il y attache, ou selon le courant qu'il veut combattre. Par exemple, s'il fait une part abondante à la peinture religieuse et au grand art, il exhorte les artistes à ne point les négliger, comme on le fait aujourd'hui, mais à les estimer la première gloire d'une école. S'il honore le paysage classique, il nous rappelle à tous combien doit nous être sacré l'héritage de Nicolas Poussin et de Claude Lorrain. S'il rejette les caricatures et les tableaux puérils, s'il n'accorde qu'un petit nombre de places à la peinture de genre^ nos yeux perdront \ite l'habitude des toiles mesquines, sans portée, propres uniquement à satisfaire quelques particuliers et à meubler leurs boudoirs. Les portraits seront rares, parce qu'il faut qu'ils soient traités avec élévation, qu'ils offrent la recherche d'un type, s'attachent à l'expression morale, en un mot qu'ils soient le privilège des peintres d'histoire. La sculpture surtout, l'art idéal par excellence, sera puissamment protégée dans ce qu'elle a de viril et d'héroïque. Nous serons délivrés des représentations efféminées ou lascives qui tuent le sentiment de l'art ; la grâce elle-même ne sera acceptée comme un principe que si elle reste chaste et garde un reflet de sa céleste origine. Ainsi les juges du concours, en même temps qu'ils imprimeront une direction au goût public, exerceront sur les artistes eux-mêmes une action salutaire. Il ne sera besoin ni

5i CAUSERIES SUR LWRT.

fie secousses, ni de scandale, ni de préceptes, ni de programmes, ni d'aucune manifestation qui sente le pédantisme ou la tyrannie. Tout se fera sans apparat, par la force de la pratique et par le développement régulier des concours.

il s'est produit à l'exposition de 1859 un fait qui justifie ce que j'avance. Une loterie a été annoncée, des fonds ont été réunis, un jury d'amateurs s'est formé. Ce jury a choisi et acheté un certain nombre de tableaux qui ont été exposés dans un lieu réservé. On n'a point oublié avec quel empressement les visiteurs se portaient vers ces toiles privilégiées. Quoique choisies par des particuliers, il suffisait qu'elles eussent été choisies pour commander Tattention : elles étaient examinées avec plus de soin par les uns, avec plus de confiance par les autres, discutées par tous avec plus de respect. Or cette loterie n'était-elle pas un véritable concours où les experts étaient d'autant plus- intéressés à bien juger que leur opinion s'attestait par deniers comptants? Je ne demande point autre chose que de voir cette expérience se renouveler dans des proportions plus vastes, avec un caractère officiel, ou pour mieux dire national. Le jury votera les récompenses et les acquisitions, en consultant, non le plaisir des particuliers, mais l'intérêt de l'art : ce sera toute la différence.

On m'objectera que la loterie achetait et que le jury de l'exposition n'achète pas : la gloire ne suffit point pour vivre et les mentions que le jury décerne sont trop souvent stériles. Les esprits sévères me feront même remarquer que tel artiste proclamé avec honneur a dû remporter tristement son tableau ou sa sta-

DU PKIiNClPE DES EXPOSITIONS. 55

tue, tandis que d'autres, dont les œuvres avaient été repoussées de l'exposition, ont su se les faire payer par le budget. On n'évitera des contradictions aussi fâcheuses que si le jury a autant de puissance que la loterie, et s'il a le droit de distribuer, non-seulement des prix ou des rangs, mais les encouragements de l'État. Dans un autre pays, je dirais : « Formons une association, faisons appel au zèle des souscripteurs, fondons une Galerie nationale à l'exemple des particuliers anglais, offrons chaque année un revenu considérable au jury, pour qu'il fasse,- en notre nom, l'acquisition des œuvres les plus sérieuses et les plus belles. Imprimons ainsi aux arts un essor nécessaire, car l'argent est, pour les artistes, moins une rémunération qu'un moyen de travailler avec plus d'énergie, de dédaigner les exigences du commerce, et de se vouer avec passion aux études désintéressées. » Mais nos mœurs n'ont malheureusement rien de commun avec celles de l'Angleterre. Nous adorons la liberté à la condition de ne la pratiquer point, nous en appelons les bienfaits sans en accepter les devoirs ; nous pouvons au besoin mourir, nous ne voulons pas vivre pour elle. La liberté politique doit reposer sur une série d'institutions libres que nous méconnaissons, parce qu'elles nous gênent. Nous rejetons toutes les charges sur l'État, sans réfléchir qu'en même temps nous lui donnons les moyens de soutenir ces charges : or ces moyens s'appellent le pouvoir. Que je propose de fonder une société libie pour l'encouragement des beaux-arts, on rira de ma naïveté. « N'avons-nous pas l'État? )) me répondra-t-on. « C'est lui qui préside à ce luxe qu'on appelle les beaux-arts. 11 est notre expert,

notre acquéreur , nous lui volons chaque année plusieurs millions qui servent à payer, dans un département spécial, beaucoup d'employés et quelques tableaux. Adressez-vous à Flîltat. » Il le faut bien, en attendant que la France s'aperçoive que pour un peuple les deux mots centralisation et abdication sont synonymes.

Tournons-nous donc vers l'administration des beauxarls, et présentons-lui la requête suivante :

(f Vous avez confié à un jury nommé par le suffrage (les artistes le soin de répartir les récompenses. Poussez la confiance jusqu'au bout : donnez aux juges des fonds assez considérables pour que ces récompenses soient efficaces. L'honneur ne sera point diminué, parce que les statues victorieuses et les tableaux couronnés seront acquis du même coup. Ce sera au contraire un puissant encouragement que d'assurer aux hommes de talent un placement glorieux pour leurs œuvres, la sécurité pour eux-mêmes, et l'indépendance pour le travail du lendemain. Sur votre budget, richement doté depuis quatorze ans, prélevez une part pour l'attribuer à l'exposition. Au lieu d'arriver à cette échéance prévue avec des excuses, de bonnes paroles et une caisse presque tarie, il est facile de thésauriser à l'avance, de diminuer le nombre des commandes obscures, des copies plus médiocres encore que coûteuses, allocations stériles que vous arrachent de hardis solliciteurs. L'exposition et le prochain concours vous fourniront la meilleure réponse à leurs importunités. Nous ne demandons pas que le gouvernement se dépouille du droit de faire entreprendre de grands travaux et de décorer les monuments publics ; nous ne prétendons

DU PRINCIl^E Dt]S EXPOSITIO^'S. 57

Pfis non plus qu'il s'interdise le plaisir d'accroître son intluence, de répandre des faveurs et de se créer des amis. Donnez satisfaction, puisqu'il en a toujours été ainsi, aux convenances politiques et aux nécessités de situai ion; réservez- vous surtout la gloire d'aider le mérite, de deviner le génie, de le faire surgir, si vous le pouvez. Sans sacrifier aucun de ces privilèges, vous trouverez aisément à tailler dans le superflu, de façon à déposer tous les ans sur le bureau de l'exposilionun demi-million, enjeu du concours qui va s'ouvrir. Annoncez au jury que les tableaux ou les statues qui auront été classés dans les cinquante premiers rangs se partageront cette somme. Laissez des juges aussi compétents établir les bases du partage d'après l'importance et le mérite des œuvres. Vous ne ferez, après tout, pour les arts que ce que vous faites pour la littérature dramatique et la musique. Des subventions considérables ne sont-elles pas accordées au Théâtre-Français et au théâtre de l'Opéra, afin qu'ils représentent, fûtce avec perte, non-seulement les œuvres classiques, mais les nouveautés dont le caractère élevé et sérieux illustre notre pays, sans séduire la foule et sans obtenir ce qu'on appelle aujourd'hui le succès?

« Si l'on vous dit, à vous qui tenez dans vos mains la direction des beaux-arts, que votre intérêt s'oppose à ce qu'un tel pouvoir soit délégué au jury, ceux qui vous parlent ainsi sont vos ennemis. N'estce donc pas une responsabilité et un sujet d'effroi que d'avoir à décider, entre mille artistes que la France produit, lesquels seront encouragés, lesquels rebutés, lesquels seront accablés de faveurs, lesquels auront faim, et d'avoir à reconnaître de quel

côté est le talent, c'est-à dire l'avenir, de quel côté la médiocrité, c'est-à-dire le danger ? Ce qui se passe dans les autres administrations doit vous donner à réfléchir. Les magistrats et les présidents des tribunaux ne peuvent point prononcer qu'un voleur et un assassin sont coupables, et s'en remettent au vote de douze citoyens tirés au sort ; les notions du bien et du mal sont cependant claires et écrites dans toutes les consciences. Le ministre de la guerre n'ose donner de l'avancement dans l'armée que sur l'avis d'un comité spécial, composé des officiers les plus expérimentés; il est aisé cependant de savoir ce que c'est que la bravoure et l'exactitude au devoir. Le ministre de l'instruction publique ne nomme point à une chaire de l'école de droit sans qu'elle soit mis au concours, et n'institue professeurs au Collège de France que ceux qui sont désignés par les suffrages de leurs futurs collègues. Ainsi, dans des questions moins difficiles à résoudre, les chefs de l'instruction, de la guerre et de la justice prennent contre eux-mêmes des garanties, s'entourent de conseillers, reconnaissent des droits supérieurs. Dans les arts au contraire, matière délicate qui trompe les meilleurs esprits, où l'on est toujours exposé à mettre son goût à la place de la beauté et son caprice à la place des principes, un seul homme règlera-t-il tout par lui-même? Les connaisseurs consommés qui ont passé leur vie à étudier fart craindraient d'accepter une tache aussi périlleuse, et l'on voit sous tous les régimes des écrivains, des hommes politiques, des financiers s'en charger le plus gaiement du monde ! Les intérêts des artistes sont cependant aussi respectables que ceux des accusés, des professeurs ou

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des soldats, et le progrès ou la corruption de l'art méritent d'être confiés à des arbitres qui n'envisageront ce problème ni avec une légèreté dédaigneuse ni avec ennui. Désarmez-vous donc sans crainte, transmettez au jury une part bien faible de vos prérogatives et en même temps une part bien lourde de votre responsabilité. Par là, loin de perdre de votre puissance, vous l'accroîtrez en lui ménageant des garanties, la sécurité d'action et les avantages d'une concession encore plus habile que nécessaire. »

Telle est la demande que beaucoup de personnes formulent tout bas et que j'exprime à haute voix. Serai-je écouté? J'en doute : mais on dit que les naufragés perdus sur l'immense Océan ne peuvent s'empêcher d'agiter un signal qu'ils savent n'être vu de personne. Que ceux qui voudraient se joindre à moi, que la presse, organe de l'opinion, ne reculent point parce qu'ils prévoient une tentative inutile et un échec presque certain. C'est remplir un devoir que de lutter contre des tendances funestes et de proposer tout ce qui peut ralentir la décadence de l'art.

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