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L'ENSEIGNEMENT DE ^ARCHITECTURE

L aicliiteclui e a été la mère et l'instilutrice des aulies branches de l'art ; elle manitesle avec plus de clarté et d'une façon plus abstraite les principes qui doivent inspirer le génie. La peinture et la sculpture sont la poésie de l'art, l'architecture en est la géométrie : or, quelle science, autant que la géométrie, repose sur des démonstrations? Notre époque, éprise des nouveautés, accueille cependant des systèmes ridicules ou funestes ; elle entend dénigrer en souriant l'architecture qu'on appelle avec raison classique^ parce qu'elle doit être la nourriture des jeunes artistes; elle est tentée de prendre au sérieux ceux qui professent audacieusement que l'architecture du moyen âge est bien mieux appropriée à nos besoins et que c'est là qu'il faut chercher les principes et les modèles.

J'ai visité l)eaucoup de pays, et partout je me suis efforcé de comprendre les divers principes de beauté qui ont présidé aux œuvres des diverses civilisalions.

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C'est dire que je ne suis point exclusif; on peut être sensible tout à la fois à la perfection d'un temple grec, à la grandeur d'un amphithéâtre romain, à la richesse d'une église byzantine et à la poésie d'une cathédrale gothique. Seulement rien n'est aussi énervant pour Tesprit qu'un éclectisme facile qui cherche des jouissances, et non la vérité. On se doit à soi-même de violenter cette paresse de son jugement et d'apprendre quel style, dans l'architecture, tient le premier rang, quel style le dernier. Mais s'il est nécessaire de se former une conviction, il ne convient point d'avoir d'antipalhies injustes. Je conçois à merveille que l'on apprécie les monuments du moyen âge, qu'on les publie dans des ouvrages somptueux, qu'on fasse revivre l'époque dont ils sont le miroir; j'étudie moi-même ces monuments, je lis ces ouvrages, quand ils sont faits avec talent, j'applaudis quand je vois préserver de la ruine des édifices que recommandent six ou sept siècles de souvenirs, j'applaudis encore quand je les vois restaurer, à condition que les restaurations soient discrètes. Un peuple doit avoir le culte de son passé, même quand ce passé est loin de la perfection ; une pierre devient sacrée dès qu'elle porte un caractère d'art, quelque incomplet que soit ce caractère.

Au contraire, quand l'esprit d'investigations fait place à l'esprit de système, quand l'on nous propose pour modèles des œuvres où nous démêlons une corruption certaine des principes et des formes, quand l'on prétend constituer un enseignement sur de semblables bases, je crois que ces théories sont funestes au goût d'un peuple. Les paradoxes sont éphémères comme la passion qui les soutient, mais le mal qu'ils font est du-

rable. Nous savons par l'histoire comment les nations sont conduites à perdre le sentiment et même le sens de la beauté. Je m'inquiète surtout, quand j'entends prononcer de grands mots et proclamer que l'architecture gothique est notre architecture nationale^ qu'elle est la seule architecture religieuse. Nous sommes facilement surpris par les grands mots, en France : l'épi thète de religieux couvre parfois d'un manteau respecté des choses qui ne touchent que de fort loin à la religion ; quant à l'épithète de national^ nous savons tous quelle est sa puissance chez nous. Il suffirait d'écrire au-dessus d'un abîme, « abîme national, » pour que les gens courussent s'y précipiter. C'est pourquoi il importe d'examiner la portée de ces titres pompeux : nous ne pouvons en subir le prestige qu'après en avoir bien saisi la valeur.

Vous me parlez de notre histoire nationale, — je comprends que c'est l'histoire de notre nation, — de notre langue nationale, je comprends que c'est la langue française, — de notre littérature nationale, que c'est la littérature française, qui n'est celle ni de l'Allemagne, ni de l'Angleteire, ni de Tltalie. Mais l'architecture gothique est-elle donc uniquement Tarchitecture de notre nation, pour que vous l'appeliez nationale? Est-ce donc que la France l'aurait inventée? On a essayé de le prouver, et les étrangers le nient. L'a-t-elle pratiquée avec plus d'éclat qu'aucun autre pays? Les monuments des bords du Rhin sont là pour vous contredire. Est-elle la principale parure du sol français? Détruisez d'abord Fontainebleau , le vieux Louvre, Versailles, et les milliers d'édifices qui se sont élevés depuis François I" jusqu'à nos jours, déchirez de l'his-

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toire cette admirable page, longue de près de quatre siècles, qu'on appelle la Renaissance française, et alors, peut-être, nous vanterons par-dessus tout cette parure. On a pu dire : l'architecture grecque, à l'époque où la Grèce occupait par ses colonies, sa marine, la puissance de ses idées, tout l'Occident civilisé, et quand Rome elle-même bâtissait des temples grecs. L'art se transforma peu à peu et on appela la formule nouvelle l'art romain, parce que Rome avait conquis le monde et imposé son exemple à la Grèce, aussi bien qu'à l'Afrique et à l'Asie. Plus tard, on proclama l'architecture byzantine, parce que Byzance avait vu naître une architecture particulière qui se répandit non-seulement dans tout l'Orient, mais dans l'Occident, hostile à la chrétienté grecque, et jusque chez les rois barbares de la Lombardie et de la Gaule. Pensez-vous que l'architecture gothique puisse être appelée française au même titre? que la France ait représenté toute l'Europe à un certain moment, et que l'Europe ait reçu d'elle des lois et des modèles pour ses conslructions? Il n'en est rien : le style gothique est le style d'une époque et non pas d'un pays ; il y a eu le gothique allemand, le gothique anglais, le gothique italien, c'est-à-dire un style commun à presque toute l'Europe; ce style fut approprié peu à peu à des besoins nouveaux ; il fut répandu uniformément par les ordres monastiques, modifié seulement par les circonstances extérieures qui sont l'expression de la société du moyen âge, société morcelée, diverse, plongée souvent dans d'affreux malheurs, conduite par des lueurs toujours douteuses ; époque de transition où l'antiquité ne semblait s'éteindre que pour enfanter la société moderne.

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Enfin l'architecture gothique est-elle nationale parce qu'elle est la plus juste expression de notre génie, la mieux accommodée à nos mœurs et à nos goûts, parce qu'on y trouve, non-seulement la satisfaction des hesoins de la nation française, mais la manifestation des qualités de Tesprit français? Ici je proteste, au nom de tout ce qui compose la gloire intellectuelle de nofre pays. Laissons les discussions qui ont voulu attribuer à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la France finvention de l'architecture gothique : peu nous importe de savoir en quelle province et dans quelle forêt a été construit pour la première fois un arc ogival. D'ailleurs les anciens ont connu l'arc ogival et l'ont rejeté : on le trouve en Asie, en Afrique, dans les colonies grecques delà Sicile, et même aux portes d'Athènes. Je considère l'ensemble des œuvres, leur physionomie, j'écoute cette éloquence muette et' grandiose de la pierre, je demande aux cathédrales golhiques la pensée qui les a inspirées, et je ne vois rien qui appartienne au génie français. L'accumulation des détails, la confusion des traditions les plus étrangères les unes aux autres, de l'art grec avec l'art du^^'ord, de l'art romain avec Part oriental, l'ignorance des proportions, l'absence de mesure, le goût de l'ornementation à côté d'une nudité triste, l'instinct à la place de la science, la fantaisie à la place de la raison, un système logique en apparence, une série d'inconséquences en réalité, la poursuite de l'idée et l'oubli de la forme, une poésie vague que ne comporte point la matière et une exécution défectueuse qui vise surtout à l'effet, enfin, à côté d'une patience laborieuse, une naïveté étrange : partout on reconnaît le génie des races germaniques tel que le montreront

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plus tard la philosophie, la littérature, l'art de l'Allemagne, génie qui offre, avec ses défauts, des qualités insignes, mais qui est l'opposé de l'esprit français.

Nous ne sommes point des Germains; les tribus des Francs ont pu nous imposer leur joug et leur nom, mais elles ont été absorbées par les vaincus, ainsi qu'il arrive aux conquérants quand ils sont grossiers et moins nombreux. Nous sommes une race néo-latine, race qui aime le soleil, qui tend vers le midi, qui s'est pressée toujours vers les bords bénis de la Méditerranée, et qui, vingt fois depuis vingt siècles, a franchi les Alpes. Ce n'est point en vain que les colonies grecques se sont fixées sur nos rivages. Cent ans après Jules César, les écoles de la Gaule étaient plus fréquentées que celles de Rome ; nos ancêtres siégeaient au sénat ; l'éloquence, celte gloire des vieux Romains, s'enseignait à Lyon, et la poésie latine trouvait en Gaule ses derniers interprètes. Nos mœurs sont latines, nos lois sont latines, notre langue est fdle de la langue latine ; et, quand l'empire romain se fut écroulé, Charlemagne. cette grande figure que les empereurs d'Allemagne appellent en vain leur aïeul, et que la race saxonne combattit avec l'acharnement que donne l'antipathie des races, Charlemagne rêva de restaurer à la fois l'empire, la civilisation elles lettres de Rome. Après tant de siècles, nous sommes demeurés, avec l'Italie, les héritiers des Grecs et des Romains. Nous sommes doués pour les arts, épris de la beauté, nous en possédons la passion disciplinée et le sentiment juste; notre imagination est tempérée par la raison; nous mélangeons la délicatesse, la netteté, le tact, ces qualités attiques que nous n'avons jamais eues à un degré aussi éminent que les

anciens, mais qu'aucun peuple moderne, les Italiens exceptés, n'a au même degré que nous. A peine l'heure de la Renaissance a-l-elle sonné, que nous nous élançons vers les lettres et les arts de l'antiquité comme vers un patrimoine reconquis. Depuis trois cent cinquante ans, nous ayons toujours suivi, malgré des défaillances, la voie classique. L'art s'était corrompu dans le courant du dernier siècle : nous sommes remontés de nouveau aux sources antiques, et aux plus pures. Si nos artistes n'égalent point les maîtres du quinzième et du seizième siècle, peut-être l'histoire ne relêguerat-elle point dans l'ouhli leurs généreux efforts pour produire une renaissance de l'art français au dix-neuvième siècle.

C'est pourquoi l'on ne persuadera point aux races néo-latines que l'architecture gothique est l'expression de leur génie, et qu'elle est leur architecture nationale. Ce qu'il y a de national chez nous, c'est l'esprit de clarté, de méthode, de précision, c'est le sentiment du heau, c'est un tempérament aimable entre l'idéal et la pratique, c'est la conciliation parfaite de la forme et de la pensée. Tout ce qui ne répond pas à ce besoin n'a jamais été national et ne le sera jamais. Dans des temps où la tradition était obscurcie, nos pères se sont trompés, et, quoiqu'ils aient élevé de grands monuments, ce n'est point en copiant leurs erreurs que nous créerons de grandes choses à notre tour. On nous assure que les constructions ne sont nobles, les fortifications solides, les maisons commodes, les escaliers doux, les toits bien proportionnés, les fenêtres gaies, les meubles confortables, qu'autant que l'art gothique les a inspirés. Ah ! l'on voit bien que ceux qui nous donnent ces

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