‹ Causeries sur l'artChapitre 8 sur 17 · LA PEINTURE DÉCORATIVE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE DÉCORATIVE

long examen, que vous ne comprenez absolument rien à leur tableau. C'est ainsi que les carions de Cornélius représentent les quatre cavaliers qui portent la peste, la famine, la guerre et la mort, les sept anges qui versent les coupes de la colère, la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel. Je n'ai point à faire ici le procès des Allemands. Il y a longtemps qu'un de leurs compatriotes, illustre par son goût autant que par son esprit vraiment français, a défini les Imites qui séparent la peinture et la poésie. Il suffit de renvoyer Cornélius et ses imitateurs au traité de Lessing.

En France, le goût des choses obscures se propagera difficilement; on n'en peut dire autant du goût des choses légères. Boucher et Watteau sont en faveur, et pourtant, quoiqu'on ne puisse méconnaître leur mérite et leur grâce maniérée, personne ne nie qu'ils ont abaissé l'art. Leur peinture s'est faite la complaisante d'une société voluptueuse et frivole. Nous n'avons plus aujourd'hui de Richelieu ou de Soubise ; mais les Turcarets ne manquent pas, qui croient avoir le droit d'avihr, parce qu'ils payent. Ce n'est point imposer aux peintres un héroïsme outré que de leur demander de respecter leur pinceau. Les Grecs voulaient que la peinture ne fût cultivée que par des hommes libres, jugeant que des mains servîtes étaient incapables d'en maintenir la dignité. L'art a son honneur comme les lettres, et plaire n'est pas son but unique. Les païens étaient plus rigoureux que nous sur cette matière, et on ne les entendra pas sans surprise blâmer même les décorations capricieuses et innocentes que nous prisons si fort à Pompéi. Sous Auguste, un peintre nommé Ludius avait imaginé de peindre dans les apparte-

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ments des pelils personnages, des campagnes, des forêts, des lacs, des marines. Yitruve, sévère et logique comme doit l'être un architecte, blâmait ce goût des petites choses introduit par Liidius et regrettait le temps où l'on traçait sur les parois de sa maison des sujels héroïques ou religieux, spectacle qui élevait l'âme. Lucien était de son avis lorsqu'il écrivait : « Ce ne sont pas des villes et des montagnes que je cherche dans les tableaux. Je veux y voir des hommes et savoir par leur attitude ce qu'ils font et ce qu'ils disent. » Aristote avait depuis longtemps formulé cette idée avec sa concision ordinaire, puisqu'il exigeait de la peinture qu'elle eût un but moral, c'est-à-dire qu'elle s'adressât à l'intelligence pour l'instruire et au cœur pour éveiller ses plus généreux sentiments. Mais cette théorie ne serait même plus comprise chez nous ; elle ferait sourire, de même que les fils dégénérés sourient des préjugés et des vertus surannées de leurs pères. Je reviens aux principes pratiques.

Quand le système de décoration est arrêté, les divisions établies, les sujets choisis, l'artiste compose ses cartons. L'artiste grec cherchait, avant tout, des compositions simples, tranquilles, sans effets ni sans plans multipliés, afin qu'elles fussent d'accord avec les lignes de l'architecture. Elles devaient s'appliquer sur le mur en simulant, non pas des saillies, mais un contour plat, et en y portant je ne sais quel calme majestueux qui est le propre de la sculpture. Le peintre reproduisait même certaines traditions du bas-relief, car au lieu d'accumuler ses figures, de les présenter en perspective et en raccourci, il les tenait espacées, afin que leurs contours fussent vus avec plus de netteté et que leur

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])eaulé apparût dans tout son développement : aussi les tournait-il volontiers de protil. La science de la perspective linéaire avait de bonne heure été enseignée aux Grecs par Cimon de Cléone, mais ils pensaient que les raccourcis nuisent à la noblesse des poses. Ne trouvonsnous pas, en effet, qu'ils nuisent à la tenue d'une personne qui s'étend et s'abandonne devant nous avec trop de liberté? Ce besoin d'élégance et de clarté resta toujours dans les écoles, car Quintilien rapporte dans son VHP livre que lorsque les peintres réunissaient dans un tableau plusieurs personnages, ils laissaient entre eux de Tespace, de peur que les ombres portées ne tombassent sur les corps voisins. Dès lors, la lumière étant également distribuée, les couleurs ne pouvaient être appliquées que par tons plats et valeurs sur valeurs. Rien n'était plus favorable à la fresque ; tandis que nos peintres, en donnant l'essor à leurs fougueuses inspirations, en couvrant de tigures entrelacées leurs compositions, en multipliant les modelés et les effets, nécessaires pour que toutes les figures se distinguent, arrivent à écraser la muraille, à la labourer en tous sens, à détruire l'harmonie du monument, ou du moins des parties les plus voisines. Supposez transformé en fresque le tableau du Corrége, qui est à Dresde, et que l'on appelle la Nuit^ parce que tous les personnages ne sont éclairés que par le corps rayonnant du Christ nouveau-né : le corps du Christ ferait dans le mur un trou à travers lequel une lumière paraîtrait scintiller. Au contraire, la frise de Saint- Vincent de Paul, qui fait la gloire de Flandrin, est éminemment décorative par la noblesse calme de ses lignes et le sentiment du bas-relief.

Dans votre système, me dira-l-on, la peinture est sacrifiée, elle renonce à sa puissance, et s'efface devant l'architecture. D'abord avait-elle été mandée à d'autres conditions? Était-ce pour orner le monument ou pour l'altérer? Ne construit-on des palais et des églises que pour abriter ses fantaisies? Un instant de réflexion suffit pour comprendre combien est légitime la suprématie de l'architecle : le peintre sera roi absolu devant ses toiles et son chevalet. Mais quel heureux sacrifice que celui qui condamne un artiste à ne dessiner que des pages grandioses, à ne tracer que des figures belles et d'une pureté irréprochable, à ne pouvoir sortir de la simplicité! Quelle facile abdication que celle qui lui assure une gloire impérissable ! Car une seule fresque a fait autant pour le nom de Léonard de Vinci que cent portraits ou tableaux pour le nom du Titien ; car les fresques de Polygnote, malgré leur caractère encore primitif, n'excitaient pas en Grèce moins d'enthousiasme que le portrait d'Alexandre, dont le bras brandissait la foudre et semblait sortir du cadre parla force du modelé. Les peintres anciens, dans les œuvres détachées, montraient toute leur science des effets; mais pour la peinture décorative ils savaient se dépouiller de ressources dangereuses et se sentaient, comme les athlètes dans le stade, d'autant plus forts qu'ils étaient nus et désarmés. Plus leurs figures étaient espacées, importantes, plus il fallait qu'elles fussent belles, et cette nécessité suprême ne les effrayait pas. Ils renonçaient même aux accessoires, qui sont d'un si grand secours pour couvrir des surfaces considérables, et voulaient que rien n'altérât l'impression des types divins, héroïques ou charmants qui remplissaient la

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composition. Nous voyons par les vases peints avec quelle hardiesse les localités étaient traitées. Une seule colonne indiquait un temple, une draperie suspendue dans le vide indiquait Tintérieur d'un palais, une branche d'arbre, une forêt; quant aux fleuves et aux sources, la mythologie permettait de les faire disparaître pour montrer à leur place les dieux ou les nymphes qui les personnifiaient. Je ne conseillerai point aux artistes modernes de pousser aussi loin les abréviations dans un siècle qui professe le culte de la couleur locale. Cependant l'art de simplifier est déjà la moitié de l'idéal. Dans V École d'Athènes^ Raphaël eût mieux fait de ne pas disposer les sages de la Grèce sur un fond d'architecture romaine. Dans la Dispute du Saint- Sacrement^ au contraire, quelle grandeur ont les docteurs chrétiens, baignés d'air et de lumière, tandis qu'un simple autel occupe le centre de la composition !

Enfin se présente une question qui a soulevé en France des tempêtes, l'antagonisme de la forme et de la couleur. La peinture décorative doit-elle chercher sa beauté dans le choix des lignes ou dans le charme du coloris? Les Grecs eussent été stupéfaits si on leur eût posé cette question; car, pour eux, l'art ne pouvait même pas exister sans la pureté des formes, non plus que l'écrivain sans le style, ni la morale sans la vertu. L'histoire enseigne, en effet, que l'importance des écoles se mesure à l'idéal qu'elles ont exprimé, et, malgré l'engouement des amateurs, elle relègue au dernier rang l'école hollandaise, parce qu'elle a dépensé une rare patience et un mérite incontestable à ne peindre que des magots, le mot est de Louis XIV. Ce sera la honte de notre siècle d'avoir eu des théories ridicules sur

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\o. mépris du dessin, sur le réalisme, sur la laideur. Le dégoût public a déjà fait justice des artistes qui ne cachaient par de telles bravades que leur paresse ou leur médiocrité ; quant à ceux qui avaient du talent, la postérité leur fera expier cruellement le bruit qu'ils ont voulu faire et le mal qu'ils ont fait. La beauté ne se discute pas plus que la lumière du jour, ou l'air qu'on respire. Le coloris, au contraire, se laisse discuter, puisqu'il n'a rien de nécessaire ni d'absolu. L'art peut exister sans lui, témoins le dessin, la gravure, les grisailles, les cartons des maîtres. A Dieu ne plaise cependant que je dédaigne la couleur, ce secret dérobé au tiambeau du monde! De même que le soleil ne crée point les objets, mais les tire de la nuit pour répandre sur eux l'éclat et la richesse, de môme la couleur ne constitue pas la beauté, mais elle la fait valoir et la pare de ses plus doux attraits. Euler prétend que la science des couleurs est une musique qui procède des oscillations de l'éther; je crois employer une comparaison moins poétique et plus précise en disant que la couleur est la lumière de la beauté.

La couleur est donc favorable à la décoration, et rien n'est plus froid que les grisailles qui ont la tristesse de la sculpture, sans en avoir la solidité. Toutefois, il faut s'entendre sur le sens qu'on attache au mot couleur, ou du ip.oins sur la portée qu'on lui donne. Veut-on que la couleur soit vraie, calquée sur la couleur réelle des corps, aussi exactement qu'elle serait reproduite par un miroir? C'est impossible. L'art, par bonheur, n'a point cette puissance, de sorte qu'il est condamné, faute de pouvoir copier servilement la nature, à lui être supérieur. Les peintres qui ont tracé sur les monuments

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les pages les plus admirables ne sont point des coloristes. Polygnole et ses contemporains ne se servaient que de qualre couleurs : le blanc, le noir, l'ocre attiquc et le rouge de Sinope. Quelques ressources qu'offrent à un artiste ces éléments habilement combinés, il ne peut en tirer que des harmonies vigoureuses et un coloris austère. Giotto et Masaccio, Raphaël et Michel-Ange n'étaient point ce que nous sommes convenus d'appeler des coloristes. Quoique Vénitien, le Tintoret a lépandu sur ses compositions un ton gris et éteint. Ni Lesueur ni Flandrin ne sont des coloristes. C'est qu'en effet la couleur n'est jamais qu'une convention, et qu'elle n'est nulle part plus conventionnelle que dans la fresque. Quand on dit d'un peintre qu'il est coloriste, cela signifie que sa qualité prédominante est un coloris riche ou séduisant, cela ne signifie point qu'il imite plus exactement qu'un autre les apparences colorées des corps. Il faut le proclamer à l'honneur des coloristes, ils sont créateurs autant que leurs rivaux : ce qu'ils créent, c'est leur coloris. Les chairs du Yéronîse, de Rubens, de Roucher, ne sont pas d'un ton plus vrai que les chairs de Jules Romain ou du Guide; les paysages de Claude Lorrain ou de Ruysdaël, si on les mettait en face de la nature, ne pourraient lutter ni avec le feuillage transparent des forêts ni avec la verdure éclatante des prairies. Les portraits de Titien ou de Rembrandt prêtent aux originaux un coloris idéal, des tons chauds qui n'ont jamais existé, des clairs-obscurs qui sont une addition poétique. Supposez qu'une tête soit copiée sur la nature avec une telle puissance de réalisme qu'elle semble être vivante et sortir du cadre, elle ne nous charmera pas, elle nous fera horreur. La répulsion que

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nous inspirent les figures de cire en est ia preuve. Plus on réfléchit sur l'art, plus on demeure convaincu qu'il doit tout créer et que l'imitation n'est pour lui qu'un prétexie : de là sa grandeur. Le coloris d'Ingres est aussi bien une création que celui de Delacroix ; seulement il a moins de séduction. Je goûte autant que personne les tons fleuris et le riant coloris des fresques du Salon du Roi ou de la Libliotlièque de la Chambre des Députés, quoique je regrette leur style ; mais la couleur de ces fresques est aussi conventionnelle que celle du plafond d'Homère. On peut discuter ces deux façons opposées d'interpréter la couleur : dire que l'une se rapproche de la nature plus que l'autre serait une erreur.

Or, la fresque est le champ le plus libre et le plus idéal qui soit ouvert au génie. La couleur n'y sert que de lumière, elle éclaire la beauté des compositions et des formes. Voilà pourquoi les peintres qui ne sont point des colorisics le deviennent devant les parois qu'ils décorent et surpassent souvent ceux qui n'ont que le don de la couleur, non-seulement par la perfection du dessin, mais par l'entente de la fresque. Je mets au défi tous les coloristes français, hollandais, vénitiens, de jamais produire une œuvre qui égale le ton adorable de la Ubrerla de Sienne. Que les artistes qui peignent un monument ne craignent donc point les couleurs conventionnelles, les partis francs, les tons voulus; qu'ils posent valeurs sur valeurs et que leurs harmonies soient simples, directes, idéales. Tel est le secret du charrne qu'ont pour nos yeux les vieilles tapisseries, les faïences et les émaux de la Pienaissance, les vitraux du moyen âge, les mosaïques byzantines, les

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cachemires de l'Inde, les vases de la Chine, les lapis de la Perse ou de la Turquie, les étoffes brodées par les femmes grecques et albanaises. Rien n'est plus conventionnel, mais aussi rien n'est plus riche, plus harmonieux, plus décoratif.

Lorsque j'entends des peintres se plaindre de la fresque, c'est-à-dire de l'enduit frais qui se sèciie trop vite et ne permet point les retouches, j'ai peur qu'ils ne comprennent point de quelle force ils disposent ; car ils devraient bénir, au contraire, cette chaux altérée qui les presse, qui les pousse comme le vent favorable hâte le navire et le fait courir plus vite que les vagues. Dés que la composition a été arrêtée et l'esquisse décalquée, qu'ils fassent diligence ; que le pinceau vole, que la palette s'épuise ; que les tons glissent par couches égales et n'aient pas le temps de s'épaissir; que les ombres soient indiquées largement, les hachures prodiguées ; qu'un seul trait, stimulé par ce divin aiguillon qu'on appelle la nécessité, produise plus de beautés saisissantes que les corrections et les surcharges n'en peuvent détruire. La fresque est une improvisation peinte : c'est à l'improvisation que l'éloquence doit ses effets les plus sublimes.

Aussi est-il de l'honneur d'un pays tel que la France de soutenir à tout prix ce grand art. C'est la tâche des particuliers autant que de l'État. Ne me dites pas que la division des propriétés et l'avilissement des métaux ne vous permettent plus d'encourager efficacement la peinture décorative et qu'il faut laisser ce soin au gouvernement. Vous payez 100,000 fr. un paysage d'ilobbéma, et il ne faut pas 100,000 fr. pour décorer votre palais. Vous payez 40,000 fr. une petite toile, parce

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qu'elle a du mérite, mais surtout parce qu'elle a trois poures carrés, et pour 40,000 fr. \ous verriez les quatre parois de votre plus belle salle se couvrir de compositions. Que dis-je? une seule note de votre tapissier dépasse trois fois le prix des fresques de la Parnésine. Quant aux parvenus, que font-ils de leur fortune colossale? Pourquoi l'or ne sert-il qu'à engendrer l'or? Leur propre intérêt ne leur crie-t-il pas que si la bienfaisance peut purifier leur richesse, les arts doivent l'ennoblir? Mais non; et quand par hasard Turcaret s'est fait connaisseur, ce n'est pas le grand art qu'il protège. Il accorde à peine à son architecte quelques panneaux peints au-dessus de ses portes, mais il monte dans les mansardes des jeunes arlistes, il y choisit des tableaux avec discernement, il achète ces tableaux à bas prix, il les conserve, et dix ans après il les revend avec de gros bénéfices, quand les artistes sont devenus illustres et surtout quand ils sont morts. Aoilà pourquoi lÉtat est assailli de plaintes ; voilà pourquoi le budget des beaux-arts ne suftit ni aux travaux des bons peintres qui veulent produire, ni aux besoins des mauvais, qui ne consentent point à mourir de faim, semblable à ces rivières de l'Orient que Ton saigne si fréquemment pour arroser des rochers et des oliviers stériles, qu'elles finissent par être à sec, quand elles atteignent la plaine et les beaux pâturages. Voilà pourquoi l'on confie quelquefois à des peintres médiocres des murs dans nos églises et dans nos monuments que nous hésilons ensuite à montrer aux étrangers. Legouvernenient, à son tour, fait appel aux particuliers, et voudrait rejeter sur eux les charges qu'il ne peut seul supporter. Je m'efforce, du moins, de ne point attacher un sens plus dan-

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geieux aux paroles qu'un ministre^ adressait, il y a quelques années, à la jeunesse deTÉcole des beaux-arts solennellement réunie :

« Rappelez vous, disait-il, que la mission de l'artiste n'est pas uniquement de créer des types d'un beau absolu, qu'il est souvent obligé de s'adonner à de plus humbles soins, et qu'il ne s'abaisse pas en prêtant aux choses de la vie le charme de son talent. Le peintre peut, sans déchoir, laisser momentanément les grandes toiles et les sujets héroïques pour orner nos habitations et égayer le foyer domestique. »

Hélas ! le foyer domestique n'est que trop prompt à se laisser égayer, et l'on sait de reste que ce ne sont ni les types du beau absolu, ni les sujets héroïques qu'il admet, lorsqu'il s'ouvre (accident rare) à la peinture. N'est-il pas à craindre, d'ailleurs, que de jeunes esprits ne se méprennent sur la portée de ces exhortations, et ne se tournent avec trop d'empressement vers les humbles soins, vers les sujets mesquins et les succès faciles? N'est-ce pas déjà leur tendance naturelle, et n'est-il pas plus prudent de leur proposer le but le plus élevé, la tâche la plus noble? Le devoir d'un gouvernement n'est-il pas plutôt de les diriger vers ce qui est grand? Je trouve dans un manuscrit inédit un discours de Périclès, ce ministre toujours responsable dont la puissance reposait sur l'amour du peuple et sur la persuasion. Périclès, cependant, tenait à Phidias et à la nuiltilude d'artistes qui se pressaient autour de Phidias un langage ferme, cruel, très-différent de celui que je transcrivais tout à l'heure. Mais les Athéniens

* Vovez le Moniteur du 27 décembre 1859.

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étaient si intelligents, ils avaient une passion si désintéressée pour le Ijeau, qu'ils applaudissaient au discours qui suit :

« 0 vous qui attendez que j'entreprenne de grands travaux, préparez-vous avec ardeur, et n'ayez point une confiance inactive. Les guerres semées par les guerres touchent à leur fin : puissent les dieux nous envoyer une paix qui sera plus glorieuse pour notre patrie que les victoires ensanglantées ! Ceux d'entre vous qui seront jugés capables de bâtir, do sculpter ou de peindre des œuvres dignes d'admiration auront une vie assurée et même des gains considérables. Mais ceux dont la main est peu expérimentée et à qui Minerve n'a point souri, en vérité ils feraient mieux dès aujourd'hui de cultiver la terre ou de s'établir fabricants de poteries dans le Céramique. Jamais ils n'auront part aux travaux ; jamais, par Jupiter, je ne leur livrerai, pour qu'ils les gâtent, les marbres du Pentélique et les matières précieuses que je fais venir de tous les pays pour orner la ville ; non, quand même ils me seraient proches par le sang, quand le grandprêtre de Neptune-Érechthée les protégerait, quand Aspasie suppliante tendrait vers moi ses beaux bras. Un général ne place point aux postes périlleux un soldat lâche et débile ; je serais non moins blâmable si je confiais les richesses et la renommée de notre patrie à des artistes sans habileté. Les Lacédémoniens précipitent dans un gouffre les enfants difformes, afin de ne point nourrir de citoyens inutiles : ainsi je veux ôter l'espérance aux sculpteurs et aux peintres qui n'ont pas le sens de ce qui est beau, car si l'État les employait, ils n'apporteraient que du dommage. Il n'est

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pas juste que l'intérêt d'un seul soit préféré à la gloire de tous. Que diraient les Athéniens aux autres Grecs, qui viendront bientôt contempler leur ville, lorsqu'elle sera parée de mille chefs-d'œuvre, s'il fallait leur montrer en même temps des taches honteuses et des édifices qu'il vaudrait mieux n'avoir point achevés ? Efforcez-vous donc de ne produire que des œuvres nobles, irréprochables, et d'une beaulé qui sache ne point vieillir. >;

Ce discours n'a pas besoin de commentaires, et la jeunesse française, j'en ai la conviction, serait encore digne de l'entendre. Mais pour le prononcer, nous n'avons pas de Périclès.

Un peuple a tort de se représenter sous des traits grotesques : les étrangers le prennent au mot, ils jureraient même que l'original est flatté, comme les gens que l'on marie à dislance et qui s'étudient sur portrait. Cette réflexion ne m'est point inspirée par les caricatures où les Parisiens sont ravis de se reconnaître, ni parles vaudevilles bouffons où les étrangers croient juger nos mœurs. Je pense aux Clnnois, qui nous envoient à travers les mers leur type répété à l'infini, type plein de finesse, mais ridicule, souriant, maniéré, et surtout contrefait.

Les savants décrivent en vain les habitants du Céleste-Empire, le public ne voit guère de Chinois que sur les vases, il les voit peints par eux-mêmes, il retrouve partout un certain idéal, — une tête ronde, de larges oreilles, une seule mèche de cheveux, des yeux fendus jusqu'aux tempes, une bouche grimaçante, un gros ventre, des gestes propres à exciter le rire, des

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vêtements éclatants et vides sous lesquels des formes sans proportions sont à peine indiquées. Cet idéal est peu fait pour toucher la race caucasienne, elle en plaisante, et, pour le désigner, le Français impitoyable emploie volontiers le nom de magot. Les Chinois sont des magots, c'est ce qu'on sait de plus net sur la Chine. Le mot répond à tout et justifie jusqu'à notre ignorance. Qu'importe une civilisation aussi vieille que le monde? qu'importent des institutions dont les siècles n'ont point altéré le respect? qu'imporle un génie inventif qui a devancé l'Occident et découvert avant lui la boussole, la poudre à canon, Timprimerie? L'histoire de la Chine nous laisse indifférents, ses malheurs mêmes nous égayent. Quand les journaux rapportent que plusieurs milliers de rebelles ont été coupés en trente-deux morceaux, ces atrocités sendjlent surtout bizarres : pour être notre prochain, un Chinois est trop loin ; pour être notre semblable, il est trop laid.

Voilà le danger de se peindre naïvement. Au lieu de se livrer aux fantaisies maladroites des artisans, une nation doit demander à Fart de résumer son type, d'en saisir les traits favorables, de lui constituer une beauté que la nature produit rarement dans une lumière complète. La Grèce, au contraire, a compris la nécessité de cette prévoyance, qui répand le respect autour d une race, de même que les représentations magnifiques soutiennent la majesté des rois. 11 n'est point déraisonnable de comparer deux extrêmes qui se touchent par un point. Les Chinois sont aussi éloignés de nous par l'espace que les anciens Grecs par le temps : six mille lieues valent deux mille ans. Ce que Racine disail des Turcs dans sa préface de Bajazet

n'est plus vrai des Turcs, aujourd'hui que Constantinople est un port européen ; mais cela est vrai des Chinois : ils ont pour nous le prestige de l'antiquité, c'està-dire de l'inconnu. Or les Grecs ont fabriqué des vases peints avant les Chinois, ils en ont fabriqué pour tous les usages ; leur commerce les portait dans les colonies les plus reculées. Déposés dans les tombeaux, ces vases se retrouvent aujourd'hui par milliers ; les musées de l'Ekirope en sont remplis, les particuliers se les disputent au poids de l'or. Cependant ils n'offrent ni la pâte, ni les couleurs éclatantes, ni l'émail de la porcelaine chinoise : un peu d'argile rougie par la cuisson, quelques lignes pour tracer les figures et les ornements, un vernis noir sur les fonds, les procédés de l'industrie hellénique sont des plus simples. Seulement cette industrie se rattachait à l'art par un lien étroit : de là sa grandeur. Elle empruntait à l'art ses compositions et son style; elle était exercée quelquefois par de véritables artistes, qui signaient leurs œuvres. Les figures sont belles, savamment dessinées, d'une proportion noble. Les dieux, les prêtres, les vieillards appuyés sur leur bâton, les guerriers mourants, les jeunes gens dans le gymnase, les vierges à la fontaine, les enfants poussant leur balle ou leur cerceau, les personnages des scènes familières aussi bien que ceux des tableaux héroïques, tous révèlent, malgré la rapidité du pinceau, je ne sais quel instinct de l'idéal ou quelle science des modèles déjà créés qui reproduit des originaux admirables, de sorte que, si les antiques des musées venaient à périr, si Pompéi et ses dépouilles recueilbes à Naples étaient ensevelies de nouveau par le Vésuve, si l'Europe retournait à la barbarie, les vases

seuls suffiraient pour assurer à la nation grecque l'honneur immortel de sa beauté. Ses détracteurs en seraient toujours réduits à ne critiquer que sa perfection trop constante, et Faust, après avoir éprouvé le néant de tout ce que l'homme rêve, souhaiterait encore, pour ivresse suprême, de rappeler Hélène à la vie et d'être son époux.

Telle est la différence de nos impressions sur deux peuples qui ont multiplié à plaisir leurs images, celui-là en se calomniant, celui-ci en se divinisant. Assurément les Chinois sont moins laids, les Grecs étaient moins beaux ; mais pourquoi les uns tournent-ils tout en caricature? pourquoi les autres ont-ils su tout ennoblir? Pourquoi l'esprit positif des Chinois se rit-il du lendemain de la vie, tandis que dans leur vanité sublime les Grecs semblent avoir posé sans cesse pour la postérité? Il faut croire à l'inégalité providentielle des races : les degrés de leur beauté marquent peutêtre les degrés de leur intelligence. Entre l'angle facial de la race blanche et celui de la race noire, il y a une échelle à laquelle correspondent les dépressions du cerveau : en haut on trouve l'Apollon du Belvédère, en bas le singe. La race jaune n'est qu'au second rang : comment donc, avec cette solidarité étroite de l'esprit et du corps, problème qui échappe à l'homme, comment décider si chez elle les types ont manqué à l'art, ou l'intelligence aux artistes? Un voyageur me racontait qu'étant en Chine, il avait voulu se procurer quelques-unes des peintures aux tons éclatants, aux détails minulieux, qui reproduisent si fidèlement les traits et les costumes des habitants du pays. Il prit un peintre chez lui, convint du prix, fixa une tâche qui devait

être accomplie en quinze jours : au bout de treize, tout était terminé. Alors le peintre, interrogé sur l'emploi des dernières journées, offrit au Français de nettoyer sa maison et de balayer sa cour. On eût fort surpris cet honnête homme en lui parlant de la dignité de l'art. En effet, je ne vois chez les Chinois rien qui mérite le nom d'art, dans le sens élevé du mot : je ne vois que de l'industrie. Ne cherchez pas des peintres ou des sculpteurs, U n'y a que des artisans.

Les principes du beau ont une source plus haute que les perceptions des sens. Toutefois, si ce peuple matérialiste voulait s'en tenir à la seule expérience, il pouvait trouver dans Tinterprétation de sa propre nature des généralités heureuses, des grâces qui n'attendaient que d'être dégagées, un type digne d'être créé. Cette pensée me retenait arrêté dernièrement devant un petit Chinois de neuf à dix ans qui fumait, mais non pas encore de l'opium. J'observais sa figure, singulièrement fine, où la ruse se mêlait à Tapathie; la lumière qui se jouait sur les plans n'était que superficielle, parce qu'elle n'était point le reflet intérieur de l'intelligence : cependant c'était de la lumière. La délicatesse des traits, encore féminins, n'était point sans charme; les yeux, relevés et bridés vers les angles, avaient quelque chose de caressant à la fois et de perfide; le nez, court plutôt qu'aplati, empruntait à sa petitesse l'air spirituel qu'ont les satyres et les chèvres; la peau, sans transparence, d'un ton égal et comme doré, avait les qualités harmonieuses que nous prisons tant sur les visages méridionaux. Enfin, d'après un échantillon mis sur mon chemin par le hasard, je croyais démêler les beautés que la race jaune peut offrir aux véritables

artistes. Mais pourquoi parler de beautés? Le grand art sait s'en passer, puisqu'il les crée : en imitant librement la nature, il lui imprime son sceau magnifique, qui est le style. Le style transforme les monstres euxmêmes ; il les revêt d'une beauté qui lui est propre. Les Grecs l'ont admirablement prouvé : leur monde fantastique est un divin rêve, tandis que celui des Orientaux est le délire de la difformité. Si Ingres avait peint des Chinois, peut-être saurions-nous de quel caractère leur laideur est susceptible, et jusqu'à quel point l'art peut les transfigurer.

Quant aux œuvres des Chinois eux-mêmes, elles dénotent parfois un mérite d'exactitude qui ne doit inspirer de jalousie qu'aux photographes. Leurs portraits tant vantés, où les délails du visage sont rendus avec un scrupule inintelligent, où les rides et les poils de la barbe sont comptés, où la ressemblance est d'une minutie qui fait rire, quand elle ne dégoûte pas, n'appartiennent pas à l'art, mais à l'industrie. La pensée est étrangère à ces tours de force : la main en a tout l'honneur. En vain j'entends de bons juges s'extasier, je ne puis voir là que le chef-d'œuvre d'un artisan, chefd'œuvre à la façon du moyen âge, dont la naïveté seule nous touche, et qui n'atteste d'autre génie que celui de la patience.

Quelles que soient la fécondité et la souplesse de l'esprit chinois, il manque d'élévation ; il ne ressemble en rien à l'intelligence supérieure qui anime les sociétés fondées par la race indo-européenne. Un peuple qui n'a connu ni le spiritualisme, ni le sentiment de l'infini, ni l'amour de la beauté qui se poursuit toujours, ne peut atteindre à la grandeur ni dans les lettres ni

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dans les arts. Appliqués à la pratique de la vie, les Chinois ne sortent point du cercle de l'expérience ; leur âme n'a pour horizon que l'utile, les jouissances matérielles, les caprices stériles de la fantaisie, de même que le maintien du passé fait toute leur sagesse, et le culte des ancêtres toute leur religion. Aussi l'art n'est-il pour eux qu'un enchaînement d'inventions techniques et de routine : son but est de satisfaire les besoins, d'ajouter le luxe au bien-être, de contribuer aux splendeurs du commerce; mais la recherche des principes, l'amour de l'idéal, l'étude dans le secret de l'atelier, les douleurs généreuses du génie, le feu sacré que le Prométhée des Grecs dérobait au ciel, ces instincts sublimes ne trouvent point de place sous un front dont l'angle est de 25 degrés. Ceux qui ont été reçus à Sans-Souci par l'ancien roi, se souviennent peut-être d'avoir été servis par un Chinois. Ils étaient deux jadis, pauvres jeunes gens amenés en Allemagne par un Barnum qui exploitait la curiosité publique. Rachetés par Frédéric-Guillaume IV, ils furent placés dans une université prussienne, auprès de professeurs distingués. Ni les lumières de la science ni celles des lettres ne purent pénétrer des natures qui n'étaient point faites pour les concevoir. Ces tristes adeptes finirent par demander grâce au prince : ils descendirent avec joie dans les loisirs de la domesticité. Ils eussent fait merveille sans doute, si on leur eût appris à découper des éventails ou à cultiver des arbres nains. Parmi tant d'enfants que nos missionnaires en Chine ont sauvés de la mort et élevés à leur guise, qu'ont-ils obtenu, sinon des chrétiens médiocres et des hommes plus médiocres encore? On a raison de fermer le Ce-

leste-Empire aux étrangers; le jour où nos idées l'envahiront, il s'affaissera, comme le Mexique et le Pérou se sont affaissés au contact de la civilisation européenne. Ainsi certaines espèces d'animaux disparaissent d'un continent à mesure que l'homme s'y avance. L'antipathie des races (je donne au mot son sens le plus précis) est une loi de la création, et leur mélange est frappé d'impuissance : Babel est la démonstration d'une vérilé philosophique.

Il n'y a en Chine, à proprement parler, que des industries, c'est-à-dire des applications professionnelles de Fart; seulement ces industries brillent d'un éclat vif, parce que l'art, qu'elles ont absorbé, leur communique à leur insu la délicatesse, l'élégance, le goût de la ricliesse, et surtout delà décoration. On a remarqué chez les Grecs l'irrésistible rayonnement des arts, qui s'est étendu jusqu'aux fabrications les plus viles. Tous les meubles de Pompéi dénotent un sentiment exquis de la proportion, de la ligne, de la forme; les détails d'ornementation sont empruntés directement aux plus beaux motifs de l'architecture ou de la sculpture. Les ustensiles de ménage participent à ce caractère, et je vois d'ici, au Musée de Naples, telle écumoirc dont Vatel n'eut pas osé se servir, et que le dernier des cuisiniers raillés par Plaute plongeait dans la marmite journellement. Les Chinois peuvent être comparés aux Grecs par ce côté, bien que les deux effets aient eu dans les deux pays des causes opposées. Tout ce qu'ils fabriquent porte un cachet d'art, superficiel mais incontestable ; leurs métiers les illustrent, et les œuvres de leurs artisans ressemblent parfois à des œuvres d'artiste. Aussi la porcelaine, leur titre principal

i08 CALiSiLlULS SLi; L'ART.

i\ noire admiration, doiiiie-t-elle la mesure la plus juste (le leur talent naturel pour la peinture. Dans les petites choses, il faut un peu d'instinct et beaucoup de rouliiie : leur habileté à décorer de la pâte de kaolin durcie au feu na jamais été surpassée par les fabriques célèbres que leur exemple a suscitées sur notre continent. C'est pourquoi je ne crois point faire un honneur trop grand aux Chinois ni un affront aux Grecs en rapprochant les produits céiamiques de l'un 4 de l'autre peuple, produits qui demeurent inimitables. Leurs oppositions ne sont pas moins curieuses que leurs ressemblances. J'en signalerai quelques traits, instructifs parce qu'ils expriment toujours un principe, soit déclaré, soit latent.

On remarque d'abord que nulle part l'art céramique n'a été d'une fécondité plus variée. Les Grecs ont donné aux vases une foule de noms: il les ont appliqués à des usages plus nombreux encore. Ce que nous faisons en bois et en verre, ils le faisaient souvent en terre cuite, depuis les boites de toilette jusqu'aux urnes funéraire?, depuis les vases à boire jusqu'aux tonneaux destinés au vin. Le tonneau de Diogéne était 0A\ terre cuite, et la cave de Diomède, à Pompéi, était pleine d'amphores au pied pointu qui s'appuyaient contre le mur. La sculpture faisait cuire également d'innombrables statuettes en argile, des bas-reliefs, des offrandes que les particuliers consacraient dans les temples, des dieux à bon marché pour leurs demeures ou leurs tombeaux. L'architecture, à son tour, demandait aux potiers le couronnement de ses édifices, les chéneaux, les tuiles, les antéfixes, les acrotères, parfois même les figures qui remplissaient les frontons. Di-

bulade,un Corinthien, avait trouvé, si l'on en croit les Grecs, cette heureuse application de la plastique. En Chine, est-il besoin de rappeler l'emploi multiplié de la porcelaine? En outre, des statues de toute dimension, qu'il est peut-être téméraire d'appeler des statues, sont ainsi cuites au feu. Quant aux monuments, la Tour de porcelaine nous apprend combien sont considérables les revêtements qu'ils reçoivent. De cette communauté fortuite d'habitudes résultait une nécessité commune. L'argile comme le kaolin sont des matières d'un ton uniforme ; elles appellent la couleur. Les deux peuples curent recours à la couleur, et ici commence la différence de leurs systèmes.

Sans porter atteinte aux théories spiritualistes qui président à la science du beau, il faut reconnaître que toutes les branches de l'art subissent jusqu'à un certain point l'influence de la matière qu'elles prétendent dompter. Entre la pensée qui façonne et le corps inerte qui lui résiste, il y a une conciliai ion secrète. L'architecte ne construit pas avec le bois comme avec la pierre ; le sculpteur conçoit d'une autre manière le modèle qui sera exécuté en marbre ou celui qui sera coulé en bronze ; le peintre ne peint point sur la toile ainsi qu'il peindrait sur un enduit frais; à plus forte raison, l'industrie sera-t-elle assujettie aux conditions physiques des substances qu'elle emploie. La porcelaine blanche, d'un grain égal, couverte d'un émail luisant, se chargera des couleurs les plus vives, d'une profusion de détails qui ne sauraient jamais assez détruire sa monotonie éclatante. Telles ne sont point les liabitudes de nos fabriques européennes, je le sais; aussi n'ont-elles pour excuse que des motifs de netteté

110 CAUSEllIES SUR LWllT.

OU d'économie, motifs estimables, par lesquels les gens de goût se laissent médiocrement toucher. La terre cuite, au contraire, est d'un ton assez triste. Quelle que soit sa finesse, elle n'offre aux couleurs qu'un fond ingrat, grossier même, si on le compare au poli de la porcelaine. La couleur ne pourrait s'y appliquer sans épaisseur, et toutes les couleurs n'y conserveraient pas leur beauîé. De là un parti de décoration sobre, de là des harmonies austères. Nous sommes accoutumés à prêter aux Orientaux le don de la couleur : il nous semble juste que sous un ciel plus ardent les hommes aient une perception plus intense de la lumière et de ses effets. Van Eyck, Albert Dïirer et les maîtres flamands ont peint cependant dans les brumes du Nord ; quels artistes de l'Orient les ont égalés pour la splendeur du coloris? Ne considère-t-on que les étoffes, les meubles, les armes, les produits de l'industrie, si nos œuvres paraissent pâles, ce n'est point par l'indigence des couleurs, c'est par leur richesse trop habilement fondue, par leurs nuances multipliées, par leur timidité, qui craint de heurter le goût. Le rose, le gris, le lilas, mille tons maladifs amortissent l'opposition des couleurs mères, tandis que les dégradations savantes et le jeu des ombres en éteignent Téclat. L'Asie, au contraire, n'emploie qu'un petit nombre de couleurs, mais elle n'aime que les plus vives, elle les pose crûment, par teintes plates, sans reilets, sans clair-obscur: elle tire de leur choc naïf une magnificence qui n'a d'autre règle que la fantaisie. Ainsi nous charme la gerbe de fleurs que rassemble au liasard une main villageoise.

Voilà le secret de la supériorité des étoffes de Da-

LES VASES CHirsOIS ET LES VASES GRECS. 111

mas, des tapis de Turquie ou des porcelaines chinoises sur nos merveilles affadies. J'en trouve une preuve singulière. Les Chinois fabriquent aujourd'hui des vases d'exportation. Initiés à nos procédés et connaissant nos goûts, ils veulent plaire (tant l'amour du gain assouplit les préjugés!), ils veulent plaire aux démons (les mers : c'est le nom qu'ils donnent aux Européens. En peignant les vases qu'ils nous destinent, ils s'efforcent de nous imiter; ils ont recours aux demi-teintes, aux ombres portées; ils marient moins témérairement les couleurs et parviennent quelquefois à les fondre. xA.ussitôt leurs porcelaines perdent leur beauté : elles pâlissent, leur aspect devient incertain, leur ton faux. L'amateur ne jette qu'un regard de dédain suides œuvres qu'il compare, avec une trivialité expressive, à des macédoines de légumes. D'enlumineurs ils ont voulu se faire peintres, et, peintres maladroits, ils renoncent au mérite de la décoration sans pouvoir atteindre au mérite de l'art. Or, les Grecs étaient aussi des Orientaux ; enivrés par une belle lumière, épris de la couleur, doués par excellence du génie de la déco ration, ils pratiquaient en maîtres les tons crus, les effets simples, les oppositions héroïques. Les ornements de l'architecture grecque, soit sur le marbre, soit sur la pierre revêtue de stuc, étaient alternativement rouges, bleus, jaunes, verts ; l'or seul adoucissait par ses reflets chatoyants la vivacité des contrastes. Les fonds d'or des mosaïques byzantines ne sont que le développement de cette tradition. Pourquoi donc, sur les vases, les Grocs se sont-ils contentés d'appliquer un vernis noir, en laissant aux ligures le ton de la terre cuite? pourquoi ont-ils abandonné assez promp-

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lemeiil les liabiludes de l'ancien slyle, qui appliquait çà et là des touches violettes et peignait en blanc le visage, les bras et les pieds nus des femmes? Une seiublable contradiction s'explique par la qualité de la matière : sa surface ingrate eût détruit le charme des couleurs. En cela l'industrie chinoise est infiniment supérieure à la poterie hellénique. Si les Grecs eussent connu la porcelaine, quels chefs-d'œuvre de véritable peinture ne trouverions-nous pas dans leurs tombeaux!

Réduits à ne tracer qu'une silhouette, leurs artistes s'attachèrent à la beauté du dessin. Les vases grecs n'offrent, à vrai dire, que des dessins où le sujet se détache du fond par une couleur différente : la couleur n'a même point d'autre but; mais combien les compositions sont simples, le style grandiose, les lignes pures, le sentiment exquis! La figure humaine tient la principale place; la nature est comme supprimée. Quelques traits conventionnels indiquent les détails de la scène. La mythologie, ce riant vêtement des idées abstraites, les amours des dieux, l'épopée, l'histoire elle-même, fournissent des sujets illustres, d'une variété inépuisable. Tout sert de prétexte pour reproduire sans cesse la beauté d'une race qui s'est proclamée divine en créant les dieux à son image.

Sur les vases de la Chine, l'homme n'a pas plus d'importance que les fleurs, les arbres, les animaux; il est rendu avec moins d'exactitude, sans aucun souci des principes du dessin. Pour les Chinois, les accessoires sont le principal : les papillons et les fleurs sont leur triomphe ; ils les copient avec une religion digne des enlumineurs de missels. Ils suspendent dans

LES VASES CIUNOiS ET LES VASES GRECS. 115

le vide, au mépris des lois de la perspective, kiosques, arbres, ponts et bateaux; ils gardent toutes les caresses de leur pinceau pour le monstre le plus horrible, minutieux dans les petites choses, négligents dans les grandes, incapables de poursuivre un but plus élevé que les fantaisies d'une imagination puérile. Il serait impossible de rencontrer deux systèmes plus opposés, puisqu'ils atteignent aux deux extrêmes limites de la convenlion, l'idéal et la chimère : l'un est amoureux de la forme, l'autre de la couleur ; celui-là rivalise de noblesse avec l'art, celui-ci tourne volontiers à la caricature ; le premier n'étudie que l'homme, et répète les types les plus parfaits, le second ne s'attache qu'au monde extérieur, plus curieux de couvrir par sa fécondité déréglée la surface entière des vases que de chercher une composition ou sage ou saisissante et belle par la porportion. En un mot, je reconnais d'un coté l'esprit de mesure sans lequel l'art ne rencontre jamais les lois qui le constituent, de l'autre l'esprit d'ostentation qui a toujours été propre aux Asiatiques.

L'appétit naïf des sauvages qui se laissent prendre aux verroteries explique jusqu'à un certain point la passion des Orientaux, qui n'aiment que l'éclat : c'est le même besoin de sensations violentes. La constitution de leurs sociétés a pu développer encore cet instinct. Les rois et quelques seigneurs possèdent les richesses, la multitude n'a rien; aussi le faste s'étalet-il au milieu de pauvres qui seraient misérables, si un beau climat ne leur rendait les privations plus douces. Les palais immenses, étincelants de couleurs, revêtus de matériaux rares, s'élèvent à côté de huttes

qui ne sont que de la boue sécliée au soleil ou des roseaux entrelacés. Les trésors des grands regorgent d'ivoire, d'ébène, de lingots, de pierres précieuses, dont ils cherchent en vain l'emploi ; ils en chargent leurs vêtements, leurs armes, jusqu'aux harnais de leurs chevaux, et apparaissent à la multitude, qui s'agenouille sur leur passage, magnifiques à l'égal des dieux. En toutes choses, l'art n'est appelé que pour ajouter à leur prestige; il est leur esclave, et ne vise qu'à éblouir. Il y réussit de telle sorte que le goût sévère des Occidentaux eux-mêmes ne peut résister à ses séductions. Nous convoitons, nous payons à prix" d'or les étoffes de la Turquie ou de la Perse, les armes de la Syrie, les cachemires de l'Inde, les porcelaines de la Chine. Tout brille dans les bazars de l'Orient, même les produits les plus vils, qui, à défaut d'autres qualités, ont du moins l'éclat. On se garde d'examiner de trop près une richesse qui n'est qu'apparente, et qui en impose par l'enchantement de la couleur. La raison n'a rien à démêler avec les sensations; elle abdique, de peur de détruire leur force; elle se réjouit presque de demeurer confondue en voyant la naïveté d'artisans barbares produire des effets plus puissants que les calculs d'un artiste consommé.

Beaucoup de personnes préféreront les vases chinois aux vases grecs pour décorer leur appartement. Leur goût est juste, car ce ne sont que des meubles. Les vases grecs appartiennent de droit à nos musées, car ce sont des œuvres d'art. Ils inspirent les maîtres dans la sculpture et la peinture, tandis qu'ils attristeraient par leurs tons austères le boudoir d'une petite-maî-

LES VASES CHINOIS KT LES VASES GRECS. \\l

tresse ou le salon d'un financier. Chez les anciens, cependant j ils étaient la parure de la maison avant d'être la parure des tombeaux. L'intérieur élégant des Grecs, V atrium somptueux des Romains, ne craignaient point leur simplicité grave, parce qu'elle était en harmonie avec l'ensemble de la décoration. Les vases s'enlevaient vigoureusement sur les murs, peints d'une seule couleur, qui leur servait de fond comme à des tableaux. La lumière perpendiculaire qui inondait les portiques faisait valoir les figures rouges, que l'on distinguerait à peine dans nos apparteinenis, où les tentures contribuent à étouffer le jour. Au milieu de la clarté, de l'espace, de la simplicité des demeures antiques, les meubles bariolés eussent blessé les yeux. Bien plus, les principes qui présidaient à la construction et à l'ornementation des vases répondaient à l'architecture intérieure des appartements. Ils avaient leur plinthe, leur base, leur attique; les lignes horizontales qui les divisaient en plusieurs zones imitaient les moulures. Il y avait pour les grands vases des frises, des corniches, des couronnements figurés au pinceau, dont les motifs étaient copiés fidèlement sur l'architecture. Ainsi, dans une civilisation que conduit une raison supérieure, tout se tient, tout se complète; les détails frivoles rentrent eux-mêmes dans un cadre grandiose; ils ont leur beauté propre, mais le cadre la fait mieux ressortir.

Les vases chinois, réunis dans un musée, deviennent bientôt une étude monotone et stérile. Ceux qui ont visité les caves du palais japonais à Dresde ont peutêtre ressenti comme moi cette impression. Le seul intérêt devant les couleurs qui tourbillonnent autour

du regard, c'est de chercher une classification historique et de reconnaître, selon les époques, le progrès ou la décadence des procédés. Les \ases chinois ne gagnent point à êlre isolés : ils plaisent surtout dans un appartement brillant d'or et de lumières, dans des serres remplies de fleurs \ariées. Il leur faut un entourage animé, le choc des tons, le reflet des glaces, le jeu des étoffes, en un mot le désordre d'une élégante fantaisie; ils apparaissent dans toute leur valeur à Fétalage d'un marchand de curiosités, parmi les dépouilles des cinq parties du monde : tant il est vrai qu'ils ne sont que des meubles, à la création desquels le caprice seul a présidé.

Les Chinois sont épris de leurs porcelaines anciennes, ils aiment les raretés, ils aiment surtout celles qui sont devenues introuvables; cette maladie est de tous les pays. Leur zèle surpasse même celui de nos amateurs, s'il est vrai qu'ils portent à leur bonnet ou à leur cou des tessons informes en guise de pierres précieuses. Us paient des sommes à peine croyables les contrefaçons des pâtes célèbres. En effet, la tinesse, les tons, la transparence, le craquelage de la porcelaine sont tout pour eux. Je doute que les Grecs fussent aussi prodigues, même par passion. S'ils l'étaient, c'est qu'une admirable composition signée de Sosias ou de Pamphée les avait captivés. Par là se dénote encore la différence profonde des deux peuples : l'un s'attache à l'industrie, c'est-à-dire à la matière ; l'autre à l'art, c'est-à-dire à la pensée. Les Chinois pensent peu devant leurs vases ornés de fleurs, de dragons, de paysages chimériques ; souvent ces décorations sont dénuées de sens. Les Grecs trouvaient

dans leurs monuments céramiques une source féconde de réflexions. Non-seulement ils avaient à deviner les sujets empruntés au monde infini de la mythologie, non-seulement le mérite de l'artiste commandait l'attention pour être discuté, mais sous le mythe se cachait souvent un symbole spirituel ou naïf, doux ou cruel, qui se rapportait aux principaux événements de la vie. Chacun trouvait chez le potier un souvenir, un présent, une allusion aux choses qui le touchaient de plus près. La naissance d'un enfant, ses jeux, étaient représentés avec une poésie charmante; son éducation dans le gymnase était retracée sous mille formes, tandis que l'autre face du vase lui proposait de glorieux modèles. Castor, Pollux, Hercule. Le vainqueur dans les concours publics trouvait l'image des triomphes les plus divers ennoblie encore par le rapprochement des luttes homériques ou la présence de Minerve. Le poëte couronné se réjouissait d'acheter Bacchus entouré de son cortège, Apollon entouré des Muses. Le guerrier, de retour au foyer, contemplait en souriant les combats d'Ajax et d'Achille. La jeune fiancée rêvait au mariage que lui annonçait l'enlèvement d'Orythie, d'Europe ou d'Hélène. Les scènes d'initiation plaisaient à tous ceux qui avaient été admis aux grands mystères , les malheurs d'Ulysse s'adressaient aux hardis navigateurs. Sur les vases destinés aux festins, les satyres et les bacchantes prenaient leurs ébats; les boites à- parfums présentaient aux femmes la tête de Vénus ou les détails gracieux de sa toilette. Les vases funéraires étaient en plus grand nombre : l'idée de la mort s'y déguisait sous des figures propres à en adoucir l'amertume. Le trépas glorieux des héros était un

motif familier, parce que la poésie effaçait par son prestige les tristesses de l'heure dernière. Tantôt Jupiter pesait dans la balance la destinée des mortels, tantôt l'Aurore emportait dans ses bras le corps de Memnon. I/apothéose d'Hercule, l'enlèvement de Ganymède, étaient des allégories plus consolantes encore; les honneurs funèbres autour du tombeau, Electre et Oreste rendant à Agamemnon de pieux devoirs, rappelaient que l'on vivait toujours dans le cœur do ceux que l'on avait aimés. Enfin l'art ingénieux des Grecs donnait aux thèmes généraux une application particulière. Les fables couvraient la réalité; l'humanité se reconnaissait à travers un monde fantastique, et la puissance de l'intérêt personnel prêtait aux sujels esquissés sur les vases la vie, l'éloquence, l'illusion.

Les Grecs étaient ce que les Chinois n'ont jamais été : des penseurs et des peintres. Ils étaient, en outre, des sculpteurs, tandis que les Chinois semblent avoir pour génie l'horreur de la forme. Est-il besoin de montrer combien l'art céramique se rattache à la sculpture, et combien le sentiment plastique lui est nécessaire? Que l'on pétrisse Targile pour en tirer les contours d'une statue ou le galbe d'un vase, il faut le même amour des lignes pures, les mêmes caresses pour la matière, la même volupté au bout des doigts. Je ne prétends point que les Chinois n'aient point inventé de belles formes; c'est parce qu'ils en ont trouvé quelquefois que je suis d'autant plus sévère pour l'ensemble de leurs œuvres. Cette conclusion paraîtrait uniquement bizarre, si je n'essayais de la justifier par quelques développements.

Dix-huit ou vincjt siècles avant la découverte de la

porcelaine, la Chine fabriquait des vases de bronze, remarquables par le nombre, la variété, la fonte, les ornements, l'élégance. Dans ce pays, comme dans Pantique Egypte, il faut remonter plusieurs milliers de siècles pour rencontrer la meilleure époque de l'art, car les sociétés sont soumises aux mêmes lois que les individus en vieillissant outre mesure : elles ont beau se rattacher au passé, la décadence les attend. Les plus beaux vases portent les dates de la dynastie des Chang (1766-1572 avant Jésus-Christ), de celle des hi (1572-1122), de celle des Tchéou (1122-248). Leurs formes furent copiées plus tard dans les fabriques de porcelaine. De même la Grèce, avant de façonner l'argile et de la peindre, avait rempli ses temples, ses trésors, ses demeures, de vases en métal. Dans la période teconde, quoique peu connue, qui précède le siècle de Périclès, les artistes les plus célèbres employaient ainsi l'argent et le bronze. Ils exécutaient les cratères magnifiques que les rois de Lydie ou les tyrans de Samos consacraient dans le sanctuaire de Delphes. Corinthe, Délos, Égine, s'enrichissaient par leurs fonderies; l'école de Sparte, trop oubliée par la postérité, préparait dans ses ateliers tel vase immense, chargé d'ornements et de sculptures, dont le renom s'étendait à l'avance dans le monde grec. Aussi les pirates de Samos se promettaient-ils d'enlever ce royal présent avant qu'il parvînt à Crésus. Tant de chefs-d'œuvre étaient malheureusement destinés à périr. Le prix des matières, au lieu de leur assurer une éternelle durée, les signala plus tard à la cupidité des barbares. Les vases chinois eurent un autre sort. Recueilhs avec une intelligente sollicitude, ils rem-

i90 CAUSERIES SUR L'ART.

plissaient le musée impérial de Péking; ils ont été dessinés, décrits, publiés en 1751 dans un grand ouvrage que possède notre bibliothèque de Paris. C'est en parcourant attentivement ces vingt-quatre volumes in-folio qu'on apprécie à sa valeur Tinstincl plastique des Chinois.

On est frappé d'abord de leur imagination qui a enfanté des formes innombrables, des caprices insensés et des combinaisons heureuses, des monstres hideux et de cliarmantes arabesques, des contours sans fm et des proportions excellentes. Entre ces deux extrêmes on constate une série de nuances ; mais les belles formes sont l'exception. Souvent, quand la décoration est exquise, le galbe du vase est mauvais ; s'il est bon, quelque accessoire fâcheux détruit l'effet des lignes : rien n'est plus rare qu'une œuvre irréprochable. Les cornets seuls doivent à la simplicité de leur principe une correction constante. On remarque avec surprise que parfois les Chinois ont trouvé les mêmes types que les Grecs. Tels vases lagènes, telles amphores, tels cratères, seraient dignes de la Grèce, si une moulure sans style, si des anses grotesques ne gâtaient la pureté du contour. Je me hâte cependant d'ajouter que certaines pièces eussent figuré avec honneur dans les ateliers de Corinthe ou d'Athènes. On conçoit qu'une fécondité déréglée, en essayant de tout, rencontrât quelquefois juste. La fantaisie qui tordait la matière en faisait jaillir parfois un éclair subit. De même qu'un malade fiévreux prononce dans son délire des mots sublimes sans en avoir conscience, de même les artistes chinois n'avaient pas conscience des beautés qu'ils venaient de créer. Au lieu de s'y attacher, ils

couraient plus loin pour retomber dans des formes bizarres et confuses. Ils portent leur propre condamnation. Trouver le beau sans le comprendre, un principe vrai sans en arrêter la formule, c'est la pire des cécités morales ; en toutes choses, l'infériorité de race se trahit.

Ainsi, malgré des ressemblances fortuites, les Grecs et les Chinois sont arrivés aux résultats les plus opposés dans l'art céramique. Les uns ont appliqué leur science du dessin sans y joindre le charme de la couleur., les autres cherchent le jeu des couleurs sans aucun souci de la science du dessin ; les premiers, n'attachant qu'une faible importance à la qualité de la matière, tiraient d'une poignée d'argile des formes admirables ; les seconds, insensibles à la perfection des formes, s'efforcent d'obtenir les matières les plus splcndides qui éblouissent le regard à la façon des pierres précieuses. C'est pourquoi les Grecs ont élevé la fabrication de leurs poteries à la dignité d'art, tandis que les Chinois ont laissé leur porcelaine au premier rang parmi les magnificences de l'industrie.

La manufacture impériale de King-te-tchin est un bourg immense, où l'on compte plus d'un million d'habitants. Les maisons entassées, les rues étroites, l'activité bruyante de la foule, les tourbillons de fumée et de flamme qui s'élèvent dans les airs, tout rappelle l'aspect à la fois triste et animé de nos cités commerçantes. « A l'entrée de la nuit, dit un voyageur, on croit voir une ville en feu, ou bien une vaste fournaise qui a plusieurs soupiraux. Là, malgré la cherté des vivres, se pressent des familles indigentes, parce que

les moins robustes Irouvenl de Temploi. Il n'est pas jusqu'aux aveugles qui n'y gagnent leur vie à broyer des couleurs. Un seul mandarin gouverne cette ruche populeuse, il y maintient un ordre parfait : ce n'esl pas le moindre éloge du caractère chinois. »

En 1815, le gouverneur de King-te-tchin était un esprit observateur, curieux de pénétrer les secrets variés de la fabrication ; il s'intéressait même à l'histoire d'un art dont l'origine remontait déjà à tant de siècles. C'est pourquoi il engagea le précepteur de son fils à revoir les manuscrits d'un lettré du pays, compilation précieuse, quoique mal rédigée : le mandarin la compare lui-même à une pièce de bois artistemenl taillée à laquelle manque la couleur et le vernis ; je crois qu'il y manque quelque chose de plus. Cet ouvrage était le résumé d'un certain nombre de publications sur la porcelaine. Il y était question des fabriques disséminées sur tous les points du Céleste-Empire, mais particulièrement de la manufacture de King-tctchin^ Le gouverneur voulut écrire lui-môme la préface du livre qu'on allait imprimer. On y reconnaît sans surprise l'exagération d'un courtisan. « Lessaints hommes de l'antiquité, en inventant et fabriquant des vases, n'ont eu en vue que l'utilité et l'intérêt du peuple, et ils ont pensé que, dans la confection des ustensiles qui lui servent chaque jour pour boire et pour manger, il n'était pas nécessaire de déployer toutes les

1 Nous devons à M. Stanislas Julien la traduction de cette compilation curieuse, qu'il a sinirulièrement éclaircie par ses résumés, ses tables et ses planches Son livre a été imprimé on 1856 et a pour titre : Histoire et fabrication de la porcelaine. J'en extrais la plupart des détails qui forment la seconde partie de cette étude.

ressources de l'esprit et du talent ; mais depuis que notre auguste empereur comble les ouvriers de bienfaits et rétribue libéralement leur travail sans leur imposer de pénibles fatigues, le peuple vit en paix, et son bien-être s'accroît sans cesse ; il travaille avec ardeur et les vases qui sortent de ses mains ne laissent rien à désirer. La population de King-te-tchin augmente à vue d'œil, et les porcelaines qu'elle produit acquièrent cliaque jour plus de fmesse et de beauté. Il n'y a personne qui ne fasse tous ses efforts et ne tressaille de joie. »

Le zélé mandarin oublie que ses flatteries seront démenties par les pages qui vont suivre, car les archéologues chinois proclament eux-mêmes que les anciennes fabriques ont élevé l'art à une perfection dont les âges plus récents ont perdu le secret. L'industrie n'a aujourd'hui d'autre ambition que d'imiter les vieux modèles, et elle est loin d'y réussir, tant il est vrai que le progrès et la décadence sont une loi fatale, même chez le peuple qui possède par excellence le respect de la tradition.

Les auteurs chinois s'accordent à placer l'invention de la porcelaine entre l'an 185 avant Jésus-Christ et l'an 87 de l'ère chrétienne. Avant cette époque, la Chine ne connaissait que les vases en terre cuite et en bronze. Telle n'était point l'opinion de savants étrangers qui avaient trouvé des petits flacons en porcelaine dans les tombeaux égyptiens. Les tombeaux remontaient à dix-huit siècles avant notre ère, et comme les flacons portaient des caractères chinois, RoseUini, AA'ilkinson, Davis en concluaient que la Chine avait connu la porcelaine dès le temps des Pharaons. M. Stanislas Julien

12i CAUSERIES SLR L'ART.

a clairement démontré que les Chinois ont employé successivement six sortes d'écriture dont les dates sont précises. Les signes tracés sur les flacons appartiennent à la quatrième période et furent inventés par un eunuque de l'empereur Youen-ti, de l'an 48 à l'an 33 avant Jésus-Christ. En outre, M. Medhurst, interprète du gouvernement anglais à Hong-kong, a reconnu que ces inscriptions étaient des vers extraits de poêles célèbres. «Les fleurs s'ouvrent, et voici une nouvelle année, » dit un vase ; « la lune radieuse brille au milieu des pins, » dit un autre. Or les poètes auxquels ces citations sont empruntées vivaient au huitième siècle de notre ère. Enfin on peut acheter aujourd'hui dans les magasins chinois des bouteilles exactement semblables : le commerce de la mer Rouge les apporte au Caire. M. Mariette, pour qui l'Egypte n'a plus de secrets, m'a assuré que les Égyptiens y mettaient l'antimoine dont ils se servent pour peindre les yeux. On devine que les indigènes, pleins de complaisance pour la passion des Européens, garnissent parfois les tombeaux qu'ils veulent leur faire découvrir avec plus de zèle que de discernement. Voyez la révolution que ces adroits spéculateurs ont failli causer dans l'histoire de l'art î

Pendant plusieurs siècles, le développement de la céramique fut assez lent. Les fabriques, qui couvrirenl plus lard tant de provinces, étaient peu nombreuses. Attachés aux routines professionnelles, les potiers ne cherchaient que la qualité de la pâle et les teintes les plus heureuses. On ne savait point appliquer des couleurs variées ; le critérium suprême de ces tons uniformes était leur harmonie avec la couleur du thé.

Dans la porcelaine jaune, le thé paraissait trop brun, dans la porcelaine brune, trop noir ; on le trouvait appétissant dans la porcelaine bleue, qui lui donnait un reflet vert. Aussi les empereurs se réservaient-ils exclusivement l'usage des pâtes les plus belles. Telle qualité s'appelait porcelaine de couleur cachée^ uniquement parce qu'il était interdit aux particuliers de s'en servir. Au dixième siècle, un empereur, quelques jours après son avènement au trône, fut respectueusement prié d'indiquer le modèle des vases destinés à son service. Il écrivit sur le placet : « Qu'à l'avenir on donne aux porcelaines la teinte azurée du ciel apns la pluie, tel qu'il apparaît dans les intervalles des nuages ! » Les artisans, inspirés par une réponse aussi poétique, créèrent en effet une pâle qui demeura célèbre : « elle étail bleue comme le ciel, brillante comme un miroir, mince comme du papier, sonore comme un instrument de musique, d'un lustre el d'une finesse charmante. » Parfois une légère craquelure en rehaussait le mérite. « Seulement, ajoute l'auteur chinois, la plupart des vases gardaient au pied la terre grossière qui leur avait servi de support pendant la cuisson. » La beauté de cette porcelaine désespéra les imitateurs : on l'appela toujours le bleu de ciel après la pluie^ et lorsqu'après l'an 1568 on eut cessé d'en fabriquer, les amateurs en recherchaient les moindres fragments pour orner leur bonnet ou leur chapelet. Aujourd'hui les Chinois répètent, avec l'exagération qui leur est familière, que ces tessons éblouissent les yeux comme des pierres précieuses, et que les éclairs qui en jaillissent pourraient détourner une flèche.

126 CAUSERIES SUR LWRT.

La pâto blanche fut vraisemblablemont la première en honneur. Celle de Ta-i était renommée dès le septième siècle. Le poëte Thou-fou adressait à un mandarin une pièce de vers ainsi conçue : « A Ta-i, on fabrique de la porcelaine légère et solide. Quand on la frappe, elle rend un ton plaintif comme les coupes en jade. Les tasses blanches de Votre Seigneurie effacent l'éclat de la neige, Envoyez-moi promptement une de ces tasses dans mon humble cabinet d'étude. » La sommation est peu discrète, mais les poètes prennent bien d'autres licences. Déjà l'on cherchait des parois minces, sonores, transparentes. La tendance naturelle de la céramique est d'arriver, en effet, à la finesse et à la légèreté. C'est ainsi que les Grecs s'efforcèrent de donner à leur argile, si inférieure au kaolin, l'épaisseur la moins sensible. On gardait à Erythres, en lonie, les monuments d'une rivalité généreuse entre un maître et son élève, qui s'étaient défiés un jour, chacun se vantant de façonner la coupe la plus mince. Les produits de cette lutte furent conservés par la ville et proposés comme modèles aux générations qui suivirent.

Quand la qualité de la pâte eut atteint une perfection notable, les ouvriers chinois essayèrent de décorer la surface. Les tasses et les écuelles du pays de Thsin étaient toujours d'un blanc pur, mais elles offraient en même temps des poissons en relief ou des veines imitant les rides de l'eau ; d'autres étaient ornées de dessins qui ressemblaient à de fins rubans ou plutôt à des pattes de crabe. On admirait surtout les porcelaines qui portaient des traces de larmes. Parfois l'émail avait l'aspect de graisse figée ; la comparaison est peu élé-

gante, mais d'une exactitude toute chinoise. Telle fabrique obtenait des veines semblables à des œufs de poisson, telle autre savait semer des grains de millet et imiter la chair de poule ; plus loin, les pièces étaient déclarées charmantes, si leur émail, couvert d'une multitude de boutons, rappelaient la peau rugueuse d'une orange. Dès qu'une bizarrerie heureuse était née du hasard, l'industrie de ce peuple imitateur s'efforçait de la perpétuer. Rien ne ne montre mieux combien les découvertes étaient parfois imprévues, que la naïveté des inventeurs eux-mêmes. Un jour les ouvriers du village de Yong-ho fabriquèrent des vases et les mirent au four. Les vases étaient beaux comme du jade, c'est-à-dire comme des pierres précieuses. Un ministre de l'empereur était dans les environs. Craignant que ce miracle n'arrivât à sa connaissance, les ouvriers murèrent aussitôt l'ouverture et s'enfuirent. La fabrique fut dès lors abandonnée. La superstition n'était point étrangère à cette terreur, quoique le dieumartyr de la porcelaine veillât sur ses adorateurs. Potier lui-même, il s'était jeté dans le feu un jour que, faute d'aliments, la flamme défaillante allait faire manquer la cuisson.

Les progrès de la porcelaine blanche ne nuisaient pas aux progrès de la porcelaine de couleur. Rien n'était épargné pour obtenir les tons les plus splendides. On réduisait des cornalines en poudre : quand les Occidentaux eurent poussé leur commerce jusqu'en Chine, on leur payait le bleu de cobalt deux fois son pesant d'or. Les ouvriers en volaient, de même qu'un peintre grec, auquel les couleurs étaient fournies, lavait cent fois son pinceau, afin d'emporter le soir une eau

128 CAUSERIES SLi: LWRT.

riche en sédiments. Toutefois les empereurs ne se laissaient point décourager. Ils recommandaient avant tout le cobalt qui offrait des points rouges comme du cinabre, ensuite celui qu'émaillaient des étincelles d'argent. L'émail élait-il ponctué de bleu ou irisé comme la glace, les vases étaient réservés aux mandarins et s'appelaient vases des magistrats. Chaque variété de couleur avait un nom qui en rehaussait la noblesse. Au blanc de clair de lune correspondait le rouge de soleil avant la pluie. Le noir semé de perles jaunes éloit le privilège de la fabrique de Kien ; celle de Kiun avait le secret de l'émail brun comme de l'encre. Les comparaisons les plus inattendues aidaient à distinguer la délicatesse des nuances. Les amateurs ne confondaient point le bleu d'oignon avec le bleu de prune, ni le jaune d'anguille avec le jaune poil de lièvre. Tel violet avait pour type la peau d'aubergine, tel vert la peau de serpent. Je m'arrête, car la subtilité des critiques se portait des assimilations les plus poétiques aux plus triviales.

L'industrie se soutient par les nouveautés. Les Chinois tiraient parti de tout, et tournaient parfois en beautés les défauts mêmes de la fabrication. Lorsque l'émail se refroidit plus vite que la pâte qu'il recouvre, il tressaille, se fend et forme mille réseaux. C'est ce qu'on appelle craquelage. Les artisans s'attachèrent à produire artificiellement ce désordre ; remplissant ensuite toutes les veines d'une couleur rouge ou noire, ils obtenaient des dessins aussi charmants que les écailles d'une truite. Les Européens n'admirent pas moins ces accidents heureux, et les payent plus cher qu'une œuvre de talent.

LKS VASKS CHINOIS ET LES VASES GRElS. 129

D\m ton vif et unit'orme à des ornements de couleur variée la transition était naturelle. De bonne heure on décora les vases : on y peignit surtout des fleurs bleues. Les fleurs jouent un grand rôle dans la vie des Chinois. Elles sont, avec le vin extrait du riz, leur principale source de jouissances. Elles inspirent leurs poètes; elles rendent poètes, surtout pendant l'attendrissement d'une légère ivresse, les plus simples lettrés. Une pivoine, un poirier fleuri, les chatons d'un saule transportent les sensibles Cliinois. Leurs comparaisons les plus brillantes sont empruntées aux jardins. La jeune fille est une fleur de pêcher, ses sourcils ressemblent à la feuille du saule printanier, son corps est formé des vapeurs qui s'élèvent le matin sur les arches du pont. Un homme éloquent est la marguerite des haies ; ses vers, s'ils ont sept syllabes, s'appellent des rejetons fleuris qui s'élèvent sept à sept; il deviendra à coup sûr une plante des jardins académiques, c'est-à-dire un académicien. Le goût des Chinois pour les fleurs est parfois touchant, parfois puéril; cependant il dénote toujours des âmes douces et qui se contentent d'émotions non cherchées. Leurs poésies el leurs romans trahissent sans cesse ce culte de la nature. M. Théodore Pavie a traduit un conte intitulé les Pivoines, dont le héros est un vieillard passionné pour les fleurs. Enlevé par les fées, il devient immortel, parce qu'il a défendu au péril de ses jours un massif de pivoines. Nous ne serons donc point surpris de retrouver dans l'art des Chinois aussi bien que dans leur littérature le reflet de leurs mœurs. Les fleurs tiennent la première place sur leurs vases, de même que la représentation de l'homme tient la place principale sur

les vases grecs. Les Hellènes ont fait les dieux à leur image, et les Chinois se jugent volontiers à l'image des ileiirs. Si les premiers ont été téméraires, les seconds ne sont-ils pas présomptueux?

Les vases sont donc couverts d'une profusion de fleurs, tantôt imitées, tantôt fantastiques. Leur flore est infinie parce qu'elle est surtout chimérique, et, pour ne s'épuiser jamais, ces créations ne sont pas moins charmantes. Les essais furent longtemps grossiers, à en croire les historiens. Ils ne citent aucune œuvre distinguée dans ce genre avant la dynastie des Song, qui régna de Fan 960 à l'an 1279. Alors même certaines provinces, dont je n'ose citer les noms trop étranges pour nos oreilles, étaient encore arriérées. Quant aux fabriques célèbres, elles savaient non-seulement peindre les fleurs, mais les mouler, les graver en creux, les ciseler en relief. Déjà la convention avait inspiré des types remarquables, et les artisans se plaisaient à reproduire une fleur à grands ramages qu'ils comparaient au phénix volant. Les figures humaines, les scènes de la vie familière, les animaux, les monstres surtout commencent à se mêler au règne végétal. Tous les efforts cependant se dirigent vers l'éclat des couleurs et la finesse du dessin; ni les produits de l'art ni les ouvrages des critiques n'attestent le moindre souci de la forme. Les porcelaines de Tiao étaient vantées, il est vrai, pour la beauté de leur forme sous le règne des Song; mais comme les historiens chinois ne s'expliquent point, qui pourrait deviner ce qu'entend par la beauté des formes un peuple qui n'a jamais eu le sens plastique? On louait, par exemple, les coupes et les tasses fabriquées à Téhon, parce qu'elles

avaient les bords un peu aplatis. Les vases d'un artiste plaisaient, parce qu'ils étaient étranglés vers le milieu, ce qui les faisait appeler vases à ceinture comprimée. Ici la forme d'une poire, là celle d'un instrument de musique, séduisaient des esprits accoutumés à mettre le bizarre à la place du beau. Je conçois mieux que l'on goûtât des porcelaines minces comme le papier ou celles qu'on nommait coquilles d'œuf . La légèreté doit être un des problèmes de l'art céramique : les Grecs et les Chinois se sont rencontrés sur ce point ; mais ces derniers ne se préoccupent guère que de la iînesse, ils s'appliquent aux formes uniquement pour les faire variées, et le besoin de variété les conduit au monstrueux. Leurs critiques sont rarement choqués par la grossièreté des formes, ils le sont plutôt par les inégalités de l'émail. Lorsque l'émail est défectueux, il laisse la porcelaine à nu : alors paraissent ce que les Chinois appellent poétiquement des sourcils entaillés et des os découverts.^ accidents qui ne leur inspirent que du dégoût.

On peut néanmoins regarder la dynastie des Song comme l'époque du progrès déclaré de l'art céramique. Du dixième au treizième siècle par conséquent, les fabriques se multiplient, les procédés se perfectionnent, quelques artistes se détachent de la foule des ouvriers. Deux frères, du nom de Tchamj^ deviennent inégalement célèbres, car on distinguait soigneusement leurs œuvres. Celles du frère ûf«e étaient les plus belles : elles étaient extrêmement minces, tantôt couleur de riz, tantôt d'un bleu pâle, et mille veines délicates formaient un réseau d'œufs de poisson. Plus tard on voulut les imiter, sans y réussir. Vers le même temps, les

132 CAUSHRIIlS sur LAKT.

porcelaines de la famille Chou furent également de mode : elles étaient ou blanches ou violettes. Le père fabriquait en outre des objets de curiosité, tandis que la fille, plus habile, vendait plusieurs onces d'argent chacun de ses grands vases lagènes.

Sous la dynastie des empereurs mongols (1260- 1528), le mouvement se ralentit. Les souverains n'accordaient plus les irêmes encouragements à l'industrie ; la fabrique impériale de King-te-tchin était ellemême négligée ; on la laissait produire, sous le poids d'un impôt, pour les particuliers. Les empereurs ne demandaient, de temps à autre, que la porcelaine blanche nécessaire à leur usage. La faiblesse humaine ne se dément dans aucun pays; peut-être, par une réaction naturelle, voyaient-ils d'un œil froid l'art qu'avaient protégé leurs prédécesseurs. On cite toutefois sous leur règne un artisan nommé Fong, dont le mérite consistait à imiter certains vases anciens et devenus rares.

Les Ming montèrent sur le trône en 1568. Aussitôt la porcelaine fut remise en honneur : les beautés préparées depuis tant de siècles éclatèrent ; c'est l'âge de la perfection, j'entends cette perfection relative, qui ne peut être en Chine que le raffinement. Les pièces de cette période, qui s'étend jusqu'à la fin du dix-septième siècle et coïncide avec notre renaissance, sont prisées sans mesure par les antiquaires chinois. De même qu'on reconnaît les vases fabriqués sous les Song par des marques peintes sous leur pied, — feuille d'acore, fleur de sésame, poissons, clou en saillie, — de même, sous la dynastie des Ming, des marques auxquelles correspondent des dates précises sont peintes au centre des vases :deux lions pous.<ant uneboule( 1405-1 424), deux

canards, symboles de l'amour conjugal (i405-14'i4), un dragon et un phénix extrêmement petits (1 42G-1 455), une poule et ses poussins (1465-1487), une branche d'arbre à thé (1522-1566), des feuilles de bambou (1573-1619). Les savants chinois citent d'autres marques de fabrique sans en fixer la date : des jeunes gens jouant à la balançoire avec des jeunes fdles, un lettré devant des nymphéas, un poète devant un chrysanthème. Je pourrais transcrire leurs noms, mais ceux qui essayeraient de les prononcer m'en sauraient peu degré.

11 est naturel de voir quelquefois sur les vases un reflet des mœurs du temps : l'industrie suit les lois de la mode, auxquelles l'art lui-même se dérobe rarement. Or qui peut dire quelles causes futiles régissent la mode et égarent un peuple entier? De l'an 1567 à Tan 1572 vécut un empereur fort épris du plaisir. Mon-tsong n'aimait pas seulement le plaisir, il en recherchait les images. Par son ordre, un grand nombre de porcelaines furent couvertes de peintures licencieuses. La contagion fut rapide : pendant plus d'un demi-siècle, jusqu'en 1619, la Chine fut remplie de ces honteux produits. Les bons Chinois avaient trouvé pour les désigner une expression digne de la pudeur anglaise, ils les appelaient peintures du printemps; mais les fabricants ne se plaignirent jamais qu'on en achetât moins dans les autres saisons, ce qui met le printemps hors de cause.

Quelque délicat que soit ce sujet, j'en veux cependant dire un mot qui ne fera rougir personne, car l'artiste, aussi bien que le médecin, peut toucher à tout d'un doigt chaste. Nous avons en Europe des peintures

libres apportées de la Chine. Elles représentent (|uelquefois deux personnages qui ne ressemblent que par un seul point à l'Amour et à Psyché, à Mars et à Vénus dans les filets de Yulcain : ai-je besoin de dire que ce point de ressemblance n'est pas la beauté? Mais on trouve le plus souvent un magot entre deux belles ; par là nous sommes ramenés aux mœurs de la Chine, ou, pour parler juste, à ses habitudes littéraires. La bigamie n'est point un cas pendable aux yeux des Chinois, ils l'estiment même (on ne saurait pousser plus loin la galanterie) une condition de bonheur parfait ; si, du moins, leurs romans sont l'expression sincère de ce qu'ils rêvent. Dans les romans, deux jeunes filles s'aiment tendrement, elles se promettent d'épouser le même mari, afm de ne jamais se quitter. Pendant ce temps, le héros, qui est toujours un jeune bachelier, les rencontre séparément, les aime d'un amour égal, quoique différent. Après mille traverses , les trois amants sont réunis par le même mariage, ils vivent dans une harmonie admirable : Pythagore les eût comparés aux trois côtés d'im triangle équilatéral. Le roman des Deux cousines^ traduit par M. Stanislas Julien, est la démonstration la plus remarquable de cette subtile tnéorie. Le rapport qui existe entre les débauches du pinceau et les créations idéales delà littérature prouve une fois de plus combien les arts et les lettres se tiennent par des liens étroits.

Une autre mode, plus innocente, lit fureur dans la première moitié du quinzième siècle. On était passionné pour les combats de grillons ; les Athéniens le furent bien pour les combats de coqs et de cailles ! Les Chinois avaient la patience de dresser leurs grillons, de

mt^'Hie que certains spéculateurs européens dressent de petits insectes qu'ils nourrissent de leur sang. De l'an 1426 à l'an 1457, un fabricant nommé Lo ornait ses coupes de grillons belliqueux. A la même époque, deux sœurs de la famille Siéou surent profiter aussi de l'engouement public ; seulement, au lieu de peindre leurs noirs lutteurs, elles les ciselaient dans la pâte. De l'an 1468 à l'an 1487, on signale encore deux ouvriers qui excellaient à. représenter une poule avec ses poussins, pleins de vérité et de mouvement. Kao-than-jin les peignait sur des jarres, Ko-tchou sur des tasses à boire. La variété des formes, la finesse du travail, la pureté des couleurs, recommandaient les produits de ces artisans.

Dc^à cependant les fabricants de porcelaine cessent de chercher l'originalité ; ils s'attachent à imiter les anciens modèles. Le seizième siècle est le temps de ces patientes contrefaçons ; c'est aussi la limite d'une perfection qui tourne insensiblement à la décadence. Un art qui ne regarde que son passé oublie bientôt son avenir. Tous les artisans qui acquirent alors une grande renommée la durent à la fidèle reproduction des anciens vases. On accourait, disent les hisloriens, de toutes les parties de l'empire, pour acheter leurs porcelaines, et celles qui copiaient la haute antiquité, c'est-à-dire les \ases antérieurs à la dynastie des Song, et celles qui copiaient la moyenne antiquité, c'est-àdire les vases postérieurs à cette dynastie. Le vénérable Tsoui (1522-1566) prétendait continuer les traditions du quinzième siècle ; Ngéou (1575-1619), au contraire, se proposait pour modèles les vases du frère aîné, les porcelaines dès nutgistrats^ et celles de Kiun. Un vieil-

lard du nom de Ou suivait son exemple (1575-1619). Ses vases eurent une vogue prodigieuse ; sous leur pied, il gravait ces mots en guise de signature : Le religieux Ou qui vit dans la retraite. Le goût des contrefaçons se répandait dans le public à mesure que l'habileté des imitateurs était plus grande. On achetait au poids de l'or les vases d'un original nommé Tchéou., faussaire tellement adroit qu'il trompait les plus fins connaisseurs. 11 aimait à porter lui-même ses porce-laines chez les antiquaires, mais en les avertissant, à la (différence de nos faussaires européens. Un jour il rendit visite à un personnage considérable qui était président des sacrifices. Il lui demanda la permission d'examiner à loisir un trépied-cassolette très- ancien qu'il savait en sa possession. Il en prit la mesure avec la main, appliqua un papier humide pour lever l'empreinte (les veines, et se rendit à King te-tchin. Six mois apn's, il reparut : tirant de sa manche un trépied seinblable, il l'offrit au président, qui ne pouvait croire que ce fût une copie. Plus tard, un amateur forcené donna vingt-cinq mille francs de la pièce fausse, l'obtint, et, plein d'allégresse, s'enfuit avec son trésor.

Ni les Saxons ni les Français n'auraient bonne grâce à critiquer l'imitation littérale ({ui préside depuis trois siècles à la fabrication des porcelaines chinoises. Meissen et Sèvres ont suivi les mêmes errements. La manufacture impériale de King-te-tchin, en soumettant ses ouvriers à une règle étroite, contribua à éteindre toute initiative. Là, chacun a sa tâche, comme dans nos fabriques d'horlogerie chacun a sa pièce et n'eu fait jamais d'autre. L'un grave à la pointe, l'autre émaille; celui-ci esquisse le sujet, son voisin peint

une certaine espèce de fleurs, un troisième peint les animaux, un quatrième les nuages et les montagnes ; les ornements sont appliqués par un cinquième. Un vase passe par dix mains avant d'être achevé, et Pinlelligence n'a aucune part dans cette œuvre morcelée. Aussi l'imitation est-elle le principal caractère de cette manufacture, qui est au reste do la Chine ce que Sèvres est aux fabriques particulières de la France. L'historien de King-te-tchin a pu consacrer un livre entier à l'énumération des porcelaines qui y sont imitées. On sait tout copier, même les émaux byzantins, les émaux de Limoges, les vases arabes. On s'est plié à notre goût occidental, et l'on fabrique aussi mal que possible des vases destinés aux diables des mers : pour eux c'est toujours assez bon. En cela, les Chinois sont à la hauteur de notre commerce d'exportation ; mais j'admire la naïveté de l'auteur chinois, qui, après avoir exposé les règles de la fabrication de la porcelaine, fmit par cette réflexion péremptoire : « Du reste, tout le mérite consiste à bien imiter la nature. » Est-il au contraire un art plus éloigné de la nature que l'art chinois? En est-il un plus conventionnel? Et ce sont précisément ces bizarres conventions qui font la beauté de ses meubles et de ses porcelaines ! En terminant, je ne saurais en faire un plus grand éloge, mais cet éloge a besoin d'être justitié.

L'industrie est une dépendance de l'art. Elle s'y rattache, elle vit de ses reliefs, elle lui doit souvent sa grandeur ; mais il faut qu'elle conserve le caractère qui lui est propre. Les artistes peuvent descendre jusqu'à elle : Raphaël a dessiné des modèles pour les tapisseries d'Arras et les plats de Faenza. Quant à l'arti-

san, il se perd, s'il prétend créer à la manière des artistes. Vos statuettes sculptées dans le bois par les montagnards de la Suisse, ou dans l'ivoire par les pêcheurs de Dieppe, \os figures de cire, parure des places publiques, vos chevaliers sur les pendules, vos chiens et vos chats brodés sur le canevas, vos paysages sur les papiers peints me font tout simplement horreur. Dès qu'on imite la nature, on fait de l'art, et fart a des exigences suprêmes. Les essais d'un ouvrier ne peuvent toucher que par leur naïveté, comme les dessins des écoliers sur leur rudiment. A-t-il du talent, qu'il devienne peintre ou sculpteur ; veut-il rester dans l'industrie, qu'il ne profane point, par de plates caricatures, les œuvres du Créateur. L'industrie a son domaine privilégié, où elle ne craint plus une comparaison qui l'écrase : ce domaine est sans limites, c'est la fantaisie. Dès lors elle n'évoque plus les jugements sévères de notre raison : elle ne peut que satisfaire notre goût et provoquer ses caprices. Peignez sur vos tentures des fleurs qui n'ont jamais existé ; que les pétales soient verts, les feuilles rouges, la tige dorée, peu m'importe si les dessins sont légers et les tons harmo-. nieux- Mon regard erre avec plaisir sur un tapis couvert de rinceaux fantastiques ; il en suit les enroulements sans chercher à se les expliquer : la beauté du tissu et la richesse des couleurs suffisent pour le charmer. Travaillez l'ivoire comme une dentelle, faites porter vos meubles par des monstres et des chimères, sculptez sur vos portes et vos cheminées des ornements dont le type m'échappe, aussi bien que le fil de ses idées échappe à l'homme qui rêve ; vous ne parlez plus qu'à mon imagination, toujours prête à vous suivre, et

qui n'a d'ailleurs d'autre critérium que cet instinct fugitif et variable, cette fleur de sentiment qu'on appelle le goût. Tel meuble est de bon goût, il est de mauvais goût, voilà la seule formule de mes arrêts, dès que vous ne prétendez plus ressembler à l'art. Encore n'oserai-je insister, parce que l'objet qui m'a déplu plaira peut-être à mon voisin ; il plaira même à tous mes voisins, si la mode l'ordonne, la mode, cette sotte qui conduit tant de gens d'esprit.

On conçoit donc par quel secret prestige les porcelaines chinoises ont séduit les Occidentaux à diverses époques et en tous pays. Elles ne se recommandent pas seulement par la finesse de la pâte, par l'éclat des couleurs, par la beauté de l'émail, par la variété des formes, qui touche parfois à la difformité. Quoique toutes ces qualités soient le but principal d'une indus- Irie, les vases chinois ont un mérite plus grand encore : leur décoration est dépure fantaisie. Jamais naturaliste ne parviendra à déchiffrer la flore infinie que le pinceau des Chinois a créée ; les monstres et les oiseaux magnifiques s'entremêlent dans le plus grand . désordre; les ornements, au lieu d'être comme les nôtres d'une régularité géométrique, se rient de la règle et du compas ; les paysages sont suspendus dans le vide, les ponts et les rivières se perdent dans les nuages, les arbres ressemblent rarement à la nature, les personnages eux-mêmes sont traduits d'une façon tellement libre qu'ils n'appartiennent plus à l'humanité. Ils semblent inventés uniquement pour orner les vases et les meubles; la langue française rencontre juste en les appelant, par une locution familière des Chinois de paravent. L'art n'a rien à démêler avec ce monde où

140 CAUSERIES SUR LWRT.

rimitalion est un jeu, où tout est pour l'effet, où l'on se promène comme en songe. Aussi, dans ce genre, la Chine a-t-elle élevé l'industrie à un degré que nous n'avons jamais pu atteindre. Plus les produits de nos manufactures de porcelaines sont élégants, riches, décorés avec une méthode claire et un art précis, plus ils nous laissent froids. Je ne parle point de ceux que peignent des artistes de profession; ce ne sont plus des vases, ce sont des tableaux sur porcelaine. Néanmoins l'industrie proprement dite s'égare, parce qu'elle se croit un art, parce qu'elle copie des fleurs vraies, des animaux vrais, des compositions sages, e( met un peu d'or sur de tristes fonds blancs. J'aurais mauvaise grâce à prêcher ma théorie, car cliaque peuple a son génie propre. Je regrette seulement, quand je vois nos porcelaines, que nous ne demandions pas plus souvent des leçons aux Chinois.

Si les premiers siècles de l'histoire romaine sont obscurs, les Romains ont singulièrement contribué à accroître cette obscurité. Les récits de leurs annalistes sont souvent invraisemblables ; des mensonges dictés par Torgueil cachent les sources et effacent les traces du passé. L'archéologie a fait surgir du soldes ruines et des praives irrécusables ; elle a redressé le témoignage des hommes par le témoignage indirect mais incontestable des monuments. Elle est appelée à prêter à l'histoire un concours chaque jour plus efficace, puisqu'elle pénètre chaque jour, par ses découvertes, la civilisation étrusque et la civilisation primitive des Romains.

Un préjugé, que les auteurs latins ont unanimement lépandu, s'étend sur une période de cinq cents années et, pour ainsi dire, sur l'art romain tout entier. Comment la postérité n'aurait-elle pas cru un peuple qui s'accusait lui-même en disant : « Pendant cinq siècles.

\i1 CAUSERIES SUR L'ART.

nous avons été sans arts, grossiers, ennemis du beau; nous avons méprisé les artistes, et nos mains rudes n'ont manié que les armes ou la charrue? C'est la Grèce qui nous a initiés à des jouissances délicates ; c'est elle qui nous a envoyé ses architectes et ses sculpteurs ; c'est elle qui a rempli Rome de ses dépouilles, qui étaient autant de chefs-d'œuvre : de cette heureuse invasion date l'art romain. » Un poëte a immortalisé cette opinion par des vers gravés dans toutes les mémoires :

Grsecia capta feriim victorem cepit et artes Intulit agresti Latio *.

Caton et les républicains austères s'alarmaient de voir la mollesse et le luxe s'introduire à Rome à la suite de l'art; ils vantaient la rudesse patriarcale des ancêtres pour faire rougir leurs descendants. Les satiriques à leur tour, pour mieux fronder la corruption de l'empire, exaltaient les vertus de la vieille Rome, et chantaient la cabane de Romulus^ couverte de chaume^ et la vaisselle noire du bon Numa. Ainsi s'est formée dès l'antiquité une opinion fausse qui calomnie le génie latin, et contre laquelle la science peut déjà protester. Les Romains, au lieu de proclamer l'Étrurie la mère de leur civilisation, ont fait disparaître les annales (^t la langue des Étrusques ; ils auraient détruit volontiers jusqu'au souvenir de voisins auxquels ils devaient trop pour ne pas se montrer ingrats. La Grèce était loin, elle était asservie; l'orgueil national se plai-

* « La Grèce conquise a conquis son vainqueur sauvage; elle a fait réiçner l'art dans l'aoroste Lalium. »

sait à tout rapporter à la Grèce. Il est juste aussi de tenir compte de l'admiration qu'inspiraient les chefsd'œuvre grecs et de la mode qui faisait rejeter avec dédain les ouvrages anciens, de même qu'on reniait la grossièreté du moyen âge sous Louis XIV.

Les modernes ont cru un peuple qui s'accusait par de tels aveux. L'esprit humain aime ce qui est tranché, absolu, facile à classer. L'histoire de l'art devenait en effet bien simple : « L'art romain n'avait pas existé avant la conquête de la Grèce; après la conquête, il se confondait avec l'art grec. »

Je voudrais, dans un tableau rapide, montrer combien les faits s'accordent peu avec l'opinion reçue. L'art romain existait, il s'était constitué, il avait son caractère propre, il s'était dégagé du caractère étrusque, il avait produit des œuvres considérables, avant que la Grèce lut soumise, avant qu'elle fût ouverte. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil, d'abord sur l'époque des rois, ensuite sur les trois premiers siècles de la république.

Dès que Rome est fondée et qu'elle se construit, l'intluence des Étrusques y est sensible, bientôt persistante, enfin exclusive.

Romulus, cette personnification des efforts et des luttes d'une ville naissante, représente une période indéterminée; mais déjà la tradition rattache la civilisation romaine à la civilisation étrusque : elles n'étaient séparées, en effet, que par la largeur du Tibre.

144 CAISKRIES SUR IWRT.

Dans le récit He la fondation delîonie, on reconiiail la discipline religieuse et le système de construction des Toscans. La manière dont l'enceinte de la ville est tracée avec la charrue, le po7nœrium, les trois portes, tous les rites observés sont autant d'emprunts faits à lÉtrurie. Un témoignage plus éloquent confirme la vérité des traditions. Les murs de la ville primitive, de Rome carrée (Boma quadrata)^ se voient encore sur le Palatin. Les fouilles récentes en ont fait reparaître des restes qui se relient à ceux que l'on connaissait déjà. La taille dès pierres, l'appareil, la distance et l'agencement des joints, les proportions des matériaux, tout rappelle les murs qui entourent les villes étrusques : on les dirait bâtis par les mêmes ouvriers. Les insignes de la royauté et du triomphe, la chaise curule, le bâton augurai, le sceptre surmonté d'un aigle, la robe de pourpre brodée de palmettes d'or, les bulles d'or au cou des jeunes patriciens, les jeuxpublics et les histrions, tout ce qui touche à l'art ou à l'éclat public est étrusque. Le cirque où les Sabincs sont enlevées, aussi bien que les bracelets d'or qui séduisent Tarpeia, nous font songer à rarchitecture ou à l'industrie des Tyrrhéniens.

Sous Numa, l'établissement des lois, du droit des gens, du sacerdoce et du culte, est réglé souvent par l'exemple de la docte et religieuse Étrurie. Parmi les monuments élevés durant la période que Numa personnifie, je citerai le cloître des vestales, que les Romains appelaient V atrium deVesta.le seul mot d'atrhinu qui nous reporte à Hatria, la ville étrusque où ce genre de construction avait d'abord été appliqué, laisse entrevoir une cour entourée de quatre portiques en bois

U.N PRÉJUGÉ SUR LART ROMAl.N. 145

Les cellules où logent les vestales aux cheveux rasés et la prêtresse qui les dirige sont disposées sur les quatre côtés, et leurs portes ouvrent sur les galeries. C'est véritablement un petit cloilre ; c'est le principe que l'art chrétien appliquera aux cloîtres de l'Orient et plus tard de l'Occident. Du reste, le sacre prétendu de Xuma, tel qu'il est décrit par Tite Live, la science augurale, l'étude des phénomènes de la foudre et le temple élevé à Jupiter Eliciiis^ qui enseigne à diriger la foudre, le culte du dieu Terme, gardien des héritages et consécrateur de la propriété, montrent de nouveau que si l'action de l'Étrurie n'a encore à Rome aucun caractère politique, l'élément toscan n'en pénètre pas moins, à la suite des idées religieuses, et pour servir les besoins matériels.

Cependant Rome agrandie va commencer à exciter Tattention des Etrusques et peut-être leur convoitise. La création du port d'Ostie par Ancus Marcius, la construction d'un pont sur le Tibre multiplient les relations, les points de contact et bientôt les occasions d'hostilité. C'est pour cela que le plancher du pont est mobile, et qu'on retire les madriers dès qu'on craint une incursion ; c'est pour cela que le Janicule, colline voisine du Tibre, est fortifié contre les Étrusques. On ne continue pas moins à employer les architectes et les ouvriers toscans, et Ton construit cette belle citerne voûtée qui protégeait la source jaillissant au pied du Capitole. L'orifice de la citerne était enveloppé lui-même par une construction à fleur de sol, d'appareil étrusque, aussi bien que la voûte. Plus tard, la la source fut détournée, et la citerne vide devint la prison Mameriine, qui est demeurée immuable et qu'on

montre à radmiration des voyageurs. Si la tradition n'y avait point consacré le souvenir de saint Pierre captif, on enlèverait le dallage plus récent qui est surhaussé, et l'on ferait reparaître Feau, qui se perd dans les terrains et qu'on voit sourdre à travers les tissures des dalles.

Les travaux prirent un plus large essor lorsque Rome fut gouvernée par des souverains étrusques dont les Latins eux-mêmes n'ont pu détruire le souvenir. Du moins ont-ils altéré l'histoire de façon à la rendre presque impénétrable. Les rois étrusques étaient-ils des podestats délégués par la puissante Tarquinies, ou des chefs d'aventuriers, qui, à la tête de bandes redoutées, devenaient rois par droit de conquête, se chassant ou se remplaçant les uns les autres, ainsi que les condottieri du moyen âge? L'occupation de Rome ne ful-elle pas plutôt un acte politique de toute la confédération, qui, entraînée par sa force d'expansion, avait franchi le Tibre, poussé jusqu'aux plaines de l'heureuse Campanie, où elle fonda Capoue, Yulturnum, Abella, Nola et d'autres villes qui formaient dans le sud de l'Italie une nouvelle confédération de douze cités? L'étude de l'iiistoire générale ne suffit pas pour dissiper ces ténèbres, mais elle suffit pour faire rejeter les fables et les anecdotes inventées par l'orgueil romain. La réalité des rois étrusques de Rome est coniirmée par des monuments récemment découverts. Ainsi le nom de ïarquin est bien étrusque puisqu'on le peut lire gravé ou écrit trente-cinq fois dans une crypte funéraire de Cœré, sous la forme Tarchuas. Claude, l'empereur archéologue, qui avait étudié les Qicliives de la vénérable Etrurie, a raconté sur les

tables de bronze de Lyon l'histoire de Servius TuUius, en nous avertissant qu'il était Étrusque et s'appelait Mastarna.

« A Tarquin l'Ancien, dit-il, succéda ServiusTullius : nos historiens le font naître d'une captive nommée Ocrisia, tandis que les auteurs étrusques en font le fidèle compagnon de Cœles Vibenna, Les vicissitudes d'une vie aventureuse le chassèrent de l'Étrurie avec les débris de l'armée de Cœles. Cette armée occupa une des sept collines qui prit le nom de CœUus^ du nom du chef. Quant à Mastarna, car c'était son vrai nom, je le répète, il exerça la puissance souveraine, et en usa pour le plus grand bien de l'État. » Or l'archéologie justifie le témoignage de Claude par une preuve éclatante. Il y a peu d'années, l'auteur de VÉtrurie et les Étrusques, M.Noël Des Vergers, a découvert à Vulci un tombeau décoré de peintures qui sont les plus importantes et les plus belles de l'Étrurie. Sur une des parois de la chambre sépulcrale est peint Achille immolant les prisonniers troyens aux mânes de Patrocle ; sur l'autre paroi sont figurés également la tendresse et le dévouement d'un ami, mais le trait est emprunté à l'histoire nationale. Cœles Vibenna a été fait prisonnier avec ses compagnons ; Mastarna accourt, tue ses ennemis, coupe ses liens, lui sauve la vie. Les noms tracés par le peintre au-dessus de chaque personnage ne permettent point le doute ; peut-être même la scène se passe-t-elle à Rome, car Tarquin prend part à l'action, et on lit auprès d'une figure de femme effacée le nom de Tanaquil, femme de Tarquin.

Du reste, les monuments construits par les dominateurs étrusques à Rome attestent leur origine aussi

ii8 CALSEKIES SUK L'ART.

bien que leur puissance. Les murs grandioses dont ils entourèrent la ville existent encore : on les voit dans la vigna Macarona et sous le couvent de Sainte- Sabine. L'enceinte avait près de deux lieues de tour ; d'immenses fossés complétaient la défense de ces murailles du plus solide appareil, et au temps d'Horace on en faisait un lieu de promenade, abrité et recherclié comme nos boulevards. Que dire de ces admirables cloaques, construites pour durer éternellement, sous les voûtes desquelles les voyageurs se promènent en barque? Dans le principe, la cloaca maxïma n'était point un égout, mais un canal couvert qui jetait dans le Tibre les eaux du Vélabre, desséchait le marais, et préparait l'emplacement du futur forum. Du même coup on chassait les eaux stagnantes de la vallée qui sépare le Palatin de l'Aventin, et l'on y construisait le grand cirque, théâtre de tant de fêtes. Les temples s'élevaient à l'envi, les deux temples de la Fortune, si justement adorée par les aventuriers toscans, le temple de Diane sur l'Aventin, le temple de Jupiter Latialis, au sommet du Monte Cavo, détruit par le dernier des Stuarts, enfin le célèbre temple qui couronnait le Capitole. Tandis que Tite Live nous assure que le triple sanctuaire capitolin a été bâti par des ouvriers éirusques, l'architecte Yitruve en décrit le plan et les proportions. Les trois sanctuaires parallèles sont enveloppés par un même péristyle et précédés par un portique commun ; la longueur totale de l'édifice ne .surpasse que d'un sixième sa largeur. Le sanctuaire de Jupiter est au milieu, plus spacieux que ceux de Junon et de Minerve, qui sont adjacents. Les colonnes, les cliapiteaux, l'entablement, les frontons en charpente,

UiN PRÉJUGÉ SUR L'ART ROMAIN. 119

l'assemblage, et la décoration, tout est étrusque, de sorte que Ton trouve déjà constituées à Rome les trois applications de l'art de bâtir, c'est-à-dire l'architecture militaire, l'architecture civile et l'architecture religieuse. Or, du moment que l'architecture était importée d'une manière aussi complète, on peut augurer que les arts plastiques, encore dans l'enfance, étaient soumis aux mêmes conditions.

Aussi ni les Romains ni les historiens modernes n'ont-ils nié l'influence de l'Etrurie sous les rois, mais ils l'ont présentée c5mme un accident qui cesse avec la royauté. « Les Étrusques partis, l'art disparaît. La république, avec son cortège de vertus et de pauvreté, ramène une sorte de barbarie. On prend en haine les Étrusques aussi bien que les Tarquins, l'art et la délicatesse à l'égal de la tyrannie. Les monuments élevés pendant la période royale rappellent au peuple ses souffrances et le temps où il subissait la corvée ainsi que des prolétaires toscans. Denys d'Halicarnasse ne fait-il pas dire à Rrutus dans sa harangue au peuple : Les Tarquins vous forçaient^ comme des esclaves achetés, à mener une vie misérable, taillant la pierre, coupant le bois, portant cVénormes fardeaux, et passant vos jours dans de sombres abîmes (les cloaques et les carrières) ? Ne racontait-on pas que plusieurs citoyens romains s'étaient tués pour échapper à tant de misère, mais que le cadavre des suicidés, attaché à une croix, avait été livré aux vautours, la persécution s'étendant au delà de la mort ? »

Ainsi le poids intolérable de ces gigantesques entreprises aurait contribué autant que l'insolence des Tarquins et le viol de Lucrèce à faire éclater la révolution.

Je me garderai de soutenir le contraire, et je crois même, par l'exemple des temps modernes et du règne de Louis XÏY notamment, que les travaux qui doivent exciter l'admiration de la postérité sont parfois odieux aux peuples qui les exécutent, car le despotisme, pressé de jouir, n'admet ni économie, ni lenteur sagement mesurée. Toutefois Rome n'aurait point songea secouer le joug des Tarquins, si les événements n'avaient servi ses projets d'affranchissement. La fin du sixième siècle avant Jésus-Christ fut une ère de liberté pour la plus grande partie du monde antique ; Tes colonies grecques de l'Asie Mineure, Athènes et la plupart des villes de la Grèce, les riches cités du sud de Fltalie et de la Sicile, sont agitées par un souffle généreux, et s'efforcent de reconquérir leurs droits. Partout les aristocraties sont abaissées, les tyrans renversés, et ce mouvement, qui se propage comme la flamme, marque l'aurore du siècle dePériclès. L'Étrurie reçut le contrecoup de ces révolutions : elle fut pénétrée par les idées nouvelles ; des guerres civiles éclatèrent, et la constitution séculaire de la confédération fut altérée. Ces troubles relâchèrent le lien fédéral, et les Latins, émus eux-mêmes par l'amour de la liberté, crurent Toccasion favorable pour se délivrer à la fois de leurs rois et de la domination étrusque.

On sait comment la royauté fut abolie. Ce que l'on sait moins, c'est que Rome fut soumise de nouveau par les Étrusques et rattachée à leur confédération (Fune manière étroite. La rébellion des Romains et leurs premiers succès contre les villes alliées dos Tarquins émurent les Toscans et suspendirent leurs querelles intestines. On s'intéressait peu aux podestats

chassés, et on les abandonna assez promptement ; mais on ne pouvait abandonner la clef du Tibre, c'està-dire Rome ; on ne pouvait laisser couper les communications avec la Campanie et les douze cités qui formaient la confédération du Sud. Porsenna, îars de Clusium, fut reconnu pour chef militaire : l'armée, formée des contingents réglés par la loi et fournis avec zèle par chacun des peuples de la Toscane, vint assiéger Rome. Rome, incapable de résister à tant de forces réunies, ou capitula ou fut prise. Ce souvenir révolta plus tard l'orgueil du peuple-roi ; on le déguisa sous d'héroïques légendes ; on nia même un fait que l'éloignement des temps permit d'altérer. Porsenna ne fut plus qu'un voisin débonnaire, encadré par les figures romanesques de Sctevola, de Clélie et d'Horatius Codés; mais la critique moderne ne se paye plus d'anecdotes et confond les mensonges officiels imposés aux écrivains latins par les aveux involontaires des historiens eux-mêmes. Quand ils nous font savoir, par exemple, que le sénat envoya les insignes de la royauté à Porsenna, c'est-à-dire le sceptre, la robe de pourpre et le trône d'ivoire, il est aisé de discerner qu'un tel hommage était moins un acte de reconnaissance qu'un acte d'éclatante soumission. S'ils parlent des otages livrés avec Clélie, nous songeons aussitôt que ce sont les vaincus d'ordinaire, et non les vainqueurs, qui remettent des gages de fidélité. Pline le Naturaliste, qui n'était point sur ses gardes lorsqu'il décrivait les métaux et qui oubliait les fictions de la politique tandis qu'il poursuivait la science et la vérité, a écrit cette phrase : Dans le traité que Porsenna accorda au peuple romain^ nous trouvons cette clause expresse que les Ro-

mains renonceraient à rusagedufer, excepté pour cultiver la terre. Quoi! livrer ses armes, convertir le fer qu'on possède pour se défendre en bêches et en socs de charrue! quelle condition est plus dure, quel abandon plus humiliant? Du reste, Tacite, le grave et véridique historien, a eu entre les mains une pièce que Tite Live avait ignorée, ou qu'il n'avait osé publier. Après l'incendie du Capitole, Vespasien reconstitua les archives, qui avaient péri, en réunissant les documens dispersés ou cachés dans toute l'Italie. Tacite connut alors le véritable traité de Porsenna : c'est pourquoi, déplorant la destruction du Capitole par la faction de Yitellius, il s'indigne et s'écrie que jamais une semblable profanation n'avait été commise, ni lorsque les Gaulois s'étaient emparés de la ville, ni lorsque Rome s'était rendue à Porsenna.

En effet, qu'on rapproche, dans le second livre de Tite Live et dans le cinquième de Denys d'ilalicarnasse, le récit des négociation avec le lars de Clusium, la vente fictive de ses biens, sa générosité envers les Romains, les soins dont les Romains entourent son armée, la nomination de deux dictateurs, à cinq ans d'intervalle, qui s'appelaient lars ou lartius^ titre propre aux Étrusques, qu'on oppose les témoignages contradictoires des liomains et leurs commentaires embarrassés, et l'on ne doutera plus de la prise de Rome. Les étrusques ne pouvaient souffrir à aucun prix que les communications fussent interrompues entre les deux confédérations du centre et du sud de la péninsule. Ce résultat obtenu, ils fuent bon marché des Tarquins. Après avoir désarmé Rome, ils la traitèrent avec douceur : ils lui laissèrent sa constitution inté-

rieuro el ses libertés civiles, en assurant leur suprématie, leur droit de passage, et en resserrant le lien fédéral.

C'est pourquoi, dès le premier siècle de la république, les relations de Rome avec l'Etrurie, loin d'être rompues, furent aussi fréquentes que jamais. Les pontifes et les hommes d'État gagnaient à ce commerce : ils recherchaient les leçons de leurs voisins, plus civilisés et habiles dans l'art de se concilier la faveur des dieux. On envoyait chaque année de jeunes patriciens résider à Cœré, afm d'y apprendre la langue et les rites étrusques. Ces relations expliquent Tardeur avec laquelle les Romains secoururent Clusium menacé par les Gaulois; elles expliquent pour quoi ils confièrent leurs femmes, leurs enfants et leurs dieux, c'est-à-dire ce qu'ils avaient de plus pr^!cieux, aux habitants de Cœré, lorsque la défaite de l'Allia leur fit abandonner Rome. Au lieu de s'adresser à quelque peuple des montagnes ou à une colonie grecque, ils ne virent point d'amis plus sûrs que les Étrusques; dans la détresse, leur première pensée fut pour eux.

Plus on étudie les détails de la vie romaine pendant le premier âge de la république, plus on y sent les emprunts faits à l'Etrurie : religion, sacrifices, collèges de devins, culte des lares, costumes des magistrats et pompe triomphale, jeux publics, festins, industrie, tout atteste les efforts des Romains pour imiter les Etrusques, ou, si l'on veut, leur impuissance à résister au courant d'une civilisation supérieure. L'art présente les mêmes indices, et les faits prouvent assez que les républicains, loin de répudier les grands tra-

vaux des rois, les continuèrent et s'en firent honneur. Les patriciens, du reste, s'étaient partagé le pouvoir roval et jusqu'à ses insignes. Le temple de Jupiter Capitolin, construit sous deux règnes, fut achevé par les républicains. Aussitôt un débat s'éleva entre les consuls, Pulvillus et Publicola, chacun réclamant la gloire de présider à la consécration. Valérius était absent: sa famille et ses clients prirent son parti; toute la ville fut en émoi, et rien ne prouve mieux que le souvenir des Tarquins ne faisait haïr ni les monuments qu'ils avaient élevés ni l'art étrusque. Les cloaques ne parurent point non plus si odieuses et si indignes d'être imitées, puisque l'on construit l'émissaire d'xVlbano, cet admirable souterrain voûté qui traverse la montagne et sert encore à l'écoulement des eaux du lac. Des artistes étrusques bâtirent la maison de Publicola ; or ce ne fut point la beauté de ce palais qui excita les soupçons du peuple, mais sa situation sur le Palatin : on craignait qu'il ne se transformât en forteresse et ne facilitât un coup de main contre la liberté. La sculpture non plus ne fut point proscrite : la louve de bronze du Capitole, le buste de Brutus, quelle qu'en soit la date, montrent l'importance et le style purement étrusque des œuvres commandées officiellement. Les images des ancêtres, qui remplissaient l'atrium des familles nobles et qu'on multipliait religieusement, supposent un développement continu de la plastique. L'industrie suivait l'art, ou plutôt elle le précédait. Les contemporains de Brutus n'étaient point aussi attachés à la pauvreté que l'ont prétendu plus tard les moralistes, qui vantaient le passé pour condamner le présent. Les dames romaines étaient cou-

UN PRÉJUGE SUR LART ROMAIN. ITm

verles de bijoux qui furent, dans les crises supri^mes, d'un grand secours pour le trésor public. Camille trouva sans peine mille livres d'or pour éloigner les Gaulois. 11 ne faut pas oublier que la rue des Toscans (Tuscus vïcus) était une des plus fréquentées de Rome, qu'elle était au pied du Capitole et du Palatin, que les artistes étrusques y vivaient nombreux et riches, que la faveur publique les protégeait, orfèvres, potiers, fabricants de bronze ou sculpteurs, marchands d'armes ou de miroirs, de candélabres ou de trompettes. Là aussi se rencontraient les courtisanes venues d'Étrurie, que la sévérité républicaine ne chassait point de la ville, à ce qu'il paraît. Enfin, on ne peut qu'être frappé du témoignage de Varron, qui nous assure que tous les temples étaient remplis d'objets d'art venus d'Étrurie. Le pillage les avait accumulés autant que le commerce, puisque de la seule ville de Yulsinii l'armée romaine avait rapporté deux mille statues. Rome elle-même devait avoir l'aspect d'une ville étrusque avant d'être brûlée par les Gaulois; c'est pourquoi les citoyens, au lieu de remuer des montagnes de cendres et de rebâtir une cité antière, trouvaient naturel de transférer la capitale à Véies, prise récemment et dépeuplée. Rien ne les choquait, rien ne leur paraissait insolite et gênant dans une ville étrusque : ils se trouvaient chez eux. Il fallut l'éloquence de Camille et les efforts du sénat pour retenir les Romains sur le sol natal et faire reconstruire leurs maisons. L'incendie des Gaulois fut pour Rome ce que l'incendie de Xerxès avait été pour Athènes : l'occasion de se relever en désordre, à la hâte, mais rajeunie, plus belle, et bientôt parée de rhefs-d'ceuvre.

i:.r, CAUSERIKS SUR L'ART.

Il ne fiuil donc pns admettre sans réserve le paradoxe de la simplicité républicaine et les déclamations contre la grossièreté de l'aristocratie romaine. Les patriciens, s'ils n'eurent que tard le goût du luxe et des jouisssnces personnelles, eurent toujours l'amour de la grandeur publique; ils ne reculaient devant aucun sacrifice dès qu'il s'agissait de l'éclat de leur ville. Selon l'expression du poète, leurs ressources privées étaient modiques, leurs ressources publiques immenses. Les dépouilles des vaincus alimentaient sans cesse le trésor. Les magistrats tenaient à honneur de se ruiner pour justifier leur élection ou pour gagner de nouveau les suffrages du peuple. Un patriotisme passionné, le désir de se concilier la faveur des dieux, des vœux ou des superstitions profitables à l'art, le droit d'immortaliser une victoire ou de rappeler les services rendus par les ancêtres, la nécessité d'occuper les plébéiens et de leur distribuer des salaires mérités, tout contribuait à faire entreprendre par les chefs de l'Étal de belles constructions en temps de paix, de grands travaux en temps de guerre, car l'armée romaine était une armée d'ouvriers, prompte à construire les voies, les ports, les aqueducs, soumise encore à la corvée des Étrusques, quoique cette corvée fut ennoldie par Légalité militaire et par la discipline. Je ne puis m'empôcher de voir dans Laristocratie de Rome le type des ces fortes aristocraties qui ont illustré les républiques italiennes au moyen âge, la république de Venise notamment, dont les chefs accroissaient la splendeur aux dépens de tout l'Orient. Dans le principe, les patriciens romains confondaient peutêtre les artistes avec les arti^^ans, mais ils aimaient

l'art. N'est-ce pas un fait singulièrement significatif que de voir un Fabius, c'est-à-dire un membre de la plus illustre famille, obtenir le surnom de peintre (pictor) et décorer de ses mains un temple tout entier? Le poëte tragique Pacuvius, neveu du grand Ennius, suit son exemple et peint le temple d'Hercule. L'arcliitecture surtout, qui est l'expression d'un peuple et la manifestation directe de sa grandeur, fut encouragée par les Romains. Tout devenait prétexte pour élever un monument, et l'émulation redoublait dès qu'il s'agissait de le consacrer. Le lendemain de la fondation de la république, les consuls se disputent le droit d'inaugurer le temple de Jupiter Capitolin. La querelle ne sera pas moins vive entre Servilius et Appius Claudius pour la dédicace du temple d'Hercule, l'an de Rome 495. Après la victoire du lac Régille, on bâtit un temple à Saturne, un autre aux Dioscures. Spurius Cassius, pour frapper l'imagination du peuple, construit à ses frais un temple somptueux et le dédie à Cérès. 11 est mis à mort : aussitôt le sénat prélève sur ses biens confisqués une somme considérable afin de faire couler en bronze une statue de la déesse. Appius Claudius. à son tour, fait édifier le temple de Rellone, et obtient ainsi le droit d'y suspendre les portraits de ses ancêtres peints sur des boucliers. Les auteurs anciens nomment trente et un temples bâtis par la république avant la conquête de la Grèce, et ce nombre sera au moins dou« blé, si l'on considère ceux qu'ils ont dû omettre, puisqu'ils ne citent les monuments qu'incidemment, pour préciser une date, alléguer un fait, encadrer un récit. Outre les temples, les travaux d'utilité publique qui caractérisent Tart romain, les édifices qu'exigent les af-

faires et les plaisirs d'un peuple libre, sont entrepris avant la conquête de la Grèce, voies, ponts, aqueducs, cloaques, émissaires, forums, curies, cirques, monuments honorifiques, avenues de tombeaux prolongées à travers la plaine de Rome. Les Romains ont eu bien tort de répudier leur passé, quand ils se sont laissé enivrer par les séductions de Part grec. Non, ils n'ont point été des barbares pendant cinq siècles; non, ils n'ont pas méprisé les arts, vécu sous le chaume, ou sacrifié dans des sanctuaires grossièrement préparés ; non, ils n'ont pas repoussé les œuvres de la sculpture, les bronzes soigneusement ciselés, les meubles élégants, les bijoux et les produits de l'industrie étrusque, sans cesse importés et bientôt fabriqués à Rome. Les Romains ont subi l'influence que l'art d'un peuple exerce sur l'art de voisins moins avancés ; ils ont reçu beaucoup des Étrusques, ils se sont approprié énergiquement ce qu'ils ont reçu, et je vais essayer d'expliquer pourquoi l'art grec, avant d'elre triomphant, a rencontré chez les Latins une opposition raisonnée, qu'on pourrait croire nationale.

Les Romains unissaient à l'esprit de conquête l'esprit d'assimilation, qui rend les conquêtes durables. Ils ont emprunté beaucoup aux sociétés qu'ils renversaient et aux pays qu'ils soumettaient ; mais leurs emprunts étaient dirigés par un sens pratique, par une forte conception de leurs besoins, par la volonté de tout marquer au sceau de l'unité. Rome était ouverte

à toutes les idées, à la condition que ces idées devinssent romaines, et fussent subordonnées à ses usages comme à ses lois. Les religions étaient admises sans conflit, des temples étaient accordés aux nouveaux cultes, dès que ces nouveaux cultes sacrifiaient aux dieux du Capitole et s'associaient aux prières faites au nom de l'État. Sérapis, Mithra, Sabazius, les divinités de l'Orient le plus reculé eurent des autels dans le Panthéon romain, parce que leurs adorateurs reconnaissaient la religion d'État. On remarquera, en effet, que les magistrats romains ne disaient point aux chrétiens qu'ils faisaient torturer : « Renoncez à votre Dieu, » mais ])ien : « Sacrifiez aux nôtres ! » De même, dans les lettres, les Latins ne commencèrent à être de simples traducteurs des Grecs que pour devenir leurs émules et pour fonder une littérature. On voulut sur la scène des personnages portant la toge romaine et non plus le pallium grec. Plante, dans des cadres grecs, peignit surtout les mœurs romaines ; Virgile se fit le rival à la fois d'Hésiode et d'Homère, et, quoique leur imitateur, il tendait par un effort continu à créer des œuvres nationales ; Horace soumit à la même transformation la poésie lyrique, en même temps qu'il illustrait un genre proprement latin, la satire. Ce don d'assimilation, les Romains l'avaient manifesté de bonne heure en présence de l'art étrusque. S'ils avaient adopté ses principes et ses formes, ils avaient modifié et singulièrement agrandi ses applications. Ils avaient repoussé les sujets, les symboles, les monstres, les représentations fantastiques que l'Étiurie avait empruntés à l'Orient pour les reproduire par des sculptures et des peintures innombrables ; leur sens droit répugnait aux chimè-

res ; ils étaient déjà les représentants du génie occidental. Ni la mollesse ni les images volupteuses de l'Étrurie n'avaient eu accès à Rome. Les Romains ne chargeaient point leurs doigts de bagues et de pierres finement gravées, mais ils devancèrent les Étrusques dans l'art de frapper la monnaie, moyen d'étendre leur influence, leur commerce, leur domination. L'architecture les avait surtout séduits, et cependant ils la marquèrent, dès les premiers siècles de la république, d'une empreinte forte, grandiose, nationale. Ce ne furent point les Etrusques qui leur apprirent à bâtir avec des blocs de rochers de forme polygonale des voies admirables qui devaient éternellement durer. L'arc en plein cintre et la voûte leur furent transmis par les architectes toscans; mais on ne trouve en Toscane ni les aqueducs magnifiques à trois étages superposés, ni les ponts qui ont bravé l'effort du temps et qu'on voit encore à Rome, ni les arcs de triomphe, ni les tunnels et les cloaques gigantesques que la république a construits. Comment donc s'élonner si le génie romain, devenu plus puissant et plus mâle, a réagi sur l'art grec à son tour, se l'est assimilé, a profité de sa richesse et de sa splendeur, en le pliant à ses besoins, à ses convenances, à sa sévérité? Tout était instrument dans les mains de Rome ; les autres civilisations étaient ses tributaires ; elle y prenait son bien, et tout venait se fondre dans le creuset de la grandeur romaine.

Les historiens latins contiennent de trop rares détails sur les arls pour qu'il soit facile d'alléguer les preuves de ce que j'avance; mais la rareté même des faits de ce genre rend plus significatifs ceux qu'on peut recueillir. Jusqu'à la guerre de Pyrrhus, les Ro-

mains connurent mal les Grecs : quoiqu'ils eussent envoyé des ambassadeurs copier à Athènes les lois de Solon, ils méprisaient trop les étrangers pour les étudier. Ils avaient quelques rapports avec les colonies grecques du sud de l'Italie, ils n'en avaient point avec la Grèce proprement dite. Rien ne montre mieux leur ignorance des affaires helléniques que le rapprochement de deux statues érigées en plein comice, au-dessus du Forum, de manière qu'elles présidaient en quelque sorte à la majesté des assemblées politiques. L'une des statues représentait Pythagore, un voisin, le législateur du sud de l'Italie, et ce clioix était digne de Rome. L'autre représentait Alcibiade, l'efféminé, le dissolu, le contempteur des dieux et des lois de la pairie, que les Romains se figuraient sans doute aussi sage que Pythagore et dont ils n'entendirent parler que lorsqu'il arriva en Sicile à la tête des Athéniens. Peutêtre Alcibiade avait-il séduit leurs ambassadeurs par sa personne et par ses promesses.

C'est après la conquête des colonies de la Grande- Grèce que l'on doit chercher les traces d'une résistance réfléchie à Part grec. Les esprits étaient partagés, il est vrai : les uns se jetaient au-devant du génie grec, convoitaient ses chefs-d'œuvre, étudiaient ses principes ; les autres considéraient avec défiance les produits d'une civilisation qui ne leur apparaissait qu'épuisée et corrompue. Le luxe, la mollesse, la débauche, leur semblaient le cortège inséparable d'un art trop raffiné. A la tète des premiers était Marcellus , qui remplit Remèdes dépouilles de Syracuse et qui était passionné pour l'art grec, la famille des Scipions, Paul Emile, les Flamininus, les Fulvius ; à la tête des seconds, Ca-

ton, Fabius Maximus, Mummius et d'autres. Le peuple reprochait à Fabius de n'avoir pas apporté à Rome les statues qui ornaient ïarente conquise. « Laissons aux Tarentins leurs dieux irrités, » répondait dédaigneusement Fabius, qui comptait cependant un peintre et un savant parmi ses ancêtres ; mais ce peintre et ce savant avaient été inspirés uniquement par l'esprit national. On a souvent tourné en ridicule la recommandation de Mummius aux entrepreneurs qui se chargeaient de transporter à Rome le butin de Corinthe. Pour moi, je serais tenté de ne voir dans la menace de Mummius que du mépris affecté et de l'ironie. Les hommes nouveaux, Cicéron et ses amis, étaient entraînés vers la Grèce, sentant que ses lumières et son libre génie abaisseraient devant eux les barrières. L'aristocratie, par le même motif, s'attachait aux vieux usages, et en vérité, si nous oublions un instant notre respect filial pour la Grèce et nous plaçons au point de vue des hommes d'État de Rome, le parti conservateur avait raison. L'amour de l'art grec allait servir dévoile à la soif des richesses et de prétexte à d'incroyables rapines. Le procès de Verres ne sera pas seulement un scandale, ce sera l'explosion du mal qui atteint la société romaine. Les orateurs qui se prétendaient incorruptibles à For se laisseront gagner par le don de quelque chef-d'œuvre venu d'Athènes ou d'Égine. Les proconsuls pilleront les provinces au nom de leur passion pour le beau. Los particuliers se procureront par tous les moyens les sommes nécessaires pour payer un vase myrrhin ou une planche peinte par Apelle. A la suite des œuvres des artistes s'introduiront les meubles précieux, les raffinements de l'industrie, Fat tira il des

festins, les plaisirs enivrants, et du même coup le faste, la mollesse, la corruption. L'histoire n'a que trop justifié les prévisions des sages et les craintes des cœurs républicains. La découverte des bacchanales et des sanglantes orgies professées par les Grecs sur l'Aventin fut une lueur terrible.

Il faut avoir présentes à l'esprit ces considérations d'un ordre plus élevé pour s'expliquer l'opposition acharnée et parfois mesquine du sénat à l'invasion morale de la Grèce. Marcellus a-t-il bâti un temple à la Valeur et désire-t-il le consacrer en même temps à VHonneur, on l'arrête, on lui objecte les rites qui s'opposent à ce qu'on réunisse deux divinités dans un seul sanctuaire ; l'architecte de Marcellus est obligé de refaire et de doubler le temple. Fulvius Flaccus a-t-il enlevé les tuiles de marbre d*un temple du Bruttium pour couvrir son temple de la Fortune équestre, le sénat le condamne à reporter à l'extrémité de l'Italie la toiture qu'il a dérobée. Metellus veut-il dédier deux temples à Jupiter Stator et à Junon, semblables, contigus, faits de marbre, ornés de statues grecques et de peintures exécutées par des artistes grecs, on saisit une occasion puérile pour lui témoigner le mécontentement du parti national et rendre son œuvre presque ridicule. Les porteurs s'étaient trompés, ils avaient placé la statue de Junon dans le temple destiné à Jupiter, celle de Jupiter dans le temple destiné à Junon. Les pontifes s'opposèrent à tout changement. « Les dieux avaient manifesté leur volonté, dirent-ils, » et les temples continuèrent de présenter un contraste choquant entre les sujets des peintures qui les décoraient et les divinités qui les occupaient. Le temple du Capitole a-t-il brûlé,

le tout-puissant Sylla lui-même n'osera pas en changer le plan et l'aspect. En vain Rome est devenue grecque; il s'agit du grand sanctuaire national, et l'amour de l'architecture grecque cède au sentiment patriotique. On copie Tancien temple avec ses proportions lourdes, sa façade hasse et large, on en reproduit l'ordonnance et les détails : la seule différence, c'est la beauté des matériaux. Pompée veut-il flatter les passions du peuple romain en construisant un théâtre en pierre, il prévoit la résistance de ceux qui savent qu'un théâtre permanent ne peut que détourner les citoyens des affaires publiques en les accoutumant à de perpétuels plaisirs : il fait élever un temple à Vénus victorieuse au sommet du théâtre, qui devenait ainsi un lieu sacré, de même que les gradins destinés aux spectateurs devenaient les degrés du sanctuaire.

César, le plus adroit et par cela même le plus coupable des ambitieux, connaissait bien les scrupules du parti conservateur, il feignait de les partager; il respectait des préjugés qui lui paraissaient sans importance, afin de renverser plus sûrement les lois essentielles de l'État. Quand il bâtit le temple de Vénus Genitrix, il voulut qu'il fut conforme à l'ancien style; les colonnes étaient rapprochées, pesantes, nous dit Vitruve. César étalait ainsi une rigidité qu'il jugeait convenir à sa dignité de grand pontife ; il affectait le respect des traditions, et ce jeu semble s'être perpétué après sa mort, car le temple que les triumvirs lui élevèrent sur le Forum, à la place même où le bûcher avait consumé son corps, était également d'ancien style.

Du reste, la puissance do l'opinion éfaif telle, le

vieil esprit romain protestait si vigoureusement, que des hommes plus honnêtes que César se sentaient astreints officiellement à l'hypocrisie. Cicéron, qui adorait l'art grec et connaissait si bien tous ses chefsd'œuvre, parlait avec insouciance des tableaux et des statues volés par Verres lorsqu'il s'adressait à ses juges : pour les flatter, il jouait l'ignorance; il paraissait chercher les noms des artistes et ne les point savoir; le ton ajoutait au dédain. Ce n'était pas seulement une comédie d'avocat, c'était la comédie d'un politique qui ménageait sa popularité.

Ainsi l'art grec n'a point pénétré à Rome sans résistance, et cette résistance n'aurait eu ni gravité ni point d'appui, si les Romains n'avaient possédé déjà un art national. L'étude des monuments jette de sûres clartés sur une question historique singulièrement méconnue. Je ne parle point de la peinture dont les œuvres ont disparu, ni même de la plastique, étrusque d'abord, puis fascinée par la perfection de la sculpture grecque. Cependant 1 habitude de mouler le visage des morts, les images en cire des ancêtres conservées dans l'atrium, les statues élevées aux citoyens qui méritaient bien de la patrie, l'orgueil aristocratique aussi intéressé que l'ambition plébéienne à consacrer les personnalités éclatantes, tout a contribué à imprimer aux œuvres qui datent de la république un accent, une réalité, une précision, un sentiment énergique de la nature qui va jusqu'à la dureté, et qui répugnera longtemps à l'idéal doux et enveloppé de la Grèce.

Mais l'art qui exprime le plus puissamment le génie d'un peuple, qui manifeste sa grandeur et satisfait son

m CAUSERIES SUR LARt.

esprit de domination, c'est l'art de bàlir. Les Romains, en couvrant de leurs constructions le sol italien et bientôt le monde, semblaient en prendre possession pour l'éternité ; le sceau qu'ils imprimaient devait en effet survivre à leur conquête et à leur existence même. Aussi l'architecture romaine est-elle constituée de bonne heure. Elle crée des œuvres originales et grandioses que les Étrusques ne lui ont point enseignées et que les Grecs ne pourront qu'imiter à leur tour. Elle ne cherche point des proportions exquises, ni des détails raffinés ; elle vise à l'utile et au grand. Le temple, ce type que les Hellènes embellissaient et caressaient sans cesse, et qui est l'unité vivante de leur architecture, les Romains le copient simplement, en Étrurie d'abord, plus tard en Grèce. Les dieux sont satisfaits, les rites observés, cela suffit. Les constructions civiles, au contraire, absorbent toute leur attention; c'est là qu'ils sont incomparables, c'est là qu'ils deviennent créateurs par la hardiesse de leurs plans et l'étendue de leurs entreprises. Dès qu'il s'agit d'assainir la ville, de la fortifier, d'y amener les sources et les eaux salubres, (le préparer le théâtre des assemblées, d'abriter la vie politique sous toutes ses formes, de sécher les marais, de féconder les campagnes, de construire des ponts sur les fleuves les plus impétueux, d'établir des routes qui porteront leurs armées jusqu'aux extrémités de ritalie, les Romains n'empruntent rien aux Grecs ; ils méritent de leur servir de modèles : ils montrent au monde des modèles que le monde a souvent désespéré d'égaler. Chez tous les peuples, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un monument, l'expression

la plus forte pour désigner la grandeur d'un ouvrage, n'est-ce pas de dire quil est digne des Romains?

Ceux qui subordonnent dans leur pensée Part romain à Part grec oublient sur quels principes bien différents de construction tous deux s'appuient. L'un n'admet que la plate bande et les portées horizontales, l'autre préfère le plein cintre et la voûte ; l'un ne veut que de grands matériaux, dont les joints reposent sur des colonnes ou des piliers écartés, l'autre emploie les plus petits éléments, brique, blocage, pouzzolane, et les jette sur des moules gigantesques ; l'un rase la terre et s'harmonise avec les lignes tranquilles des horizons, l'autre s'élance hardiment vers le ciel, ou résiste, sous le sol, à des fardeaux immenses. Qu'on ne croie pas, comme il arrive souvent, que l'art romain n'ait atteint sa grandeur qu'au siècle d'Auguste, parce qu'il s'était nourri de toute la moelle de l'art grec : c'est sous la république que sont conçues les entreprises les plus hardies ; c'est sous la république que les types les plus beaux sont créés. L'empire ne fait qu'étendre et multiplier les exemples que les siècles de liberté lui ont légués.

Ainsi l'on avait construit, bien avant la conquête de la'Grèce, ces voûtes souterraines qui conduisaient jusqu'au Tibre les eaux impures, et ces arcs légers qui amenaient comme en triomphe, à travers les plaines et les vallées, les sources des montagnes lointaines. Les Grecs, peu épris du bien-être, établis sur des rochers ou des sommets escarpés, n'avaient ni cloaques ni aqueducs. Du moins, leurs aqueducs étaient de simples tuyaux de poterie ou des entailles rectangulaires faites dans le roc et couvertes par des tuiles plates

comme un caniveau. On voit encore à Athènes, à Syracuse, de ces conduits d'une simplicité primitive. Les Étrusques, il est vrai, avaient enseigné aux Latins à construire sous la terre des émissaires voûtés; mais combien les débris qu'on trouve en Toscane sont inférieurs à ceux qu'on trouve à Rome ! Du premier coup, les disciples dépassèrent leurs maîtres. Les cloaques, commencées par les rois, continuées, étendues, réparées par la république, font encore l'admiration de la postérité. Nous construisons sous les rues de Paris un réseau d'égouts qui coûtent des sommes immenses ; mais ils dureront peu, et l'on n'osera les comparera ces voûtes en belles pierres soigneusement appareillées qui ont défié l'effort de vingt-cinq siècles. L'émissaire qui maintient le niveau du lac d'Albano est intact, il sert encore; les Romains l'ont creusé et revêtu de larges assises au temps de leur plus grande pauvreté, pendant leur lutte désespérée contre Yéies. C'est l'austère Caton qui dépensa, étant censeur, près de six millions pour la construction et la réparation des cloaques. Dix ans après, l'an 580 de Rome, ce travail est repris par Fulvius Flaccus, de sorte qu'il ne restera au gendre d'Auguste qu'à construire les cloaques du quartier du Panthéon. C'est encore la république qui jette les eaux du lac Yehnus dans le Nar et forme la cascade de Terni, qui dessèche les plaines de Parme et de Plaisance, qui assainit les marais Pontins. Les Grecs avaient aussi des eaux stagnantes ; mais songèrent-ils jamais à faire ce qu'a fait Appius Claudius dès Pan de Rome 442? Un grand canal ouvre un passage aux eaux jusqu'à la mer ; une chaussée assure la solidité de la voieAppia; des ponts multipliés ouvrent un passage aux

loneiits qui se précipitent des montagnes ; 50 lieues carrées sont rendues au pâturage et à la culture; trente-trois villes, que Pline nous cite, respirent et cessent d'être décimées par la fièvre. César, Auguste et Pie VI ne pourront rien faire de mieux que d'imiter le vieil Appius. Nous-mêmes, si nous voulons comprendre la difficulté de semblables enlreprises, nous considérerons les Landes et notre impuissance à les reconquérir d'un seul coup sur les eaux.

Les aqueducs ont amené et amènent encore à Rome les eaux les plus abondantes et les plusbelles du monde; mais, lorsque le voyageur admire le volume des fontaines jaillissantes ou celte longue suite d'arcs mutilés qui font une des parures de la campagne de Rome, s'informe-t-il de leur date? ne les croit-il pas plus récents qu'ils ne le sont? n'en rapporte-t-il pas l'honneur à la magnificence impériale? Et cependant, sur neuf aqueducs qui existaient anciennement, cinq dataient de la république. Dès l'an 442, l'aqueduc de la porte Capène était construit ; dès l'an 482, Papirius Cursor et Curius Dentatus allaient détourner l'Anio, à vingt milles au-dessus de Tibur, pour l'amener auprès delà porte Majeure, où Ton voit encore des restes de ce grand ouvrage. Plus tard, Marcius Rex va chercher sur la voie Valeria, au trente-troisième mille, l'eau qui gardera son nom (aquciMarcia), et qu'il fait supporter par soixante mille pas de constructions et par des arcades élégantes. En 629, les censeurs détournent, au onzième mille sur la voie Latine, la source qu'on appelait aqua Teinda^ et, pour l'élever jusqu'au Capitole, ils établissent un second aqueduc sur l'aqueduc de Marcius. Agrippa enliii, sous le consulat de César

Oclavien, assure à la ville les eaux d'une cinquième source, située un peu plus loin sur la voie Latine ; pour ménager le terrain et des expropriations d'autant plus dispendieuses qu'on était aux portes de Rome, il fait construire un troisième aqueduc sur les deux autres, de telle sorte qu'on avait trois étages superposés et trois conduits distincts : à l'étage inférieur coulait l'eau Marcia, au milieu l'eau Tepula, au sommet l'eau Julia. C'est ainsi qu'une sage économie et la satisfaction intelligente des besoins croissants d'une capitale firent créer ce magnifique ensemble d'arcbitectureque les âges suivants ne pourront qu'imiter. L'aqueduc de Garlhage, celui de Ségovie, le viaduc de Spoleto, le pont du Gard, ne sont que des répétitions plus grandioses du type créé aux portes de Rome par les magistrats de la république.

Une autre application de l'arc en plein cintre et de la voûte sert à jeter sur les fleuves des ponts hardis et durables. Les Grecs n'ont construit que de petits ponts sur leurs torrents, presque toujours guéables. Si leb Etrusques en ont bâti de considérables, il n'en reste point de traces, tandis que la plupart des ponts établis sur le Tibre parles Romains ont résisté ; ils sont beaux, ils sont l'œuvre de la grande époque républicaine. Le pont Sublicius, longtemps en bois, est remplacé par le pont Palatin l'an de Rome 575 : c'est Scipion l'Africain qui l'achève. On passe encore sur le pont Fabricius (692), sur le pont Cestius^ restauré par les empereurs Valons et Valentinien, sur le pont Milvius {ponte Molle)^ et ce ne sont point les Grecs qui ont donné aux Latins l'exemple de ces audacieuses et immuables constructions.

Que dire des voies romaines, sujet d'étonnement pour la postérité ? Nous pouvons leur comparer la voie sacrée d'Eleusis ou la route antique qui conduisait du Pnyx au Pirée. Les Grecs entaillaient le rocher sur une petite largeur, laissaient les roues du char creuser leur ornière, et s'en allaient cahotés fièrement à travers les montagnes et les ravins. Ce sont les architectes romains qui ont eu l'idée de construire des levées, de niveler les pentes, de préparer une assiette large pour les chemins que des armées allaient traverser sans relâche, d'établir sur ces fondations un dallage admirable, en blocs de rocher de forme polygonale, épais, soigneusement agencés, comme les murs attribués aux Pélasges. Dès l'an 442 de Rome, la voie Appienne va jusqu'à Capoue, bientôt jusqu'à Brindes; dès l'an 534, la voie Flaminienne atteint Rimini, tandis que la voie Émilienne traverse l'Étrurie et se dirige vers la Gaule : ce sont encore les trois routes principales de l'Italie moderne. C'est aussi sous la république qu'on établit les colonnes milliaires, des trottoirs pour les piétons, des marchepieds pour les cavaliers, des lieux de repos pour tous les voyageurs.

Je ne puis prolonger outre mesure les énumérations de ce genre ; mais, plus on examinera les applications de l'architecture romaine, plus on reconnaîtra combien elles diffèrent des applications de Fart grec. L'ordre toscan est resté particulièrement cher aux Latins, même quand ils ont admis les ordres grecs. L'arc de triomphe est essentiellement romain dans sa conception comme dans ses éléments. L'amphithéâtre est bien plus grandiose que les théâtres grecs, et dès les anciens temps on savait construire en bois des cirques spa-

rieiix pour les courses. La tribune aux harangues, décorée d'arcades supportées par des colonnes et de proues de navire armées de leurs éperons, offre un ensemble original dont la Grèce n'a point donné le modèle, et que nous permet d'apprécier la monnaie de la famille LoUia^ qui porte le nom du irihun Palikanus. Lestom- ])eaux qui bordent les voies romaines et consacrent pompeusement à travers les vallées et les plaines le souvenir des familles illustres ont moins de perfection que les tombeaux et les stèles de la Grèce ; mais quel ensemble imposant, quelles proportions colossales, quelle suite non interrompue d'efforts généreux pour fixer la gloire ! Les maisons des citoyens ne ressemblent guère aux maisons grecques, étroites, avec leur gynécée à l'état supérieur, avec leur petite citerne creusée dans le roc. La demeure patricienne est immense ; elle est bordée par quatre rues ; elle a pris aux Étrusques leur atrium, à quatre colonnes, pour l'agrandir, l'orner fastueusement, y rassembler sous les portiques les images des ancêtres, les trophées de cent victoires, les clients qui viennent chaque matin s'y entasser pour escorter au forum leur puissant patron. Je ne saurais trop le répéter, toutes ces réflexions ne s'appliquent point à l'art de l'empire, mais à l'art de la république, avant l'asservissement de la Grèce. On sera donc dans le \rai en reconnaissant aux Romains une indépendance dans leurs emprunts, une liberté dans leurs imitations, qu'ils ont niée plus tard, soit par dédain pour l'Etrurie, soit par enthousiasme pour la Grèce. On a toujours le droit de récuser un peuple qui se calomnie lui-même. La postérité ne s'y trompe pas, puisqu'elle distingue si nettement les pro-

(luit S de Tari romain de ceux de l'art grec. Jamais noii:^ ne confondrons une statue grecque avec une slalue romaine; jamais une médaille, un \ase, un bijou, un ornement, ne nous embarrassent lorsqu'il faut seulement discerner s'ils sont de fabrique hellénique ou de fabrique latine. Quant aux monuments, les connaisseurs les plus superficiels jugent d'un coup d'œil s'ils sont grecs ou romains, et jusque sur le sol de la Grèce, on peut signaler à coup sûr les constructions qui datent de l'époque romaine, tant les styles sont différents, aussi bien que les tendances, les détails, le goût. Mais si l'on se livre à un examen plus approfondi, on trouve que les principes des deux peuples dans l'art sont également très-différents. Les Grecs Font épris des proportions, et à l'aide des proportions ils font paraître grand ce qui est petit : les Romains sont épris de la grandeur matérielle et cherchent non- seulement l'impression, mais la réalité de la grandeur. Les Grecs s'attachent aux formes exquises et poussent la délicatesse jusqu'à une divine perfection : les Romains s'attachent à la force, au caractère, à la solidité immuable, à la durée. Pour les premiers, le beau est le but suprême, pour les seconds, c'est l'utile. Les uns vivent dans le monde idéal, rêvent des types et conversent avec ces dieux charmants qu'ils créent et rajeunissent sans cesse ; les autres ont l'esprit positif, ih sont aux prises avec le monde réel, FÉtat est leur dieu, Tinlérêt public leur rêve, leur imagination s'attache à la terre pour l'étreindre par la conquête : leur grande poésie, c'est l'ambition. Les Grecs décorent avec amour une petite ville ou un sanctuaire célèbre, mais ils ont bientôt pourvu aux besoins ou à la parure d'une

patrie qui ne s'éfend pas au-delà de l'enceinte des murs ; les Romains se préparaient au gouvernement du monde, ils ornaient leur ville comme une capitale, ils concevaient tout dans les dimensions gigantesques, comme s'ils devaient donner un jour l'hospitalité à l'univers. Pour les Grecs, Fart était une passion, une jouissance de toutes les heures, une partie de la vie ; pour les Romains, Fart n'était qu'un instrument, un moyen d'assurer leur empire, une marque de possession, le sceau imprimé sur les pays conquis.

Ceux qui étudient l'histoire de l'art romain doivent donc être convaincus de son originalité et saisir son caractère. Ramener tout à l'unité est une loi tyrannique qui ne flatte que l'ignorance; quand il s'agit des produclions de l'esprit humain, prouver leur diversité, c'est créer une richesse, et la science aime à s'enrichir. Rome a grandi entre deux maîtresses, l'Étrurie, qui l'a initiée aux arts, et la Grèce, qui l'a éblouie par ses chefs-d'œuvre; mais son génie personnel, persistant, assimilateur, a choisi les éléments qui convenaient à ses besoins. Tout a été refondu dans ce moule puissant d'où la grandeur romaine est sortie. L'art romain, précisément parce qu'il subordonne l'idéal à l'utile, le beau au grand, les jouissances à la politique, devient un type historique. S'il n'avait point été un type, il n'aurait pu s'imposer plus tard en souverain et couvrir de ses œuvres la surface du monde.

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