LA GALANTERIE ET LA POLITIQUE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Si Ton écrivait un jour l’histoire politique de la galanterie, madame de Chevreuse y devrait avoirson chapitre; car sa beauté fut une puissance qui, pendant trente années, troubla le repos de la France. Aujourd’hui môme, à la distance de deux siècles, le souvenir de son esprit et de ses grüces a mérité d’inspirer à un adorateur posthume un livre passionné où revivent toutes ses séductions. Nous n’aurons point, comme quelques juges malicieux, l’ingratitude d’y chercher prétexte à des épigrammes.
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11 y a longtemps que le public s’est doucement accoutumé, par un charme toujours croissant, à voir le plus éminent de nos philosophes consacrer les loisirs de sa glorieuse retraite à ces biographies monumentales où les vues pénétrantes d’une infatigable érudition s'allient à la splendeur d’un style magistral, à une éloquence toujours jeune, et à cette rare faculté de l’artiste qui devient comme le contemporain des faits qu’il raconte.
Nous ne sommes pas d’ailleurs assez ennemis de notre plaisir pour prétendre emprisonner les grands écrivains dans le genre spécial où éclata tout d’abord leur génie particulier, et leur défendre d’en sortir, sous peine d’encourir l’injuste reproche d’incompatibilité ou de déchéance. J’accorderai volontiers que dans l’ordre de la sensibilité, de l'imagination ou de la rêverie, il est des aptitudes exclusives qui se concilient mal avec le sens pratique, l’impartialité du jugement, la patience des recherches consciencieuses. Ainsi, quand un mailrede la lyre, infidèle à son art, se voue tout à coup à des muses austères, il y a lieu de craindre qu’en croyant peindre les personnages et les événements d’autrefois, il ne devienne le jouet de ses illusions, et n’altère par les fantaisies du roman la vérité du tableau. Mais la critique et l’histoire sont des provinces sur lesquelles le philosophe aura toujours droit de suzeraineté ; car il y retrouve la nature humaine* qui est son
m;adame le chlvreüse objet propre ; et j’avouerai même qu'à ces analyses abstraites, auxquelles tous les esprits ne sont pas également accessibles, je préfère, pour ma part, les enseignements palpables que le moraliste demande à l’étude approfondie des drames réels et des acteurs vivants, dont l’infinie variété nous apprend comment les destinées des nations ou des hommes s’expliquent par les sentiments, les idées, les vertus, les vices, les passions et les caractères des individus.
Aussi, tout en espérant que nos arrière-neveux aimeront assez les hautes spéculations de la métaphysique pour apprécier dignement les ouvrages dans lesquels M. Cousin les a vulgarisées, je suis certain pourtant que des admirateurs plus nombreux encore sont assurés d’avance à cette galerie de femmes illustres dont le nom restera désormais attaché au sien, tant qu’il y aura des lettres françaises. Car, en conduisant ses œuvres à la perfection par ces retouches délicates qui signalent chaque édition nouvelle, il a créé un genre qu’il a élevé jusqu a lui, et dont il a pris définitivement possession, avec l’autorité du maître qui lui imprime la marque de son originalité.
Voilà ce qu’il serait superflu de démontrer; car chacun lésait. Ouvrons donc ce beau volume, qu’il est plus facile d’analyser que de critiquer. Si nous croyons devoir abaisser le piédestal de madame
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de Chevreuse, nous respecterons la statue ; et notre plâtre fragile se moulera liumblement sur les contours du marbre classique.
Issue d'une antique et illustre maison qui, dans le cours des siècles, ne se lassa pas de donner à la France des beautés intrépides mais peu sévères, Marie de Rohan soutint ces traditions héréditaires de sa race par sa hauteur d’âme, par sa vaillance de caractère, et surtout par les entraînements passionnés de son cœur.
Née avec le dix-septième siècle, elle avait moins de dix-sept ans lorsqu’elle épousa le duc et connétable de Luynes, personnage qui, après avoir longtemps passé pour un favori vulgaire, retrouve ici, sous un pinceau plus indulgent ou plus équitable, une physionomie dont les traits le recommandent à l’estime de la postérité, s’il est vrai que, dans la mesure des circonstances, il fut le précurseur du grand ministre qui devait, avec un génie si despotique, poursuivre victorieusement après lui la suprématie du pouvoir royal, l’abaissement de l’Au-
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Iricheetla soumission des protestants. Près de ce fin courtisan qui, par le droit du poignard, parvint à hériter de la succession du maréchal d’Anere, la jeune duchesse était à bonne école pour apprendre que la fin justifie les moyens. L’avenir prouva quelle mit à profit les leçons d’adresse et d’audace que l’empire de ses charmes rendit un jour plus redoutables encore à ses ennemis. Plaire au roi fut la première preuve d’affection que lui demanda son mari; et elle se conforma si docilement à ses désirs que la reine en prit un instant quelque ombrage, mais bien à tort, affirme M. Cousin ; et sur ce point, le plus sûr est de s’en rapporter à son érudition.
Il n’en sera pas ainsi de la seconde union qu’elle contracta en i()22, après un an de veuvage, avec Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, qui du reste n’avait d’autre mérite que l’éclat de son nom, et offrait par ses mœurs un exemple périlleux pour son honneur conjugal. Rien en lui ne pouvait captiver celle qui venait de prouver pour la dernière fois qu’elle était capable de constance et de fidélité dans les affections légitimes. Aussi donnera-t-elle désormais toute carrière à des caprices dont M. Cousin « eût détourné les yeux, » s’ils n’étaient liés à d’importants événements, et si ces écarts ne lui avaient paru atténués, soit par les mœurs du temps, soit par un dévouement qui ne marchandait pas les sacrifices, dans l’intérêt d’une amitié royale.
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C’était alors dans la cour de France le bel âge de la galanterie ; et d’autant plus sensible qu’elle se voyait injustement délaissée, Anne d’Autriche rencontrait plus d’un écueil dans le voisinage de sa vive et hardie surintendante, qui ne savait déjà plus s’arrêter sur la pente glissante des tendresses platoniques. Avant de se précipiter étourdiment en ces intrigues où elle se ménagera si peu, madame de Chevreuse prélude à ses aventures par le rûle équivoque que joue sa complicité provocatrice dans le roman téméraire dont Buckingham fut le héros trop chevaleresque. Publiquement compromise par les hommages déclarés de lord Holland, premier anneau d’une longue chaîne d’amours coupables, elle faillit entraîner dans son naufrage la réputation de sa souveraine, qui se sauve ici à grand’peine des pages, pourtant très-optimistes, dans lesquelles M. Cousin nous raconte avec plus d’un sous-entendu la fameuse scène d'Amiens, et d’autres entrevues où il fut question d’affaires fort étrangères aux rapports diplomatiques des couronnes de France et d’Angleterre.
Une disgrâce commune fut la conséquence de cette faute ou de cette imprudence, que Louis XIII ne pardonna jamais. Mais l’occasion se présenta bientôt d’associer des ressentiments également implacables, et d’ourdir contre le cardinal de Richelieu, dont la police avait été indiscrète, une de ces ligues
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où la galanterie est l’arme défensive et offensive de la politique. La reine mère et le roi destinaient au duc d’Orléans la main de Marie de Bourbon, fille unique du dernier duc de Montpensier, et la plus riche héritière du royaume. Ce projet blessa au cœur Anne d’Autriche; « car, n’ayant pas d’enfant, elle redoutait une belle-sœur qui pouvait en avoir, et deviendrait alors toute-puissante par l’ombre du trône qui l’attendait après la mort du roi. » Elle se résolut donc à tout faire pour prévenir ce dernier coup porté à ses espérances. Or, marcher à un but, sans reculer devant aucun scrupule, était le triomphe de madame de Chevreuse. Aussi fut-elle l’âme de cette première conspiration qui, partie du trône, s’étendit jusque chez l’étranger à travers tout le royaume, et menaça de livrer la France à la coalition anarchique des grands, dont l’égoïsme ambitieux s'appuyait à l’intérieur sur les protestants, et au dehors sur tous nos ennemis : la Savoie, la Lorraine, l’Espagne, l’Autriche et l’Angleterre. Autant Richelieu fait grande figure en ce drame ténébreux dont le dénoûment fut sanglant, autant ses adversaires, à l’exception d’une femme, y paraissent dignes d’un mépris qui exclut même la pitié.
Dans la série de lâchetés qui suivirent la ruine du complot, le premier rang revient de droit au duc d'Orléans, qui par ses aveux livra sans remords tous ceux que le cardinal pouvait tenir sous sa
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main terrible dans les prisons de Nantes ou de Vincennes. C’est lui qui révéla que le grand prieur de Vendôme lui avait donné le conseil d’aller poignarder le ministre dans sa maison de Fleury, comme la bête auyîte. C’est lui qui dénonça le comte de Soissons, Longueville, Soubise, et bien d’autres. C’est lui qui rendit impossible la défense deChalais. C’est encore lui qui déclara que l’amie de la reine, madame de Chevreuse, avait fait briller à ses yeux l’espérance d’épouser Anne d’Autriche après la mort du roi. Et pourtant aucun danger ne le poussait à ces faiblesses ; car, tandis que la vie de ses complices était en jeu, il en fut quitte pour épouser une des plus aimables princesses de France, avec une dot immense et l’opulent apanage que lui valut cette première trahison, qui ne sera point la dernière. On aimerait à pouvoir s’attendrir au moins sur le sort du jeune fou que les coquetteries homicides de madame de Chevreuse avaient conduit aux pieds de l’échafaud. Mais pour sauver ses jours contre toute espérance, Chalais rivalisa d'ignominie avec le frère du roi. Il grossit à plaisir la liste des suspects; il descendit aux plus humiliantes supplications ; il s’offrit à devenir l’espion de ses bourreaux ; il offensa la reine par des bruits injurieux. Passant enfin de l’adoration à l'outrage, il chargea des plus graves accusations celle qui par d’enivrantes promesses l’avait précipité dans l’abime. Vaines bas-
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sesses : car il fallut un exemple, et sa tête tomba. Seule, madame de Chevreuse ne se manqua pas à . elle-même, et demeura aussi fidèle à ses amitiés qu’à ses haines. Mais, malgré la fierté de son attitude, sa cause est trop mauvaise pour entraîner nos sympathies; et je ne saurais, comme son historien, m'émouvoir contre la nécessité d’Élat qui la réduisit « à renoncer aux douceurs de la vie, aux magnificences de son palais, à sa belle retraite de Dampierre, et à chercher un refuge sur la terre étrangère. »
N’était-elle pas plus coupable que la victime dont le souvenir devait lui peser comme un ineffaçable remords? Et d’ailleurs cette terre étrangère, où elle armait tant de bras contre son pays, ne lui réserva-t-elle pas bien des consolations, sans compter celle de la vengeance?
Nous ne débrouillerons point ici l’écheveau compliqué des intrigues qui suivirent. Indiquons seulement la chimérique pensée qui les inspira. Les adversaires du cardinal se disaient : « Louis XIII et Richelieu ont un pied dans la tombe ; le premier des deux qui mourra emportera l’autre. L’avenir appartient donc au duc d’Orléans qui déjà est presque roi, à la reine Anne et à la reine mère, qui ont pour eux l’Empire, l’Angleterre et l’Espagne, Préparons cet infaillible avenir, et ne nous donnons pas à un homme dont la destinée est si précaire. » En atten-
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dant, madame de Clievreuse, soit en Lorraine, où son exil fut un triomphe, soit en France, où son retour ranima toutes les cabales, ne cessait pas d’être le centre et le lien d’une entente secrète entre les factions intérieures qui avaient des revanches à prendre aux dépens de la royauté, entre toutes les puissances rivales qui épiaient l’occasion de profiter de nos discordes pour entamer nos frontières. Peutêtre paraîtra-t-il excessif de ramener ces luttes aux proportions d’un duel entre un ministre et une femme, autour de laquelle un art un peu paradoxal groupe tous les événements pour lui faire un imposant cortège. Je crains en effet que M. Cousin n’ait en cela trop cédé au désir de rehausser son héroïne. Toutefois, si les ferments de troubles tenaient à des causes invétérées et profondes qui en rendaient l’explosion fatale, s’ils furent évidemment l’ouvrage des temps plutôt que celui de madame de Clievreuse, on ne saurait lui contester la célébrité fâcheuse qui associe son nom à toutes les folles rébellions, qu’il faut considérer comme les convulsions désespérées de la féodalité expirante.
Mais la responsabilité de ces trames hostiles à l’État et à la nation doit remonter plus haut qu’elle ; car ce ne fut pas seulement par ses vœux, ce fut aussi par des paroles et des actes qu’Anne d’Autriche provoquait et favorisait des complots aussi contraires à ses véritables intérêts qu’à ses devoirs les
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plus sacrés de reine ou d’épouse. Des documents authentiques, ses lettres mêmes, établissent avec une irréfutable évidence que pendant les années 1655, 1656 et 1657, au moment décisif où la France et l’Espagne se faisaient en Flandre une guerre acharnée, elle entretenait les relations les plus actives avec le cardinal infant, général en chef de l’armée victorieuse, qui, après la prise de Corbie,' menaçait Amiens. Or, dans cette correspondance clandestine, ellese permettait un langage plus convenable à une Espagnole qu’à une Française. Elle se gardait bien de communiquer au roi les nouvelles . importantes qui lui arrivaient incessamment de Bruxelles, de Madrid, de Nancy, de Londres, de la reine mère ex ilée, de Monsieur, du comte deSoissons , du duc de Bouillon, enun motdetous ceux quiétaient ouvertement alliés de l’étranger. Mais elle s’empressait de leur transmettre les renseignements les plus préjudiciables à la fortune de nos drapeaux : par exemple, lorsque, par d’habiles négociations, Richelieu s’efforçait d’acquérir le duc de Lorraine, dont les talents militaires et les troupes aguerries pouvaient faire incliner les événements en notre faveur, c’était elle encore qui, instruite de ce secret, se hâtait d’en avertir le comte-duc d’Olivarès, et lui démontrait vivement la nécessité de maintenir la vaillante épée de Charles IY au service de Sa Majesté Catholique, c’est-à-dire contre nous. Et pourtant, au len-
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demain môme de ces menées déloyales, au mois d’août 1637, le jour de l’Assomption, elle faisait venir son secrétaire des commandements ; et, après avoir communié, lui jurait sur le saint sacrement qu’elle n’avait jamais entretenu aucun commerce ni avec les partis révoltés, ni avec les pays conjurés pour notre perte. Celte garantie solennelle de son innocence, elle la renouvelait encore avec serment devant le père Caussin, jésuite et confesseur du roi. Mais Richelieu n’en était point dupe; car il avait en main les pièces accusatrices. Or, quand elle le sut à n’en plus douter, elle fut bien alors forcée de descendre enfin aux aveux de ses parjures, et de se livrer sans réserve à un pardon plus humiliant encore que cette surveillance jalouse ou ces visites domiciliaires dont elle avait subi l'affront. Son mauvais génie avait été madame de Chevreuse. Aussi, dans ce formulaire de conduite que la reine fut réduite à signer, les plus strictes prescriptions lui interdisaient-elles toute espèce de rapport avec sa dangereuse amie « et ses entremetteurs. »
C’était, ajoute M. Cousin, rendre un grand hommage à la puissancede cette femme courageuse, sur le sort de laquelle le cardinal délibéra en conseil royal, ne sachant s’il devait user envers elle de douceur ou de violence, la laisser libre, l'arrêter ou l’exiler. De près comme de loin, il la redoutait également. En olfet, on ne saurait le nier, ses fautes
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se relèvent par l’audace qu’elle gardait jusque dans la défaite. Mais nous n'en répugnons pas moins, d’instinct, à tout sentiment qui ressemblerait ici à l’admiration ou à l’indulgence. Car, outre que madame de Chevreuse calculait mal en s’attachant à des causes sans avenir, elle y porta un génie remuant et un besoin fiévreux d’aventures qui témoigne que chez elle le sens moral ne valait pas mieux que le sens politique. Malgré la courtoisie de son éloquent biographe, qui lui sait gré des semblants d’honnêteté qu’elle conservait en ses désordres, et lui fait un mérite d’avoir su toujours remplacer l’amour éteint par des amitiés durables, le chiffre de ses inconstances simultanées ou successives décourage et fatigue ceux qui s’engagent dans ce labyrinthe. A la voir ainsi voltiger de Holland à Chalais, de Chalais à Charles 1Y, de Charles IV à Montaigu, de Montaigu au comte de Craff, du comte de Craff à Chùleauneuf, de Chàteauneuf à Campion, de Campion à Laigues, et de tous ceux-ci à bien d’autres, parmi lesquels nous soupçonnons Buckingham et la Rochefoucauld, sans parler des oubliés et des inconnus, nous croyons avoir affaire à une Aspasie de haut rang, à une Ninon de brillant parage; et tout respect s’en va, ou du moins il se présente ici un problème à résoudre : ses passions d’un jour étaient-elles les fantaisies sincères d’une sensibilité nomade, ou les manœuvres d’une diplomatie sus-
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pecte qui voulait enrôler des généraux et des soldats dans le parti de ses colères? Si les inclinations de son cœur l’ont jetée et retenue dans les camps où elle combattit si vaillamment, ne louons plus autant la stratégie de son opposition belliqueuse. La politique n’était alors qu’un prétexte aux romans. Mais si, comme il semble en bien des rencontres, ses faiblesses ne furent pas étrangères à la lactique intéressée des factions, défions-nous alors des éloges décernés à la générosité de ses égarements ; car le roman n’est plus que le masque de la politique, ce qui nous gâte l’un et l’autre. N’y a-t-il pas en effet je ne sais quoi d’odieux dans ces trafics où le cœur, au lieu de se donner, a l’air de se vendre au profit de l’ambition, où les sourires ont la perfidie d’un piège, où la coquetterie tend ses embuscades à des dupes qu’elle recrute pour la guerre civile ? Or, tel fut le cas, au moins pour Châteauneuf, ce garde des sceaux qui avait franchi la cinquantaine, qui était laborieux et consommé dans les affaires, qui devait tout à Richelieu, et qu’un regard de madame de Chevreuse conquit pourtant à la plus insensée des entreprises, sottise qu'il expia par dix ans de captivité.
Car elle porta malheur à la plupart de ses amants; et jamais ils ne furent comme elle assez heureux ou assez habiles pour se soustraire à temps aux éclats de la foudre prête à frapper. C’est que, dans les
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hasards où elle entraînait les imprudents dont elle avait dérangé le bon sens, elle eut toujours l’avantage d’une sorte d’inviolabilité, surlaquelle comptait instinctivement son audace. Sans prétendre refuser l’intrépidité à celle qui préféra trois fois l’exil à la soumission, et accomplit sa fuite en Espagne dans des conditions où la vérité passe l’invraisemblance des fictions imaginaires, il faut pourtant bien reconnaître, dût-on contrister un peu son honorable apologiste, que le courage de la grande dame fut moins méritoire en réalité qu’en apparence. Car, protégée par la plus haute naissance, par des alliances voisines du trône, par l'influence considérable dont elle jouissait dans toutes les cours de l’Europe, par le patronage de la reine qu’on ménageait en elle, et surtout par les privilèges d’une beauté à laquelle Richelieu et Mazarin lui-même faillirent rendre les armes, n’étail-elle pas plus invulnérable que tout antre dans des désastres qui passaient au-dessous ou à côté d’elle? Quand les bras étaient punis, on épargnait la tète. Regardez son portrait, et vous n’en serez point surpris.
D’ailleurs, avant fait de bonne heure les sacrifices irréparables qui devaient coûter le plus à une femme, même en un siècle où ils ne coûtaient guère, que lui restait-il à perdre? La famille? mais elle n’avait pas le temps d’y songer. La patrie? mais tour à tour Anglaise, Lorraine ou Espagnole, en eut-elle jamais
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d’autre que celle où se trouvaient des cœurs à enflammer et des ligues à soulever contre la France ! Sa fortune? mais à Madrid et à Londres, où elle n’emporta d’autres trésors que son esprit et sa beauté, elle fit bientôt un personnage de reine. Une duchesse de Chevreuse a du crédit partout. La liberté? mais la sienne ne fut jamais sérieusement menacée. Autant par penchant que par intérêt ou nécessité, le cardinal n’était que trop porté à ménager une ennemie qu’il eût été heureux d’attendrir. Elle le savait bien. Aussi ce qu’elle redoutaitle plus de sa part, c’était, à n’en pas douter, sa clémence, qui eût gêné ses engagements ou humilié son orgueil. Pour s’y soustraire, elle aima mieux se vouer à la vie errante de l’émigration, et alors, délivrée de tout scrupule, rendre guerre pour guerre à l'auteur de ses souffrances, les lui faire payer cher, et tenter de lasser la fortune à force de constance.
C’est ce qu’elle fil jusqu’au jour où expira Richelieu. Mais cette heure désirée ne fut pas encore celle de la délivrance. Caria reine, compromise avec elle dans la conspiration du comte de Soissons et de Cinq-Mars, n’avait acheté une seconde grâce qu’en trahissant son ancienne favorite, et en se joignant contre elle à ses ennemis, pour donner le change sur ses propres sentiments. De plus, dans le testament de Louis XIII, âme faible mais française, que
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l’ombre du cardinal semblait gouverner encore, une clause extraordinaire confirmait et perpétuait l’exil de la duchesse, que dans sa pieuse aversion il avait coutume d’appeler le diable. Cependant, quelques jours après sa mort, qui suivit de si près celle de son impérieux ministre, le parlement réformait l’acte souverain qu’il venait d'enregistrer : la régente était affranchie de toute entrave, Châteauneuf sortait de prison, et madame de Chevreuse rentrait à la cour qu’elle avait quittée dix ans auparavant.
Mais malgré l’inévitable maturité de l’âge, malgré les enseignements de ses revers, cette femmequi connaissait lefortet le faible de tousles gouvernements, qui avait pratiqué les hommes d’État les plus considérables de l'Europe, revenait en France, entêtée de ses illusions incorrigibles, comme tous les émigrés, dont on a pu dire en tous les temps : « Ils n’ont rien appris et n’ont rien oublié. »
Et pourtant, avec les situations s’étaient modifiés les caractères sur les défauts desquels se fon-
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daient ses calculs trompeurs et arriérés. Formée à l’école de la souffrance, Anne d’Autriche n’était plus l’épouse gardée à vue dans son palais, traitée parfois en criminelle d’État, et réduite à combattre par la dissimulation ou la perfidie, armes de la faiblesse, un ministre tyrannique dont elle détestait le joug, non sans courber la tôle, en attendant qu’elle pût la relever. Délivrée enfin de ses servitudes par deux morts dont le deuil officiel recouvrait pour elle plus d’une joie, mère d’un roi de six ans, devenue régente grâce au crédit du nouveau cardinal qui fondait sa faveur future sur ce premier bienfait, assez raisonnable pour avoir le sentiment des difficultés qui l’entouraient, et assez habile pour se contenter des honneurs de l’autorité suprême, sans s’imposer le poids des affaires, qui eût accablé son inexpérience, elle eut le bon sens de juger Mazarin aussi nécessaire à la sécurité de son pouvoir qu elle serait indispensable elle-même à l’élévation de sa fortune. N’oublions pas d’ailleurs qu’ Anne d’Autriche était femme, que sa beauté avait résisté à l’épreuve de la quarantaine, et que l’Italien rusé « s’était mis à ses pieds pour arriver jusqu’à son cœur, » d’où il lui serait facile de diriger ou dominer l’esprit, sous le couvert de la plus respectueuse obéissance.
Voilà ce que madame de Chevreuse aurait dû deviner si elle avait eu celte sûreté de coup d’œil que la passion n’aveugle pas. Au lieu de faire peu d’étal
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d’un étranger sans famille, sans établissement, sans amis, et environné partout de rivalités envieuses, elle se serait dit que celte faiblesse apparente était sa force : cai elle lui conseillait de tirer de la reine seule tout son appui, d’entrer doucement en sa confiance, fût-ce même par les avenues les plus mystérieuses ; de ménager tout le monde sans désespérer personne ; de miner l’opposition par des voies souterraines, jusqu’au jour où il serait assez fort pour la briser; d’adopter, en un mot, celte politique industrieuse, souple et patiente qui tourne les obstacles, appelle le temps à son aide, et marche obliquement à son but en accommodant sa conduite à la diversité des occasions ou des circonstances.
Au lieu de se persuader que le souvenir de sondévouement serait tout-puissant, qu’étant toujours la première affection de la reine, elle exercerait sur elle le double ascendant de l’amitié et d’une intelligence supérieure, pour la conduire selon ses vues, elle aurait compris que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les brouillons avaient eu leur temps, « que le goûldu repos et delà vie tranquille accompagne nécessairement les vœux satisfaits ; que si l’on s’agite quand on souffre, on a peur des troubles quand on est heureux; » enfin que les devoirs d’une reine mère sont inconciliables avec les amusements ou les dissipations de la première jeunesse. Or, tandis que la favorite s’était enfoncée de plus en plus
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dans les habitudes frivoles que l’dge fortifie quand il ne lescorrige pas, la souveraine, devenue sérieuse et môme dévoie, nourrissait plus d’une prévention fondée contre l’exilée menaçante dont elle avait trop longtemps encouragé l’humeur inquiète pour n’en pas redouter les retours, désormais incompatibles avec les desseins du nouveau règne. Aussi songeait-elle à payer sa dette de gratitude en la comblant de compliments, de biens et d’honneurs, mais non en lui laissant ressaisir une influence qui lui paraissait maintenant une diminution de son pouvoir.
Les rôles étaient donc changés, et celle qui ne s on aperçut pas commit une faute, aggravée bientôt par des exigences importunes dont l'obsession ne tarda pas à dégénérer en hostilités sourdes d’abord, puis ouvertement criminelles. Les premières attaques ne furent que les défis provocateurs d’un tournoi, des évolutions et des jeux d’adresse. Madame de Chevreuse, à laquelle on ne saurait dénier la reconnaissance poussée jusqu’à la témérité, s’était fait un point d’honneur de replacer dans le poste de garde des sceaux celui qui l’avait autrefois perdu pour elle. Mais, la manœuvre ayant été déjouée, elle s’impatienta de n’obtenir que des paroles et rien d’effectif. Alors, battue sur tous les points, après avoir inutilement essayé l’insinuation, la ruse et la flatterie, elle jetale masque etse mit à la tète des
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importants, faction dont l'avant-gardc se composait d’hommes vieillis dans les complots, prêts à tout, et mêlant à l’exaltation d’un faux héroïsme chevaleresque les chimères des têtes sans cervelle. Forte de ces instruments dociles, assurée d’ailleurs de la connivence des princes parjures et du concours de l’aristocratie, qui regrettait toujours sa vieille indépendance, elle ne recula point alors devant l’idée de traiter Mazarin comme Luynes avait fait le maréchal d’Ancre. Un petit-fds de Henri IV se chargea du coup de main.
Ne soyons pas surpris de voir une femme entrer si résolûment dans la pensée d’un assassinat. Les mœurs du temps se prêtaient à ces tragédies, et ceux qui devaient en être les acteurs avaient applaudi comme un idéal Emilie armant la main de Cinna d’un poignard parricide. Du reste, il n’est pas même possible d’élever ici le moindre doute sur les intentions ; et M. Cousin, qui aime encore mieux la vérité que son héroïne, le déclare avec autorité dans ces lignes que nous devons citer : « Ou il n’y a plus de certitude en histoire, ou il faut considérer comme absolument démontré qu’il y eut un projet arrêté de tuer Mazarin ; que ce projet a été conçu par madame de Chevreuse, et imposé par elle à Beaufort, à l’aide de sa mailresse madame de Montbazon ; que Beaufort eut pour complices principaux le comte de Beaupuis et Alexandre de Campion ; que pendant le
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mois d’août il y eut diverses tentatives sérieuses d’exécution, particulièrement une dernière après l’exil de madame de Montbazon, le 1 er septembre, et que cette tentative-là n’a manqué que par des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté des conspirateurs. »
Quel était donc le crime de Mazarin ? C’était de continuer Richelieu, de servir la France et non les partis, d’avoir le vif sentiment du bien public, et de consacrer aux intérêts de la monarchie la justesse pénétrante de son esprit, sa merveilleuse puissance de travail, sa sûreté de prévision, sa profonde prudence, la souplesse habile ou la judicieuse vigueur de ses résolutions. Voilà ce que messieurs les importants ne lui pardonnaient pas. Or, « tandis qu’ils mettaient leur génie à faire un indigne affront à la noble sœur du héros qui venait de sauver le pays et de l’agrandir ; pendant qu'ils déployaient leur éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs poignards dans de ténébreux conciliabules, » la France, victorieuse à Rocroy, venait d’enlever à l’Autriche la place qui gardait sa frontière ; Thionville nous ouvrait ses portes ; nous pouvions voler au secours de Guébriant, couvrir l’Alsace, franchir le Rhin, et aller faire tète à Mcrcy. Au delà des Alpes, nous étions les arbitres de l'Italie; le pape Lui-même reconnaissait notre médiation en dépit de l’Espagne ; et en Angleterre le roi comme le parlement implo-
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raient également noire appui. La régence s’inaugurait donc sous les plus éclatants auspices; et si le cardinal n’avait pas remporté lui-même l’immortelle victoire qui étonna l’Europe, il l’avait du moins préparée lorsque seul, dans les conseils de la couronne, malgré les lamentations des amis de la paix, il tenait bon contre les découragements, persistait à pousser énergiquement la guerre, et croyait au succès dont Turenne lui-même avait douté.
Aussi disait-il vraiment le mot de l’histoire, quand à la veille du guet-apens nocturne où il devait périr, il s’écriait devant la reine indécise : « Madame de Chevreuse veut ruiner la France ! » Mais, grâce à sa vigilance, grâce surtout au doux ascendant qui la servit à point, et dont M. Cousin sourit avec une malice socratique, celte entreprise funeste précipita sa victoire, au lieu de tourner à sa perte; et, Beaufort une fois arrêté au Louvre môme au nom du roi, Mazarin devint plus puissant que ne l’avait été Richelieu après la journée des Dupes. Madame de Chevreuse n’avait donc perdu qu’elle-môme et ses amis.
Un plutôt elle échappait encore ; car un ordre trop indulgent la relégua tout simplement dans son château de Dampierre. Ce châtiment ressemblait fort à l'impunité. Et pourtant l’expiation commençait ; car celte fois elle partait de la cour, son champ de bataille, non plus, comme jadis, avec la consolation
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que lui laissait en ses plus cruels déplaisirs l’inaltérable affection d’une reine. Mais c’était Anne d’Autriche elle-même qui la bannissait de sa présence et se déclarait son ennemie. Aussi, sans la comparer à Annibal quittant l'Italie, ce qui me parait ici une hyperbole un peu forte, ondoit croire qu’elle ressentit alors une poignante douleur en rapprochant le présent du passé. Ses regrets lurent d’autant plus amers qu’au lieu de retrouver, comme autrefois, en son éloignement, une sorte de cour souveraine dans l’affluence des mécontents ou des adorateurs, elle vit bientôt la solitude s’étendre autour d’elle. M. Cousin, qui la plaint de son abandon, l’attribue à l’ingratitude des égoïstes ou des lèches que dominaient les succès constants de Mazarin. Je me garderai d’absoudre de ce reproche les contemporains de la Rochefoucauld. Mais ne serait-il pas juste aussi de noter que madame de Chevreuse, après avoir tant couru le monde, avait vu fuir les derniers beaux jours de l’automne et touchait presque à l’hiver? Sa beauté n’avait plus que le prestige des souvenirs, et quelques-uns dataient de bien loin. Les ans allaient donc briser dans ses mains le sceptre dont elle avait abusé si souvent. Or, les héroïnes incapables de susciter des héros par un seul de leurs regards feraient sagement de prendre leur retraite ; car elles risquent fort de ne plus passer aux yeux de la postérité que pour d’illustres aventurières, si elles
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s’obstinent à ne pas désespérer de leurs charmes et à tenter la restauration de leur empire, malgré la désertion de leurs anciens sujets, malgré les signes précurseurs d’une décadence qui conseille aux pécheresses les pensées d'amendement.
Mais madame de Chevreuse ne lut jamais disposée à faire bonne mine à mauvais jeu. Accoutumée aux tempêtes, elle avait fini par ne pouvoir plus s’en passer ; c’était son élément et sa vie. Le châtiment de toute passion est de devenir à la longue plus impérieuse sur nous que les instincts mêmes de la nature. Assise sur le trône, elle eût conspiré contre elle-même faute de mieux, tellement elle y prenait plaisir. Aussi, loin de s’abandonner quand tout l’abandonne, elle rallie de nouveau toutes ses rancunes, et, fugitive volontaire, soit en Lorraine, soit dans les Pavs-Bas, elle renoue contre Mazarin tous les fils qu’elle a si souvent maniés contre Richelieu. Les moyens étant toujours les mêmes, le récit serait monotone si M. Cousin ne l’avait varié par les ressources d’un art savant, ou animé par l’émotion que lui inspire le spectacle de cette femme extraordinaire, « passionnée et maîtresse d’elle-même ; gardant un front serein au milieu des orages, en même temps qu’elle déployait une activité infatigable pour surprendre les côtés faibles de l’ennemi ; se servant à la fois du parti protestant et du parti catholique ; tantôt méditant une révolte en Languedoc; tantôt
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au moindre symptôme de mécontentement que laissait échapper un personnage considérable, travaillant à l’enlever à Mazarin ; discernant de son œil perçant, au sein même du congrès de Munster, des signes de mésintelligence entre l’ambassadeur français, le duc de Longueville, et le premier ministre qui en effet ne s’entendaient guère ; ayant eu enlin la triste gloire d’avoir fondé dès lors de trop justes espérances sur l’ambition mal réglée et l’humeur mobile du duc d’Enghien, devenu récemment le prince de Condé. »
En résumé, elle représentait le génie de la conspiration permanente, regardant sans cesse de tous côtés, au dedans et au dehors, pour surprendre l’occasion d'une revanche dont la France payerait les frais. C’est assez dire qu’au lendemain de celte victoire de Lens qui nous valait le traité de Westphalie, elle se lança de tout cœur dans la Fronde, ce dernier rendez-vous de tous les rêves condamnés, de toutes les vanités impuissantes, de toutes les ambitions terrassées, de tous les ressentiments coalisés par des intérêts contraires que rapproche seulement la sottise ou la mauvaise foi. L’armée royale barrant le chemin de Paris empêcha madame de Chevreuse d’accourir dans les rangs des factieux qui depuis la mort de Henri IV comptaient tant de guerres civiles dans leurs états de service. Mais elle resta l’ambassadrice active de la révolte jusqu’à la
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paix précipitée de Ruel, qui fit tomber le rideau sur le premier acte de l'insurrection, et ramena la duchesse à Paris, à la faveur d’une trêve fragile.'
Elle finit pourtant par désarmer. Tout en restant attachée au fond du parti par plus d’un lien, tout en le dirigeant encore par ses conseils à travers les récifs qu’il ne sut pas éviter, elle se relira peu à peu d’une comédie où elle aurait eu peut-être la tristesse de ne plus pouvoir figurer, comme d’autres non moins illustres, avec les grâces entraînantes et l’éclat triomphal de la jeunesse. Aussi ne l’admirez pas trop « d’avoir su mettre son énergie naturelle sous la conduite de cette mâle et forte prudence qui n’a rien à voir avec la timidité des Ames faibles, et n’appartient qu’aux grands courages éclairés et mûris par le temps. »
Fut-elle en effet bien méritoire cette sagesse presque sexagénaire qui, les rides au front, se regarde un jour dans une glace, et se dit enfin avec un soupir « qu’il n’est plus de fautes à faire , plus de disgrâce et d’exil à braver, qu’il faut à tout prix réussir, établir solidement sa fortune et sa destinée? » Ce parti ne serait-il pas le pis-aller de la lassitude, le découragement de l’acteur qui renonce à la scène, lorsqu’il voit les applaudissements voler à d’autres? On nous dit ici qu’elle ne voulait pas tenter l'impossible. Mais que de fois pourtant elle l’avait osé, quand son ambition, confiante dans l’om-
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nipotence de ses sourires, pouvait s’écrier avec orgueil:
J'ai fait la guerre aux rois, je i'aurais faite aux dieux !
On ajoute qu’elle sentait « qu’un pouvoir solide et durable était le premier besoin de la France. » C’était s’en apercevoir bien tard, après l’avoir méconnu bien longtemps, en dépit de l’évidence. Non; ne mêlons pas à tout cela le nom de la France : car naguère encore, lorsque des Te Deurn se chantaient à Notre-Dame, celle que les Parisiens de la Fronde appelaient leur amazone maudissait les lauriers de Cens, et allait de cour en cour mendier des subsides ou recruter des soldats pour les généraux vaincus par nos armes. Revenons donc à la vérité, et si nous voulons atténuer ses trahisons, bornons-nous à rappeler celles de Turenne et de Condé. On nous laisse entendre encore qu’elle fut frappée d’admiration par le génie de Mazarin. Mais je m’étonne un peu que ses yeux, fermés à la grandeur qui n’abandonna jamais Richelieu, se soient ouverts tout à coup à des qualités qui n’étaient pas de nature à causer un éblouissement subit.
Sa conversion s’expliquerait-elle donc par cette phrase que j’emprunte à M. Cousin: « Elle rétablit les affaires de sa maison, et travailla efficacement à la fortune de tous les siens, parmi lesquels elle
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mit toujours au premier rang le marquis de Laigues, » un gentilhomme de Limoges, pauvre, plus jeune quelle , un peu fat et d’un esprit médiocre, par lequel madame de Chevreuse se laissa aimer encore, sur les limites de la vieillesse, mais cette fois sans lui donner de successeur? Pourtant, il m’en coûterait de voir une carrière traversée par tant d’orages aboutir à de simples calculs de bon sens presque bourgeois et d’économie domestique. Puisque la grandeur n’a jamais manqué à ses fautes, mêlons aux années qui les suivirent l’idéal de l'expiation volontairement acceptée. Croyons qu’elle aussi, sur la fin de ses jours, « elle tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la mobilité des choses terrestres, » et fixons son dernier souvenir à cette page si éloquente dans sa simplicité: « Successivement elle avait vu tomber autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï : Richelieu et Mazarin, Louis XIII et Anne d’Autriche, la reine d’Angleterre et sa fille l’aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine ; sa fille bien-aimée, la belle Charlotte, s’était éteinte entre ses bras au milieu delà Fronde; celui qui le premier l’avait détournée du devoir, le beau cl frivole Holland, était monté sur l’échafaud de Charles I er , et son dernier ami, le marquis de Laigues, l’avait précédée dans la tombe. Elle reconnut qu’elle avait donné son âme à des chimères, et voulut se mortifier dans le sentiment même qui l’avait perdue.
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L’altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg Saint-Germain, et se retira à la campagne, non pas à Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie passée, mais dans une modeste maison appelée la Maison- Rouge, à Gagny, près de Chelles. C’est là quelle attendit sa dernière heure, loin des regards du monde, et qu’elle mourut sans bruit à l’âge de soixantedix-neuf ans, la môme année que Retz et madame de Longueville, un an avant la Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et Condé. »
Quelle impression nous laisse ce livre, qu’on pourrait appeler une des oraisons funèbres de l’aristocratie française, descendue depuis si longtemps dans la tombe? Nous bornerons-nous à dire, comme M. Cousin dans sa préface, avec un sourire un peu mélancolique :«Le foyer où s’allumaientde pareilles passions est à jamais éteint. Il n’y aura plus de madame de Chevreuse ou de madame de Longueville. Le moule en est brisé pour toujours, » Ne pourrions-
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nous pas ajouter aussi : « Grâces en soient rendues au progrès des temps et à la supériorité de nos mœurs! car elle rend désormais impossibles, môme à l’état d’exception, des faits qui, deux siècles avant nous, étaient dans l'ordre des choses, et comptaient parmi ces nécessités fatales qu’un gouvernement doit ménager, subir ou combattre. Oui, les belles dames du faubourg Saint-Germain et de la Chausséed’Antin pourront lire sans danger ces récits orageux, comme elles lisent sans être fort émues les discours de l'Emilie de Corneille, ou les incomparables amours de Chimène et de Pauline, de Mandane et de la princesse de Clèves. Sans doute la poésie en souffrira : il est fâcheux peut-être que les académiciens de l’avenir nous reprochent un jour d’avoir laissé périr la tradition des tragiques biographies. Mais ne nous en affligeons pas, puisque nous le devons au bienfait de nos institutions, et surtout de cette égalité civile que nos pères ne connaissaient pas. Si nous valons moins comme individus, si le relief des caractères va s’effaçant de plus en plus, nous valons mieux comme société. Je n’en veux que deux preuves parmi beaucoup d'autres.
La première, c’est que l’idée de la patrie s’impose maintenant aux plus grands comme aux plus humbles. Si les jolies duchesses ont encore l’influence légitime de l’esprit et de la beauté, elles
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n’auraient jamais aujourd’hui la pensée, à plus forte raison le pouvoir, de renverser un ministre, d’ébranler un trône, de mettre le feu aux quatre coins de l'Europe, et de lancer contre leur pays des armées étrangères.
La seconde, c’est que les devoirs de famille sont consacrés davantage par l'opinion. Madame de Chevreuse jouissait, nous dit-on, d’une immense considération, malgré la notoriété de ses liaisons équivoques, qu’on lui passait apparemment comme un de ses privilèges. Or, si, vivant de nos jours, elle n’avait pas été ou plus prudente ou plus sage, j’affirme que plus d'une noble maison lui eût fermé ses portes. Le scandale de ses fautes l’aurait reléguée parmi les lionnes compromettantes sur les frontières d’un monde compromis.
Mais non : si elle avait été notre contemporaine, ses défauts, qui étaient de son temps, n’auraient plus guère été possibles; et ses qualités généreuses, ne trouvant pas un emploi périlleux, n’eussent été que l’ornement d’une existence moins éclatante, moins retentissante, mais plus utile. Au lieu de conspirer contre un Richelieu ou un Mazarin, au lieu d’étre exilée trois fois, elle eût été dame patronnesse d’une crèche ou d’un asile ; elle eût organisé des loteries, des concerts, des bals ou des spectacles de bienfaisance, et les pauvres de Paris auraient béni sa main charitable.
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La politique serait entrée peut-être dans les salons de son hôtel avec des hommes d’État très-clairvoyants pour les fautes de' leurs successeurs. Mais madame de Chevreuse se serait contentée d’encourager leurs malices spirituelles par des sourires qui n’auraient pas inquiété le sommeil des gouvernants.
Enfin, le lendemain du jour où, entourée de nos respects, elle eût rendu le dernier soupir en odeur de sainteté, nous eussions lu dans la Gazette de France ou dans le Journal des Débats quelques lignes pieuses consacrées à sa douce mémoire. Mais M. Cousin n’aurait pu y trouver matière à ce livre dramatique où nous avons vu son héroïne étonner la postérité par le bruit de son nom, promener du Nord au Midi la turbulence de sa galanterie conspiratrice, jouer la vie des autres dans des hasards où elle laissa l’honneur, méditer de sang-froid des meurtres audacieux, et, vaincue après trente ans de combat, s’ensevelir en frémissant dans un repos qui est moins la pénitence que l’épuisement d’une lutte souvent criminelle.