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des réquisitoires et des apologies, dans lesquels se
reflètent les agitations des heures orageuses ?
Mais l’idéal n’est point de ce monde, et puisque l’indépendance absolue n’existe pas plus parmi nous que la vérité absolue, résignons-nous aux vertus relatives, à la sincérité, qui ne sauve pas toujours de l’erreur, mais l’excuse et peut même la rendre aimable. Pour bien comprendre tous les articles de M. Cuvillier-Fleury, il sera donc parfois nécessaire de les expliquer par leurs dates. C’est ainsi qu’en 1845, parlant de M. Viennef, il reprochait à Jean Lapin de notre pas ministériel, de se faire pamphlétaire et professeur de métaphysique parlementaire : il conseillait au fabuliste de renoncer à ses malices. Mais, en 4851, tous ces scrupules avaient disparu. M. Vienne! n’était plus « qu’un grondeur aimable, un moraliste enjoué et courageux, un Juvénal tempéré, un Ménénius Agrippa, mêlant le sourire à la mercuriale, etc... » On encourageait les coups de sa houssine par toutes sortes de compliments : « verve gauloise, intrépidité railleuse, bonhomie provocante, abondance méridionale, précision académique, accent honnête et convaincu. » Bref, il était proclamé créateur.
Pourquoi le point de vue avait-il changé? Parce que les épigrammes gênantes de la vieille étaient devenues l’arme opportune du lendemain. Nous pourrions encore noter d’autres exceptions de ce
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genre. Mais en insistant sur ce que M. Cuvillier- Fleury n’a point voulu dissimuler, nous deviendrions injustes. Car s’il a le cœur passionné, il a le désir d’être équitable, et nous a donné maintes fois le bon exemple de louer le talent chez les auteurs dont il combattait les doctrines. Dans les éludes sur George Sand et Lamartine, cet équilibre du blâme et de l’éloge n’a pas toujours été suffisamment maintenu; mais il fut le premier à s’en apercevoir plus tard , et à réparer un tort qu’il effaçait en l’avouant.
D’ailleurs, toutes les qualités sont voisines d’un écueil. Or, M. Cuvillier-Fleury a surtout une plume de combat. Son talent vraiment éminent est la verve oratoire d’une dialectique éloquente, qui prend l’adversaire corps à corps et le terrasse sous son argumentation. Il excelle par la vertu agonistique. Aussi, ne cherchez pas en lui un de ces épicuriens aimables, qui n’ouvrent un livre que pour leur plaisir et le nôtre ; un de ces psychologues voluptueux qui se délectent en fines analyses; un sceptique raffiné qui veut échapper à l’ennui plutôt qu’à l’erreur; un moraliste curieux qui accepte tout comme sujet d’expérience, et a besoin de nouveauté plus que de doctrine. Non ; quoiqu’il sache aussi peindre d’après nature un portrait ou un caractère, il préfère la discussion des idées générales au maniement adroit du scalpel. Au lieu d’étudier la personne humaine, il se met en face d’une thèse ; il s’inquiète avant
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tout d'une opinion à partager, à discuter ou à réfuter, et n’est jamais plus à l’aise que sous la robe de l’avocat qui plaide.
11 lui faut une cause à soutenir, une réplique à lancer, en un mot, un duel logique où se déploieront toutes les ressources de son escrime savante. La plupart de ses études ont le ton d’un discours improvisé d’abondance, sous la dictée d’une émotion. On croirait parfois voir les gestes qui ont accompagné telle ou telle phrase ; il est des passages où il semble qu’on entend sa voix avec toutes les inflexions qui en modifient l’accent. Il y a de l’action dans son style : soulignons ce trait, il lui est propre, et ne l’oubliez pas quand vous assisterez à la brillante passe-d’armes qui eut lieu entre M. Cuvillier-Fleury et M. Sainte-Beuve; dites-vous alors que, si la politique en a été l’occasion, l’élément littéraire n’y fut pas étranger. Tôt ou tard, ils devaient rompre une lance ; il y avait entre eux incompatibilité d’inclination, de méthode et d’aptitude.
En effet, si la merveilleuse puissance de l’un est dans sa faculté de tout comprendre, la force de l’autre est dans un parti-pris dogmatique qui suppose plus d’une exclusion. Ne nous en plaignons pas. On ne vaut qu’en restant fidèle à sa nature. Or, l’originalité de M. Cuvillier-Fleury (car c’en est une aujourd’hui) est d’avoir des principes très-arrétés, de
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croire à sa mission , je dirai presque de se persuader qu’il a charge d'âmes. N’est-ce pas une rareté qu’un critique qui regarde un article comme un devoir, qui exerce ses fonctions comme un ministère public, qui a le sentiment de son importance, le mot étant traduit dans son meilleur sens? La récompense de ce zèle consciencieux est l’autorité dont il jouit, non-seulement près de ses abonnés auxquels il est devenu nécessaire, mais près de ceux-mémes qui ne sont pas convertis d’avance à toutes ses opinions.
Signalons avec estime cette persévérance dans les idées, cet esprit de suite, cette tenue parfaite d’une raison sévère, qui aime mieux nous redire plus d’une fois les mêmes choses, quand elles sont bonnes, que de se dédire pour échapper à la monotonie. Son Credo n’est pas long, mais il est excellent; le voici rédigé par lui-même : «J’ai deux inspirations qui ne me laissent jamais court, le culte de la liberté dans l’État, le goût de la règle dans l’art ; c’est-à-dire la liberté, partout où nous supportons le plus patiemment la discipline, et la règle partout où nous rêvons un affranchissement sans limite. »
Ses livres seront le commentaire animé de ces lignes. Pour ce qui est du premier point, je ne suis pas assez grand politique pour oser affirmer que M. Cuvillier-Fleury ait rencontré le secret de concilier l’autorité et la liberté, la révolution et la tradition. 11 m’a même semblé, dans certains chapitres, qu’il
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incline trop tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, suivant le temps, cherchant, il est vrai, à faire ainsi contre-poids à la force prédominante. Ici, je le vois qui regarde la subordination comme notre seule ancre de salut. Là, quand il n’est plus effrayé par l’anarchie, il se plaint volontiers d’être trop gouverné. Mais ne serait-ce pas la faute des choses plus que la sienne? Bornons-nous donc à désirer que nos institutions finissent par se trouver d’accord avec son esprit libéral et enlèvent ainsi tout prétexte à une mélancolie dont l'influence est bonne.
Dans la question littéraire, je serais peut-être plus tolérant que lui. Car il est fils de Boileau; or, depuis Y Art poétique, les esprits se sont renouvelés, et la tradition classique ne leur suffira plus, si on ne l’élargit pas.
Mais nous n’en applaudissons pas moins de tout cœur à son bon sens spirituel, toutes les fois qu’il a vengé le goût et la morale contre les attentats qui ont outragé l’un et l’autre. Prix d’honneur de la vieille université, M. Cuvillier-Fleury est un humaniste consommé, et possède ce fonds d’études profondes, qui est si nécessaire à l’arbitre universel du bien penser et du bien dire. Compétent sur tout sujet, il peut parcourir le vaste champ de l’intelligence sans cesser d'être dans son domaine. Mais l’antiquité surtout a été son école, et il a conservé pour elle la reconnaissance respectueuse d’un dis-
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ciple. Aussi avec quelle prédilection n’aime-t-il pas à citer ses auteurs ! On a pu s’en amuser comme d’un léger travers, mais il n’est pas donné à tout le monde de l avoir; et, d’ailleurs, M. Cuvillier-Fleury, dirigeant nos consciences littéraires, peut imiter les prédicateurs qui ont souvent sur les lèvres le texte des livres saints, parce qu’ils l’ont dans le cœur.
Sa langue ne fait point disparate avec celle des maîtres; car elle est nerveuse, nette, serrée et substantielle. Elle convient à un écrivain qui sait dire: « Ceci est bon ou ceci est mauvais. » A beaucoup de savoir faire, de mise en œuvre, de pratique et d’expérience, il unit du mordant, du trait, un franc parler gaulois, de la chaleur, du mouvement, et tout un arsenal d’armes très-propres à la polémique, depuis la flèche empennée qui traverse élégamment jusqu’à la massue qui assomme d’un seul coup. Quelques-uns lui voudraient parfois la main plus légère. Mais n’oublions pas qu’il n’est point de foi vive sans un peu d'intolérance. En résumé, nul n’a fait plus courageusement et plus honnêtement, depuis trente ans, son devoir de critique. Ses escarmouches contre les romans malsains ont été un service rendu à l’esprit français. Sa vaillante campagne contre le socialisme comptera dans la reconnaissance des honnêtes gens. Il aborde les matières historiques avec une supériorité réelle d’appréciation ferme et
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modérée. Les poètes lui réussissent moins; aussi leur préfère-t-il les pièces de résistance. Mais, quel que soit le genre qu’il traite, il éclaire les parties bonnes ou mauvaises par des aperçus qu’il est plus sûr d’accepter que de contredire. Car sa censure est décisive, et si le mot d 'Aristarque était aujourd’hui en faveur, j’appellerais volontiers M. Cuvillier- Fleury un des derniers survivants de ce type qui s’efface de plus en plus, au détriment des écrivains et des lecteurs.
Bien que notre siècle ait le goût des recherches scientifiques, l’astronomie n’a guère franchi le cercle des initiés, et nous avons le regret de constater qu’elle est en général absolument étrangère à ceux qui passent pour avoir reçu les bienfaits d’une éducation libérale. Les lettrés s’effrayent des difficultés mathématiques dont ses abords sont hérissés, et la plupart d’entre eux rie connaissent que par ouï-dire les grandes questions qu’elle a résolues.
Pourtant, il n’est pas de science qui parle plus éloquemment aux intelligences les plus élevées ou les plus simples. Quand, par une belle soirée, vous traversez le pont Neuf, n’ôles-vous pas frappés de voir avec quel empressement les gens du peuple
entourent les télescopes ambulants, écoutent avidement les explications données par des Arago de carrefour, et prélèvent une obole sur le gain de la journée, pour avoir le plaisir d’observer les satellites de Jupiter ou les anneaux de Saturne ? Apparaît-il une comète, aussitôt notre fourmilière est en émoi. Des millions de regards se dirigent vers le météore, et les imaginations se mettent en route, à la suite de l’astre voyageur auquel la force du préjugé attribue toujours, en dépit des sages, je ne sais quelle action mystérieuse sur nos destinées terrestres. Bien que les éclipses aient beaucoup perdu de leur prestige, elles ont pourtant l’importance d’un événement qui préoccupe jusqu’aux plus humbles animaux de notre planète. Depuis que le monde existe, la lune n’a pas cessé de faire parler d’elle en bien ou en mal, et, aux yeux de la foule, elle est encore responsable de la pluie ou du beau temps, sans parler de mille autres influences bénignes ou malignes dont la bizarrerie atteste la crédulité humaine.
Mais ne sourions pas trop de ces superstitions ; car ces erreurs inoffensives sont ici le symptôme d’une curiosité universelle que sollicitent vivement les perspectives de l’infini.
Si l’astronomie est vraiment la reine des sciences et mérite de passionner la raison du penseur, c’est qu’il entre dans ses problèmes de la poésie, de la
LA PLURALITÉ DES MONDES, philosophie, de la morale, de la religion ; c’est qu’en nous ravissant au théâtre étroit de notre vie éphémère, elle révèle aux plus aveugles, par des démonstrations saisissantes, la misère et la grandeur de notre condition ; c’est qu’elle nous laisse entrevoir le rang que nous occupons dans l’ensemble des êtres, et nous rapproche en quelque sorte du Créateur par l'admiration de ses œuvres. Qui de nous,, en effet, sous le dôme d’une nuit étoilée, contemplateur ému des profondeurs étincelantes, n’a pas tressailli devant les splendeurs de ce spectacle, et, errant de monde en monde à travers l’espace immense, n’a murmuré dans son cœur ces vers du poète :
Soleils, astres errants, qui voguez avec nous,
Dites si Dieu l'a dit, où donc allons-nous tous?
Quel est le port céleste où son souffle nous guide?
Oucl terme assigna-t-il h notre vol rapide?
Allons-nous sur des bords de silence et de deuil,
Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
Semer l'immensité des débris du naufrage?
Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage,
Et sur l’ancre éternelle à jamais affermis,
Dans un golfe du ciel aborder endormis?
Cet enthousiasme ignorant, jusqu’où n’irail-il donc pas, si nous savions manier la clef du sanctuaire, je veux dire cette algèbre délicate et précise dont les infaillibles calculs pèsent les planètes, mesurent leurs distances, tracent la courbe de leurs révolutions, prédisent leurs mouvements, plusieurs
années à l’avance, sans se tromper d’un millième de seconde ; affirment, par exemple, sur la loi d’un imperceptible frémissement signalé dans la marche d’un astre, qu’à un milliard de lieues une sphère invisible inquiète celle qu’on a vue frisonncr à sa lointaine approche, et dénoncent, comme l’a fait M. Le Verrier, sans le secours des instruments, qu’à telle heure, en tel point de l’espace, apparaîtra l’hôte inconnu des cieux? Oui, certes, il faudrait plaindre celui qui demeurerait insensible devant les merveilles de celte physique vivante, de cette géométrie sublime, de cette mécanique divine si manifestement réglée par la volonté toujours présente du Législateur éternel. Aussi les nouveaux docteurs qui nient cette évidence dans l’ombre du cabinet où ils reconstruisent l’univers avec des abstractions, font-ils vraiment pitié à tous ceux qui lèvent les yeux en haut pour contempler un instant les réalités dont l’éclatante lumière réfute victorieusement les impuissantes spéculations de l’orgueil.
Voilà pourquoi il faut souhaiter la bienvenue à un jeune écrivain qui reprend la thèse de Fontenclle, dans un livre où vous trouverez l’ardeur généreuse de la vingtième année, le sens philosophique «les harmonies de la nature, la foi spiritualiste et l’accent d’une émotion communicative. M. Flammarion n’est point un de ces vulgarisateurs mondains qui parent de dentelles la muse Uranie, l’in-
Iroduisent dans les salons, y donnent des séances de cosmographie amusante, offrent élégamment aux dames des télescopes de boudoir, organisent des trains de plaisir vers l’Observatoire, racontent, le sourire sur les lèvres, leurs impressions de voyages astronomiques, et ne s’élèvent jamais assez haut, dans ces ascensions, pour perdre de vue les Parisiennes auxquelles ils veulent plaire par des feuil' letons ingénieux. On lui reprocherait plutôt d’avoir le ton trop sacerdotal, et de nous parler comme un apôtre à des croyants. S’il avait vécu au moyen âge, il eût été certainement astrologue. Mais s’il y a ici le germe d’un défaut, l’âge le corrigera ; et il tient à une qualité précieuse, c’est-à-dire à la candeur d’une conviction.
Je lui souhaite des disciples : car la pluralité des mondes habités est une de ces causes qui ont déjà pour elles, ce me semble, l’intuition du simple bon sens. Le temps n’est plus où les innombrables soleils qui peuplent le firmament ne paraissaient aux hommes que l’illumination radieuse de leurs nuits : et aujourd’hui nul ne croit aux métaphores des poètes, quand ils nous disent :
Les deux sont notre dôme, et ces astres sans nombre
Dans la voûte d'azur avec ordre semés
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumes.
Nous savons qn’au-dessus et au-dessous de la
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terre, voguant comme un navire autour d’une île de lumière, bien loin des bornes où s’arrêtent les regards étonnés, l’espace succède à l’espace, et l’é- *
tendue à l’étendue. i
Quand nos instruments d’optique seraient assez puissants pour franchir les plus extrêmes limites de l’incommensurable, et distinguer ces soleils ignorés dont nous n’avons pas encore aperçu le rayon, bien qu’il soit en route depuis des milliers d’années ; quand même il nous serait donné de traverser pendant des siècles, avec la vitesse de la lumière, ces myriades de systèmes planétaires, dont la profusion défie les chiffres et surpasse les grains de sable de nos rivages, la création se déroulerait encore dans son inépuisable fécondité, sans qu’il nous fût possible d’atteindre les confins de ses mer- [
veilles.
Voilà les vérités dont chacun de nous a l’instinct.
Eh bien ! je vous le demande, serait-il raisonnable de supposer que le souverain Architecte a prodigué la matière inerte sans y répandre aussi l’intelligence, que le suprême effort de sa toutepuissance a été l’apparition de l’homme sur un atome dont l’anéantissement ne serait pas un événement plus considérable que la perte d’une goutte d’eau pour l’Océan? Si libérale ici-bas, la nature aurait-elle été stérile partout ailleurs? La terre serait-elle donc un accident et une exception dans
l’ordre général? Y aurail-il de l’arbitraire dans le plan de l’univers? Pourquoi la solitude régneraitelle dans Finfiniment grand, tandis qu’ici-bas le microscope nous montre partout la vie dans l’infiniment petit? Que signifient alors ces demeures sans habitants, ces effets sans cause finale, sans intention providentielle? Ce serait le cas de dire avec Montaigne : « Nous prescrivons des bornes à Dieu, nous tenons sa puissance assiégée par nos raisons, nous le voulons asservir aux apparences vaines et faibles de notre entendement, lui qui a fait et nous et notre connaissance. Quoi ! Dieu nous a-t-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? S’est-il obligé à n’outre-passer les bornes de notre science ? O homme ! tu ne vois que l’ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si lu la vois. Mais la divinité a une juridiction infinie au-delà, et cette pièce n’est rien au prix du tout. »
Dans une exposition historique, qui pourrait être plus complète encore, M. Flammarion commence par appuyer son opinion sur le téjnoignage des hommes éminents qui, durant tous les âges, se sont accordés à croire que les opérations de la nature ne sauraient, sans invraisemblance, être circonscrites à notre unique séjour. Puis, considérant l’ensemble du système solaire, les- analogies ou les dissemblances qui rapprochent ou distinguent les sphères
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dont il se compose, il en tire une conclusion assez humiliante pour notre vanité, à savoir que notre planète n’est point privilégiée, et pourrait même envier à ses sœurs quelques-uns de leurs avantages. Par exemple, si l’on juge de l’importance d’un astre par le nombre de ses satellites, nous sommes loin d r étre au premier rang des corps célestes. Car il en est d’autres qui ont une escorte beaucoup plus imposante que la nôtre. Saturne, à lui seul, voit tourner autour de lui huit lunes, qui ajoutent les combinaisons variées de leur lumière au spectacle grandiose que doit offrir ce triple anneau suspendu dans les airs comme un pont gigantesque. Quant à notre volume, il est très inférieur entre autres «à celui de Jupiter, qui est quatorze cents fois plus considérable. A plus forte raison, ne saurions-nous entrer en comparaison avec le soleil : car il faudrait trois cent cinquante mille terres dans leplateau d’une balance pour faire équilibre à son poids. Mais consolons-nous en songeant que Mercure, Mars et Vénus sont plus petits encore, et nous regardent sans doute avec admiration.
Sachez aussi que, sur Jupiter, des climats constants affectés à chaque latitude descendent en nuances harmonieuses de 1 Équateur aux pôles, que le jour et la nuit y sont en tous lieux d’une égale durée, et que ses habitants y jouissent d’une seule et même saison, pendant une longue période nn-
nuellc qui comprend environ onze ans et dix mois. En résumé, notre patriotisme terrestre doit rabattre beaucoup de ses prétentions, nous n’avons aucune prééminence marquée sur nos frères de la famille solaire ; et si maintenant j’étais libre de choisir le lieu de mon habitation, je demanderais volontiers à devenir citoyen d’un de ces mondes, auprès desquels nous faisons assez triste figure. La plupart d’entre eux sont, comme le nôtre, pourvus d’une atmosphère qui nous révèle, en vertu des lois de l’induction, la présence d’êtres animés. Vénus est presque toujours couverte de nuages, sur lesquels on distingue les phénomènes crépusculaires. On aperçoit les neiges de Mars, les contours de ses continents et de ses mers. Il est encore certain que Jupiter est environné d’une enveloppe gazeuse : des bandes obscures les sillonnent ; des couches nuageuses y régnent vers l’équateur, et signalent la direction des vents alizés qui soufflent dans ses régions in ter tropicales. Saturne offre aussi des taches obscures, brillantes et variables qui ne peuvent être attribuées qu'à l’invasion des glaces polaires et à des conditions qui rappellent les nôtres.
Mais quand même elles seraient absolument différentes, nous n’aurions pas le droit de déclarer inhabitable un milieu où nous ne pourrions vivre avec la constitution organique qui nous a été donnée en vue de notre demeure particulière. Car ni la densité
des corps, ni la légèreté et l’inadhérence des molécules, ni la chaleur torrentielle ou la lumière éblouissante, ni le froid glacial ou les ténèbres profondes ne s’opposent invinciblement aux manifestations de la vie. Si depuis les vertébrés mammifères jusqu’aux mollusques et aux rayonnés, on passe en revue les diverses espèces qui peuplent ou ont peuplé notre globe, on comprendra que tous les êtres sont appropriés au séjour qui leur est destiné. Les uns meurent et d’autres naissent, suivant les transformations physiques qui les excluent ou les appellent. Les individus peuvent changer ; mais la force qui les produit ne se repose jamais, parce que agir est son essence.
Appliquez ce principe que toutes les créatures sont en harmonie avec le berceau qui les porte, et vous pourrez affirmer que l’habitant de Mercure n’est pas conformé comme celui de Neptune; que la nature ne se copie jamais ; qu’elle accommode partout les fonctions animales à l’état du sol et du climat, à la patrie qui les attend. Ainsi lorsqu’on réfute l’hypo*thèse delà pluralité des mondes par des arguments tirés uniquement des moyens d’existence qui sont indispensables à la race humaine, Ces objections ne valent pas. 11 est trop évident que nous ne sommes pas le modèle nécessaire que reproduit partout le divin Artiste, et il serait extravagant de prétendre que, sans un certain nombre d’équivalents d’oxy-
gène et d’azote, le Père de la vie universelle ne saurait enfanter aucun type doué de raison.
Voilà ce que tout homme de sens ne contestera pas. Mais, au delà de cette probabilité scientifique qu’on ne peut, il est vrai, ériger en dogme, le champ n’est ouvert qu’aux excursions capricieuses des rêveries ou des conceptions romanesques. Qui pourrait nous dire l’histoire de ces planètes illuminées par plusieurs soleils, dont chacun a sa couleur, son intensité, sa grandeur et ses mouvements propres ; de ces étoiles qui s’allument et s’éteignent tour à tour, où se succèdent des jours blancs, bleus, rouges ou verts ; de ces nébuleuses dont les métamorphoses nous font assister aux phases cosmogoniques d’une création incessante ?
M. Flammarion ne se laisse point tenter par ces énigmes. 11 ne colonise aucune constellation et se borne à sourire des fables imaginées par les fantaisistes qui racontent les choses des autres mondes ; il se défie même des raisonnements qu’autoriserait l’analogie, car ils nous conduiraient aux plus singulières conséquences.
Par exemple, en supposant que sur Neptune la durée moyenne d’une vie humaine soit relativement égale au nombre d’années que compte notre existence terrestre, un enfant serait encore en nourrice à l’àge de quatre cent quatre-vingt-dix ans; et si làbas les coutumes étaient les mêmes que chez nous,
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un jeune homme se marierait d’habitude dans sa trois mille neuf cent cinquantième année. Mais ne plaisantons pas. Ce qui est indubitable, c’est que tous les types sont possibles; et si les degrés de notre échelle zoologique ne peuvent nous faire monter jusqu’aux organisations des règnes supérieurs aux nôtres, ce serait abaisser la Divinité jusqu’à nous que d’imposer à ses ressources les misérables limites de notre ignorance. Non, nous ne sommes pas le dernier mot de son verbe, et dans le concert harmonieux de l’univers, où toutes les races s’enchaînent par des développements gradués jusqu’à l’infini, il y a au-dessus de nous autant de créatures qu’il en est au-dessous.
Mais si dans les régions intellectuelles, comme dans l’ordre physique, l’ensemble des humanités sidérales forme une série progressive detres pensants, depuis les obscurs instincts engagés dans les langes de la matière, jusqu’aux lumineuses essences qui contempleraient Dieu dans sa gloire, ne nous plaignons pas du rang que nous occupons dans cette vaste hiérarchie. Car le lien de la raison nous unit aux membres les plus parfaits des lointaines familles qui, comme nous, accomplissent leurs destinées sous le regard du Père commun. Un homme de génie, un héros et un saint auront toujours le droit de se croire les égaux des plus favorisés. Des principes universels de justice et de vérité établissent des
rapports indissolubles entre tous les frères dispersés parmi les archipels célestes : ces rayons incorruptibles se croisent sans cesse d’une patrie à l’autre ; toutes, en quelque sorte, elles parlent la même langue; il n’y a pour elles qu’une morale et qu’une science ; et si les âmes qui les habitent, affranchies des servitudes qui les enchaînent au temps et à l’espace, prenaient un jour leur vol vers le dernier rendez-vous de l’immortalité, elles se reconnaîtraient dès l’abord comme des sœurs entre lesquelles exista la parenté d’une même origine et d’une même fin.
Telles sont les espérances qu’encouragent les enseignements de ce livre. Il est animé par un souffle platonicien. M. Flammarion a des ailes qui frémissent d’impatience, à la vue des splendeurs qu’il entrevoit. Mais il a parfois manqué de cette prudence qui craint le vertige, et ferme les yeux devant l’insondable. Je regrette qu’il compromette sa doctrine par les théories surannées de la préexistence et de la transmigration. Car leur moindre tort est d’échapper à toute controverse. Il est aussi difficile de les démontrer que de les réfuter. Outre que je m’intéresse fort peu à une vie antérieure dont je ne me souviens plus, et à une vie future qui ne rattachera pas le passé au présent, je me dis que le vrai mérite des idées spéculatives est d’enfanter une belle morale, d’inspirer le sentiment du devoir, et la force de volonté qui s’y conforme. Or, je vous le
demande, quel avantage y a-t-il pour nous dans ces métempsycoses qui nous soumettent à des épreuves toujours renaissantes, sans nous offrir la perspective du repos définitif dans la lumière et la paix? Bien plus, il me semble qu’on risque d’aggraver l’insouciance naturelle de l’homme, et de refroidir encore sa tiédeur, en reculant indéfiniment le jour de la liquidation où toutes les dettes seront enfin réglées.
Si j’ai devant moi des milliers de siècles pour me perfectionner, qu’ai-je besoin de hâter le pas vers un but que j’atteindrai tôt ou tard, en me laissant conduire par le temps vers le port assuré du salut? Puisque la perfectibilité est une loi de la nature, confions-lui le soin de nous améliorer; et, en attendant la prochaine étape, profilons de celle-ci pour goûter les douceurs qu’elle nous offre, sans souci du retard qui peut en résulter pour la plénitude de notre félicité astronomique. Tous les chemins menant au paradis, pourquoi ne pas prendre le plus long, s’il me paraît le plus agréable? Nous avons l’éternité pour rattraper les heures perdues ; ménageons-nous donc ainsi la chance de visiter un grand nombre de planètes expiatoires, tandis que les élus iront, en train de grande vitesse, aux cités de la béatitude.
Sérieusement, il y a là de quoi déconcerter les plus intrépides voyageurs. Les saints eux-mêmes
seraient effrayés par ces quarantaines qu’ils devraient subir de planète en planète, avant d’entrer dans la terre promise. Voilà l’homme voué pour jamais au provisoire; il n’a plus de fin dernière. C’est le Juif errant de la vie future. Pour ma part, je regarderais le firmament avec terreur, si je me voyais condamné à le parcourir jusqu’à la fin des siècles. Il me faut une immortalité plus sédentaire, et je m’en tiens à celle du spiritualisme chrétien, sans demander à l’astronomie la religion de l’avenir. Tel est le côté faible d’une thèse dont j’approuverais plus volontiers la forme, si M. Flammarion avait un style moins exubérant, et le fond, s’il n’y avait pas en lui un grand prêtre.
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Je ne suis pas médecin, et cependant je me risque à parler d’un livre qui résout bien des questions psychologiques par la physiologie et la pathologie. Mais ce qui rassure mon incompétence, c’est que M. Alfred Maury ne s’adresse point à un public d’école et d’amphithéâtre ; il met sa science à la portée du bon sens, et, pour le lire avec profit, il suffit, ce me semble, d’être un dormeur curieux de réfléchir un instant sur un de ces phénomènes vulgaires qu’il nous est loisible d’étudier d’après nature, en face de nous-mêmes, sans nous déranger, sans nous embarrasser d’aucun appareil d’érudition spéciale. Ce n’est pas qu’il soit facile de répandre la lumière sur ces ténèbres qui enveloppent les secrets du
Ii F. SOMMEIL ET LES RÊVES. 5b3
sommeil et du rêve. Si, pendant la veille, il nous faut un effort d’attention soutenue pour suivre le jeu compliqué de nos facultés, comment la pensée pourra-t-elle surveiller les ressorts de son mécanisme, au moment où elle cesse de les gouverner par une direction volontaire et intelligente? Le spectateur n’est-il pas alors atteint, en même temps que l’acteur, par l’engourdissement général qui les livre tous deux à la merci des organes et de leurs sensations mensongères? Par quel fil se guider dans ce labyrinthe d’images tumultueuses et contradictoires, qui disparaissent pour ne laisser après elles que l’oubli, ou tout au plus le vague sentiment de leur confusion ?
La chose est possible pourtant, et M. Maury l'a prouvé victorieusement. Le repos de ses nuits est devenu pour lui la matière d’une préoccupation scientifique. Ces heures si nombreuses qui suspendent la vie intellectuelle et la condamnent momentanément à l’impuissance, il en a fait l’occasion d’un ouvrage qui semble une revanche prise par la raison contre l’humiliante nécessité de notre condition physique. On peut dire que pendant bien des années il a dormi avec réflexion, il a rêvé avec la préméditation du savant. Mais laissons-le nous parler luimême de sa méthode ; car il y met une candeur qui ajoute à l’intérêt de la lecture l'attrait des confidences. Vous y apprécierez en outre l’autorité de sa
35 i LE SOMMEIL ET LES RÊVES.
critique prudente et consciencieuse. «Je m’observe, dit-il, tantôt dans mon lit, tantôt dans mon fauteuil, au moment où le sommeil me gagne ; je note exactement les dispositions dans lesquelles je me trouvais avant de m’endormir, et je prie la personne qui est près de moi de m’éveiller à des instants plus ou moins éloignes du moment où je me suis assoupi. Réveillé en sursaut, la mémoire du rêve auquel on m’a soudainement arraché est encore présente à mon esprit, dans la fraîcheur même de l’impression. 11 m’est alors facile de rapprocher les détails de ce rêve des circonstances où je m’étais placé pour m’endormir. Je consigne sur un cahier ces observations, comme le fait un médecin dans son journal pour les cas qu’il observe. Et en relisant ce répertoire, j’ai saisi entre des rêves produits à diverses époques de ma vie des coïncidences et des analogies dont la clef m’a été donnée bien souvent par la similitude des circonstances qui les avaient provoqués. » Vous le voyez, c’est toute une série d’expériences, auxquelles Bacon lui-même ne trouverait rien à reprocher. Elles sont faites, comme en un laboratoire, le chronomètre en main, dans un milieu donné, avecl’aide d’un préparateur docile et entendu. Car ce point est capital, on ne saurait ici se dispenser de Y observation à deux : « Avant que l’esprit ait repris conscience de soi-même, il se passe des faits psychologiques dont la mémoire peut sans doute
persister après le réveil, mais qui sont liés à des manifestations qu’autrui seul peut constater. Ainsi les mots qu’on prononce, assoupi ou dans un rêve agité, doivent être entendus par quelqu’un qui vous les puisse rapporter. Il n’est pas jusqu’aux gestes, aux altitudes, qui n’aient aussi leur importance. Enfin, ce qui rend nécessaire le concours d'une seconde personne, c’est l’impossibilité où vous seriez de vous éveiller à temps, par un procédé mécanique, comme vous le faites grâce à une main complaisante. » Voulant par exemple savoir dans quelle mesure les impressions réelles des sens interviennent parmi nos songes, il eut besoin d’un officieux collaborateur qui le soumettait, sans le prévenir, à certaines sensations, toutes les fois qu’il se laissait aller à une somnolence favorable aux hallucinations. Voici quelques-uns des résultats constatés en commun. Un jour qu’on lui chatouilla successivement les lèvres et le bout du nez avec les barbes d’une plume, il lui sembla qu’un masque de poix lui était appliqué sur le visage et arraché brusquement. Le bruit d’une pineette que l’on fit vibrer auprès de son oreille devint aussitôt le son du tocsin ; il crut assister aux journées de juin 1848. On approcha de ses narines une allumette enflammée, et son imagination le transporta sur un navire dont la saintebarbe sautait. (Notez, ajoute-il, que le vent soufflait alors dans les fenêtres.) Une goutte d’eau lui fut
versée sur le front, et il se figura qu’il était en Italie, qu’il avait très-chaud, et buvait du vin d’Orvieto. Une lumière qu’on lui passa devant les yeux évoqua le souvenir d’une violente tempête qu’il avait essuyée sur la Manche, en allant de Morlaix au Havre. Les mots chandelle et haridelle ayant été prononcés tout près de lui, il se réveilla subitement, en s’écriant : C'est elle.
Quant aux rêves nocturnes, qui relèvent de la fantaisie et du hasard, M. Maury a su étendre sur eux aussi ses droits d’investigation pénétrante. 11 ne leur a point permis de se dérober à ses ingénieuses analyses. Parfois même il a réussi à les susciter, à les conduire, à les prolonger ou à les interrompre. Un soir, entre autres, il pensa fortement à un portrait de mademoiselle de la Vallière, qu’il avait vu à la pinacothèque de Munich, et, au bout de quelques minutes, la gracieuse apparition vint lui tenir compagnie ; seulement il ne pouvait distinguer que sa charmante figure. Le vêtement et le reste du corps ne se dessinèrent pas. Une autre fois, il s’assoupit en songeant aux clefs de l’écriture chinoise, et aussitôt elles obsédèrent son esprit avec l’obstination d’un cauchemar Mais il excelle surtout à démêler, sous le chaos des visions les plus puériles ou les plus absurdes, les causes qui les ont produites, l’enchaînement logique de leurs extravagances, la suite des ébranlements qui ont retenti dans les pro-
fondeurs du cerveau. En voici un trait assez curieux : « Un matin, je me rappelai que j’avais eu un rêve qui avait commencé par un pèlerinage à Jérusalem ou à la Mecque : je ne sais pas au juste si j’étais alors chrétien ou musulman. A la suite d’une foule d’aventures, je me trouvai rue Jacob, chez M. Pelletier le chimiste, et, dans une conversation que j’eus avec lui, il me donna une pelle de zinc, qui fut mon grand cheval de bataille dans un rêve subséquent, que je n’ai pu me rappeler. Voilà trois idées, trois scènes principales qui sont visiblement liées entre elles par les mots Pèlerinage, Pelletier, Pelle, c’est-à-dire, par trois mots qui commencent de môme, et s’étaient évidemment associés par l’assonance. Ils étaient devenus les liens d’un rêve en apparence très-incohérent. » Il fit part de cette remarque à une personne de sa connaissance, qui lui répondit avoir le souvenir très-présent d’une bizarrerie analogue. Les mots Jardin, Chardin et Janin s’étaient si bien associés dans son esprit qu’elle vit en rêve le Jardin des Plantes, où elle rencontra Chardin, le voyageur en Perse, qui, à son grand étonnement, lui donna le roman de Jules Janin, l'Ane mort et la Femme guillotinée.
Si M. Maury a utilisé pour son travail tous les secours étrangers, son expérimentation lui est, avant tout, personnelle ; et il y a plaisir à voir avec quelle parfaite bonne grâce il nous montre son intelli-
gence « en déshabillé, comme il le dit, telle qu'il gémit de la voir, quand elle a dépouillé ce vêtement d'apparat qu’on appelle la raison, et cette contenance, quelque peu fatigante, que l’on nomme la conscience. » Ce n’est point, à mes yeux, un des moindres mérites de l’écrivain. Car il a dû en coûter un peu à un penseur éminent de mettre ainsi de côté, suivant son aveu, « tout amour-propre individuel, et jusqu’à sa dignité de créature de Dieu, » pour exposer à nos regards les misères de cette pauvre raison humaine qu’un instant de repos, rendu si nécessaire par les labeurs de la veille, ravale au niveau de l’enfant qui vagit ou du vieillard qui radote. N’oublions pas non plus que dans les songes nous sommes d’ordinaire en proie à nos penchants, à nos instincts, à nos habitudes, à l’humeur dominante. Les raconter, c’est donc renoncer à soutenir un rôle, c’est, trahir son tempérament, initier autrui à quelques-unes de nos faiblesses et soulever plus d’un voile qui recouvre le caractère. Eh bien ! M. Maury s’y est résigné, par amour du vrai. « J’ai mes défauts, nous dira-t-il ; éveillé, je tâche de lutter contre eux, et il m’asrivc assez souvent de n’y pas succomber ; mais, dans mes songes, j’y succombe toujours, ou, pour mieux dire, j’agis par leur impulsion, sans crainte et sans remords. Ainsi je me laisse aller aux plus violents accès de colère, et j’en ai presque honte au réveil. » Le mot nous a
paru charmant d’ingénuité, et, si nous avons eu l'indiscrétion de le souligner, c’est pour rendre hommage à l’esprit d’un livre dont la bonne foi inspire, dès l'abord, pleine confiance.
Il se divise en deux parties : l’une qui explique la formation des rêves ; l’autre qui en déduit des principes et les applique à des états pathologiques, dans lesquels on a eu tort de voir des phénomènes étrangers à l’ordre naturel des choses. Tous les chapitres qui traitent du somnambulisme, de l’hypnotisme ou de l’extase sont pleins de bon sens et de lucidité. J'en conseillerais également la méditation à ceux dont l’incrédulité systématique repousse à priori, comme affaire de charlatanisme, tous les faits exceptionnels ou extraordinaires, et aux amis du merveilleux qui ont la maladie des hypothèses chimériques. M. Maury se tient à distance de ces deux excès. Il ne révoque en doute ni le sommeil artificiel, ni l’insensibilité locale qui peut l’accompagner, ni la surexcitation de certains organes, ni la faculté qu’a le magnétisé d’entrer en relation avec la personne qui le touche et lui parle, de subir même parfois des suggestions d’idées ou de sentiments, enfin d’éprouver des hallucinations qui ont la puissance de la réalité. Mais un jugement sévère réduit à leur valeur ces étrangetés apparentes, et les ramène à des analogies rationnelles dont le rêve fournit les éléments. Il démontre, en un mot* avec
LE SOMMEIL ET LES ItÈVES.
évidence, que tous les délires ont entre eux une parenté, et que leurs variétés résultent du conflit des organes cérébraux, dont l’équilibre est plusou moins troublé par une congestion passagère ou chronique, qui nous fait tomber de la vie morale que la volonté dirige dans la vie passive qui obéit aux impulsions machinales de la sensation. Nos songes eux-mêmes ne sont que le premier degré de celte échelle par laquelle on peut descendre jusqu’à l’abîme de l’aliénation mentale. « Le sommeil est l’image de la dégradation intellectuelle, et ce n’est pas sans raison que l’antiquité le figurait par un génie appuyé sur un flambeau renversé. Oui, la flamme qui brûle en nous, durant la veille, et s’élève vers les cicux, s’abaisse quand nos paupières se ferment, et se dirige alors vers la terre. Le génie du sommeil, c’est bien aussi un enfant, car l’homme qui dort revient en partie par les formes de son intelligence aux temps où l’âme, esclave de la nature, se détachait à peine d’elle et la reflétait passivement. »
Il faut donc le reconnaître : dans les conditions de notre existence terrestre, toutes les parties de l’être humain sont solidaires les unes des autres, et il n’est pas une altération de l’organisme qui ne se répercute sur la pensée. Heureux ceux qui ne s’aperçoivent pas de celte correspondance étroite qui unit intimement les deux principes dont l’action réciproque est incontestable ! C’est qu’alor* l’harmonie
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. LE SOMMEIL ET LES Hf.VES csl parfaite, cl ils peuvent dire d’eux- mêmes avec le poêle : « Métis suna in corpore sano. » Mais que l'économie des forces se dérange, qu’un malaise se déclare, et nous sentirons douloureusement combien parfois est lourd le poids de nos organes, comble 11 sont fragiles toutes les fibres du roseau pensant.
Qu’il nous soit pourtant permis d’atténuer ces impressions, et de prévenir les conclusions que des lecteurs téméraires pourraient dégager de certaines pages qui nous ont inquiété, parce qu’elles contiennent des vérités incomplètes. Rien n’est plus difficile cl plus périlleux que d’éclairer les rapports du physique et du moral. La plupart des solutions sont exclusives et sacrifient tantôt la matière à l’esprit, tantôt l’esprit à la matière. Les psychologues isolent trop volontiers notre àme dans une sorte de solitude indépendante, où elle semble invulnérable à toutes' les ullcinlcs extérieures. Les physiologistes, au contraire, inclinent à la reléguer parmi les abstractions qui nuisent à l’avancement de la science. S’ils n osent pas s’en passer ouvertement, s’ils consentent à la nommer encore, c’est un peu par précaution oratoire : ils lonl ainsi une concession à l’usage ; mais, en réalité, plusieurs d’entre eux ne sont pas éloignés de la regarder comme une hypothèse embarrassante, qui substitue le vague des rêveries métaphysiques à l’exactitude des théories appuyées sur l’expérience des faits palpables. Ils se condui-
r-iâæSSss.
seul envers elle comme Épicure envers les dieux.
Or, sans aller jusqu’à dire, ce qui serait injuste, que M. Maury eoniinc nos facultés dans la moelle allongée, le cervelet, le mésolobe, les tubercules quadrijumaux, la glande pinéale, les corps striés, le corps calleux, la voûte à trois piliers, la corne d’Aminon, et autres provinces de la substance grise ou blanche, il m’a paru cependant que, dans le cours de cetouvrage, l’activité libre et intelligente ne se distingue pas toujours suffisamment du système cérébro. spinal, qui en est l’agent conducteur, mais non pas producteur. Sous la réserve circonspecte des affirmations se trahissent, évidemment à l’insu de l'écrivain, des tendances peu favorables en apparence à des doctrines qu’il révère, et auxquelles sa haute raison rend un silencieux hommage. La faute en est sans doute au sujet bien plus qu’aux intentions de l’auteur : car l’homme endormi est singulièrement déchu de sa souveraineté. Il 11e se délivre du sentiment de ses devoirs et de sa destinée que pour se rapprocher de l’animal, et chercher l’oubli de la réalité, l’apaiseinent de ses fatigues dans une sorte de folie périodique dont l’étude seule nous donne le vertige.
Mais pourtant, quelles que soient les tristesses de ce spectacle, Pâme est encore là, et elle atteste sa présence, j’allais dire sa grandeur, jusque dans ses défaillances ou son abaissement. M. Maury nous
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on lburnirail lui-même les preuves, et nous pourrions au besoin les emprunter aux rêves les plus extravagants dont il a été Hiistorieu lidèlc mais impitoyable par les conséquences qu'il en tire, ou plutôt qu’on serait tenté de sous-entendre. Car elles réduiraient l’esprit à n’ètre plus alors qu’un automate, dont les mouvements désordonnés dépendent servilement des vibrations imprimées à l’appareil nerveux par le mécanisme de la routine. Elles en Feraient un spectateur inerte et incapable d’intervenir, par son action propre, dans le pêle-mêle des souvenirs qu’évoquent les tressaillements intestins et spontanés de l’encéphale.
Non, nos hallucinations et nos songes ne s'expliquent pas uniquement par les spasmes cl les ébranlements du cerveau. Je ne vois là qu’un élan communiqué à la Force intérieure qui veille toujours et ne saurait cesser d’agir sans cesser d’être. C’est elle qui va mettre en œuvre ces sons, ces couleurs, et ces formes, combiner les débris des sensations diurnes, créer des rapports inattendus entre ces éléments hétérogènes, tirer parti de leur absurdité même, et les associer dans un drame Fantastique dont l’industrie fait honneur encore à l’ouvrier ; car il n’est pas responsable de la matière ingrate sur laquelle il travaille. N’étant plus servi par des instruments dociles, devenu la dupe des perceptions mensongères qui flottent confusément devant ses
regards, il n’a pu que tisser ensemble ces lambeaux épars, mais avec un art secret, sous lequel éclate l’intégrité de ses ressources infatigables et toujours présentes. Si l’intelligence n’était plus alors qu’une chambre obscure dont le miroir métallique ne sait pas réagir contre les images qui s’y dessinent, nous ne pourrions surprendre entre elles aucun lien; elles seraient juxtaposées, et ne trouveraient pas place dans l’ensemble d’une fiction. Or, nos imaginations les plus décousues en apparence se tiennent toutes par un enchaînement qui témoigne que le moi fait effort pour juger ce qu’il voit, remonter aux causes, déduire des conséquences, ordonner des tableaux, agencer les scènes les plus disparates, les grouper autour d’une action qu’il peuple de personnages, clou il joue incessamment lui-même le principal rôle. Je comparerais volontiers ce travail de nos facultés au jeu des bouts-rimés, qui consiste à faire entrer adroitement dans des vers passables certains mots imposés d’avance et étonnés de sc trouver réunis. Toutes les nuits, nous accomplissons, sans nous en douter, des tours de force encore plus difficiles. Car, étant données des sensations venues au hasard de tous les recoins de la mémoire, nous construisons avec elles tout un monde, aussi vivant et parfois plus agréable que celui qui nous entoure.
Ne soyons donc pas si dédaigneux pour l’archi-
lecle qui en conçoit le plan bizarre, et ne lui contestons pas le mérite de scs inventions. M. Maury nous raconte qu’un jour, sur le Pont-Neuf, il crut apercevoir un cuirassier à cheval, dont il distinguait parfaitement le costume, le casque, le plumet, et l’armure. Et cependant, lorsqu’il s’approcha de ce prétendu cavalier, il reconnut en lui un commissionnaire qui portait sur ses crochets une énorme glace. Les reflets de celle-ci et l’élévation à laquelle elle se dressait avaient produit l’illusion. Ces méprises, dant les myopes sont souvent victimes, et qui font sourire à tort les personnes dont la vue est bonne, peuvent nous expliquer la différence qu 1 existe entre la veille et le sommeil. Dans l'une, notre raison voit clair, parce que le corps lui obéit. Dans l’autre, elle s’égare, parce que son serviteur la trompe, et ne lui transmet que des sensations inachevées, qui ne se contrôlent plus les unes par les autres. Force lui est d’en prendre son parti, mais alors l’esprit s’en dédommage par la fantaisie; il s’amuse de ses caprices, ou du moins il fait ce qu’il peut de ces éléments informes ; et, quand on y regarde de prés, on est plus tenté de l’admirer que d’en rire; car c’est vraiment miracle qu’ainsi dénué de tout auxiliaire, et trahi par le compagnon de scs labeurs, il se suffise encore à lui-même, et avec si peu puisse créer quelque chose.
Pourquoi donc lui disputer ces restes de puis-
-.fifi LE SOMMEIL ET LES IIÊVES.
sancc ? Pourquoi le rabaisser au rôle de roi lainéanb N’est-ce pas plutôt alors que son incroyable agilité s’exerce merveilleusement dans ces excursions vagabondes qui suppriment elle temps et l'espace? M. Maury qui parfois semble lui mesurer ses droits d’une main peu prodigue, nous offre pourtant ici l'occasion de les revendiquer légitimement. Car il se souvient qu’endormi pendant quelques minutes seulement, il crut vivre sous la Terreur, assister à des scènes de massacre, comparaître devant le tribunal révolutionnaire, voir Robespierre, Marat, Fouquicr- Tainville, toutes les plus vilaines figures de cette terrible époque. 11 soutint des discussions avec cet affreux jury, et, après mainte aventure, fut jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d’un concours immense, sur la place de la Révolution, et monta sur l’échafaud. Alors, l’exécuteur le lie à la planche fatale, la fait basculer, bref, le couperet tombe, il sent sa tète se séparer du tronc, et se réveille en proie à la plus vive angoisse. Or, quel avait été le point de départ de tant d’émotions cl «le leur connexion instantanée? — La flèche de son lit s’élanl détachée subitement, avait frappé ses vertèbres cervicales, à la façon du couteau delà guillotine. Tout cela s’était passé avec la rapidité de l’éclair. Faut-il l’attribuer simplement à l’accélération des artères ou aux trépidations du cerveau? Non, car si le pouls fut orageux, c’est que la secousse
morale le précipita. Je vois là un signe, mais non pas une cause.
Ne serait-il pas juste aussi <le faire la part de ces rêves nets et logiques, où l'ame, comme affranchie des entraves qui la gênent, poursuit des projets dont la conduite exige le concours de toutes ses facultés maîtresses, où elle improvise des discours soutenus, résout des problèmes, répond à des interlocuteurs qui la pressent, parle des langues étrangères avec plus d’aisance que dans la veille, entend des chants harmonieux, compose des vers, en un mot, se manifeste par des intuitions clairvoyantes qui dépassent la portée d’une simple réminiscence ? M. Maurv nous en offre des exemples. « Plus d’une fois, ditil, j’ai eu des idées et des inspirations que je n’aurais jamais eues éveillé. J'ai même trouvé certaines choses que j’avais cherchées vainement dans le silence du cabinet. Une fois entre autres, j’avais été chargé d’un rapport dans une des Sociétés scientifiques auxquelles j’appartiens. Je pris connaissance des pièces, et je remis au lendemain le soin de coordonner, de rédiger les idées que ce premier aperçu avait fait naître en moi. Mais voilà que la nuit je crois, en rêve, assister à la séance où mon rappel t devait être lu. Je prends la pai oie. Toutefois le nom de railleur allemand sur lequel je devais parler m’échappe, par la raison évidente que je n’avais pu déchiffrer sa signature, quoique je me rap-
pelasse qu’on l’avait dit, au moment où le travail avait été renvoyé à mon examen. Alors, un de mes collègues (je suis toujours en rêve) me le souffle ù l’oreille. » Ces cas sont exceptionnels, j'en conviens. Mais ils n’en supposent pas moins la sourde intervention d’une activité féconde, qui est encore susceptible de réflexion, de choix et de bon sens. Alors même qu’elle abandonne les rêves à la folle du logis, elle ne déraisonne qu’à force de raisonner sur les hallucinations dont les fantômes l’assiègent : c'est parce qu’elle veut mettre de la vraisemblance dans ses erreurs qu’elle s’évertue en des prodiges de souplesse, qui prouvent que la torpeur des sens esl étrangère à son fonds et à sa substance.
Aussi je ne saurais accorder à M. Maury que le sentiment de notre personnalité « naisse uniquement du concours des impressions dont nos organes sont le foyer, » et puisse par conséquent languir ou s’effacer avec elles. Non, le moi n’est pas une sorte de fonction algébrique, une abstraction résultant de la diversité des phénomènes qui passent et disparaissent. lia son unité solide dans un être individuel, qui est le centre d’où rayonne la vie, et vers lequel convergent toutes les perceptions extérieures. 11 n’est donc sujet à aucune intermittence, et la conscience qu’il a de lui-même ne saurait s’abolir que s’il était complètement anéanti. Delà vient que dans ces rêves où nous jouons des personnages empruntés, où nous
révélons le masque trompeur d’une existence et d’une condition qui n'est pas la nôtre, nous mêlons encore si étroitement à ces métamorphoses les désirs, les passions, les goûts, les penchants qui nous sont particuliers et les souvenirs les plus familiers de nos occupations quotidiennes. Notre identité perce, malgré tout, à travers ces essais de transformations impuissantes et passagères. Elle ne peut ni se fuir ni se défaire. Elle nous poursuit obstinément, parce qu’elle est attachée à notre essence, au lieu de résulter des accidents fortuits parmi lesquels nous engage le hasard de la destinée. N'est-ce pas aussi la raison pour laquelle nous sommes parfois rebelles même aux illusions qui nous séduisent le plus, et dont nous voudrions prolonger la douceur ? Qui de nous ne se rappelle avoir vu se dissiper à regret ses chimères de la nuit, au moment même où elles commençaient à se fixer et prendre corps? C’est qu’alors nous étions avertis de leur imposture par un retour furtif vers la réalité. Ou bien, si leurs contours indécis continuaient à se jouer de notre enchantement, une crainte secrète agitaitnotre cœur troublé, et comme Sosie en présence de Mercure, nous étions tentés de nous dire :
llcvé-jo? Est-cc que je sommeille?
Ai-je l'esprit troublé par des transports puissants?
Ne sens- je pas bien que je veille?
Ne suis-je pas dans mon bon sens?
Jusque dans le délire, ce dernier vestige de la personnalité peut persister encore. El M. Maury se souvient que, pendant un accès de fièvre où il croyait présider la chambre des pairs, il fui persécuté par un doute qui lui gala son ambitieux travestissement. « Quand je venais, dit-il, à me frotter contre mon oreiller inondé de sueur, je me disais intérieurement que ce n’était pas précisément là le siège d’un grand chancelier. » Bien plus, la folie même a aussi ses lueurs de jugement qui la tourmentent; et un de ses amis, atteint momentanément d’aliénation mentale, lui racontait, après sa guérison, que, dans ses heures d’égarement où il s’imaginait appartenir à la famille des Bourbons et distribuer des faveurs à profusion, il s’attristait de la pensée qu'il était déçu par le mensonge d'un rêve. Qu’importe donc que nous gardions ou non la mémoire des apparitions qui vont et viennent devant nos yeux endormis 7 Leur oubli n'est point un argument contre la permanence indestructible du principe spirituel, qui se connaît toujours avec plus ou moins de clarté, suivant le degré de son attention. — Ma conviction est que pas un de nos songes ne nous échapperait, si nous avions voulu contracter l’habitude d’en conserver les traces. Mais les pensées de la nuit ressemblent à la plupart des idées machinales qui, durant le jour, nous traversent la tète, sans que nous prenions la peine de les arrêter ou de les sur-
f.E SOMMEIL ET LES RÊVES.
veiller au passage. Je dirai plus. V a-t-il une si grande différence entre le sommeil el la veille, et sommes-nous bien sûrs d’étrc dans l’une de beaucoup supérieurs à ce que nous sommes dans l’autre? Combien d’êtres doués de raison valent mieux quand ils reposent que lorsqu’ils agissent! Combien de rêves plus sensés que la plupart des conceptions dont nous sommes le jouet, quand nous croyons être éveillés ! Si tel ou tel notait avec la sincérité d’un sténographe tous les sentiments et toutes les idées qui se sont succédé depuis son lever jusqu’à son coucher, j'imagine qu’il ne pourrait s’empêcher de rire ou de réfléchir tristement, en relisant le soir ce compte rendu de sa journée intelligente,
Aussi terminerai-je en reprochant à M. Maury d'avoir été bien sévère contre cette moitié de notre vie, pendant laquelle, nous réparons nos forces pour suffire aux agitations de l’autre, à ses peines, à ses plaisirs, à ses devoirs, trop souvent à ses fautes ou à ses sottises. 11 nous représente le sommeil comme une sorte de maladie régulière qui ne laisse subsister la raison que tout juste assez pour nous mettre en état de démence. Si nous acceptons ses conclusions, nous y regarderons à deux fois avant de nous endormir; car entrer dans son lit, c’est aller à Charenton ou à Uicêlre. J’avoue pour ma part que, pendant plusieurs nuits, son livre, que je lisais le soir avant de m’assoupir, a singulièrement
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assombri quelques-uns de mes lèves. Dès que je fermais les paupières, je me voyais sur le bord d'un abîme, en compagnie d’un membre de l’Instiful qu‘ m’avait saisi parles cheveux, et me tenait suspendu au-dessus du précipice.
Mais depuis que celte vision a disparu, j’ai goûté plus d’une fois la délicieuse volupté de ce repos absolu qui laisse l’esprit aller où il lui plaît, tandis que toutes les sources de la vie se rafraîchissent dans l’ombre et le silence, au sein d’une inaction salutaire qui permet à la nature de restaurer un peu sa pauvre créature. Aussi m’a-t-il été facile de me réconcilier avec le génie libérateur qui a pris en pitié notre faiblesse, et lui a ménagé quelques heures de soulagement ou d’oubli, dont le bienfait nous serait plus sensible encore, si les soucis et les passions de la veille ne venaient parfois en altérer la sérénité. Ce sentiment de reconnaissance n’est pas celui qui domine chez le lecteur de M. Maury. Ses analyses nous inspireraient plutôt une sorte d’anxiété ou d’effroi. C’est qu’elles n’ont pas embrassé l'homme tout entier. — Les questions morales s’v trouvent étouffées sous les phénomènes physiques. L’àmc y apparaît sans doute par intervalles, mais trop asservie au jeu de l’organisme. C’est une étude plus médicale que philosophique. L'auteur s’y délie trop de ce qu’il appelle dans sa préface « des conceptions abstraites et des axiomes ontologiques. »
Mais s'il en résulte quelques lacunes regrettables, l’ensemble n’en est pas moins une œuvre originale, qui sollicite vivement la réflexion, éclaire bien des obscurités, résout avec sûreté plus d’un problème curieux, et pourrait être proposée comme un modèle de méthode patiente, mis au service de la science par un esprit bien fait et qui a la passion de la vérité.
Madame de Ciievuei se. — La galanterie et la |ioliliquc an dixseptièiuc siècle I
Madame üeshoumèhes. — Une museau dix- septième siècle. . 51
Mademoiselle de la Yali ièue. — Le repentir. 4$
Madame de Maixtenox. — Le pour et le contre 01
Madame de Maixtexox et madame de Skeioxé. — Aperçu littéraire 115
Les Femmes vertueuses au dix-septième siècle 151
La Femme au dix-ueitibmk siècle 145
Madame de VVakexs. — Les Cliarmelles 155
Madame Kolaxd. — line Héroïne 10 1
Madame de Monxieii et Mirabeau 191
La Société française sous le Directoire ‘200
Madame S;vetchise. — Une Conversion. 220
Madame Swetciiine et le pèiie Lacoudaiue. • 230
Eugénie de Guéiiix 248
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La Bohl Mb 205
Joseph Verset . — Un artiste range 285
llimiiTTE F lambris. — Uu peintre dans la vie privée . . . 21(7
M. Lebrun, — Un poêle de transition 515
M. Cuyilieii-Fleurt 5*27
La Pluralité des Mondes 557
Le Sommeil et les Rêves 552
PARIS - UIP. SIMON RAÇ1N FT fO’.IP., RUE d'eRFURTII, 1.