‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 30 sur 94 · M I. ER RU N · texte numérisé non relu

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élevée, un cœur sain, un goûl délirai, cl un caractère honoré du respect universel.

Il est arrivé aux suprêmes dignités littéraires par les voies de la considération publique, et sans avoir à se repentir d'un écart, d’un faux pas ou d’une témérité. Jamais muse n’a laissé de meilleurs exemples et n’a géré plus honnêtement sa fortune poétique. En un siècle où la tenue a manqué parfois aux génies les mieux doués, et dans le voisinage de ces enfants prodigues qui dissipent étourdiment les trésors de leur verve, il fut un de ceux dont Virgile disait :

Quique pii vates et l’hœbo digna locuti.

Voilà pourquoi nous resterons sous le charme d’une grâce secrète, alors même que nous surprendrions dans plus d’une page les traces des années qui marquent leur empreinte jusque sur les œuvres les plus invulnérables.

Il eut les lèvres naturellement harmonieuses, et, à l’âge où il n’était pas encore écolier, il savait déjà concilier la rime avec la raison. Ses débuts datent du Directoire. A douze ans, il avait dans son portefeuille une tragédie sur Coriolan, et de nombreux essais dont l’élégante facilité lui valut l’appui d’un puissant personnage. François de Neufchàteau, ministre de l’intérieur, ouvrit les portes du Prylanée à

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l’enfant précoce qui devait un jour le remplacer à l’Académie française. Ses heureuses aptitudes s’y révélèrent avec éclat et fixèrent l’attention du premier consul, qui, au retour d’Arcole et de Lodi, se plaisait à passer la revue de ses futurs sous-lieutenants.

Toi, me dit-il, un jour qu'a Saint-Cyr amené,

Il venait parmi nous délasser la victoire,

« A quoi par ton désir te sens-tu destiné? »

Et je lui répondis : a Sire, à chanter ta gloire. »

C’était une vocation moins périlleuse que celle des armes! il y préluda dès sa rhétorique. Au lendemain d’Austerlitz, l’Empereur prenait son café dans les salons de Sehœnbrunn, lorsque le comte Daru, ouvrant le Moniteur , fit un geste de surprise. « — Qu’est-ce donc? dit l’Empereur. — Voilà, sire, une ode sur votre victoire. — Ah ! une ode 1 de qui? — De Lebrun, sire. — Ah I ah ! voyons, lisez-nous cela . » Les strophes sont alors déclamées par M. Daru . Point de doute : c’est un gage de ralliement donné à l’empire par Ponce-Denis .Escouchard Lebrun, le chantre du Vengeur. Son lyrisme révolutionnaire fait amende honorable ; il s’incline enfin devant l’astre qui se lève à l’horizon. Aussi la main souveraine s’empressa-t-elle de signer le brevet d’une pension de six mille francs accordée au Pindare converti. Le malentendu ne tarda pas à se découvrir, et l’em-

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pereur apprit bientôt que sa libéralité s’était trompée d'adresse; mais il ne revint pas sur cette méprise, dont profita le vieillard atrabilaire, qui garda ses rancunes tout en émargeant sur le grand-livre. Quant à son jeune rival, qui vit le chiffre de sa récompense réduit à douze cents francs, il fut aussi heureux de cette faveur que de celle dont il avait été l’occasion.

Ce qui vous frappera tout d’abord dans les chants inspirés à M. Lebrun par les fastes de l’époque impériale, c’est la franchise du sentiment national qui les anime. La sincérité et le naturel, voilà le trait qui distinguera toujours sa physionomie. Aussi, gardez-vous de le classer parmi les versificateurs contemporains, dont le souvenir rappelle des formes de style plutôt que des pensées, la correction sans la force, la discipline de la prosodie sans chaleur et. sans flamme, des ombres pâles et froides auxquelles manquent le mouvement et la vie. Non, il est bonapartiste, parce qu’il est patriote. C’est son cœur même qu’il engage dans ces hymnes où tressaille une émotion vraie. 11 a reçu la secousse des grands événements qui lui montrent la poésie en action. Il cède aux élans d’une âme transportée par l'apparition d’un de ces génies qui dominent les temps, et toutes les fois qu’il parle de l’empereur, il semble dire, comme Joubert : « Cet homme n’est point parvenu, mais il est arrivé à sa place; je l’ai-

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me. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières. Car il a fait renaître l’enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont réveillé l’imagination. L’admiration a reparu et réjoui une terre attristée. » A ces élans d’admiration s’ajoutait l’accent d’une reconnaissance personnelle qui sera plus tard, aux jours d’épreuve, comme le point d’honneur d’une fidélité chevaleresque. Or, l’originalité ne fait jamais défaut aux âmes généreuses et convaincues.

Toutefois, quel que soit le mérite de ces pages solennelles où retentissent les bulletins de la grande armée, je leur préfère les rêveries solitaires qui nous révèlent les goûts mélancoliques, la douce sensibilité, les habitudes recueillies d’un talent qui avait plus d’une corde à sa lyre. Au sortir du Prytanée, M. Lebrun avait été soustrait aux menaces de la conscription par un Mécène vigilant qui ne voulut pas exposer sa Muse à être enlevée par un boulet de canon sur un champ de bataille. Une sinécure administrative lui fil des loisirs qu’il put consacrer à ses études favorites. Nommé receveur des finances en Normandie, il loua pour cent écus les ruines de l’antique manoir de Tancarville, habité jadis par tes Montmorency; et là, dans une tourelle meublée selon le style du moyen âge, s'écoulèrent pour lui des années fécondes, pendant lesquelles se mûri-

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rent ses aptitudes. Mais laissons-le nous raconter lui-même ces impressions : « J’avais pour toute compagnie un chien, un beau levrier, pour- toute distraction quelques ruches d’abeilles, au bruit desquelles j’allais lire Aristée et les Géorgiques ; et dans la profonde et large embrasure de croisée à liane de pierre dont j’avais fait mon cabinet d’étude et ma bibliothèque, quelques lions compagnons rangés sur des tablettes de sapin, au-dessous de la table à serge verte : Homère, Virgile, Corneille, Pétrarque , Montaigne ; ajouterai-je Ronsard , Ossian,et même Clotilde de Surville? Ronsard, c’était bien pour le temps ! Avoir lu trois cent mille vers de Ronsard en 1 808 ! en plein empire ! Je goûtais déjà, on le voit, aux sources où s’est abreuvée et plongée la Restauration. J’avais déjà découvert celte étoile de la pléiade qu’on n’a crue retrouvée que de nos jours. Quant à Clotilde de Surville, je la savais par cœur, je l’aimais, je croyais en elle. J’ai reconnu avec regret le mensonge. Clotilde s’en est allée, hélas ! avec Ossian, hélas ! avec tant d’autres illusions de ma jeunesse... Dans cette retraite éloignée des villes et des grandes roules, je passais donc mes jours, me préparant à de sérieux travaux, commençant de grands ouvrages, écoutant le bruit lointain de nos victoires, ou le mouvement intérieur de mon âme. Le vallon de Tancarville était ma val Chiusa, j’y célébrai mes bois, mes tours, ma source,

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mon viel if, ma roche de Pierre-Gante ; tout ce qui m’entourait était à moi , à moi, à la manière de Rousseau ; j’en étais plus que le maître, j’en étais le possesseur. »

Oui, ce séjour lui porta bonheur, car il le ravit à un milieu débilitant, à l’influence contagieuse d’une école qui se mourait d’épuisement ; il le rendit à lui-même, et le rapprocha de la nature. Aussi, tous les vers écrits sous ces ombrages ont-ils encore la fraîcheur de la jeunesse. Ils sont comme voisins de nous. Ils suffiraient pour sauver un nom de l’oubli, et plusieurs de ces fantaisies gracieuses ont leur place marquée d’avance dans l’Anthologie du dixneuvième siècle.

Mais ces simples fleurs des champs n’étaient pas de mode, en ce temps-là, précisément parce qu’elles n’avaient rien d’artificiel. La faveur ôtait aux genres sublimes. Les ambitions qui visaient à la gloire n’y seraient point arrivées par ces sentiers ignorés de la foule. Bien plus, avouer au public ces voluptés intimes, c’eût été déchoir. Pour conquérir les palmes enviées, il fallait alors déployer l’appareil des rimes grandioses. Tous les cœurs vaillants étaient tenus d'affronter les sujets dramatiques. Aussi, M. Lebrun se préparait-il avec une consciencieuse ardeur à s’élancer dans l’arène ouverte aux athlètes qui rêvaient les ovations. Il y parut, pour la première fois, en 1814; Ulysse fit son entrée sur la

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scène, en même temps que Louis XVIII dans sa capitale. Jouée au milieu de l'invasion, devant des spectateurs en uniforme et en armes, pendant que les chevaux des Cosaques campaient dans les Tuileries, et que l’Empereur gagnait l’exil, celte étude antique ne pouvait faire concurrence à ces tragédies douloureuses dont la France était le théâtre. Peu disposés à goûter un plaisir littéraire, les esprits y cherchèrent les allusions les plus inattendues. Ne s’avisa-t-on pas de reconnaître un roi goutteux qu’escortaient cinq cent mille baïonnettes étrangères dans Ulysse rentrant seul à Ithaque avec ses flèches et son arc ! M. Lebrun se garda bien d’encourager ces aveugles commentaires, et surtout d’en profiter.

Le cœur rempli d’une patriotique tristesse, il s’isola dans l’amertume de ses regrets, et affranchi de tout lien officiel par un changement de régime qui le rendait à la vie privée, il demanda aux lettres une consolation et un refuge. C’est la plus brillante page de ses états de service. Couronné dans un concours, où il dispute le prix à Victor Hugo et à Casimir Delavigne, il fait pressentir les Messéniennes dans les odes où l’opinion publique applaudit sa voix. Il remplit en quelque sorte l’interrègne qui précède l’avénemcnt des mailres. Sans briser la chaîne de la tradition, il s’essaye à des tentatives qui rajeunissent les formes vieillies. Précurseur sans le savoir, il est un des premiers qui éprouvèrent

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le Itesoin de restaurer les cadres antiques, et de raviver des couleurs ternies par le temps. Sa devise pourrait être :

Aimons les nouveautés en novateurs prudents.

S’il appartient à la famille classique, s’il est un petit-fils de Racine p3r la discrétion des images, la noblesse de l’expression, la pureté soutenue, l’aisance et la mélodie parfaite d'un style où nul mot ne détonne, où nulle aspérité ne sort de la trame, où toutes les nuances se fondent harmonieusement, il a pourtant parfois des velléités d’émancipation, l’inquiétude d’un esprit sympathique aux réformes, la soif des sources inconnues, l’impatience des entraves, la curiosité qui cherche à franchir les frontières. Il ne sacrifie pas les droits de la raison à ceux de l’imagination et de la sensibilité, comme l’ont fait souvent les révolutionnaires du Parnasse ; mais il voudrait les concilier , et il y réussit dans la mesure qui satisfait les sages. En un mot, il y a du crépuscule dans sa lumière. Derrière ses lueurs tempérées, on entrevoit les clartés qui vont resplendir.

Poète de transition, il clôt une période et en prépare une autre. Ce serait de l’ingratitude que de lui contester la bonne volonté de nous conduire sur les hauteurs d’où nous avons pu découvrir la terre promise, après l’aride traversée du désert. A ce

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litre seul, il mériterait une mention dans l'histoire de l’art.

Ce fut encore pour régénérer la tragédie que M. Lebrun alla chercher Marie Stuart en Allemagne, et la produisit sous le patronage de Schiller. Jouée parTalma et mademoiselle Mars, en 1820, cette pièce vraiment pathétique fit couler bien des larmes. Elle enleva d’assaut un de ces succès qui comptent dans les annales du Théâtre-Français. Le répertoire s'en empara, et, vingt ans après, elle put être reprise avec le môme bonheur qu’au premier jour.

Au lendemain de ce triomphe, le vainqueur, loin de s’endormir dans les délices de Capoue, s’embarquait pour la Grèce, où des signes précurseurs annonçaient une résurrection prochaine. Voyageur avisé, il allait, avant l’invasion des Philhellènes, tenter fortune en une province dont nul n’avait encore exploité les ressources. C’était y mettre le pied au bon moment, alors que toute l’Europe avait les yeux fixés sur ce petit peuple héroïque et pittoresque, qui se réveillait d’un long sommeil.

M. Lebrun fut le premier patron de son indépendance. 11 eut, avant tout autre, la bonne fortune d’être prophète, le mérite d’exciter l’opinion, de la piquer d’honneur, de provoquer les mouvements généreux de la sympathie publique, de gagner les imaginations et les cœurs à une cause libérale dont les intérêts eussent été mieux sauvegardés, si l’œu-

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vre commencée parles poètes n’eût pas été finie par les diplomates. La plupart des vers qu’il rapporta de son pèlerinage furent improvisés sous le ciel dont ils reflètent la splendeur, en face des monuments et devant les paysages dont ils reproduisent les fidèles peintures. Les sentiments ont ôté fixés au passage. Aussi la couleur locale n’y est-elle pas une recette d’atelier, un procédé de style, mais l’effet d’une sensation vive qui a touché l’âme. Si parfois les tableaux embellissent le modèle, nous en sommes avertis par des notes qui nous traduisent en prose les complaisantes fictions du langage poétique. Par exemple, dans l’ode où M. Lebrun s’est cru obligé de nous parler des lauriers du Parnasse, il nous prévient, par un renvoi, qu’il n’en pousse plus sur le mont sacré : il n’y a cueilli que des raisins excellents. Et quant à la fontaine Caslalie, il n’y a vu qu’un âne qui s’y désaltérait.

L’Italie fournit aussi à ses cartons des sujets d’étude où la précision des images présentes s’allie aux réminiscences d’un esprit tout plein des idées antiques. Il la visita comme un fidèle qui suit les traces de Virgile, ou plutôt c’est encore une patrie qu’il voit avec une sorte de tendresse filiale. Les chemins de fer et la photographie n’existaient pas alors; les profanes n’avaient point passé par là. C’est une grâce de plus pour ces petits poèmes • on y respire la fleur des choses nouvelles.

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Tous ces litres désignaient M. Lebrun aux suffrages de l’Académie. Mais son ode sur la Mort de Napoléon lui valut l’honneur d’être ajourné.

La censure aurait bien voulu barrer aussi le chemin au Cid d' Andalousie, revanche d’un candidat persécuté pour une oraison funèbre qui est son chef-d’œuvre lyrique. Mais M. de Chateaubriand couvrit cette tragédie de son égide : elle fut cruellement mutilée, mais finit par se frayer la voie à travers mille obstacles, inimitiés politiques, hostilités littéraires, jalousies de comédiens, bref, le navire fut lancé dans une mer orageuse, et, après quelques hésitations , il voguait avec des vents favorables, quand brusquement, sans cause apparente, parle ciel le plus serein, loin des passes dangereuses, il disparut. Ses ennemis avaient été les plus forts. Imprimée aujourd’hui pour la première fois, cette pièce, où les classiques et les romantiques se tendent la main, nous montre une tentative de conciliation à laquelle le public d'alors n’était pas préparé. M. Lebrun se jetait entre les deux camps, comme les Sabines du peintre David. Mais il ne réussit qu'à servir de champ de bataille. Les uns lui reprochèrent de rester dans l’ornière de Boileau ; les autres le voyaient avec terreur courir vers les fondrières et les précipices.

Il était pourtant à égale distance des excès qui compromettent les bonnes causes. Mais la modérais)

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tion est une vertu périlleuse dansles temps de crise. On ne lui rend justice qu’après le règne des violences.

Voilà pourquoi l’heure est favorable pour les poésies de M. Lebrun. On lui saura gré de n’avoir jamais eu de parti pris en littérature. Il n’a point arboré de drapeau ; il n’a été chef ou disciple d’aucune école. S’il a suivi les courants du siècle, quand ils menaient à bon port, il ne s’est pas abandonné en téméraire à tous les vent3 qui soufflaient la tempête. Chez lui, rien d’exclusif et de tyrannique. Il s’est renouvelé sans secousse. Il a souri à l’avenir sans renier le passé; la liberté de l’art, il l’a servie sans se brouiller avec le bon sens. Il est resté luimême, tandis que d’autres prenaient le ton d’autrui ou les costumes imposés par la mode. Dans tout ce qu’il a écrit, il a mis le meilleur de son âme.

Aussi ses vers lui feront-ils parmi les sages autant d’amis que de lecteurs.

M. CUVILLIER-FLEURY

M. Cuvillier-Fleury est un des doyens de la critique ; car il compte déjà plus de trente années de magistrature. Mais la limite d’âge n’atteint pas le talent, et la durée des services n’a sur lui d'autre effet que d’ajouter à l’autorité de son expérience. Aussi ne craignez point que l’honorable rédacteur des Débals songe de sitôt à faire valoir ses droits à la retraite. Nous en avons pour gages les deux nouveaux recueils qu’il vient de publier. Comme les précédents, ils se composent d’articles. Mais le public en a pris son parti, et il ne trouvera jamais trop volumineuse une collection d’études assez solides pour mériter de vivre plus longtemps que les insectes de l’Hypanis. Puisque l’occasion nous invite à

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feuilleter ce judicieux inventaire de la littérature contemporaine, cherchons-y les traits d’une physionomie qui a son originalité.

Depuis que la critique s’est alliée au journalisme, elle s’est de plus en plus engagée dans les intérêts, les passions et les principes que représente chacun des organes de la presse quotidienne. Le temps n’est plus où elle se bornait à de modestes comptes rendus, à des questions de composition, d’art et de style. Devenue militante, elle combat sous un drapeau, elle porte cocarde, et ses professions de foi sont plus politiques que littéraires. Il n’y a plus ni classiques ni romantiques ; mais il serait facile de prouver, par des noms propres, que les luttes d’opinions ont remplacé les luttes d’école, dans la province pacifique de l 'article Variétés. Cette tendance est surtout devenue très-sensible, depuis que le premier Paris a dû se tenir sur ses gardes, et expier, par une prudence dont il souffre, les abus que pouvait entraîner jadis l’heureuse liberté de tout dire

Constater cette situation, c’est reconnaître qu’il ne faut point exiger d’autrui l’impartialité absolue qu’on n’est point sûr de posséder soi-même. Nous n’enlèverons donc rien au mérite de M. Cuvillier-Fleury, en remarquant qu’il est assez souvent exposé, dans ses jugements, à des préférences ou à des antipathies qui le rendent, à son insu, aussi complaisant pour ses amis que rigoureux contre

M. CU V'ILMER-FLEURY.

ses adversaires. Signaler ce péril auquel il n’a pas toujours échappé, môme quand il s’en défiait, n’estce pas, d’ailleurs, le louer par un des côtés qui rhonorent le plus, et rendre un sincère hommage à la constance de ses plus chères affections? Oui, il est un homme de parti, et nul n’aurait le droit de lui en faire un reproche, puisque ce mot n’éveille ici que l’idée d’un bon citoyen, dont le patriotisme conserve le culte du passé, mais le concilie avec la soumission qu il doit aux institutions de son pays.

Pourtant, tout en respectant chez lui la religion des souvenirs, n’est-il pas permis aux amis désintéressés des lettres de regretter qu’elles ne soient plus un terrain neutre où l’on trouverait un asile contre les préoccupations propres à diviser les esprits? L’autorité du juge qui nous tient au courant des livres, ne serait-elle pas aussi plus sûrement acceptée, si les œuvres dont il parle n’étaient point, comme il est arrivé plus d’une fois, des pièces d’artillerie qu’im polémiste habile fait manœuvrer pour attaquer ou défendre une position stratégique? Les consciences les plus droites n’ont-elles pas souvent, sans le vouloir, élevé ou abaissé les réputations, sous la pression des événements, selon qu’ils provoquaient des mécontentements, des protestations, des regrets ou des vœux? Enfin, ne vaudrait-il pas mieux pour tous rendre des arrêts que de prononcer

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