CHEZ BATAILLE
Le bien renommé chanteur de l'Opéra-Comiquc.
II nous avait fallu monter quelque chose comuie dix étages pour arriver jusqu'à cet artiste. — Les propriétaires de Paris appellent cela un cin([uièaie'. !!
Une domestique nous ouvre.
— M. Bataille?
— C'est ici, messieurs.
Nous entendions un bruit d'assiettes et de voix.
— Il est à déjeuner, sans doute, — voici nos cartes... nous reviendrons...
— Attendez... monsieur déjeune en effet, mais il va avoir terminé.
La domestique ne tarde pas à revenir avec ordre de nous faire entrer, et nous sommes introduits dans le cabinet de travail du chanteur.
La 'première chose qui frappe nos regards est un chevalet, puis un tableau à peine ébauché, et près du tableau, sur une chaise, une palette et des pinceaux.
— Nous serions-nous trompés ? pensais-je ; serions-nous chez un Bataille peintre, et non chez un Bataille chanteur !
Je faisais cette réflexion quand une porte s'ouvre, et le véritable Bataille paraît.
— Soyez les bienvenus, messieurs, je vous demande mille pardons de vous avoir fait attendre... C'est vous qui montez la représentation au théâtre romain d'Orange; M. X*'*'* m'en a parlé de votre part... je lui ai même témoigné le plaisir que j'aurais d'aller chanter dans votre ville... mais il paraît que Villaret ne le peut pas... ce qui pourrait empêcher la représentation.
HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 105
— Mais pas du tout, nous empressons-nous de répondre; si M. Villaret ne vient pas, eh bien ! nous lui chercherons un remplaçant, et la représentation aura lieu quand même.
— Que puis-jc faire pour vous être agréable ?
Le ton amical du chanteur, sa bonne et franche physionomie nous remplissaient de confiance.
— Vous êtes peintre aussi, monsieur, demanda M. Ripcrl, qui paraissait prendre un vif intérêt à la toile à peine ébaucliée.
— Hélas ! oui ! répondit Bataille, en jetant un regard de satisfaction sur son chevalet, et si j'en avais eu les moyens, je me serais voué à la peinture... C'était ma vocation plutôt que le théâtre.
Cette réponse me remit en mémoire ce que me dit un jour Sodart — un peintre belge de mes amis qui fait de fort beaux tableaux, et d'assez mauvais vers : — « Si j'en avais eu les moyens, je me serais fait poète... C'était ma vocation bien mieux que la peinture!.. »
On sait que Théophile Gauthier, — ce Maîtreciseleur de rimes, — se croyait né pour le crayon plus que pour la plume.
d66 CAUSERIES SUR TOUS LES TONS
Après quelques minutes de conversation, M. Bataille nous dit enfin, avec cette bonhomie qui le distingue :
— Trouvez un Joseph et je consens à être votre Jacob. Je serais charmé d'avoir une pareille occasion de revoir le Midi.
En prononçant ces mots, le chanteur se mit à fredonner un motif de l'œuvre de Méhul, en s'accompagnant sur son piano.
Jamais promesse ne fut plus harmonieusement sanctionnée.
Nous nous serions jetés volontiers aux genoux du patriarche s'il nous eût dit : — « Je me charge de vous trouver un Joseph. »
Car là était la difficulté, la pierre d'achoppement de l'Evangile. — Où trouver un Joseph?... et comment décider un premier ténor à venir chanter, un jour de fête patronale, sur des tréteaux en plein vent, dans une petite ville de province?... Comment taire comprendre qu'il n'y avait rien de commun entre notre théâtre Romain et un théâtre de foire ?... Et alors où donc, — à défaut de Villaret, — allionsnous trouver notre Joseph?...
Ah! si Pharaon appela le sien le Sauveur du Monde — parce qu'il avait préservé l'Egypte de la famine — nous étions bien disposés d'appeler aussi notre sauvetir, le Josq^/i consentant avenir noussau-