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AU CAFÉ DE SUÈDE

On sait que le café de Suède, situé à côté du théâtre des Variétés, est, — comme son rival d'en face, le café de Madrid, — le rendez-vous ordinaire d'hommes de lettres et d'artistes.

Ce même soir — à l'heure de la demi-tasse — nous ne manquions pas de nous trouver au susdit café où M. Morère allait prendre la sienne.

— Monsieur Morère, demandâmes -nous à un garçon...

— Tenez... le voilà... là bas, dehors... il prend son café avec M. Bosquin (un ténor aussi).

Nous nous approchons de la table où les deux chanteurs étaient assis.

«Prenez la parole, m'avait dit mon collaborateur.

— Monsieur Morère?

— C'est moi, messieurs, répondit le ténor qui me parut assez contrarié d'être ainsi dérangé par deux

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inconnus, au moment où il savourait les douceurs de la demi-tasse.

— Monsieur, dis-je en prêtant à ma voix ce ton d'assurance qui sied si bien à tout directeur de lliéâtre pénétré de sa haute mission artistique, — le 21 du mois d'août prochain nous donnons, à Orange, une représentation de nuit, à ciel ouvert... dans un théâtre trois fois grand comme votre Grand Opéra... Nous comptons sur plus de douze mille spectateurs... L'enceinte sera éclairée par la lune et les étoiles, concurremment avec la lumière électrique sous la direction de M. Serrin lui-môme. — Nous donnons Joseph de Méhul, nous avons besoin d'un fort ténor, voulez-vous accepter un engagement?..

— Messieurs, répondit M. Morère, qui avait daigné se dresser, je ne puis accepter votre proposition... je me repose; j'ai chanté tout l'hiver et j'ai besoin d'un peu de far niente l'été !

— C'est le contraire delà cigale, pensai-je.

— J'ai donc résolu, continua le chanteur, de passer quelque temps à ne rien faire.» M'offririez vous un gros chiffre, que je n'accepterais pas davantage ! Mais si ce n'est qu'un Joseph qu'il vous faut, j'ai des amis qui pourraient faire votre affaire.

Et ce disant, M. Morère nous désigna un tout jeune homme, petit de taille, qui savourait son moka à une table voisine.

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— Ce monsieur me paraît un peu jeune... sa taille, qui me semble assez exiguë, ferait peu d'effet sur notre immense scène.

— Trop jeune... trop petit... eh! Pierre... eh! Jacques... eh! Auguste...

Et tout autour de nous, comme par enchantement, nous voyons se dresser des figures d'artistes.

— Ce sont là des ténors?..

— Tous.,, et de très-bons ténors!!! Je vais en appeler encore, vous n'aurez que l'embarras du choix. Tenez, ce grand monsieur qui vient de notre côté est aussi un ténor,... et cet autre...

— Mais, monsieur, m'empressai-je de répondre... c'est bien un bon ténor qu'il nous faut... mais c'est aussi un nom connu... et surtout un chanteur du Orand Opéra. — On nous avait parlé de vous, puisque vous ne voulez pas accepter, nous nous retirons...

Et sans attendre les ténors de rencontre, qui se dressaient à toutes les tables comme par enchantement, nous nous précipitons de l'autre côté du boulevard.

Il est certain que M. Morère nous avait pris pour des directeurs d'une troupe ambulante, donnant des représentations dans les fêtes patronales de village.

Le tableau que je lui avait fait de notre représentation à ciel ouvert, devait l'avoir médiocrement séduit.

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— Eh bien! dis-je à mon ami, avais-je tort de croire que nous trouverions ce soir un Joseph au calé de Suède?... il y en avait plus de vingt

— Oui! mais pour remplacer Villarct il n'y en avait (lu'un... et celui-là n'a pas accepté.

— Eli bien ! nous verrons demain M. Nogent- Saint-Laurens; il faudra bien qu'il décide M. Perrin à nous laisser venir Villaret.

Nous nous couchâmes avec cette douce espérance... Mais la nuit ne fut pour moi guère moins agitée que la journée.

Une représentation fantastique.

Je revis en songe notre tiiéâtre romain magnifiquement éclairé... Les gradins étaient garnis de spectateurs jusqu'au plus haut de la montagne. L'orchestre préludait... M. Ripert, en habit de cérémonie, faisait placer les dames.

« La toilel... la toile!... crie tout à coup le public, absolument comme dans un vulgaire théâtre de Paris.

La toile se lève.... horreur!!!

Sur le devant de la scène se présente un personnage costumé de toile à carreaux... et coiffé d'un chapeau blanc pointu.

— Paillasse!... c'est Paillasse! crie le public. C'était Paillasse, en effet.

— Mesdames et messieurs, dit le valet de Cassandre, ce spectacle forain....

A ce mot Cassandre sort précipitamment des coulisses, et applique prestement à son compère un coup de pied oii vous savez, en lui disant :

— Il faut avouer, Paillasse, que tu es un fameux animal... La société qui t'écoute va nous prendre pour des colporteurs ! — C'est romain qu'il faut dire, animal. — Nouveau coup de pied où vous savez! — Allons, dis : — Ce spectacle romain!...

Paillasse reprend :

— Mesdames et messieurs, ce spectacle romain... Je ne puis contenir mon indignation... j'ouvre la

bouche pour protester... mais, ô supplice! la voix expire dans ma poitrine oppressée... Je veux fuir... et je me sens comme cloué à ma place... Et malgré moi, j'assiste à la parade sans pouvoir ni protester» ni m'enfuir.

— Suivez le monde... suivez le monde... continue Paillasse. Allons, mesdames, ne vous arrêtez pas aux bagatelles de la porte... Le spectacle va

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