‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 26 sur 45 · HISTOIRE D UNE REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

HISTOIRE D UNE REPRÉSENTATION

commencer... Suivez... suivez le monde... Suivez le monde...

Au même instant la scène change.

Le char de Thespis apparaît, traîné par des bœuis richement caparaçonnés ; il est escorté par une troupe de danseuses, toutes costumées en divinités mylhologi(iucs. Au haut du char paradent Arlequin et Polichinelle.

L'orchestre exécute la Marche des Tartares... Des chœurs invisibles chantent tour à tour : le Pied qui remue, — les Pompiers de Nanterre., — les couplets de la Belle Hélène...

Tout à coup le char disparaît, — les chœurs cessent... l'orchestre se tait. — Les danseuses se sont éclipsées... et je vois apparaître Patachon et Giraffier.

La musique exécute les Deux Aveugles d'Offenback! J'entends ;

Ding deriding Ding deriding Ding deriding Ding deriding Ding deriding Ding deriding Ding deriding Ding deriding

La lune brille, Le ciel scintille, Viens, ma gentille, Suis don Pedro.

A la fenêtre Daijjne paraître, Brave ton maître, Ton Bartholo.

Et je suis contraint d'assister impassible à cette bouffonnerie impossible.

Patachon et Girafder ont disparu... La musique a cessé...

Et je vois sortir des coulisses un homme coiffé d'un chapeau de feutre blanc, aux larges bords.

Je reconnais Gastil-Blaze.

« Et moi qui le croyais mort, » pensais-je.

« Messieurs, dit l'auteur de la traduction du Barbier de Sécille en vers provençaux,

« Messieurs, ce congrès poétique, auquel nous avons eu l'honneur de vous convier, avait pour but de réunir tou-s les poètes dont notre Provence est fière, afin que tous prêtent un serment solennel de ne plus écrire qu'en langue provençale, — la plus harmonieuse de toutes les langues. — J'ai prouvé, dans un de mes ouvrages, que le français n'est que du lanternais! Nous prouverons, nous, les apôtres du gai saber, que le provençal est la seule langue digne des muses.. . Jurons ici de ne plus écrire qu'en provençal.

— Nous le jurons, crient un grand nombre de voix parmi lesquelles je distingue celles de Camille Raybaud de Carpentras, Désanat de Tarascon, Pierre Bellot de Marseille, Dioulouffet d'Aix, que je croyais morts aussi depuis longtemps.

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 175

Castil-Blaze enthousiasmé déclame une pièce de vers, dont j'ai retenu les suivants :

Troubaïres meis amis — l'honro es enfin vcngudo, Douncnt oCi provençr.oii lii plaço que déf^iidos Troou loiif^len, loii français contre ou ugué la dent! L'houro es vcngudo ! — foou qui louti leis oiomio

Que dormoun à l'Académie

Se rovéyoun en m'entendent.

J'étais heureux d'assister à cette réunion et d'y voir figurer, comme président, l'auteur du Dictionnaire de musique, de la Chojison du roi René et de tant d'œuvres pleines d'originalité. — « Au moins, me disais-je, ce congrès n'est pas une profanation de notre théâtre antique... » Mais voilà qu'au mémo instant, un valet de ville, costumé en héraut d'armes, paraît au milieu de la scène et sonne de la trompette. Il annonce une grande lutte... Des battements de mains retentissent

Deux lutteurs se présentent.

0 surprise! je reconnais Rabasson,... Rahasson, le plus petit, mais le plus fort des lutteurs... Il n'a jamais été tombé, pas même par l'hercule Meyssonnier, d'Avignon.

J'applaudis comme tout le monde.

— Bravo, Rabasson ! vive Rabasson ! clame la foule.... Rahasson est aux prises avec un autre lutteur que je reconnais aussi : Le Pâtre... Tout-à-coup un immense cri de terreur part de vingt mille poi-

trines et se répercute jusqu'au sommet de la montagne. Le pauvre Rabasson est tombé comme foudroyé... Des flots de sang s'échappent de sa bouche... il a reçu un mauvais coup Je sens des

larmes dans mes yeux!

Les lutteurs ont disparu. Quatre tambours, précédés d'un fifre, font le tour du théâtre.

Et je vois s'avancer, sur le devant de la scène, maître Cassandre suivi de son inséparable Paillasse.

— Mesdames et messieurs, dit Cassandre après ses trois saluts, — cette fête romaine...

A ce mot, Paillasse, qui grimace derrière son maître, lui rend vivement le coup de pied de tout à l'heure.

— C'est Foraine qu'il faut dire, lui crie le pitre, — cette fête foraine...

— Animal, veux-tu te taire! riposte Cassandre irrité.

Et il reprend :

— Cette fête romaine sera terminée par l'ascension d'un ballon monté par M. Godard.

A ce nom de Godard, des coups de sifflets partent de tous les gradins.

— A bas Godard... nous ne voulons plus de Godard!... rendez l'argent... hue.... hue!...

Et je vois la foule se précipiter du haut des gra-

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 177

(lins, comme une immense avalanche... C'est un brouliaha indescriptible.... On dirait la montagne qui s'écroule.... le jugement dernier qui arrive. — L'argent! rendez l'argent... ne cesse de crier le public affolé!

Mais voilà que le silence a succédé aux clameurs... les lumières s'éteignent.... un nuage enveloppe le

firmament... C'est le chaos et j'entends une voix

me dire :

— Il est sept heures, et vous n'avez pas encore ouvert vos fenêtres!...

C'était M. Ripert qui, couché dans une chambre conligué à la mienne, venait me réveiller au moment où j'assistais à la dernière scène de cette représentation fantastique.

Ce jour-là notre première visite devait être pour notre compatriote M. Nogent-Saint-Laurens.

M. Nogent-Saint-L.aarens.

Un avocat doublé d'un artiste, et qui aurait pu

être ministre de la justice, en même temps que mi-

nistre des beaux-arts, — si l'empire avait joué un dernier acte, avant son tragique dénoûment.

Or, M. Nogent-Saint-Laurens nous semblait en ce moment en situation d'obtenir tout ce qu'il voudrait du directeur du Grand-Opéra.

Le gouvernement cherchait à con^poser un ministère, — absolument comme nous une troupe, — et notre compatriote figurait ce jour-là même, dans les journaux, comme devant faire partie du nouveau cabinet.

— M. Perrin n'aura rien à lui refuser, nous disions-nous naïvement.

Aussi est-ce avec la plus grande confiance et une sérénité d'âme parfaite, que nous nous présentâmes, vers dix heures du matin, chez le célèbre avocat de la liste civile impériale.

Inutile de dire avec quelle urbanité, avec quelle politesse nous lûmes reçus.

On sait que M. Nogent-Saint-Laurens est un délicat voluptueux de l'école d'Aristippe; il aurait inventé la politesse, si les Grecs n'en avaient eu l'idée plus de deux mille ans avant lui !

Nous nous empressâmes donc de lui faire part de la promesse que nous avait faite la veille M. Villaret de venir chanter à Orange, si M. Perrin le permettait.

— Vous savez quelle déception ce serait pour nous

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 179

cl pour voire pays, ajoulâmcs-nous, si la représentalion annoncée ne pouvait avoir lieu... Vous savez <|ue le nom de Villarct a ligure dans les journaux d'Avignon... Votre nom aussi a été prononcé;... on a dit que c'était vous qui l'aviez engagé ;... il faut donc que, ce soir encore, vous voyiez M. Perrin et que vous nous obteniez ce ténor.

M. Nogent-Saint-Laurens nous promit d'aller le soir môme à l'Opéra, et de parler à MM. Perrin et Villaret... Il nous conseilla de nous y trouver en môme temps que lui.

Nous nous promîmes bien de ne pas manquer à ce rendez-vous!

La confiance renaissait dans notre âme !

Hélas ! une nouvelle déception nous attendait.

Au Grand-Opéra.

M. Nogent-Saint-Laurens nous y avait devancé... Ce qui prouve son vif désir de nous être utile.

«Hé bien! lui dîmes-nous en l'abordant, qu'a décidé M. Perrin?

— Rien encore, mais je lui ai annoncé votre visite... venez, je vous présenterai.

— EtVillaret?

— Je ne l'ai pas encore vu, mais nous le ferons appeler dans la loge du directeur.

Et bientôt nous étions en présence du Jupiter qui présidait alors aux destinées des déesses, des dieux et des demi-dieux de l'Olympe-Opéra.

— Messieurs, nous dit M. Perrin, et sans plus de préambule, je ne puis consentir à risquer la réputation d'un chanteur aussi précieux que M. Villaret. Je ne puis donc le laisser aller chanter sur votre théâtre en plein vent... Je viens de le faire appeler... mais il est de mon devoir de directeur de lui conseiller de ne point accéder à votre désir.

— M. le directeur, aurais-je répondu volontiers au prudent M. Perrin , votre ténor Villaret ne serait pas déshonoré en paraissant sur une scène où Roscius Gallus a été applaudi

M. Nogent Saint-Laurens avait pris la parole, il plaida notre cause avec chaleur, vanta le monument, etc., etc.

Pendant qu'il parlait, le ténor entra dans la loge.

On ne se figure pas combien se fait petit, môme un grand artiste, — devant son directeur. On eût dit un chef de bureau du ministère, — en face de M. le ministre.

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 481

— Voyons, Villaiet, lui dit à brûle-pourpoint M. Perrin, voulez-vous, malgré mes conseils, alfronter les hasards d'une chute en province?...

— Je connais le théâtre, répondit le chanteur. La voix s'y développe admirablement...

— Mais connaissez- vous le rôle de Joseph?

— Il me faudrait peu de temps pour l'apprendre.

— Mais dans ce rôle il y a du dialogue.... et vous n'avez jamais dialogué — Carvalho vous l'a dit comme moi : — C'est imprudent.... Je ne puis donc que vous témoigner mon désir de vous voir renoncer à cette représentation !

Villaret se serait bien gardé de contredire son autocrate directeur.

Nous comprîmes qu'il serait inutile d'insister davanlagre.

Ah! soupirai-je en traversant le boulevard, pourquoi me suis-je exposé à cette aventure!,.. Pourquoi suis-je sorti de mon petit village, si Irais par ce brûlant mois de juillet! — Pourquoi ai-je quitté et mes bosquets aux arbustes touffus... et mon jardin

aux banquettes fleuries et mes espaliers où

pendent de si beaux fruits?... 0 mes belles pêches, oîi êtes- vous?...

— Rien encore, mais je lui ai annoncé votre visite... venez, je vous présenterai.

— EtVillaret?

— Je ne l'ai pas encore vu, mais nous le ferons appeler dans la loge du directeur.

Et bientôt nous étions en présence du Jupiter qui présidait alors aux destinées des déesses, des dieux et des demi-dieux de l'Olympe-Opéra.

— Messieurs, nous dit M. Perrin, et sans plus de préambule, je ne puis consentir à risquer la réputation d'un chanteur aussi précieux que M. Villaret. Je ne puis donc le laisser aller chanter sur votre théâtre en plein vent.., Je viens de le faire appeler... mais il est de mon devoir de directeur de lui conseiller de ne point accéder à votre désir.

— M. le directeur, aurais-je répondu volontiers au prudent M. Perrin , votre ténor Yillaret ne serait pas déshonoré en paraissant sur une scène où Roscius Gallus a été applaudi

M. Nogent Saint-Laurens avait pris la parole, il plaida notre cause avec chaleur, vanta le monument, etc., etc.

Pendant qu'il parlait, le ténor entra dans la loge.

On ne se figure pas combien se fait petit, même un grand artiste, — devant son directeur. On eût dit un chef de bureau du ministère, — en face de M. le ministre.

iiiSTOiRE d'une représentation 181

— Voyons, Villaiet, lui dit à brùlo-poiirpoint M, Perrin, voulez- vous, malgré mes conseils, alïronter les hasards d'une chute en province?...

— Je connais le tlicitre, répondit le chanteur. La voix s'y développe admirablement...

— Mais connaiïsez-vous le rôle de Joseph?

— Il me faudrait peu de temps pour l'apprendre.

— Mais dans ce rôle il y a du dialogue.... et vous n'avez jamais dialogué.... Carvalho vous l'a dit comme moi : — C'est imprudent.... Je ne puis donc que vous témoigner mon désir de vous voir renoncer à cette représentation !

Villaret se serait bien gardé de contredire son autocrate directeur.

Nous comprîmes qu'il serait inutile d'insister davantage.

Ah! soupirai-je en traversant le boulevard, pourquoi me suis-je exposé à cette aventure!... Pourquoi suis-je sorti de mon petit village, si frais par ce brûlant mois de juillet! — Pourquoi ai-je quitté et mes bosquets aux arbustes touffus... et mon jardin

aux banquettes fleuries et mes espaliers où

pendent de si beaux fruits?... 0 mes belles pèches, où ètes-vous?...

suprême degré le sentiment artistique... et que sur nos tréteaux vous serez en face d'un public qui saura vous apprécier, et dont les applaudissements seront aussi flatteurs que ceux du public blasé de votre Grand-Opéra.

— Je vous le répète, messieurs, je ne chante qu'au Grand-Opéra.

Devant cette réponse nous n'avions qu'à prendre congé.

Si ces lignes tombent sous les yeux de M. Michot, il verra, par le succès qu'il a obtenu le 23 août 1874 en chantant Norma sur notre théâtre romain, qu'il aurait ajouté à sa couronne artistique un fleuron de plus, en venant alors chanter Joseph de Méhul.

Il eût été le premier à paraître sur cette grande scène; — il aura l'honneur d'avoir été le second! ! I Nous l'en félicitons!

Et maintenant, nous disions-nous, en retournant bredouille pour la troisième fois, oii trouver notre Joseph, dans ce désert de Paris plus inextricable que les forêts de l'Egypte du temps des Pharaons.

Nous revîmes Bataille, qui nous annonça que nous pouvions compter sur Mlle Wertheimber, et nous

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 185

lui fimes part de nos démarches, toutes infructueuses, à l'endroit d'un premier ténor.

— Avez-vous vu Genevois?...

— Il ne nous a pas été possible encore de trouver son adresse, malgré nos recherches...

— Eh bien! cherchez toujours.... il faut le trouver. ... je crois qu'il acceptera.

Où Ton verra comment le divin Apollon est favorable aux persévérants et comment fut trouvé Josepb.

Nous avions déjà vu quatre agences dramatiques, plusieurs éditeurs de musique ; nous avions interrogé beaucoup d'artistes.... tous avaient entretenu ou avaient vu Genevois, qui la veille, qui le jour même, mais personne n'avait pu me donner son adresse.

— Quel* malheur, me disais-je, que ce ténor ne soit pas le plus vulgaire des industriels!... Nous

n'aurions qu'à ouvrir l'almanach Bottin Mais

un artiste!... est-on bien sur qu'il existe en ce monde?... il y en a tant qui vivent dans les nuages!... Il y a des moments où l'on rêve d'être épicier.

Ici se place un de ces incidents, si communs dans

la vie, et qui se Iraduiseiit par ce mot typique : — Guignon!! !

Nous entrons chez M. Heugel, l'éditeur de musique bien connu de la rue Vivienne :

— Pourriez-vous nous donner l'adresse de M. Genevois?...

— Genevois!... vous ne l'avez pas vu?... il sortait à l'instant même où vous entriez... vous venez de vous croiser.... voyez dans la rue

— C'est que nous ne le connaissons pas! L'employé qui nous avait répondu, s'empressa de

se mettre sur le seuil de la porte pour nous le

montrer

Il y avait, comme toujours, de nombreux passants dans la rue Vivienne.... Tous auraient pu être Genevois...

— Je ne l'aperçois pas, nous dit l'employé.... après avoir promené ses regards en amont et en aval de la rue, il sera entré dans quelque maison.

Et je ne pus m'empêcher de murmurer : — Quel guignon ! ! !

Oh! le guignon!... le guignon! Quel est celui qui dans sa vie n'a pas été le jouet, au moins une fois, de ses caprices ?

— Pourriez-vous nous donner son adresse?... demandâmes-nous à l'obligeant employé.

— Nous ne la connaissons pas !

HiSTOiiŒ d'une heprésentation 187

Nous nous attendions i cette réponse.

— Mais alors, dis-je pres(|ue en colère, comment faire pour le découvrir, ce ténor invisible et introuvable... nous l'avons déjà demandé dans quatre agences dramatiques?

— Eh bien! il faut essayer de la ciiKjuième! M

Et voilà comment, après six jours de cette course au ténor, nous nous trouvions dans la situation d'un banquier qui, sur le point de déposer son bilan, n'a plus qu'une seule chance :... celle de trouver un trésor.

— Allons à la cinquième agence, me dit M. Ripert en sortant de chez Ileugel.

— a Et que le divin Apollon soit favorable aux persévérants, » répondis-je en m'autorisant de cette sentence du poète grec déjà cité.

Mais, comme nous n'avions pas une foi bien vive en cette dernière course, nous marchions à petits pas et en regardant, dans les vitrines des magasins, ces mille objets de curiosité qui font les délices des badauds de la Province en général, et des non moins badauds de Paris en particulier...

En un mot, nous flânions!...

Flâner, n'est pas môme iout à fait l'expression

honne. « L'homme qui flâne, médisait un jour notre regretté Méry, — le plus illustre et peut-être le dernier des véritables flâneurs, — a l'homme qui flâne ne doit jamais savoir où. il va... et son esprit doit être exempt de toute préoccupation. » Donc nous ne flânions pas, puisque nous avions un but!... une préoccupation ! 1 !

J'aurais dû dire : nous musardions ! ! !

Donc tout en musardant, nous traversons le boulevard, nous longeons la rue Drouot, et nous tombons dans la rue de la Lafayette.

— J'ai une idée, dis-je à mon collaborateur, nous voici à deux pas du Petit Journal, voulez-vous que j'y fasse insérer quatre lignes à l'adresse de notre ténor introuvable.

— Ce serait un moyen !

— En Amérique, en Angleterre, en Allemagne on ne fait pas autrement, quand on veut voir quelqu'un et qu'on ignore sa demeure.

— Nous pourrons en agir ainsi, mais avant.... allons à la cinquième agence.

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 189

La cinquième agence dramatique.

— Pourriez-vous, monsieur, nous donner l'adresse de M. Genevois? dîmes-nous à l'unique personnage dont la silhouette se détachait derrière le grillage d'un bureau.

De ce personnage, — qui mériterait les honneurs du crayon, — voici le portrait à la plume :

Longue ligure un peu pâle, front fuyant un peu ridé, nez fortement accusé surmonté de lunettes en argent ; sa tète, qui devait être veuve de sa chevelure, était coiffée d'un bonnet jadis vert, aujourd'hui tournant au jaune. Pas un poil de barbe à sa lèvre ni à son menton; il était rasé de frais comme un acteur qui doit se grimer le soir. Il était en outre magistralement cravaté d'une vieille pointe de lustrine noire, très-correctement attachée avec une épingle surmontée d'un corail, — dernière épave, sans doute, de sa splendeur d'autrefois... Car on ne pouvait s'y méprendre, tout en ce personnage accusait un ancien artiste.

Quel âge avait-il?... l'âge d'un artiste est toujours un problème!!

Ce personnage, yous l'avez deviné, était :

M. LE DIRECTEUR DE l'aGENCE DRAMATIQUE.

Sur notre demande, M. le directeur s'était mis à feuilleter son répertoire. « Genevois , nous répondit-il, après avoir consciencieusement cherché... M. Genevois... nous n'avons pas encore son adresse. »

Cette réponse ne nous surprit pas; nous y étions liahitués.

— Nous voudrions pourtant bien le trouver!

— Ces messieurs sont des directeurs de théâtre?...

— Ouil monsieur!!! répondis-je glorieusement.

— De quelle ville s'il vous plaît?...

— D'Orange ! ! î

A ce mot, M. le directeur, qui avait relevé ses lunettes pour nous parler, — les baissa de nouveau, €t ouvrit un grand registre sur lequel je lus ce litre tracé en majuscules dorées : — Théâtres de la province. Artistes. Directions. Personnel.

— Orange... Orange... murmurait doucementM. le directeur en compulsant son registre... Orange... Orange... Je ne trouve pas cette direction...

Puis, tout haut :

— Mais je ne vois pas de troupe, ni de théâtre... dans le moindre Orange.

— De troupe... pour le moment... c'est possible...

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 191

mais de tliéûtrc!! ajoutai-jo avec une lierté digne d'un ambassadeur jaloux de toutes les gloires de son pays, — de théâtre!... Orange en a un... et le plus grand du monde encore :... son mur de façade a plus de 100 mètres de long et au moins 3o mètres de haut;... dans son enceinte, quinze mille spectateurs peuvent s'asseoir à l'aise, et si Ton permettait au public de monter au paradis, plus de vingt mille personnes pourraient parfaitement voir et entendre les acteurs...

A ces derniers mots, W. le directeur se dresse... relève ses lunettes et... nous toisant de la tète aux pieds :

— Messieurs... apprenez qu'on ne vient point ici pour railler!! !

— Mais, monsieur, nous ne raillons nullement... ce que je vous dis est l'exacte vérité!...

— Eh bien! soit... je n'ai pas le temps de vous écouter davantage... messieurs...

Nous étions bel et bien éconduits...

Nous saluâmes profondément et nous sortîmes.

— Voilà ce que c'est de dire la vérité, — me faisait observer philosophiquement M. Ripert, en descendant l'escalier, — on vous prend de suite pour des Gascons.

— C'est vrai ! répondis-je non moins philosophiquement ; dans l'étrange monde où nous vivons

depuis quelques jours, le mensonge plus que la vérité a des chances pour se faire croire.

Nous allions franchir les dernières marches, quand nous nous croisons avec un jeune homme qui, par son allure, nous avait paru être un artiste.

— Monsieur, criai-je au hasard à ce jeune homme qui était déjà au haut des escaliers... monsieur!...

Celui-ci s'arrêta et, s'appuyant sur la rampe, pencha sa tête vers nous.

— Pourriez-vous nous dire où habite M. Genevois?...

— Genevois... nous clama le jeune artiste... je viens de le quitter... il demeure à Courcelles... Vous le trouverez toujours dans la matinée!...

Et le jeune homme continua son ascension et disparut...

Voilà comment se dénouent quelquefois , trèssimplement, les choses qui paraissent les plus inextricables.

Cette réflexion est du moraliste Vauvenarofues.

Le lendemain de ce jour, notre Joseph était trouvé ! ! ! Le soir même , — par l'express de sept heures du soir, — nous partions pour Orange, et dès le lendemain matin nous pouvions annoncer à nos amis l'heureux résultat de notre voyage.

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 103

Dans la soirée, lo conseil municipal s'assemble, sous la présidence de son honorable maire M. Adrien Meynard. Nous faisons le récit de notre voyage, et carte blanche nous est donnée pour exécuter notre programme.

Mais alors commencent nos appréhensions.

Nos appréhensions

Nos anxiétés, nos craintes deviennent plus vives ! . . .

Notre témérité nous elïrayait!!! Le froid raisonnement succédait à l'enthousiasme irréfléchi.

C'est que nous nous disions, — comme tous nos amis se disaient aussi :

« Et s'il faisait mistral le 21 août, — car le moindre souffle de ce vent, — fléau de la Provence, — rendait la représentation impossible! ! !

« Et s'il pleuvait ! ! !

Et plus nous approchions de la date fatidique... et plus nos transes augmentaient !

Nous n'avions voulu regarder jusqu'alors que le côté poétique de notre fête artistique... mais il nous fallait voir enlin le côté matériel qui se nombrait par plus de dix-sept mille francs. Non compris les travaux dans l'intérieur du théâtre.

Jusqu'à présent les dieux nous avaient été favorables... Mais les éléments* nous seraient- ils favorables aussi ?

Ces appréhensions étaient bien naturelles.

Et cependant quand nos amis les manifestaient tout haut, — nous répondions invariablement :

— Nous réussirons!...

Un secret pressentiment nous disait que le soir du 21 août le grand Jupiter commanderait à son fils Eole d'enchaîner Vimpétueux Borée.

Elle arriva enfin, cette soirée heureuse! Jamais le ciel n'avait été plus pur, jamais la nature ne fut plus calme. On eût dit que les fils turbulents d'Astrée étaient restés endormis dans les bras de l'Aurore, et que le créateur du monde avait, pour cette nuit, multiplié les étoiles et donné à la lune une clarté plus radieuse .

Page 1