‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 29 sur 45 · PRIX DES PLACES · texte numérisé non relu

PRIX DES PLACES

Premièics : 6 fr. — Deuxièmes : 3 fr. — Troisièmes : 1 fr. 50.

HISTOIRE d'une REPRESENTATION 197

Les principaux acteurs étaient :

MM. GÉNKVOIS, du Grand-Opéra.

BATAILLI-:, de l'Opéra-Comique.

MU. WEHTllKIMBCR, du Tliéùlre Lyrique.

M""* Vincent UOlilCI, du Théâtre de Strasbourg.

AUGER, du Théâtre d'Avignon.

Les sociétés philiiarmoniqucs et les orpiiéons d'Agnon et d'Oranj et instrumentales.

vignon et d'Orange formaient les niasses chorales

Dès six heures du soir une foule impatiente encomhrait déjà les abords du théâtre. Quatre portes (voniitoria) allaient donner entrée à celte multitude qui, peu habituée à faire queue comme les placides bourgeois de Paris , — trépi;2;nait déjà et aurait voulu se précipiter dans l'enceinte. A sept heures les portes sont ouvertes et cette houle humaine fait irruption dans l'immense hémicycle. Une lois entré chacun se tait, comme par enchantement,... on se sent pris de vertige,... une émotion indicible vous serre la gorge,... on se croit transporté dans un monde féerique!... Ces milliers d'êtres qui s'assoient, silencieux, sur les gradins échelonnés, ressemblent à des ombres fantastiques

Puis, quand les premiers accords de l'orchestre résonnent;... quand les lueurs fulgurantes de la flamme électrique éclairent ces milliers de têtes qui se détachent des flancs de la montagne et du haut des tribunes,

Le silence est si grand qu'on se parle tout bas,

Que toute main est froide... et qu'on n'applaudit pas.

L'âme ravie se sent comme transportée;... on se regarde avec stupéfaction;.., on est fasciné, ravi, extasié, confondu... On est même terrifié par le spectacle inénarrable qui se déroule devant soi, derrière soi, au-dessus de soi...

Et l'on se demande si ces milliers d'êtres qui sont là, comme pétrifiés... ne sont pas les ombres des Romains du temps des Césars.

Sur la crête de la montagne qui domine les gradins et la scène une fourmilière humaine s'agite... Une compagnie de soldats a été placée là pour la contenir... mais, ni du haut de la montagne, ni des tribunes, ni des gradins... pas un cri... pas un murmure... pas un mouvement...

Est-ce bien des êtres vivants qui assistent à ce spectacle prodigieux?...

lusToiRE d'une représentation 199

L'orchestre s'est tu,... Genevois paraît,..- quelques battements de mains retentissent — comme pour exprimer que nous sommes bien dans la vie réelle... — et le silence se fait encore...

Joseph entonne son premier chant... Mais on comprend au tremblotement de la voix queri'artiste est ému!...

C'est que c'est la première fois qu'un chanteur moderne paraît sur un théâtre si vaste, en lace d'un auditoire si nombreux, si recueilli!

Bientôt le jeune chanteur se rassure; il sent que sa voix monte harmonieusement jusqu'au haut de la montagne, accompagnée par l'ineffable musique de Méhul...

Et de cette jeune âme d'artiste, qui sent la grandeur du milieu où elle se trouve, s'échappent des élans sublimes...

Et de cette poitrine humaine, qui maintenant ne tremble plus, vont sortir des notes divines...

Et alors, quand Bataille paraît avec sa stature im-

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posante, sa voix si noble, à côté de Genevois si simple, si majestueux... la transfiguration est complète... Le Jacob et le Joseph de l'Ecriture sont bien là, devant nous!...

Après l'œuvre si naïve et si douce de Méhul, — le drame émouvant de Shakespeare.

A. Jacob el k Joseph succèdent Roméo et Juliette.

Là lumière a fait place à l'ombre mystérieuse de la nuit... Le tombeau où repose la morte aimée est voilé d'une gaze, que la lune éclaire de ses rayons argentés... Une légère brise se lève... et fait flotter ce voile blanc:... on dirait un Esprit qui agite ses ailes diaphanes .

Mlle Wertheimber paraît. La foule muette et recueillie reste impassible... L'immense douleur que Roméo traduit par des accents déchirants semble avoir pénétré toutes les âmes; on frissonne... on a peur!... Soudain, au moment où Roméo exprime son amour surhumain, une bouffée de la brise détache le voile de la morte et le jette doucement sur la scène!...

Et l'on sent comme un tressaillement indicible parcourir ces milliers d'êtres qui écoulent...

HISTOIRE d'uni: HErRKSENTATIÛN 201

Après un court enlr'acle, pendant lequel les spectateurs éniotionnés semblent écouter le silence, l'orchestre, tout à coup, retentit : — C'est l'ouverture du chant des Triomphateurs.

Tous les acteurs entrent en scène suivis des. chœurs, composés des sociétés philharmoniques et des orphéons d'Avignon et d'Orange. Bataille et Genevois entonnent :

Ressuscitez, Romains antiques!

Divins héros, ressuscitez! (1)

En ce moment on eût dit, en vérité, que de la terre entr'ouverte allaient surgir les chevaliers, les patriciens, les plébéiens de l'ancienne Arausio, ou que le vainqueur des Gimbres, escorté de ses légions, recevait un nouveau triomphe.... Mais quand après la strophe les masses chorales font entendre :

Vivat aux paisibles batailles!

Gloire aux arts civilisateurs!

Alors l'on revient à la réalité de cette fête de l'esprit et des arts, et tous les cœurs palpitent ù ce& simples paroles qui expriment si bien les aspirations paciliques de notre époque.

(1) Voir les Triom'phatevrs, à la paf,'e 2 H.

Les triomphateurs paraissent! — Ce ne sont point comme au temps des Césars, des empereurs ou des généraux assis dans un char magnifique traîné par quatre chevaux hlancs, et allant au temple de Jupiter Capitolin pour sacrifier aux dieux des victimes humaines.

Nos triomphateurs ne portent pas un sceptre surmonté de l'aigle aux ailes déployées; ils ne marchent pas précédés par des licteurs armés de faisceaux, ni suivis par des ennemis vaincus chargés de chaînes.

Ce ne sont plus les héros de la guerre!... Ce sont les héros de la Paix, représentants bénis des arts CIVILISATEURS, qui vont triompher aujourd'hui!

D'abord, voici I'agriculture, qui en donnant à l'homme le moyen de se nourrir fut le premier agent de civilisation.

Ensuite vient I'industrie, qui lui apprit à se vêtir, puis I'architecture et la peiinture qui lui enseignèrent : lune à se bâtir une maison, l'autre à la sculpter et à l'embellir.

Au milieu de ce groupe allégorique, on voit I'élo-

HISTOIRE d'une REPRÉSENTATION 203

VfLENCE qui entraîne les hommes par la parole, la POÉSIE qui les charme en leur parlant le langage des dieux, et la musique qui les ravit en élevant leur âme!

Mais les arts civilisateurs ne peuvent triompher que par :

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