Juillet 1S
C'est encore là une de ces IcHes de l'esprit, que je n'oublierai pas de consigner dans ce livre, et qui le clôturera dignement.
Pétrarque, cet autre triomphateur de la paix, couronné à Rome au Capitule, le 8 avril 1341, a reçu de nouveau la couronne poétique à Vaucluse-Avignon le 18 juillet 4874.
Ce Jour-là, la patrie adoptive du grand poète — mort le 18 juillet 1374 — célébrait son cinquième centenaire.
CAUSERIES HISTORIQUES ET ANECDOTIQUES ISi
C'est ù racadémic du Sonnel, dont les assises liarmonieuses se tiennent à Ai\ en Provence, et c'est surtout au ;^rand maître des modernes sojinetistes, M. de Berluc-Pérussis, qu'est duc la pensée primitive du cin(iuième centenaire de Pétrai(iue.
L'iiistoire de cette nouvelle fête romaine sera aussi lin jour à faire.
M. de Berluc-Pérussis a réuni dans un charmant volume, — qu'il intitule modestement ÏAlmanach du Sonnet, — 150 sonnetistes français. Or, un jour la folle du logis lui inspire l'idée de convier ses 150 colloborateurs — parmi lesquels plusieurs membres de l'Académie française, s'il vous plaît, — à un rendez-vous sur les bords de la Sorgues, pour le baptême du sonnet. Pétrarque sera le parrain, Laure la marraine.
Hé bien! c'est de cette petite réunion de poètes qu'est née la fête littéraire en l'honneur de Pétrarque.
L'académie de Félibres d'Avignon s'empressa de s'associer à l'académie des Sonnetistes d'Aix el bientôt par l'adhésion des comités Pétrarquesques de Padoue et d'Arqua, par le concours de l'académie ita lienne de la Crusca, le cinquième centenaire du poète italien devint une fête littéraire internationale.
C'est dans le petit village de Vaiicluse, que Félibres et Sonnetistes avaient donné rendez-vous aux poètes français et italiens pour rendre ce nouvel hommage à la mémoire de l'amant de Laure.
Vaucluse!... Si ce petit village, caché au fond d'une vallée solitaire, sur les hords de la Sorgues aux cascades argentées, est célèbre par sa fontaine, plus encore il est célèbre par les souvenirs que Pétrarque y a laissés ! N'est-ce pas de Vaucluse que sont datés les Sonneti, les Canzoni, qui l'ont immortalisé, en immortalisant la femme qui les inspirait.
C'est dans la vallée romantique de Vaucluse que l'âme de Pétrarque s'est élevée si haut, emportée par ses élans d'amour. C'est dans un petit village, sous le toit rustique d'une maison de paysan, que l'homme illustre qui avait sa place marquée dans les palais des souverains, était venu chercher un refuge contre les tourmentes de la vie publique. — C'est là qu'il oubliait les déceptions dont son âme fut abreuvée .
Cette âme enflammée de patriotisme, qui avait rêvé aussi l'unité itahenne, la régénération d'un peuple
corrompu par la domination des Césars — rùves jamais réalisés — venait demander à l'amour et à la poésie, des illusions qui ne le trahissaient pas.
Il était donc juste que le premier lionmiage à Pétrarque, le jour de son cinquième centenaire, lui fût rendu dans son petit village, près de la Sorgues, en lace du roc d'où surgit la mystérieuse fontaine.
Après Vaucluse, c'est à Avignon que Pétrarque a laissé de plus glorieux souvenirs. La fôte devait prendre là le caractère d'une manilestation nationale.
A 9 heures du soir, — de cette journée mémorahle du 18 juillet, — le vieux beffroi de Jacquemart annonce, par ses joyeux carillons, le retour de Vaucluse des savants, des poètes, des délégués de toutes les Sociétés littéraires ou scientifiques et du buste de Pétrarque — œuvre inspirée du sculpteur Aixois Cansonove. Tout ce que les lettres, les beaux-arts, l'industrie, la science comptent de plus distingué au monde est là, réuni à la municipalité d'Avignon, pour recevoir et entourer l'image du héros couronné du laurier légendaire.
On se serait cru à Rome, à ce jour do Pâques de 4341 — où Pétrarque allait recevoir au Capitole —
aux vivat de la loiile enthousiaste — la couronne poétique, seul objet de son ambition. Le Capitole de Pétrarque est aujourd'hui IHôtel-de-Ville d'Avignon, où le cortège triomphal s'achemine, éclairé par quinze mille lampions, par des feux de Bengale, au son des musiques, au bruit des canons, aux acclamations d'une foule innombrable; — et aux cris de : Vive Pétrarque!... Vive Laure!...
Jamais l'antique cité des Papes n'avait vu pareil concours d'étrangers, venus de tous les points de la France, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre. On eût dit que le monde entier ne voulait plus faire qu'une même famille unie dans un même sentiment d'amour et de poésie dont ces cris : Yive Pétrarque... Vive Laure... étaient la naïve expression.
L'amour! la poésie! anneaux divins d'un chaînon invisible qui ralliera un jour tous les peuples — tant les peuples éprouvent le besoin d'union et de fraternité universelle.
A la suite de cette fête — qui ne se renouvellera plus que dans cent ans — le :20 juillet 1874, date mémorable dans l'histoire de la poésie provençale, les poètes d'Italie, d'Espagne, de Provence, sont
convoqués à la séance solennelle de la distribution des prix remportés aux joutes poéliciues tenues à Arles le l" juillet en l'honneur du centenaire de Pétraniue. « Tous les idiomes du Midi ont con- « couru, dit M. Félix Liras dans son lapport. La « mandoline catalane, la viole limousine, les lllres « et les tambourins de Provence, à l'unisson, ont a touché une merveilleuse aubade en l'honneur du « poète immortel. »
Des prix nombreux avaient été olïerts par M. le Ministre de l'instruction publique, par M. le Maire d'Avignon et par toutes les Académies de Provence et du Languedoc.
Trois sujets avaient été donnés aux félibres de Catalogne et de Provence :
1° Une traduction d'un sonnet de Pétrarque ;
2° Un sonnet à Pétrarque ;
3° Une ode à Pétrarque.
Le jury, outre les pièces en français et en provençal, avait reçu cinquante-huit sonnets traduits ou imités de Pétrarque.
Plus de cent combattants étaient entrés en lice!...
Et l'on dit que la poésie est morte.... vous voyez bien qu'elle vil! ! !
Après tant de sang versé sur les champs de bataille après tant de larmes... il est doux et consolant de reporter ses pensées sur ces tournois de troubadours où vainqueurs et vaincus ont leur part de triomphe.