L... était devenu plus pâle qu'un corsaire
Dont le butin est pris par un vaisseau de guerre;
Pensant que son hôtel perdrait tout son renom
S'il traitait froidement... le banquier du charbon!...
Toiit-à-coup un cri part C'est Rothschild... bon courage 1
Marmitons, cuisiniers se mettent à l'ouvrage
Mais L... est poursuivi par la fatalité :
C'était le tombereau de la salubrité
Qui cachait aux regards son allure sévère
Sous les grands tourbillons d'une grise poussière
Valel voulait mourir!... mais la réilexion
L'empêcha d'accomplir cette fotte action.
De ses fourneaux brûlants il éteignit la tlamme
Et sentit s'apaiser le trouble de son âme.
Cria trois fois hélas! et dit aux marmitons :
« Gorgez-vous, mes amis, de faisans., de dindons...
« Mangez.... Rothschild — s'il vient — aura le triste rôle :
« Il re mérite plus qu'un fond de casserole....
CAUSERIES mSTOKIQUES ET ANECDOTIQUES 265
« Manfjez.... Cheiy marmilonsl... les [ôlis sont Ions fro'n-ls. a Vous ne risquez donc p.is de vous biùler les doiyls. »
Quand toul Ud achevé Rothschild se fil enlendrc. Miiis on. dit qu'au dîner il n'aurait [)U prétendre Car il ne trouva plus, pour ranimer son cœur, Un seul verre de vin .. ni la moindre liqueurl..
Voilà la vérité : — je jure sur ma tête Que c'est le vrai récit de celle grande fête.
Celte méchanceté rimée, — ou plutôt cet enlantillage — si bien accueilli des jaloux exclus des lètes de la villa Masseick, me valut un public. Je saisis ce moment de quasi popul irité, pour créer une Revue méridionale, avec Alfred Goy, Théophile Bosc et Lourde (de Mazamel) pour collaborateurs.
Les planteurs d arbres.
Que vos noms à jamais soient inscrits sur les marbres. Vous semeurs de l'idée... cl vous les phiileurs d'arbres.
La pensée qui a inspiré le dernier hémistiche de ces deux vers des Triomphateurs, je voudrais la voir
formulée en article de loi. Je voudrais que celui qui plante des arbres fût honoré du titre de bienfaiteur de son pays. En France nous arrachons beaucoup plus d'arbres que nous n'en plantons. Le déboisement des forêts, dans le Midi surtout, a été une cause du manque de pluie, et partant d'une sécheresse fatale à l'agriculture. Planter des arbres c'est non-seulement augmenter la richesse d'un pays, mais encore^ c'est l'assainir. ' "
Rien n'est hygiénique comme cette bouffée de vent qui passe à travers les feuillages.
J'ai été toujours tellement persuadé de cette vérité, que, de 1851 à I800, j'adressai plusieurs lettres au ministère des travaux publics, pour provoquer des plantations d'arbres le long de toutes les routes de France.
Je prévoyais le moment où les voies ferrées auraient rendu à peu près inutiles les grandes voies charretières.
Je m'étais appliqué à indiquer les espèces d'arbres convenant à chaque contrée. Les noyers et les ciiâtaigniers avaient leurs places marquées, comme aussi les platanes, les peupliers, etc., etc.
Savez-vous ce que le ministère répondit à mes suppliques?...
Que « ces plantations ne pouvaient avoir lieu, parce qu'elles entretiendraient l'humidité sur les routes. »
CAUSERIES HISTORIQUES ET ANECDOTIQUES t267
On ne discute pas l'absurde; lettres et devis lestèient dans les cartons.
Un peu de réllcxion et moins de routine, et notre territoire compterait aujourd'hui quelques centaines de milliers d'arbres de plus.
Depuis cette c'poque, beaucoup de grandes voies de coninuinication ont été plantées : cest une quasi-satisfaction donnée à l'idée que j'ai le premier conçue et la meilleure critique laite à la réponse du ministère.
Mais il existe encore beaucoup de routes aux bords desquelles croissent seules les herbes parasites; routes solitaires qui, privées du sourire de l'arbre, semblent porter le deuil du roulage qui leur donnait la vie.
En Chine planter un arbre est regardé comme une action agréable à la divinité, et l'on plante des arbres à chaque événement heureux. En France nous en plantons à chaque grande révolution, et nous les arrachons aussitôt qu'une autre révolution arrive... ce qui fait qu'ils ne deviennent jamais bien gros. J'ai nommé les arbres de la liberté !
Quand viendra le jour où à l'ombre de ces arbres commémoratifs le peuple pourra se reposer longtemps en paix?
'iG8 CAUSERIES SUR TOUS LES TONS
Non loin de mon village se trouve un autre petit village, — entre Orange et Garpentras, — tout plein (l'ombrage et de fraîcheur. Il y a près d'un demi-siècle, le maire de cette oasis eut l'heureuse pensée de faire border d'arbres tous les chemins vicinaux de sa commune. Bientôt chaque chemin fut gracieusement encadré de deux vertes lignées.
Aujourd'hui ce petit village se fait un assez joli revenu de ses plantations communales; et quand les voyageurs en voiture, aussi bien que ceux à bâton, traversent son territoire, ils ne peuvent se lasser d'admirer ses routes ombragées.
Tous les villages devraient suivre cet exemple.
Non! plus de guerre entre patrie!
Ne dirait-on pas que les milliers de spectateurs qui acclamaient ces paroles en 1869 — dans un théâtre romain construit du temps des Césars — avaient le secret pressentiment de la guerre sanglante de 1870, qui se préparait déjà dans les antres ténébreux de la politique impériale.
Qui nous eût dit, lorsqui; dans l'apotlK'ose des Triomphateurs ralU'jiOiie de la l*aix proiioiirait ces vers :
Je suis la Paix, je suis l'âme des grandes choses;
Seuls mes héros onl ci roi l à des apothéoses,
Car ils ne viennent pas comme au temps des Césars
Triompher,., en tr:iîiiant des vaincus h Icure chars!
Ils n'ont pas asservi les peuples par l'épée.
Et leur main dans le siuig ne s'est jamais trempée ! 1 !
Qui nous eût dit, qu'un an après, le sang iiumain coulerait sur les champs de bataille?
Je me souviens qu'au moment où la flamme électrique inonda de ses clartés le sommet des murailles séculaires, les noirs oiseaux de la nuit s'envolèrent avec effroi... il me sembla alors que les ténèbres du passé iii valent épouvantées devant la lumière moderne... Je me trompais!... Ces noirs hiboux! c'était le génie de la gueiTe qui planait déjà sur nos fronts radieux!
Philippe de Girard, né à Lourmarin en 1775.
Un des plus grands et des plus mal récompensés des inventeurs Irançais.
Une illustration de nos villages — en même temps que du monde entier.
Et que je n'aurais eu garde de ne pas faire figurer dans ce tableau des héros pacifiques — seuls bienfaiteurs de l'humanité !
Tout le monde sait que Philippe de Girard est l'inventeur de la machine à filer le lin, qui lui mérita le million, promis par Napoléon I" — suivant décret du 7 mai 1810 — à l'auteur de cette immense invention.
Cette dette , la Restauration refusa de l'acquitter.
Ruiné par ses travaux .mêmes, le créateur de la filature mécanique du lin fat contraint de s'expatrier ; — c'est la Russie qui donna asile à son génie.
Ce n'est qu'en 1844 qu'il fut donné à Philippe de Girard de revoir son petit village de Lourmarin où il avait passé sa jeunesse studieuse.
Il est mort à Paris en 1845 — non décoré! ! !
Le nom de Philippe de Girard, acclamé si justement au théâtre romain d'Orange le 21 août 1869, m'a valu une lettre fort attendrie de sa nièce : Mine la comtesse de Vernède de Cornillon, — lettre que je serais heureux d'insérer ici toute entière, si elle était
moins élogicuse. En voici (|uelques fragments qui ont trait à notre illustre compatriote
a Si mon oncle, monsieur, a mérité cet éloge par a son génie, par ses services, par son admirable dé- « vouement; s'il l'a mérité comme une noble com- « pensation à d'innombrables mallieurs, — il l'a a bien mérité aussi par son amour pour notre chère « contrée
a Hélas! monsieur, notre vieille maison patera nelle de Lourmarin — une pauvre ruine où tous a sont réunis aujourd'hui dans le môme tombeau « — cette ruine... ce tombeau qui devaient être sau- « vegardés et consacrés par la reconnaissance na- « tionale — il est triste de le dire — je lutte encore, tf à 73 ans, pour le défendre. Le malheur et la pera sécution y poursuivent encore Philippe de Gicc rard...
« En face des milliards qu'elle a reçus de lui, la « France ne lui a pas même laissé la sûreté de sa <c tombe. »
Les arts civilisateurs.
Dans le classement des arts civilisateurs — que je mets au nombre de sept — j'ai suivi l'ordre matériel de leur développement.
L'homme, mis par Dieu sur la terre, a dû chercher d'abord à s'y nourrir; de là est venue V Agriculture — qui est pour ainsi dire la mère de tous les arts.
C'est par elle... et grâce à elle que les hommes, après avoir vécu pendant de longs siècles à l'état sauvage, se sont réunis sur le même point, qu'ils se sont construits des abris les uns à côté des autres, et qu'ils ont, en un mot, formé les premières sociétés... ou plutôt les premiers villages.
L'Industrie, V Architecture , la Peinture devaient alors se succéder naturellement — pour assurer un bien-être matériel aux hommes... et, naturellement aussi, V Éloquence, la Poésie el la Musique devaient se succéder pour les charmer !
Et c'est ainsi que les arts civilisateurs devaient tous sortir du sein de la bonne mère qui nourrit le genre humain... mais à la condition que la Paix la rendra florissante... féconde.
Troubadours du Midi !
Les troubadours du Midi tracent cliaque année leurs sillons dans le cliamp de la littérature provençale; ils y sèuieut, un peu au hasard, toute espèce de grains, et ils récoltent, bon an mal an, du trèsbon froment poétique — mêlé parfois d'un peu d'ivraie...
M. Frédéric Mistral est le porte-drapeau de ce bataillon sacré des muses provençales — connu sous le nom de Félibres — dont M. Rou manille (1) est la trompette.
C'est en Avignon — ne faisons pas d'hiatus, même en prose, en parlant des poètes — que le Félibrige est né, il y a une vingtaine d'années; et, disons-le bien vite, depuis celte époque il s'est affirmé dans le monde des lettres par des productions remarquées.
C'est dans la librairie môme de M. Roumanille, que ces libres chanteurs de la patrie adoplive de Pétrarque, célèbrent leurs agapes poétiques.
(1) A la suite du ceutenaiie de Pétrarque, le 18 juillet 1874, M. Roumanille a clé décoré. La croix d'honneur était bien due à l'auteur de tant d'œuvres pleines d'esprit et de bon ^ens.
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Chaque année ces doux confrères des oiseaux font entendre leurs gais ou tendres ramages dans les feuilles... de VAr7imna Prouvençau !
Oui! qu'ils triomphent, ces naïfs Irouhadours qui n'ont pas répudié la poésie traditionnelle et qui, dans la langue de nos pères, charment les veillées de nos bons villageois — qu'ils triomphent ces chantres du gai savoir à côté de Frédéric Mistral, leur baïle !
Le lendemain de notre fête romaine, M. Frédéric Mistral vint me voir. Je fus charmé de cette visite, car je ne connaissais jusqu'alors le chantre de Mireille que par ses écrits.
Nul mieux que M. Mistral ne méritait de figurer parmi nos héros de la Paix, non-seulement parce qu'il est poète, c'est-à-dire initiateur du beau et du bon — car hors de là, la poésie n'est qu'un vain mot et une inutilité, — mais aussi parce qu'il est villageois, qu'il est resté hdèle à son petit village de Maillanne, et qu'il consacre son talent à tout ce qui se rattache à notre aimée Provence.
Quelques jours après la visite du poète, je reçus de lui une lettre et (juelques vers. J'eus la fantaisie — pardon nez- moi, FcUOrcs — de lui adresser, en réponse, la poésie suivante :
A FRKnKRIC -NflSTRAL.
Despiei mal de vingt ans vaqui lou proumié coou Que de vei-s proiivcnçaou s'escapoun de ma plumo, Vaqui lou proumié coou qu'aquéou fia se ruiumo, Despiei que pèr Paris ma muso a pré soun voou.
Des^piei qu'aviou quitta Icis bord de ma durènço, Lou villago, pas luôn d'oou tiou, mounté siou na, Gémissiou ben souvent de m'en eslr'enana, Maï tels libre venioiit charma ma soiivencnço.
Liegi touli leis ans VArmana prourençau! Amé leis cans escri dins moun jouine lengage ! Tels ver-s man fa touvènt revioure en moun village: Ta Mirèio en proumié — e piei toun Calendaic.
Que voudriou, coumo tu, l'escrioure eme scienço La lengo que pèr iou a tant de souveni : La proumièro cansoun, qu'oou brè^, pèr m'endormi, Mu baïlo me cantavo èro un can de Prouvèn(;o.
La lengo qu'ai parla quand ère un enfantoun, La lengo qu'ai teta, qu'en moun amo es gravàdo, Aujourd'huèi, dins meis vers, revioudo ma pensàdo ! Es coumo un souveni de moun proumié pouloun.
TUADUCTION.
Depuis plus de vingt ans c'est la première fois que des vers en langue provençale s'échappent de ma plume. — C'est la première fois que je sens ce feu se rallumer — depuis que ma muse a pris '111 vi'l pour Paris.
Depuis que j'ai quitté les rives de la Diirance ; le village, non loin du tien, où je suis né, — bien souvent j'ai gémi d'en être parti — mais tes livres venaient charmer mes souvenirs.
Je lisais chaque année l'almacach Provençal — j'aime les chinls écrits dans le langage de mon enfance — Lien souvent tes vers m'ont fait revivie dar.s mon village : — ta Mireille d'abord et ensuite ton Cale7idal.
' Que je voudrais l'écrire comme toi, avec science, — la langue qui a tant de souvenirs pour moi. — La première chanson que m'a chantée au Lerceau ma nourrice, pour m'endormir, — était un chant de Provence.
La langue que j'ai parlée quand j'étais petit enfant — la langiic dont j'ai sucé le lait, qui dans mon cœur est gravée — aujourd'hui, en écrivant ces vers, revit dans ma pensée : — elle est comme le sjuvenir de ma première caresse.
XYII
Lamartine.
Si un nom devait figurer dans l'apothéose de. triomphateurs de la paix, n'est-ce pas le nom illustre qui, au lendemain de la révolution du 24 février 1848, devint un symbole de pacification?
Lamartine fut doublement glorieux : il fut à la |Ois grand poète et grand citoyen.
Quand les échos de l'antique théâtre résonnèrent de son nom, on etît dit que, tout à coup, une commotion électrique avait agité l'immense auditoire un long battement de mains retentit.
CAUSERIES IIISTOHIQLRS ET ANECIJOTIQUES '2//
A qui s'adressaient ces applaudissements? Est-ce au citoyen? Oui! mais c'est aussi au poète.
Nos populations provençales ont acclamé Lamartine le 21 août i8C)0 à Orange, comme elles ont acclamé Pétranjue le 1;{ juillet I87i à Avignon, par instinct poétique.
Il y a une grande analogie entre Lamartine et Pétrarque : tous deux furent également hommes d'état et poêles. Ils partagèrent les mêmes illusions patriotiques , en même temps qu'ils s'abreuvaient à la même source de poésie et d'amour.
Comme le chantre de Laure, le chantre d'Elvire fut un amant de l'idéal.
Comme le poète des sonnetti et des canzoni, le poète des harmonies et des méditations cliante l'amour chrétien.
L'un et l'autre ont mérité le titre de héros de la paix.
Si le héros italien sut exhorter à la paix ses concitoyens divisés, le héros français sut inspirer la concorde à ses concitoyens révolutionnés. Ils eurent également une langue à part, faite pour charmer et entraîner les hommes.
Tout était grand dans Lamartime, corps, cœur, esprit.
A son aspect on songeait à ce que Platon dit dans ses Dialogues : « qu'un beau corps est le véritable logis d'uiie belle âme. »
Il fut une de ces intelligences que Dieu crée de temps en temps pour refléter sa divinité.
Lamartine n'était pas seulement un divin poète, il fut aussi un sublime orateur. Il a été une des gloires de l'éloquence française. Son court passage au pouvoir est une des étapes les plus glorieuses de cette existence si noblement remplie. Pendant quelque temps, la France n'eut d'espoir qu'en lui !
Lamartine rentra dans la vie privée aussi simplement qu'il en était sorti. Semblable à ces citoyens de la grande époque romaine, qui retournaient à leur charrue après avoir commandé les armées de la République, on le vit, après avoir gouverné la France, reprendre courageusement la plume d'écrivain. — Sa charrue à lui!
Jamais une parole d'amertume ni de regrets ne s'échappa de ses lèvres; il ne regrettait du pouvoir que le bien qu'il n'avait pu y faire (1).
(1) A l'auteur de ces lignes, qui a eu le bonheur d'être reçu en famille chez Lamartine, dans sa retraite de Monce;ui, qu'il soit permis de dire que jamais les faux jugements de ses contemporains
Celui-là au moins, uuo fois descendu du faite où les événements l'avaient porté, ne clierclia pas à y remonter; il était assez grand pour avoir le droit de dédaigner les grandeurs, et pour attendre, l'àme sereine, l'arrêt de la postérité.
Cet arrêt la postérité l'a déjà prononcé.
Désormais nul étranger ne passera à Mâcon sans aller saluer la statue de Lamartine (1).
l]n jour viendra où la Bourgogne célébrera le centenaire de Lamartine, comme la Provence vient de célébrer le centenaire de Pétrarque.
n'avaient pu aigrir son cœur, ni. troubler son esprit. Si vaste pensée p'anait au-dessus des petitesseâ de la polititiue. Sa vertu défiait les injustices, comme au haut des montagnes, le rocher défie les lempôtes.
(1) La statue de Lamartine, due au ciseau du sculpteur Falguière, sera érigée à la fin de 187.j à Mâcon, sur la promenade du quai sud, en face de l'hôtel de ville.
Une autre statue, celle-là due au ciseau d'Adam Salomon, lui a été élevée en 1874 à Mllly, la terre patrimoniale du grand poète.