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sur la réponse qu'il lui fit, il se rendit dans l'après-midi à l'audience de ce ministre, auquel il donna f excellence comme à M. de TrautmansdorfT.
Différend survenu en J787, à Copenhague, au sujet de la préséance que réclama ^ambassadeur de Suède sur le prince Charles de liesse, ainsi que sur le prince héréditaire de
Holstein-Augustenbourg.
En 4787, le roi de Suède ayant revêtu du caractère d'ambassadeur le baron de Sprengporten , son Envoyé extraordinaire près la cour de Danemarck, cette circonstance donna lieu à quelques difficultés au sujet du rang que, selon l'opinion de l'ambassadeur, ce caractère lui donnait sur le prince Charles de Hesse, époux de la princesse Louise, sœur du roi de Danemarck, ainsi que sur celui du prince héréditaire de Holstein-Augustenbourg, époux de la princesse Louise Auguste, fille de S. M.
Les ambassadeurs, revêtus du caractère représentatif, prétendirent n'être dans l'obligation de céder le pas qu'aux princes du sang, mais non à d'autres princes. C'est ainsi que le comte d'Estrades, ambassadeur de France à La Haye, exigea et soutint en 1 664, la préséance sur le prince d'Orange même, quoique celui-ci fut petit-fils d'un roi du c6lé de sa mère. ') Quoique à une époque plus récente (en 4749), le point relatif à la première visite eût été réglé en faveur du siadhouder, la duchesse de Lavauguyon, femme de l'ambassadeur de France près les Provinces-Unies des Pays-Bas, re-
4 ) Elle donna lieu à une scène fort ridicule au Yorhout ; voyez les Mémoires du comte d'Estradb, T. Il, p. 429. 439, 447.
fusa, du vivant de S. M. Frédéric II, de faire la première visite à l'épouse du stadhouder , déclarant : a Qu'elle ne la lui » ferait que si elle était sœur du roi », ce qui arriva en \ 786, par l'avènement de Frédéric-Guillaume II au trône, mais la duchesse n'était plus à La Haye.
On a môme élevé des doutes sur la question, si un ambassadeur doit céder le pas à un prince royal étranger, lorsque celui-ci voyageait incognito. Un exemple de ce genre eut lieu, lorsqu'on 1789, le prince royal d'Angleterre, Auguste, vint à Venise, sous le nom d'un comte de Hoya. Les ministres étrangers résidant alors à Venise, différèrent dans leur opinion sur ce sujet, et l'ambassadeur d'Espagne notamment ne lui céda point le pas. Dans le cas présent il s'agissait de savoir, si l'ambassadeur de Suède pouvait, et devait céder le pas aux princes qui n'étaient point princes de sang royal, mais seulement mariés à des princesses de sang royal. Quelque douteux que cela pût paraître d'un côté, la condescendance semblait devoir amener d'autant plus facilement un accommodement , que le baron de Sprengporten était ambassadeur d'une cour de famille, vis-à-vis de laquelle le cérémonial était bien moins sévère sous d'autre rapport ; et, d'un autre côté, que M. de Sprengporten était alors le seul ambassadeur accrédité près la cour de Danemarck, et, par conséquent, ne se trouvait point dans une position à déroger à son caractère, ou à craindre d'avoir des collisions avec d'autres ambassadeurs. On tomba par conséquent d'accord que le baron de Sprengporten céderait le pas aux princes parents ou alliés à la maison royale, sous la condition toutefois, que ce ne serait qu'autant qu'il n'y aurait point d'autre ambassadeur à Copenhague, qui serait dans le cas de pouvoir prétendre le pas sur tous les autres ministres plénipotentiaires. Par suite de cet accord, on convint d'un accommodement formel , consigné dans la note ci-après ainsi que dans
les pièces y annexées, que le baron de Sprengporten adressa à tous les ministres étrangers accrédités à la cour de Copenhague.
Xole circulaire du baron de Sprengporten, ambassadeur du roi de Suède près S. M. danoise, adressée aux ministres étrangers résidant à Copenhague ; du \ 0 Juin 4 788.
Le soussigné, ambassadeur extraordinaire de S. H. le roi
de Suède, a l'honneur de transmettre à Monsieur la note
que, d'après les ordres de sa cour, il vient d'adresser au ministère de S. M. danoise et la réponse qu'il vient d'en recevoir.
M est pleinement convaincu que Monsieur se persuadera
complètement par les pièces ci-jointes, du soin que S. M. le roi de Suède a pris de maintenir et d'afârmer la bonne intelligence existant entre sa cour et celle du Danemarck ; et que, tout en lui donnant un témoignage éclatant du désir que S. M. a d'être agréable au roi , en lui proposant de son propre mouvement de se désister, dans ce cas particulier, d'un droit incontestable, touchant purement l'étiquette due au caractère représentatif de son ambassadeur, S. M. n'a pas moins songé à maintenir les principes d'après lesquels les droits et les prérogatives dont jouissent les ambassadeurs, par suite de leur caractère représentatif, doivent être jugés, et dont S. M. est aussi jalouse que le saurait être tout autre prince.
Copenhague , le 1 0 Janvier 1 788.
J. \V. Sprengporten.
Annexe. N°. 1.
Note de l'ambassadeur du roi de Suède, adressée au ministère de
S. M. le roi de Danemarck.
Le roi, ayant ordonné au soussigné, son ambassadeur auprès de S. M. le roi de Danemarck et de Norvège, d'avoir soin de se rendre, en toute occasion, agréable à S. M., et d'affermir, par là , la bonne intelligence si heureusement établie entre les deux cours, ainsi qu'entre les deux États, a ordonné au soussigné d'assurer à S. Exc. M. le comte de Bernstorff que, dès que
S. Exc. lui aura déclaré au nom de S. M. danoise « qu'aucun » ambassadeur qui résiderait dans la suite à la cour de S. M. » danoise, ne pût tirer avantage de ce que S. M. le roi de Suède » voulait bien , en considération du désir de S. M. danoise d'ac- » corder le pas aux princes alliés par mariage à la maison » royale de Danemarck , et que tout ce qui venait de se faire ne » pût porter atteinte, pour la suite, aux droits et prérogatives » des ambassadeurs de S. M. suédoise » , le soussigné s'empressera de rendre aux princes alliés à la maison royale do Danemarck, tous les égards de rang et d'étiquette, dont ces princes, d'après les ordres de S. M. le roi de Danemarck jouissent à sa cour.
Le soussigné se flatte que S. Exc. M. le comte de Berastorff reconnaîtra dans celte démarche une nouvelle preuve de la haute considération du roi son maître pour S. M. danoise, et attend qu'un ministre aussi éclairé que l'est S. Exc, et qui prend un si grand soin de resserrer encore plus étroitement les liens existants entre les deux souverains, saura apprécier la condescendance du roi son maître, et en fera reconnaître toute l'étendue a S. M. le roi de Danemarck.
Copenhague, le 21 Décembre 1787.
J. W. Sprengporten.
Annexe. N°. 2.
Réponse du comte de Bernstorff, ministre des affaires étrangères de S. M. le roi de Danemarck, à la note du baron de Sprengporten, ambassadeur de Suède ; du 22 Décembre 4787.
Le roi mon maître, appréciant parfaitement la condescendance que S. M. le roi de Suède a bien voulu mettre, pour prévenir toute espèce d'embarras qui auraient pu résulter à l'occasion de la nomination d'un ambassadeur auprès de sa cour, relativement au rang à accorder à cet ambassadeur, et voulant également contribuer, de son côté, autant que possible, à prévenir toute incertitude ainsi que tout préjugé, m'a ordonné et autorisé à déclarer en son nom : « que nul ministre d'une cour » étrangère , accrédité près S. M. ou qui pourrait l'être dans la » suite , ne pût tirer avantage de l'arrangement dont S. M. était » convenue avec S. M. suédoise, sur la préséance et le rang dont
» devaient jouir les princes de la maison royale , alliés par ma- » rioge à S. M. ; et que dans le cas, quo les ambassadeurs d'autres i» puissances n'eussent pas les mêmes instructions, ou qu'ils vou- » lussent prétendre à des droits plus étendus, l'ambassadeur de * S. M. le roi de Suède devra rentrer dans tous ses droits, sans « que l'on puisse regarder le présent arrangement comme devant » servir de règle. »
S. M. déclare en même temps que , dans le cas où elle enverrait un ambassadeur à la cour de S. M. le roi de Suède, nne réciprocité entière trouverait place, et que l'ambassadeur aurait à se conformer en tout ce qui vient d'être stipulé présentement.
Cette déclaration remise à S. Exe, M. l'ambassadeur, devra être considérée et avoir le même effet que si elle était signée par S. M. elle-même.
Copenhague , le 22 Décembre < 787.
A. P. Bbrnstorff.
SECTION V
CONSPIRATION DU MARQUIS DE BEDMAR, AMBASSADEUR D'ESPAGNE, CONTRE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE ;
en 4618. *)
La guerre entre la république de Venise et l'Espagne s'était allumée à l'occasion d'une troupe de pirates, nommés les Uscoques, qui infestaient la mer Adriatique, et qui avaient été protégés par l'archiduc Ferdinand de Grœtz , depuis empereur. Le marquis de Bedmar, ambassadeur du roi Philippe III d'Espagne près la république de Venise, pendant le long séjour qu'il fit en cette ville, apprit à connaître les principes de ce gouvernement, et à découvrir ses avantages et ses défauts. Il écrivit au duc d'Ucède, principal secrétaire d'État d'Espagne , sans lui faire part d'une manière bien précise du projet qu'il avait formé. Le duc d'Ucède comprit qu'il s'agissait d'une grande entreprise, et répondit à l'ambassadeur qu'il s'en rapportait à sa prudence.
1) La relation ci-dessus a été imprimée sur la brochure parue en 1806 à Paris, portant pour titre «Conspiration d'Alphonse de la Cueva, » marquis de Bedmar, contre la republique de Venise, 1618 ; rédigée sur » des documents authentiques. »
Malgré les rigoureuses défenses qui interdisaient à la noblesse vénitienne tout commerce avec les ministres étrangers, le marquis de Bedmar trouva le moyen d'établir des relations étroites avec plusieurs patriciens de Venise, peu fortunés et mécontents du gouvernement. Ce fut par eux qu'il fut instruit de toutes les délibérations du sénat.
Le marquis communiqua son projet à Don Pedro de Tolède, marquis de Ville-Franche, gouverneur de Milan, qui lui promit quinze cents hommes de ses meilleures troupes lorsqu'il en serait temps. Pendant ce temps-là, les comtes de Nassau et de Lœvenstein amenèrent huit mille hommes Hollandais ou Wallons au service de la république. Le marquis de Bedmar entreprit de les engager dans son dessein, et se servit à cet effet d'un gentilhomme français, nommé Nicolas Benault d'Arnoult, qui se dévoua entièrement à son service.
Le duc d'Ossonc, vice-roi do Naples, qui devait être le principal acteur des événements qu'on préparait, était entre avec ardeur dans les desseins du marquis de Bedmar. 11 avait attaché à son service un nommé Jacques-Pierre, normand de naissance, corsaire ; et, tandis que Nicolas d'Arnoult travaillait les troupes de terre , Jacques-Pierre entreprit de séduire celles de mer. Il feignit de se brouiller avec le duc d'Ossonc et se retira à Venise, où on le nomma capitaine de vaisseau, et, bientôt après, chef d'une escadre de douze navires. De son côté, Benault parcourait les diverses villes d'Italie, pour faire des partisans à l'ambassadeur. Un officier français, Jean Bérard, offrit de lui livrer la place de Crémone, et d'y introduire une garnison espagnole. Il parvint à embaucher deux mille hommes de troupes de Lœvenstein et deux mille trois cents hommes de celles de Nassau, en leur promettant le pillage de Venise.
Quand le marquis de Bedmar eut fait ces préparatifs, il
écrivit à Madrid , et le Conseil d'Espagne lui laissa la liberté d'agir, mais ne lui donna aucun ordre. Avec plus de sagacité et de vigilance, les Vénitiens auraient prévenu l'exécution du complot ; la conjuration fut même deux ibis sur le point d'être découverte, mais le sénat demeura dans une impassible sécurité.
Quand tout fut prêt pour l'exécution, Arnoult réunit vingt des principaux conjurés dans la maison d'une courtisane, et leur dévoila tous les détails de la conjuration. Ses paroles furent reçues avec applaudissement. Cependant, Arnoult, qui avait observé attentivement les moindres gestes des conjurés, entrevit dans les regards d'un Provençal, nommé Jaffier, l'un des principaux amis du capitaine, un air d'étonncmenl et de tristesse qui révélait une secrète horreur. Extrême dans ses résolutions, il proposa à Jacques de le poignarder, mais celui-ci déclara qu'il ne pouvait se résoudre à tuer le meilleur de ses amis sur un simple soupçon. Par suite de ce refus et des représentations qu'il fit à Arnoult, non-seulement la vie de Jaffier fut sauvée, mais la ruine de la république même fut empêchée.
Un usage particulier à Venise voulait que tous les ans le doge épousât la mer. Le jour de cette cérémonie Jaffier, pensant qu'elle avait lieu pour la dernière fois, eut la curiosité d'y assister ; sa compassion redoubla à la vue des réjouissances publiques, et la tranquillité des Vénitiens lui fit sentir plus vivement leur désolation prochaine. Enfin, le bon génie de la république lui suggéra un expédient par lequel il crut sauver et Venise et les conjurés.
11 se présenta au conseil des Dix. Là, il déclara qu'il révélerait des choses importantes au salut de la république, si on voulait lui garder le secret, et accorder la vie à vingtdeux personnes qu'il désignerait. On lui promit ce qu'il demanda. Les inquisiteurs d'État furent aussitôt assemblés , et
CAUSES IUVEHSKS. SHGT. V.
Jaffior amené devant eux. Le secrétaire du conseil, Barthélemi Comino, exhorta Jafïier à déclarer tout ce qu'il savait, sans déguisement, sans restriction, quand bien même Tua des inquisiteurs se trouverait compromis par ses révélations. Le secrétaire ajouta que, si Jaffîer se trouvait intéressé comme complice dans l'affaire qu'il révélerait, la république lui accorderait non-seulement son pardon, mais même une récompense.
«C'est ce que je désire», répondit Jaffier, «car ayant » été admis au service de la république par la protection du » capitaine Jacques-Pierre, j'ai promis et juré de faire con- » naître tout ce qui serait tenté par mes amis contre l'existence » de la république. Voici ce que j'ai à révéler :
» J'ai à apprendre à vos illustres seigneurs qu'une vaste » conspiration se trame contre l'État. Le chef des conjurés est » Jacques-Pierre, ce redoutable corsaire qui, bien qu'admis » au service de la république, n'a jamais eu l'intention de la » servir. Lorsqu'il eut renoncé à son métier de corsaire, il « obtint du duc de Savoye un sauf-conduit et se retira a » Nice , où il exerça une influence puissante sur les soldats » de la garnison.
» Le duc d Ossone était alors en Sicile. 11 estimait beau- » coup Jacques-Pierre. Un Marseillais , nommé Robert , se » rendit auprès du vice- roi qui lui fit un accueil très-favorable, » lui donna le commandement d'un galion, et l'autorisa à faire » des offres au capitaine Jacques-Pierre pour l'engager au » service de l'Espagne. Jacques-Pierre reçut avec reconnais- » sance les invitations du vice-roi. Il alla s'établir avec sa fa- » mille en Sicile. Il arma des bâtiments en course, profitant » de cette circonstance pour appeler sous les drapeaux du » vice-roi un grand nombre de Français que l'appât d une » forte paye et d'un avancement assuré fit accourir en Sicile. » Le vice-roi éprouva dans plusieurs occasions la fidélité et
» l'affection du capitaine. Il l'admit a sa familiarité, le traita » comme un frère , et Jacques-Pierre acquit ainsi une fortune *> considérable.
» Plus tard , le duc d'Ossone fut nommé vice-roi de » Naples. Il emmena avec lui le capitaine. Celui-ci fit peu » de temps après un voyage à Nice et à Marseille, et engagea » au service du vice-roi plusieurs marins qui avaient autre- » fois couru les mers avec lui. Le duc lui confia des bâti- » ments, et l'envoya sur les côtes de Turquie où il fit des » prises considérables. Dans une rencontre entre l'escadre » turque et les galions de Naples, l'avantage resta aux bâ- » timents du vice-roi. Jacques-Pierre voyait son crédit croître » tous les jours à proportion de ses services. Cependant, » quelques mois après, il quitta Naples, et l'on crut qu'il avait » encouru la disgrâce du vice-roi ; on disait que le duc vou- » lait le faire pendre , s'il tombait entre ses mains , parce qu'il » avait découvert une conspiration contre le roi d'Espagne, » dont Jacques était le chef. Plusieurs personnes contestaient » la vérité de ces bruits , mais la plupart n'eurent pas de » peine à y croire , car le vice-roi était un homme aussi ca- » pricieux que le capitaine était susceptible.
» Jacques-Pierre se rendit a la cour du duc de Savoy e, »S. A. l'accueillit avec distinction, elle lui donna des lettres » de recommandation pour la sérénissime république. Le » duc de Savoye écrivait que la valeur du capitaine Jacques- » Pierre lui était connue ; qu'il l'avait soigneusement interrogé » sur les désagréments qui lui avaient fait quitter le service » du duc d'Ossone, et que, s'il était employé sur la flotte de »la république, il pourrait être fort utile. En effet, il y fut » admis. »
Cette déposition faite, un des inquisiteurs demanda à Jaffier comment il avait pu savoir que Jacques-Pierre trompait le duc de Savoye, et qu'il avait obtenu de ce prince
des lettres de recommandation pour le sénat de Venise. Ce magistrat l'interpella encore de dire s'il était lui-même avec Jacques -Pierre, et ce qui arriva à Naples, après que le capitaine eut quitté cette ville à la suite de sa prétendue brouillerie avec le duc. Jaffier répondit qu'il était un des plus intimes confidents du capitaine ; que son départ de Naples n'avait point rompu leur amitié ; que le capitaine n'avait quitté cette ville que pour exécuter un complot formé depuis longtemps contre Venise ; que Jacques-Pierre l'en avait entretenu plusieurs fois, et lui avait dit un jour en riant: « Ma foi , ces pantalons ne sont pas difficiles à persuader, » ils se fient à tout le monde. » Quant aux lettres que le duc de Savoye a données à Jacques-Pierre pour le gouvernement de Venise, ce marin les avait obtenues sans difficulté, car S. A. faisait de lui uue estime particulière, et lui avait écrit de sa main plusieurs fois d'une matière fort obligeante.
Un des sénateurs demanda alors au témoin de lui dire, ce qu'il savait de Jacques-Pierre et de ses desseins.
Jaffier. Je crois être certain que la prétendue brouillerie entre le vice-roi et Jacques-Pierre n'était qu'un jeu concerté ; d'après beaucoup de circonstances, et particulièrement deux lettres que le capitaine a reçues de Naples, je ne doute pas qu'il ne soit d'accord avec le vice-roi, et qu'il n'ait pris du service dans la marine de Venise que pour exécuter plus facilement contre la république la conspiration ourdie par le duc d'Ossone. — Un sénateur. Que savezvous de cette conspiration ? — Jaffier. Le duc d'Ossone avait le projet suivant : il espérait que le capitaine parviendrait a obtenir le commandement de quelques vaisseaux, au moyen de quoi il devrait mettre le feu à ceux qui ne lui seraient pas confiés, et emmener les siens dans les ports de Naples, après avoir auparavant introduit dans une place maritime
des hommes dévoués, et s'en serait rendu maître au moyen de ses vaisseaux et des intelligences qu'il se serait ménagées dans la place.
Le vice-roi lui avait écrit pour l'assurer qu'il se remettait du succès de l'entreprise à sa prudence et à son habileté. — Dans une seconde lettre, écrite par le secrétaire du duc,, on lui demandait quelles étaient les forces de la république ; on lui demandait aussi des renseignements sur tout ce qu'il était nécessaire de connaître pour exécuter l'entreprise projetée. — Jaffîcr ajouta qu'Antoine Spinosa, étranger, admis au service de la république , n'était , comme le capitaine Jacques, qu'un espion du duc d'Ossone. Cependant il ne rapporta ce fait que pour l'avoir entendu dire, et non d'après une connaissance certaine. Spinosa est détesté du capitaine, parce qu'il a l'ambition de s'emparer seul de la confiance du duc d'Ossone.
Le témoin fut interrogé longuement sur ce point. On lui demanda si le capitaine était informé de ce que Spinosa est un émissaire du vice-roi de Naples. Celui-ci répondit que Jacques-Pierre regardait ce fait comme certain , et qu'il avait conçu une violente jalousie contre Spinosa. — Un sénateur. Connaissez- vous la cause de l'arrestation et de la mort de Spinosa ? Savez-vous comment la police est parvenue à pénétrer ses desseins ? — Jaffier. Jacques-Pierre , le Pétardier, et Jean Renault, sont ceux qui ont informé la justice des manœuvres de Spinosa. Je suis certain de ce fait. Ils étaient liés d'amitié avec lui. Ils ont pu deviner ses projets, car ils avaient souvent de longues conversations sur l'état des forces de la république ensembles. Je connaissais en outre la haine secrète que le capitaine portait à Spinosa , et je suis sûr que c'est sur sa dénonciation que la vigilance de la police a été excitée. — De nouvelles questions furent adressées
478 CAUSES DIVERSES. SBCT. V.
à Jaffier ; on ne connatl toutefois point les réponses dont elle* furent suivies.
Deux jours après que Jaffier eut fait ses révélations, deu* étrangers furent successivement interrogés. L'un, français de nation, appelé Branbilla. Il servait dans la marine de la république. L'autre, nommé Théodore, était hollandais et appartenait aux troupes des comtes de Nassau, lis furent amenés devant les inquisiteurs d'État par un patricien de la maison de Forli, qui les présenta comme ayant à donner des renseignements importants sur la conspiration qui avait menacé la république.
On promit de leur accorder des récompenses et de leur garder un profond secret
M. de Branbilla s'exprima en ces termes :
« Vos seigneurs savent comment après la mort du comte » Jean de Nassau les affaires commencèrent à prendre une » tournure pacifique. Les troupes étaient mécontentes à cause » des arriérés de leur paye. Une sédition allait éclater ; le » général Barbarigo la prévint en divisant les soldats et en » faisant tuer plusieurs sur les murs de Gradisca. Cependant » la fermentation était loin de diminuer. Les mécontents dé- » libérèrent, de concert avec Jacques-Pierre et M. d'Arnoult. » qui avaient fait venir trois cents de ces hommes dans la » ville, de choisir le temps de la foire de l'Ascension pour » attaquer les portes de Venise, se répandre dans Castello » et dans le quartier Saint-Marc ; de mettre le feu a 1'arsenaJ, » à la monnaie, au palais ducal, et do livrer la ville au pil- » lage à l'aide de trois cents soldats étrangers qui s'y trou- » vaient. On devait prévenir les soldats français, hollandais, » et autres qui étaient dans le territoire de la république, de » se rendre ce jour-la à Venise pour un coup de main qu'on » n'expliquait pas , mais qui les enrichirait — De longues » conférences sur cette affaire s'étaient tenues dans la maison
» de M. d'Arnoult, ainsi que dans les hôtels des ambassadeurs » de France et d'Espagne, qui connaissaient et favorisaient » F entreprise.
»Le marquis de Bedmar, ambassadeur d'Espagne, avait, » dans son palais , des armes en quantité suffisante pour » équiper cinq cents hommes. Au moment où le feu éclaterait » dans toutes les parties de la ville, le capitaine Jacques- » Pierre tenterait de brûler la flotte et de s'emparer de » quelque place maritime. A Brescia, et dans les autres villes » qui renfermaient des troupes étrangères, les mêmes efforts » seraient tentés par les officiers qui faisaient partie du com- » plot. On se rendrait maître ensuite de toutes les places » de terre-ferme. Des troupes seraient appelées de Milan et *> du Tyrol pour appuyer l'insurrection.
» Le témoin ajouta que, si on ne se hâte d'arrêter un » grand nombre d'étrangers qui occupent des logements gar- » nis à Venise , le projet des conspirateurs sera tenté en dés- » espoir de cause et peut-être exécuté. Il désigne M. d'Arnoult » comme ayant dans sa main tous les fils de la conspiration, » et pouvant donner des renseignements plus précis et plus • étendus que qui que ce soit. M. d'Arnoult avait tracé le »plan de l'opération, attendu sa parfaite connaissance des » lieux.
» J'affirme, dit le témoin en finissant, que tout ce que je » viens de dire est l'exacte vérité. »
Les deux étrangers furent retenus dans la maison de l'inquisiteur Marc-Antoine Marcello, où on les traita avec beaucoup d'égards. En même temps, on fit appeler l'avoyer Nicolas Valerio et les trois chefs du conseil des Dix. Ordre leur fut donné de parcourir toutes les auberges de la ville à la tête des gens de police ; d'arrêter tous les étrangers ultramontains qui s'y trouveraient et de les mettre en prison séparément.
Plus de deux cents étrangers furent encore arrêtés dans la journée. Les inquisiteurs procédèrent immédiatement h leur examen. On prit aussi dans l'hôtel de l'ambassadeur de France M. d'Arnoult et deux autres Français. M. d'Arnoult, conduit devant l'un des inquisiteurs d'État, subit l'interrogatoire suivant. L'inquisiteur l'ayant interrogé sur son nom et sa profession, Amoult déclara 1° qu'il était de la maison de l'ambassadeur de France ; et qu'il avait toujours été militaire. — Demande. Depuis quelle époque vous trouvezvous dans le palais de l'ambassadeur ? — Réponse. Depuis le temps qu'il est venu remplir cette ambassade. J'appartenais auparavant à M. de Champigny, son prédécesseur. — D. En quelle qualité êtes-vous attaché à la maison de l'ambassadeur de France ? — R. En qualité de gentilhomme. ' S. Exc. me fait l'honneur de m'admettre tous les jours h sa table. Je suis un ancien serviteur de S. M. Très-Chrétienne. — D. Ce que vous dites est un mensonge. Vous n'êtes point attaché à la maison de l'ambassadeur. Nous avons pris à cet égard des informations très-précises. Dites-nous la vérité sur l'objet de votre séjour à Venise et sur votre conduite. — R. Vous avez entendu la vérité lorsque j'ai dit que j'étais dans le palais de l'ambassadeur, serviteur et sujet du roi. — D. Abandonnez ce système de défense. Il est prouvé que vous n'habitez point l'hôtel de l'ambassadeur. Vous fréquentez seulement la maison de S. Exc, où vous êtes invité quelquefois. — Connaissez vous le capitaine Jacques-Pierre ? — R. Oui , depuis plusieurs années ; j'ai servi quelques mois dans sa compagnie. — Z). Quelles sont vos relations avec cet homme ? — R. Des relations fondées sur une vieille amitié. Nous avons servi ensemble sur terre et sur mer. Nous parlons souvent de nos campagnes. Le capitaine m'exhortait à entrer au service de la république, où il me faisait espérer un bon traitement.
Je refusai de prendre ce parti avant d'avoir obtenu la permission de la cour de France. L'ambassadeur a déjà écrit a ce sujet.
On lui demanda s'il a jamais traité avec l'ambassadeur d'Espagne et sur quelle matière ; s'il avait eu le projet de passer en France. On lui fît observer qu'il devait dire la vérité, parce que la police avait pris des informations qui mettraient en défaut toutes ses feintes. Déjà l'on avait reconnu que ses déclarations étaient fausses sur beaucoup de points. Il était donc forcé de dire la vérité, faute de quoi on ne manquerait pas do moyens pour l'y contraindre. — Z). Àvez-vous jamais écrit au duc d'Ossone, vice-roi de Naples ? — R. Je ne le connais point. Je ne puis donc pas lui avoir écrit. — D. Prenez garde à ce que vous dites ; consultez bien votre mémoire. — R. Je répète que je ne connais point le vice-roi, et qu'il n'a jamais existé de relation entre ce prince et moi. — D. Avez-vous eu des liaisons d'amitié avec l'ambassadeur d'Espagne ? — R. Aucune.
— D. Ne lui avez-vous jamais demandé ni passeports ni lettres de recommandation ? — R. Non , Messeigneurs, jamais.
M. d'Arnoult est conduit en prison et mis au secret.
Un capitaine bourguignon , nommé Laurent Bruslard, compagnon de M. d'Arnoult, est amené devant les inquisiteurs. Après les questions d'usage, l'interrogatoire commence en ces termes : D. Connaissez-vous la cause de votre arrestation ? — R. Non , j'ai cherché inutilement à me l'expliquer. — D. Connaissez-vous le capitaine Jacques-Pierre ?
— R. Depuis longtemps. C'est à ses bons offices que je dois mon emploi dans les troupes de la république. Beaucoup do Français lui ont les mêmes obligations. — D. Connaissez-vous M. d'Arnoult ? — R. C'est mon compagnon de chambre. Je crois qu'il a été arrêté par la justice, ainsi
Martf.ns, Causes célèbres, r. 31
que deux frères Lorrains , qui possèdent, dans la plus grande perfection, l'art de composer les feux d'artifice. — D. Soupçonnez-vous le motif de leur arrestation et de la vôtre? Dites la vérité , il y va de votre intérêt le plus prochain. — R. Je ne sais point du tout ce que vous me demandez. Je n'ai commis aucune faute qui puisse mériter un châtiment. — D. Nous vous invitons à dire la vérité ! La justice connaît les machinations que vous avez tramées avec d'Arnoult et d'autres. 11 vous importe donc de nous satisfaire par votre sincérité ; sinon nous vous forcerons à dire la vérité ! — /?. Si le tribunal me promet la vie et la liberté, je dirai tout ce que je sais. —
L'avoyer Nicolas Valerio. «On promet de vous sauver » la vie et de vous rendre la liberté si vous dites la vérité : » mais votre intérêt est de la dire sur-le-champ. »
Laurent Bruslard déclara alors, qu'il y avait dans Venise un grand nombre de Français, que la protection du capitaine Jacques-Pierre avait fait entrer au service de la république ; que ce capitaine entretenait des relations avec le vice-roi de Naples et le marquis de Bedmar ; que ce dernier avait aussi des intelligences avec Arnoult, ami de Jacques-Pierre ; et que ces deux Français conspiraient, dans l'intérêt de leur maître, la ruine de la république.
Deux motifs de cette inimitié étaient allégués par le témoin, dont l'un était fondé sur la découverte faite par le roi de France, que le Bayle de Venise avait informé le visir du projet de guerre médité par les cours de France et d'Espagne contre l'Empire turc.
Le capitaine Jacques-Pierre et Arnoult s'étaient chargés de servir le ressentiment de leur maître. Us avaient eu à ce sujet plusieurs entretiens avec les ambassadeurs de France et d'Espagne. D'Arnoult devait se rendre à Marseille dès que l'armée française y serait assemblée, pour la conduire dans
r les possessions vénitiennes du Levant. Pendant co temps, le capitaine Jacques-Pierre, aidé par ses complices et le duc d'Ossone, détruirait la flotte vénitienne. On devait mettre le feu à l'arsenal et dans plus de quarante endroits, et égorger tous les patriciens. Des officiers et des soldats seraient introduits dans les diverses places de la terre ferme. A un signal donné ils se soulèveraient contre les milices nationales, et se rendraient maîtres du Brcscian, du Bergamasque, du Crémasque et du Padouan.
L'autre motif était, que les troupes conservaient un vif ressentiment contre la république, qui ne leur donnait point un traitement suffisant. Elles étaient disposées à seconder les projets des séditieux. D'Arnoult avait dit que le roi de France favoriserait de tous ses vœux cette révolution, tant il était irrité contre le gouvernement de Venise. — Le témoin déclara ne savoir rien de plus sur le projet des conjurés. Quant à lui, il était chargé de mettre le feu à plusieurs endroits, d'empêcher qui que ce fût de passer, et de massacrer tous ceux qui opposeraient quelque résistance.
L'exécution du complot était fixée au jour de l'Ascension. L'avoyer Valerio fit retirer le témoin et ordonna de ramener d' Arnoult. Son interrogatoire recommença en ces termes :
L'avoyer. Ces Messieurs sont les illustrissimes inquisiteurs d'État. Ils veulent savoir la vérité, que vous nous avez cachée jusqu'à présent. Il vous importe d'être sincère, si vous ne voulez pas que le tribunal emploie contre vous ses moyens ordinaires pour obtenir des aveux. — D'Arnoult. Je vous ai dit la vérité. — L'avoyer. Répétez ce que vous avez dit. — D'Arnoult. Lisez mon interrogatoire et vous le verrez. — L'avoyer. Je vous dis et je vous répète que vous n'avez pas dit la vérité. — lïArnoult. Je l'ai dite. Il ne me reste plus rien à déclarer.
On lui présenta une lettre et un passeport écrits en espagnol. La lettre adressée par le marquis de Bedraar, ambassadeur à Venise, au duc de Milan, portait ces mots : « Celui » qui vous remettra cette lettre est M. Renault d'Arnoult, homme » distingué par ses services militaires. Il se rend auprès de » vous pour des affaires importantes de S. M. le roi d'Es- » pagne. Je lai chargé de cette lettre pour que V. S. l'ac- » cueille avec confiance et se concerte avec lui en toute » sécurité. » — Le passeport disait, que tout ministre représentant, ou sujet du roi, devait laisser passer librement le sieur d'Arnoult, et lui prêter secours et protection, sans lui demander, comme aux autres étrangers, le sujet de son voyage. On lui présenta aussi une lettre du duc de Guise, portant ordre à M. Renault d'Àrnoult de partir avec tous les gens et tous les moyens requis pour l'entreprise. Ces lettres avaient été saisies sur lui. On lui montra aussi beaucoup de papiers qu'on avait trouvés renfermés dans une grande cassette avec des lettres de change pour des sommes considérables, 10,000 doubles et beaucoup d'or.
L'avoyer lui dit : « Ne tenez-vous pas ces lettres de l'am- » bassadeur d'Espagne ? Vous prétendez être au service de » S. M. le roi de France : que signifient donc vos relations » avec les Espagnols ? »
On trouva encore parmi ces papiers une lettre qu'il avait écrite lui-même au duc de Guise, et dans laquelle il disait qu'avant un mois tout serait prêt ; que le capitaine Jacques- Pierre se disposait à partir avec l'armée vénitienne ; qu'il ne fallait pas perdre un moment, etc. —
D'Arnoult désavoua ces lettres. Il prétendit n'avoir jamais parlé à l'ambassadeur d'Espagne ; fit observer que chacun était maître d'écrire ce qui lui plaisait, et que ses ennemis s'étaient sans doute servis de cette manœuvre pour le perdre. Il déclara n'être point l'auteur de la lettre adressée
au duc de Guise. Il demandait qu'on lui permit d'écrire sous les yeux de S. S. , pour prouver son innocence par la confrontation des écritures.
Le tribunal se refusa à cette épreuve, en lui disant que les autres lettres écrites de sa main présentaient une écriture parfaitement conforme à celle de ces papiers. On lui dit qu'on voyait bien qu'il était un homme de mauvaise vie et ayant des intentions dangereuses, puisqu'il était lié avec le capitaine Jacques-Pierre ; qu'il avait concerté avec lui des projets contre la république dans l'intérêt de l'Espagne et de la France ; que, s'il avait consenti à dire la vérité et à nommer ses complices , on l'aurait traité avec indulgence ; mais que maintenant il était convaincu, et qu'on le traiterait comme il l'avait mérité.
Interrogé de nouveau sur le complot, il persista à tout nier, en disant qu'il était homme de bien et qu'il aurait volontiers rendu des services à la république, plutôt que de chercher a lui nuire. On lui représenta qu'il mentait lorsqu'il niait ses relations avec Jacques-Pierre et l'ambassadeur d'Espagne, et lorsqu'il disait n'avoir jamais écrit au duc de Guise. Il persista dans ses dénégations.
« Déclarez quelle est votre profession » , lui dit l'avoyer.
a Je l'ai déjà fait», répondit-il; «il n'est pas nécessaire » de répéter les mêmes choses. »
D'Arnoult fut reconduit en prison. On amena devant les inquisiteurs les deux pétardiers à la solde de la république. Ils sont interrogés sur tous les événements de leur vie, depuis leur naissance jusqu'au procès actuel.
Le premier déclare n'avoir jamais parlé ni traité avec le capitaine Pierre. — On le fait retirer. — On amène le second.
L'avoyer lui fait entendre que son frère avait tout déclaré, et qu'il venait d'être mis en liberté On lui promit de
l'élargir s'il voulait dire la vérité. Cette manœuvre produisit l'effet qu'on en attendait
Le pétardier avoua qu'il avait composé avec son frère une grande quantité de pétards et d'artifices ; qu'ils avaient travaillé plusieurs jours de suite dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne ; que ce palais était plein d'arquebuses, de lances, d'armes offensives, de munitions de toute espèce ; qu'on voulait mettre le feu à l'arsenal et à plusieurs autres endroits désignés par M. d'Arnoult et par le capitaine Pierre, qui avait tout examiné avec le plus grand soin ; que le capitaine, en allant rejoindre l'armée, leur avait recommandé de se tenir dispersés dans les auberges, dans les chambres garnies , chez les femmes publiques , en attendant le moment de l'exécution ; que dans les villes de terre ferme on comptait beaucoup de militaires de tout grade qui faisaient partie du complot.
On confronta cet homme avec Jaffier et les autres témoins. Le soir, on les reconduisit en prison, où ils furent retenus séparément.
Le conseil des inquisiteurs d'État resta en permanence. Il délibéra d'envoyer sur-le-champ l'avoyer Valerio dans l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne, pour s'assurer, par une visite domiciliaire, des faits révélés par la déposition du dernier témoin. Cet ordre est sur-le-champ exécuté.
Nicolas Valerio se transporta à l'hôtel du marquis de Bedmar, et y entra avec ses hommes sans se faire annoncer h l'ambassadeur qui surpris au plus haut degré de cette hardiesse, accourut à sa rencontre et lui demanda l'objet d'une pareille violence commise dans son hôtel alors protégé par le droit des gens. Nicolas Valerio exhiba l'ordre du conseil. Aussitôt les gens de la police se répandirent dans les salles, dans les greniers, et dans les caves. On trouva des barils de poudre, des fusils, soixante pétards. L'ambas-
sadeur refusa longtemps d'ouvrir une chambre que la police voulait explorer. La menace d'enfoncer la porte l'ayant obligé à céder , la chambre fut visitée ; et un amas considérable d'armes blanches, d'arquebuses, etc.,' en furent retirés.
Les commissaires firent leur rapport. Le lendemain, le collège fut assemblé extraordinairement pour lui donner connaissance de ce qui s'était passé. On exigea de chaque membre le serment de ne rien révéler.
On fit appeler sur-le-champ le nonce du pape et l'ambassadeur de France. Le doge leur fit part du complot et des mesures du gouvernement, en les invitant à en rendre compte à leur maître. Le marquis de Bedraar parut aussi à cette assemblée sans y avoir été appelé. Il s'exprima avec beaucoup de modération sur la conduite du gouvernement, et déclara que les armes trouvées chez lui étaient destinées au vice-roi de Naples, qui les avait fait acheter au nom de sou maître. Il prétendit qu'on ne devait croire que lui seul ; que le roi d'Espagne n'avait jamais eu de mauvais desseins contre la république ; et que toute déposition contraire n'était que fausseté et calomnie.
Le doge lui présenta les lettres écrites de sa main à M. d'Arnoult, ainsi que celles' du vice-roi de Naples. 11 s'excusa en disant que ces lettres lui avaient été demandées, mais qu'il n'avait pas cru qu'on pût en faire un mauvais usage. Ces explications se prolongèrent pendant plus d'une heure. Enfin le doge, prenant le ton du reproche, dit au marquis de Bedmar, qu'il ne pouvait croire qu'un projet aussi horrible eût été conçu par l'esprit d'un prince aussi pieux que S. M. Catholique ; que c'était par respect pour ce prince qu'on ne procédait pas avec rigueur contre son ministre ; car les ambassadeurs n'ont droits aux égards d'un gouvernement qu'autant qu'ils se renferment dans les limites de leurs fonc-
tions et qu'ils ne profitent pas de leur inviolabilité pour tramer des conjurations.
L'ambassadeur sortit du sénat, et partit de Venise peu de jours après.
Des courriers furent expédiés par le gouvernement en Espagne, a Rome, en France et en Angleterre, pour instruire ces puissances de ce qui s'était passé.
Cependant les deux frères hollandais, impliqués dans la conjuration, furent amenés de nouveau en présence des inquisiteurs d'État. L'avoyer les soumit à un nouvel interrogatoire. Le premier persista dans ses dénégations. On lui dit qu'il fallait se résoudre à dire la vérité, et abandonner un système de dénégations qui ne pouvait plus le sauver. Il répondit qu'il ne savait rien. On l'appliqua à la question au moyen de la corde, en le laissant retomber plusieurs fois d'une hauteur de plus de quatre toises. Prenez garde, lui dit Tavoyer, c'est là le remède que nous employons contre les obstinés qui refusent de dire la vérité. Nous en répétons l'application jusqu'à ce qu'ils deviennent plus dociles. — J'ai tout dit, répliqua le Hollandais.
Les sbires amenèrent alors son frère : tous deux furent confrontés. Le second avoua tout. L'autre soutenant qu'il ne savait rien, fut remis a la question. Ce ne fut qu'après deux heures de tourments que la douleur ou sa conscience lui arrachèrent une déclaration conforme aux aveux faits par son frère. Dans la soirée on leur annonça leur arrêt de mort. Un confesseur leur fut envoyé, et pendant la nuit ils furent étranglés dans leur prison , et pendus au gibet par un pied. Supplice dont le gouvernement de Venise se servait pour punir les traîtres. .
Le jour suivant vingt-neuf étrangers prévenus d'avoir voulu mettre le feu à l'arsenal et en divers endroits de la ville, furent noyés dans le canal Orfano.
Les inquisiteurs firent de nouveau amener M. d'ÂrnouIt. — Dites-nous la vérité, lui dit l'avoyer. Votre intérêt rend cet aveu nécessaire. La justice a les moyens de vous l'arracher. Regardez autour de vous.
D'ArnouIt promena froidement ses regards sur le feu, les cordes, les chevalets et les autres instruments de torture qui l'entouraient ; et les reportant sur les inquisiteurs, il dit : Je n'ai rien à déclarer.
On lui fit donner l'estrapade, mais sans obtenir un aveu. Ce supplice dura une heure. — Connaissez-vous le capitaine Laurent Bruslard? lui demanda l'avoyer. — Non, répondit d'Arnoult. — Dites la vérité , je vous y invite , reprit l'avoyer, et songez que cette corde l'a fait dire à bien d'autres qu'à vous. — Je mets mon espérance dans la puissance divine, répliqua d'Arnoult. On ne m'obligera pas à dire ce que je ne sais pas.
Le secrétaire Barthélemi Comino lui lut alors la déposition faite par le capitaine Bruslard. — D'Arnoult s'obstinant toujours à garder le silence , fut de nouveau appliqué à la question ; on lui donna cinq secousses de suite pour rendre ses douleurs plus aiguës, mais il garda encore le silence. Le lendemain, Bruslard et son compagnon comparurent de nouveau. L'interrogatoire fut fait séparément. Bruslard déposa comme la première fois ; tandis que son compagnon nia tout ce qui lui était imputé. L'avoyer lui fit donner trois secousses de corde ; sans toutefois rien obtenir. — Bruslard, appliqué une seconde fois à la question, nomma un grand nombre de militaires qui faisaient partie du complot. Ils furent arrêtés sur-le-champ et confrontés avec Bruslard, qui les reconnut. Plusieurs d'entre eux s'accusaient d'avoir pris part a la conspiration : rejetant la faute sur leur chef, qui les avait séduits en leur promettant un grand butin à Venise.
Les inquisiteurs délibérèrent alors s'il convenait de faire grâce de la vie à Bruslard, et de condamner seulement aux galères perpétuelles ceux qui n'avaient pris qu'une pari secondaire h la conspiration. Après une longue délibération, et de l avis du conseil des Dix il fut décidé que l'on condamnerait à mort tous ceux qui se trouvaient impliqués dans cette affaire. En conséquence, cinquante conjurés furent étranglés ; d'autres, en bien plus grand nombre, furent noyés secrètement dans les canaux.
Laurent Bruslard fut de nouveau confronté avec son compagnon ; mais celui-ci refusa constamment de déclarer ce qu'il savait.
Arnoult, ramené devant les inquisiteurs, fut appliqué de nouveau à la question et sommé par l'avoyer de faire une déclaration sincère ; il persista dans ses dénégations. On le lia de nouveau et on le suspendit h l'estrapade, Bruslard lui fut confronté ; mais , malgré les déclarations formelles de ce complice, Arnoult continua à soutenir qu'il était homme de bien , et qu'on le tourmentait injustement. On continua à l'appliquer à la question ; mais on ne lui arrachait que des cris de colère et d'indignation tels que assassins, chiens, traîtres, qu'il adressa aux inquisiteurs.
Les inquisiteurs quittèrent alors la salle pour passer dans une autre pièce. Arnoult resta suspendu à la corde de l'estrapade, et sentant ses os se dégager se mit à crier qu'il tombait. L'inquisiteur et l'avoyer accoururent, et le firent détacher, on l'engageant de nouveau à dire la vérité plutôt que de se laisser estropier.
Liez-moi plus solidement, répondit l'intrépide Arnoult, car je n'ai rien de plus à dire. — On le suspendit de nouveau. — Pressé de nouveau de déclarer la vérité, il répondit: — Je l'ai dite, bonnes âmes. Dieu vous punira, assassins qui tourmentez un vieillard innocent. — Vous ne descendrez
pas que vous n'ayez déclaré la vérité, dit le secrétaire. — Je l'ai dite, répondit d'Arnoult. — Vous serez appliqué tous les jours a la torture jusqu'à ce que vous avez parlé, ajouta Comino ; l'illustrissime conseil vous promet la liberté , si vous consentez à faire des aveux. — J'ai tout dit, fut sa seule réponse.
Il fut torturé encore une fois , et suspendu pendant une heure à la corde où on lui fit subir cinq nouvelles secousses.
Comino lui adressant de nouveau la parole lui dit : Peutêtre, votre silence est l'effet de la fidélité que vous avez jurée à votre prince ; mais si vous déclarez tout ce que vous savez, le tribunal vous fera grâce de la vie, et personne ne saura jamais ce que vous aurez révélé. Cette sommation deux fois répétée resta sans réponse.
On le reconduisit alors en prison. Les inquisiteurs ayant délibéré de nouveau entre eux , prononcèrent la sentence de mort contre lui. On l'exhorta a tout confesser avant de se présenter devant le tribunal du juge suprême ; mais toutes les représentations furent inutiles.
On l'étrangla pendant la nuit, et le lendemain matin son corps fut publiquement exposé, suspendu au gibet par un pied.
Après ces exécutions, une longue discussion s'éleva dans le conseil des Dix. Les uns, fidèles à la promesse faite au capitaine Bruslard, voulaient lui faire grâce de la vie ; d'autres représentaient que, d'après le système d'extermination adopté à l'égard des conjurés, il était impossible de faire une exception en faveur de qui que ce fût. Ce dernier avis l'emporta, Bruslard et son compagnon furent étranglés et enterrés secrètement pendant la nuit.
492 CAUSES DINEUSES. SECT. V.
Cependant Jafâer désespéré des suites de ses révélations, se plaignit amèrement de ce qu'on lui avait manqué de parole. Le sénat lui euvoya trois mille sequins qu'on le força de prendre , et lui ordonna, sous peine de la vie , de quitter dans trois jours le territoire de la république. Jaffier se retira à Brescia, brûlant du désir de se venger. 11 reprit ses courses de mer, attaquant avec acharnement le pavillon vénitien partout où il le rencontrait. Il fut toutefois pris peu après les armes à la main, et conduit à Venise où on le noya avec les autres conjurés.
11 restait à prononcer sur le sort de Brambilla et du capitaine hollandais Théodore, qui n'avaient révélé le complot qu'imparfaitement, et qui, d'ailleurs, n'avaient parlé que sur les suggestions d'un patricien de la maison de Forli. Ils étaient toujours prisonniers dans la maison de l'inquisttour Marcello. Pendant la nuit on les transféra dans les prisons. Après un nouvel interrogatoire dans lequel on crut remarquer beaucoup de variations, on les appliqua à la question. La douleur leur arracha de nouveaux aveux. Ils dénoncèrent le comte de Nassau comme un des chefs du complot, et le chargèrent d'invectives et de malédictions. Le conseil les condamna à mort. Ils furent étranglés secrètement.
On arrêta le lieutenant des comtes Jean et Guillaume de Nassau. Cet officier confessa que le projet des conjurés était, non-seulement de détruire le gouvernement de Venise, mais encore de se rendre maîtres de la ville. Il déclara que les frères de Nassau agissaient de concert avec le comte Maurice de Nassau. — 11 ajouta que le poste qu'on lui avait assigné était celui de l'arsenal. Il donna de longs détails sur la conjuration. C'était le capitaine Jacques-Pierre qui en avait tracé le premier plan ; ensuite on y avait associé
les Hollandais, qui avaient à se plaindre de la république. L'officier, et les gens de guerre arrêtés avec lui, furent étranglés.
Pendant que celte sanglante tragédie s'exécutait à Venise, le capitaine Jacques-Pierre commandait une escadre vénitienne sous les ordres du généralissime Pierre Barberigo. Un messager secret, expédié à l'amiral, lui donna ordre de faire noyer sur-le-champ et sans aucune forme de procès, le capitaine Jacques-Pierre et ses complices. Le secret était surtout recommandé, afin de ne répandre dans l'armée ni confusion ni terreur.
Le généralissime exécuta sans délai les ordres de son gouvernement. Il fit jeter dans la mer le capitaine Pierre et quarante-quatre personnes soupçonnées d'avoir pris part à la conspiration. On compta deux cent soixante officiers de terre arrêtés et mis a mort secrètement A Venise, les exécutions continuèrent pendant plusieurs jours La vengeance du sénat ne s'arrêta que lorsqu'elle ne trouva plus de victimes a immoler.
Le marquis de Bedmar, rappelé dans sa patrie, conserva la faveur de son maître. Il reçut, quelques années après, le chapeau de cardinal.
Le duc d'Ossone, accusé de malversations et d'abus de pouvoir, perdit son gouvernement et mourut en prison.
Le gouvernement de la république, respectant dans l'auteur de ce complot le caractère d'ambassadeur dont le marquis de Bedmar était revêtu , se borna à le faire partir secrètement de Venise , de peur qu'il ne fût mis en pièces par la populace. Il passa en Flandre où il fit les fonctions
du président du conseil, et y reçut le chapeau de cardinal. Sa sévérité lui ayant fait perdre le gouvernement , il se retira à Rome, et eut ensuite l'éveché de Palestrinc et Malaca ; il y mourut le 2 Août 4655. *)
4 ) Le marquis de Bedraar fut regardé comme un des plus puissants génies, des plus dangereux esprits qu'avait produits l'Espagne. Sa sagacité était telle, que ses conjectures passaient pour des prophéties. A cette pénétration singulière, il joignait un talent rare pour manier les affaires les plus délicates : un instinct merveilleux pour se connaître en hommes ; une humeur libre et complaisante, et d'autant plus impénétrable, que tout le monde le croyait pénétrer ; toutes les apparences d'une parfaite tranquillité d'esprit au milieu des agitations les plus cruelles, Dk- Honnaire historique, critique et bibliographique, etc. Paris, T. III,