DIFFÉRENDS SUR LE CÉRÉMONIAL DIPLOMATIQUE
Contestations survenues en \ 681 , à Constantinople, entre r ambassadeur de France, La Vkrgne de Guillbrargues , et le gouvernement turc, au sujet du cérémonial. i)
La Vergne de Guillerargues, président à la cour des aides de Bordeaux, successeur de Nointel dans l'ambassade de Constantinople, y était arrivé au mois de Septembre 4679. Dès son début en cette cour, il eut, au sujet du sopha, avec le grand-visir Mustapha , la même difficulté qui avait fait partir M. de Nointel, son prédécesseur, sans prendre congé. Cette difficulté consistait dans le refus du grand-visir de mettre le siège de l'ambassadeur à la même hauteur ou sur le même degré que le sien, ce que le roi exigeait, enjoignant à ses ambassadeurs de ne point prendre d'audience si cet honneur ne leur était déféré ; mais il survint un événement d'une plus haute importance, et dans lequel Guillerargues eut besoin de toute sa fermeté.
Des corsaires tripolitains ayant pris un vaisseau sous pavillon français, et mis en esclavage une partie de l'équipage,
4) De Flassan, Hiêt. gén. de la diplomatie française, T. IV. Liv. 4.
le roi ordonna de poursuivre tous les navires tripolitains en quelque lieu qu'ils se retireraient. Duquesne, commandant d'une escadre française, alla en attaquer plusieurs qui s'étaient retirés dans l'île de Chio pour se radouber. Là , il s'engagea un combat entre l'escadre de Duquesne et la ville de Chio, sur laquelle ce général fît un feu très-vif, et elle répondit par des décharges qui tuèrent quelques hommes de l'escadre française. La ville fit demander à composer, se plaignant d'être exposée à la destruction, à cause des Tripolitains, qu'elle n'était pas en état de faire sortir du port. Duquesne ne fit point de réponse. La nouvelle du combat qu'il avait livré, parvint bientôt à la Porte, et y causa un mouvement extraordinaire.
L'ambassadeur de France fut appelé le 23 d'Août 1681, chez le kiaga ou lieutenant du visir, avec lequel il eut une longue conférence. Cet officier lui apprit l'extrême colère où était le grand-seigneur pour l'entreprise de Duquesne, et il finit par lui dire qu'il serait peut-être trop heureux de pouvoir racheter son sang et celui des Français , au moyen d'une forte somme d'argent. Guillerargues répondit : a qu'il était en » sûreté à Constantinoplo comme à Paris, parce que le Sultan » était juste et le roi de France puissant ; qu'on ne devait rien » attendre de lui, pour réparer les dommages de Chio, et que » c'était aux seuls Tripolitains à les payer. »
Guillerargues fut invité par un chiaoux à se rendre à l'audience du visir. Lorsqu'il fut arrivé , on voulut le faire asseoir sur un tabouret, hors du sopha ; ce qu'il refusa, et prit le parti de parler debout Après une assez vive contestation à ce sujet, on le conduisit dans la chambre d'audience. Le grand-visir y étant entré presque aussitôt, salua Guillerargues, et monta 6ur le sopha , où un siège lui était préparé. Les chiaoux en présentèrent un autre au bas du sopha, à l'ambassadeur ; mais il se retourna fièrement, en le repoussant
du pied jusqu'à deux fois, ce qui engagea le grand-visir à ordonner qu'on ne l'importunât plus sur cet article ; mais en entrant en matière, il lui dit que Duquesne avait tiré sur le château de Chio, abattu plusieurs maisons, ruiné des mosquées ; que le grand-seigneur était fort irrité , et que le seul moyen de l'appaiser, était de payer le dommage fait par les Français, évalué à 750 bourses, ou 375,000 écus.
Guillerargues répondit : « que les vaisseaux du roi n:a- » vaient rien fait qui pût choquer Sa Hautesse, ni fournir oc- » casion de rupture .entre les deux États ; que les vaisseaux » français , n'avaient eu d'autres ordres que de poursuivre » partout les pirates tripolitains , ennemis de la France , et » que si le château de Chio n'eût pas tiré le premier sur » les vaisseaux de S. M., ceux-ci n'eussent jamais tiré contre » la ville. »
Le grand-visir lui répliqua « que les Français auraient dû » porter plainte au grand- seigneur, qui leur eût fait rendre » justice ; qu'il eût enfin à se décider à payer les 750 bourses, » ou à s'attendre d'aller aux sept-tours. »
Guillerargues lui dit : « que la prison ne l'étonnait point, » mais qu'il le priait de se souvenir qu'il était ambassadeur » du roi de France, assez puissant pour le venger si le droit » des gens était violé dans sa personne. »
Les menaces du grand-visir se bornèrent à faire enfermer le cheval de l'ambassadeur dans ses écuries, et à faire mener Guillerargues dans la chambre du chef des chiaouœ, située proche du divan. Là, on lui envoya offrir toutes les viandes et les rafraîchissements qu'il pouvait désirer. Il refusa tout, et se fit apporter de son palais les choses qui lui étaient nécessaires. Tout le reste du jour, et le lendemain, on continua à le menacer de le mettre aux sept-tours, s'il ne donnait satisfaction à la Porte ; mais Guillerargues persista à dire qu'il était disposé à tout souffrir, plutôt que de consentir à aucune
proposition qui blessât l'honneur de son souverain, et que tout ce qu'il pouvait promettre, était un présent de curiosités de France, mais en son propre nom, et non en celui de son maître. Le grand-visir accepta ces offres, en lui donnant six mois pour y satisfaire.
Guillerargues ratiûa sa promesse, en ajoutant que si l'affaire des Tripolitains ne se terminait, et qu'on différât à lui accorder l'audience sur le sopha, il ne s'engageait à rien. Le chef des chiaoux l'assura qu'il serait pleinement satisfait Guillerargues retourna chez lui. Mais le grand-seigneur ayant appris depuis en quoi consistait le présent que l'ambassadeur se proposait de faire, et le trouvant très-éloigné des prétentions de Sa Hautesse , fît de nouvelles instances auprès de lui, et lui envoya l effendi des chiaoux et le drogman de la Porte, en renouvelant la menace de le faire emprisonner et de confisquer la cargaison de tous les bâtiments français. Guillerargues répondit qu'il était prêt d'aller aux sept-tours , mais que quand il y serait une fois entré, il ne serait pas si facile de l'en faire sortir, et qu'il y demeurerait jusqu'à ce que le roi son maître lui en Ht ouvrir les portes. L'ambassadeur craignant même que les drogmans n'osassent pas rendre exactement ses paroles, les mit par écrit, afin qu'ils ne pussent rien y changer : en môme temps, il fit tenir des chevaux prêts à partir, pour se rendre aux sept-tours, si on en venait à cette extrémité. Les choses demeurèrent dans cet état jusqu'au six de Mai , où le grand-visir envoya de nouveau chercher les drogmans de l'ambassadeur, pour lui demander s'il ne voulait rien ajouter aux présents qu'il avait promis, lui accordant deux jours pour se décider. Guillerargues fit paraître la même fermeté. Le grand-visir ayant enfin dit à ses drogmans qu'il l'enverrait chercher pour lui apprendre luimême ses dernières résolutions, Guillerargues leur déclara qu'il ne voulait point lui parler debout, ainsi qu'il lavait fait
dans l'affaire de Chio, et souffrirait plutôt la mort que de consentir à prendre place au bas du sopha.
L'ambassadeur se rendit avec ses trois drogmans chez le kiaia, avec lequel étaient le reis-effendi et le chiaoux-bachi. Le kiaia voulut l'ébranler par de nouvelles menaces , et lui faire sentir que, même conformément à son billet, il s'était engagé à faire un présent qui fût agréable au grand-seigneur. L'ambassadeur répondit qu'il entendait le mot agréable dans un sens différent de ce qu'on l'entendait à la Porte ; que ce qu'il avait promis, devait être composé de choses que Sa Hautesse agréerait comme belles, rares et curieuses, et non comme riches et d'un prix extraordinaire ; et qu'un gentilhomme ne pouvait point avoir assez de présomption pour croire qu'aucun présent offert par lui, pût être digne d'un empereur tel que le grand-seigneur ; qu'il n'avait point fait part de son engagement à sa cour ; et que si elle était instruite des propositions qu'on lui faisait, elle pourrait en témoigner sa juste indignation. Le kiaia alla rendre compte plusieurs fois de l'inébranlable fermeté de l'ambassadeur, et surtout de sa résolution de ne plus sortir des sept-tours, une fois qu'il y serait entré, sans un ordre de sa cour. Cela fit changer le dessein qu'on avait formé de le conduire aux septtours, quoique toutes les mesures eussent été prises pour cela. Le kiaia revint alors à Guillerargues , et dans les termes les plus honnêtes, lui demanda un diamant du prix de 50,000 livres pour Sa Hautesse ; le reis-effendi qui se joignit à lui, ne fut pas plus heureux. Us se retirèrent, et le kiaia, après une conférence d'une demi-heure avec le grand-visir, revint et réduisit le diamant à dix mille ccus : il eut le même refus , et ayant encore diminué ce prix de moitié , il n'obtint cependant rien. Alor3 il dit aux drogmans qu'ils se jetassent aux pieds de l'ambassadeur, et lui baisassent le bas de son habit, en lui faisant connaître que s'il refusait ce diamant, il
fallait qu eux-mêmes, comme sujets de la Porte , engageassent tout ce qu'ils avaient pour le donner. Guillerargues surpris de la bassesse de l'expédient, se leva avec mépris, et se retira dans son appartement sans rien répondre. Cette conduite de l'ambassadeur frappa d etonnement tous les assistants, d'autant plus que tout le monde était persuadé qu'il allait être conduit aux sept-lours ; ce qui semblait confirmé par l'arrivée de Yoga des janissaires avec quatre cents soldats.
Deux jours après cette singulière conférence, Hussein- Aga, grand-douanier, vint trouver Guillerargues, pour examiner, suivant la coutume, le présent destiné au grandseigneur et au grand-visir. L'ambassadeur lui dit qu'il manquait quelques pierreries à son présent, et que ne se connaissant point assez en diamants pour les bien choisir, il le priait de vouloir bien les acheter, et d'avancer pour quelques mois l'argent nécessaire. Hussein-Aga répondit qu'il ne pouvait rien lui refuser , et en effet, il vint quelques jours après, avec les pierreries. Guillerargues fit servir une collation où il y avait des fraises qu'il faisait venir dans son jardin. Ce fruit que le grand-douanier ne connaissait pas, lui plut beaucoup et il lui en demanda un plat pour le grand-seigneur, qui ne le connaissait pas non plus.
Guillerargues manifesta au grand-douanier son désir que son présent fût porté par les personnes de sa maisou ; nouveauté qui fut accordée quoiqu'elle choquât les usages de la Porte. Enfin le présent de l'ambassadeur, qui d'abord avait été porté chez le grand-visir, fut offert à Sa Hautesse. Après son dîner, on fit avancer les gens de l'ambassadeur. Son chancelier, son secrétaire, un négociant, les trois drog* mans de la Porte , et dix valets prirent chacun une partie des présents, et les présentèrent au Sultan, qui était assis sur une espèce de trône, entouré de son fils et de ses principaux officiers. Le présent, objet d'une si longue et si vive discus-
s ion, consistait dans une petite botte pleine de pierreries, deux fauteuils artistement travaillés, un grand miroir de Venise orné de moulures d'argent, cinq pendules, un tapis des Gobelins, et plusieurs pièces de drap, de satin, de velours et de brocart de Venise.
Quelques jours après, le kiaia vint déclarer à l'ambassadeur en lui remettant le billet par lequel il avait promis quelques raretés de France , que son présent avait été agréable à Sa Hantesse. La conduite courageuse de l'ambassadeur donna une si haute idée de la puissance et de la dignité du roi de France , que le grand-seigneur voulut avoir son portrait.
La contestation au sujet du sopha, après avoir duré cinq ans entre le grand-visir et l'ambassadeur de France, fut accommodée à la satisfaction de la France , au voyage de M. de Guillerargues à Andrinople en 4684.
Cet ambassadeur, conduit à l'audience du grand-visir, se plaça sur le sopha qui était disposé comme il avait de* mandé, et s'entretint avec le grand-visir d'ebjets divers. A la 6n de cette conversation , le Teschifrat-Emini , ou maître des cérémonies, présenta une requête pour demander qu'on fit l'insertion de cette distinction dans les archives de l'Empire, comme n'ayant jamais été pratiquée, criant même tout haut qu'il fallait brûler l'ancien livre du cérémonial.
Guillerargues eut audience du grand-seigneur le 26 de Novembre, et le harangua. Le Sultan lui parla deux fois, ce qui est une faveur particulière ; car il se contente d'entendre les ambassadeurs , et de leur répondre par un signe de tête.
Contestation élevée en 4 682, pour le cérémonial de l'ambassadeur de France en Suède. 1 )
Bazin, ambassadeur de France, arriva à Stockholm le 18 de Juillet 1682, et ne témoigna aucun empressement de faire sa cour au roi de Suède, quoique ce prince lui eût permis, sur la prière que lui en avait faite le marquis de Feuquières, qu'il venait de remplacer dans cette cour, de le voir incognito, en attendant qu'il pût avoir son audience publique.
Dans le premier entretien que Bazin eut avec le chancelier Oxenstierna, le discours tomba sur la conduite qu'on avait tenue envers Feuquières , au sujet de son audience de congé, dont le cérémonial avait été restreint. Le comte Oxenstierna dit à ce sujet, que l'usage d'envoyer deux sénateurs au-devant des ambassadeurs des têtes couronnées, était du nombre des abus introduits pendant la minorité du roi de Suède , et que ce prince était résolu d'abolir ; ne jugeant point à propos de rendre plus d'honneurs aux ambassadeurs des têtes couronnées, que les siens n'en recevaient dans leurs cours ; et qu'ainsi, comme on n'envoyait en France au-devant d'eux qu'un duc et pair, ou un maréchal de France, il croyait rendre un pareil honneur, en envoyant un sénateur qui occupait le poste le plus considérable de son État ; il ajoutait que ce règlement ayant été observé à l'égard du dernier ambassadeur de Danemarck, il n'y avait pas lieu d'y rien changer.
Bazin répondit, qu'il était difficile d'établir une parité de rang entre un duc et pair et un sénateur, leurs fonctions et leurs emplois étant très-différents; que de plus, les ambas-
0 De Flassan, Ifat. gén. de la diplomatie française, T. IV. Liv. 4
sadeurs du roi son mattrc étant en possession de recevoir des honneurs, on ne pouvait les diminuer sans lui faire injure ; que le changement introduit à l'occasion du refus fait il y avait deux ans en Danemarck, d'envoyer deux conseillers du conseil privé au-devant de l'ambassadeur de Suède, changement qui avait donné lieu au règlement qu'on avait fait en Suède, ne pouvait tirer à conséquence pour les ambassadeurs de France, puisque S. M. Très Chrétienne n'avait rien changé aux honneurs qu'elle faisait rendre aux ambassadeurs de Suède. Le comte Oxenstierna persista à dire que le roi de Suède ne changerait rien à ses résolutions. Ce monarque donna toutefois, le 4 3 de Mai, à Bazin une audience particulière, dans laquelle il l'accueillit avec bienveillance, et l'ambassadeur lui ayant demandé la permission de pouvoir, avant son audience de cérémonie, se réunir aux personnes de la cour qu'elle daignait accueillir, le monarque lui répondit qu'il serait bien aise de le voir.
La cour de France, consultée par l'ambassadeur sur la conduite qu'il avait à tenir à l'occasion du changement de cérémonial, décida d'abord : « que les deux derniers ambas- » sadeurs de France en Suède, n'ayant point fait d'entrée, » parce que par un dernier règlement il avait été arrêté qu'on » n'enverrait plus de sénateurs au-devant d'eux , et qu'on ne » les traiterait plus pendant les trois jours entre celui de l'en- » trée et celui de l'audience ; le roi ne voulait point que le » Sieur Bazin fît d'entrée publique. »
A l'égard de la difficulté qu'on faisait de donner à cet ambassadeur deux sénateurs pour le conduire à son audience de cérémonie, le roi jugea que, quoiqu'on alléguât que, sous le feu roi de Suède, les ambassadeurs de France n'avaient été conduits à l'audience que par un sénateur, il suffisait que les deux derniers eussent été conduits par deux sénateurs, pour exiger le même traitement, et ne point s'en relâcher;
mais qu'il était facile de détruire la comparaison faite entre un sénateur, qui n avait plus même de fonctions depuis la suppression du sénat, avec les ducs et pairs, premiers dignitaires de France, et les princes qui accompagnaient ordinairement les ambassadeurs de Suède ; qu'enfin, comme toutes ces sortes de contestations devaient se traiter par l'usage, le roi ne voulait pas que Bazin entrât dans une contestation sur une chicane que la mauvaise disposition de la Suède avait formée ; son intention étant que, si Ton persistait à lui retrancher la moindre partie des honneurs qui avaient été accordés a ses prédécesseurs, il revint incessamment en France sans attendre aucun nouvel ordre ; celui-ci lui devant servir de congé.
La cour de Suède ne voulut rien changer à son règlement, sous prétexte qu'il avait été communiqué k toutes les cours.
Bazin se borna alors à demander une audience particulière du roi ; mais ce prince la lui refusa formellement, pour avoir dit des paroles dures à son premier ministre, le comte Oxqnstierna. Bazin partit de Stockholm le 27 de Septembre, laissant en Suède son secrétaire, afin de donner avis au roi de tout ce qui s'y passerait.
Discussion d étiquette qui s éleva en 1699, entre le marquis de Villars , ambassadeur de France à la cour de Vienne, et le prince dk Lichtenstein , gouverneur de l'archiduc Charles, et satisfaction donnée par ce dernier. 1)
En 4 699, après la signature du premier traité de partage de la succession d'Espagne, des négociations s'ouvrirent à
I) Traité complet de diplomatie (par M. de Garden), T. II. p. 80.
Vienne sur ce traité, que Ton envisageait plutôt comme un projet que comme un acte définitif. L'ambassadeur de France à Vienne était le marquis de Viilars ; mais au moment même où les premières ouvertures venaient de lui être faites il s'élevait entre lui et le prince de Lichtenstein, une querelle d'étiquette, qui suspendit pour quelque temps toute relation entre la France et l'empereur. En voici le sujet :
Le marquis de Viilars n'avait pas encore eu d'audience de l'archiduc à cause de quelque difficulté sur le cérémonial. Cependant, il n'avait pas laissé de se rendre au palais, et d'aller comme tous les autres membres du corps diplomatique, à une féte qui se donnait dans les appartements de l'archiduc Charles.
Le prince de Lichtenstein, gouverneur de l'archiduc Charles, alla au-devant du marquis de Viilars avec précipitation, et lui dit d'un ton fort animé, que n'ayant point encore eu d'audience de l'archiduc, il ne devait pas assister à une féte qui se donnait dans son appartement
Il est à propos d'observer que le marquis de Viilars n'était pas le seul des ministres étrangers qui n'eut pas eu d'audience de ce prince, et que, quoique l'Envoyé de Hollande avec qui il était pour lors , se trouvât dans le môme cas, on ne lui dit rien.
L'ambassadeur de France, sans s'émouvoir, répondit: «qu'il croyait être, non chez l'archiduc, mais chez Tempe - » reur ; que c'était là tout ce qu'il avait à dire dans un lieu » si respectable : néanmoins , poursuivit-il , comme il faut se » montrer le plus sage , je me retire chez moi , où j'espère • que vous viendrez bientôt me parler différemment de ce » que vous venez de faire. » Sur cela , il sortit de la salle , et l'Envoyé de Hollande demeura. Le lendemain, le marquis de Viilars alla parler au comte de Kinski de l'insulte qu'il avait reçue, le priant d'en informer l'empereur, de la justice
duquel il attendait des satisfactions convenables. Cependant il avait dépêché un courrier en France pour informer le roi de ce qui s'était passé. L'empereur désapprouva la conduite du prince de Lichtenstein , et ordonna des satisfactions ; mais comme on ne les trouvait pas suffisantes, elles furent rejetées. Le roi enjoignit au marquis de Villars de ne faire aucune plainte à l'empereur, mais d'en parler une seconde fois au comte de Kinski, et de lui dire qu'il avait ordre de ne pas solliciter de réparation , le roi ne doutant pas que , Tinsuite ayant été faite en présence de l'empereur, la réparation ne suivit de près.
L'empereur qui voulait bien accorder quelque satisfaction, arrêta que le prince de Lichtenstein se rendrait dans l'appartement de la princesse sa sœur, où le marquis de Villars se trouverait comme par hasard, et qu'a l'occasion de cette visite, il lui ferait des excuses de ce qui s'était passé. Cette voie de conciliation fut rejetée, l'ambassadeur persistant à exiger des excuses de lui, et déclarant qu'il ne pouvait donner que quinze jours pour s'y résoudre, passé lequel temps, il avait ordre de se retirer et de retourner en France. La crainte de ce départ était capable plus que tout au monde de décider l'empereur, qui se serait vu ainsi à la merci de l'Angleterre et de la Hollande, sans qu'il lui restât aucune voie pour traiter avec la France , supposé que ces deux puissances n'eussent pas agi de bonne foi avec lui , ce qu'il craignait fortement, malgré la protection du roi Guillaume. Cependant il ne pouvait pas s'y résoudre , et il récusa jusqu'au dernier instant. Le quinzième jour étant près d' expirer, une partie des domestiques du marquis de Villars était déjà hors de Vienne, il allait lui-même monter en voiture pour se retirer, lorsqu'on vient lui dire que le prince de Lichtenstein arrivait ; il vint en effet, en s'adressant à l'ambassadeur, en présence de celui de Savoye et de plusieurs autres
seigneurs , il lui dit ces paroles : a Je serais au désespoir, » Monsieur, si j'avais manqué au respect dû à S. M. T.-Chr., ju et aux égards que mérite votre caractère , en ce qui s'est » passé entre nous, chez S. A., Monseigneur l'archiduc, puis- » que j'ai toujours et j'aurai toute ma vie une profonde véné- » ration pour S. M. T.-Chr., et j'espère que vous voudrez me » rendre auprès d'elle la justice que méritent ces véritables 9 sentiments. » L'ambassadeur lui répondit : « Je ne manquerai » pas, Monsieur, de rendre un compte fidèle à S. M. des sen- » timents pleins de respect et de vénération que vous me » marquez avoir pour elle. Je ne doute pas qu'elle ne reçoive » avec plaisir les témoignages que vous m'en donnez. » Cette affaire étant ainsi terminée, les négociations au sujet de la succession d'Espagne se renouèrent.
Difficulté survenue en 1700, au sujet de F étiquette de l'ambassadeur de France à Conslantinopk. 1)
Charles de Fériol, marquis d'Argenthal, successeur de M. de Châteauneuf, ambassadeur de France près la Porte, arriva à Constantinople , en Décembre 1699. Son audience du grand-seigneur ayant été fixée au 5 de Janvier 1700, il se rendit au sérail, où quarante caffetans furent distribués à lui et à sa suite. Il était sur le point de paraître devant le grand-seigneur, lorsque le chiaoux-bachi s'étant aperçu qu'il portait une épée, lui fit dire par Mauro-Cordato, premier interprète de la Porte, qu'il ne pouvait être introduit avec des armes. L'ambassadeur répondit qu'il était surpris de la difficulté qu'on lui faisait, attendu que son prédécesseur dans
i) De Flassan, Hitt. gen. de la diplomatie française, T. IV. Liv. 5. Martens, Causes célèbres. I. 29
le rapport écrit qu'il avait laissé de son ambassade, avait été admis avec l'épée à l'audience du grand-seigneur. Jtfauro- Cordato assura que M. de Châteauneuf avait déguisé la vérité. Fériol répliqua que son prédécesseur était un homme d'honneur et incapable d'en imposer. Alors le grand-visir crut terminer ce débat en envoyant à Fériol six des anciens Capiggîs , pour rendre témoignage que le port d'armes n'avait jamais été usité par aucun ambassadeur, et lui représenter que le grand-visir lui-même , et Yaga des janissaires ne portaient point d'armes dans le sérail. ')
L'ambassadeur répondit que le grand-visir et Yaga des janissaires étaient sujets du grand-seigneur ; que ces lois étaient faites pour eux ; mais que pour lui il ne quitterait les armes qu'avec la vie.
Le grand>visir fit dire à l'ambassadeur que le grandseigneur écrirait au roi, pour le disculper d'avoir paru devant lui sans épéc, et on lui proposa de lui donner une déclaration de tous les grands officiers de l'Empire, pour l'assurer que jamais aucun ambassadeur ne verrait le grand-seigneur avec son épée , pas môme celui de l'empereur ; mais Fériol demeura inébranlable. Mauro-Cordato dit à l'ambassadeur de prendre conseil des officiers français qui étaient présents , à quoi il répliqua qu'il était lui-même l'interprète des ordres de S. M. sur ce qui intéressait sa gloire , offrant d'entrer dans le divan pour expliquer lui-même ses motifs, ce que le grandvisir refusa.
4) Cet usage fut introduit 41a suite de l'événement suivant En U9%. un derviche (chef des cMaoux) s'étant approché de Bajazet II, sous prétexte de lui demander faumfae, tira un hangiar (petit poignard que les Turcs et surtout les janissaires portent à leur ceinture), et en blessa 1* Sultan pendant que ce prince mettait la main à la poche pour assister te malheureux. La blessure rat légère, et le derviche tué sur le champ par la garde. Bajazet ordonna depuis lors , que nul étranger ne pourrait dans la suite approcher le grand-seigneur sans être désarmé et que des officiers du palais ne lui tinssent les bras et les mains.
Mauro-Cordato dit a Fériol que cette journée pourrait être signalée par quelque malheur s'il s'obstinait a vouloir porter ses armes à l'audience. « Tant pis pour le plus faible », répondit Fériol, « mais je déshonorerais le roi mon maître, si » je quittais mon épée. »
Les officiers turcs qui présidaient aux audiences, voyant l'obstination de l'ambassadeur, feignirent de consentir à l'introduire chez le grand-seigneur avec son épée. Le maître des cérémonies le vint prendre comme si l'affaire eût été accommodée, et ne le laissant suivre que des quatre capitaines de vaisseau qui étaient avec lui, de son premier secrétairé et de deux officiers, deux capiggis le prirent pardessous les bras, comme cela s'observe quand on paraft devant le grand-seigneur. Cependant un autre capiggi s'approcha de l'ambassadeur pour lui ôter son épée ; Fériol le repoussa vivement, et s'étant dégagé cfe ceux qui le tenaient, il mit la main sur la garde de son épée ; èt demanda avec fierté à Mauro-Cordato, s'il était parmi des ennemis, et si l'on traitait ainsi l'ambassadeur de France.
Le chef des eunuques blancs sortit de l'appartement du grand-seigneur, et interpella Fériol de déclarer s'il voulait l'audience a condition de déposer son épée. L'ambassadeur rejeta cette offre , et se retira en rendant les caffetans dont lui et sa suite avaient été revêtus , et en faisant reprendre les présents destinés au grand-seigneur. *)
4) Fériol se plaisait a braver les usages delà cour ottomane, chei laquelle pourtant les usages sont des lois. La gondole qui sert à la promenade du grand-seigneur sur la mer, a une impériale de soie, couleur de pourpre, doublée en drap d'or, et supportée par quatre colonnes dorées. Il n'est permis à personne de décorer la sienne de cette manière. Fériol se fit faire une gondole toute semblable. En vain seâ amis lut représentèrent que le Sultan en serait blessé; i) ne fit qu'en rire, jura qu'il ne viendrait jamais à Constantinople dans une gondole différente , et tint parole.
Contestation survenue en 1703, entre V ambassadeur de France
et le grand-visir. *)
L'ambassadeur de France près la Porte, Fériol, ayant reçu la nouvelle de la naissance du duc de Bretagne, fils aîné du duc de Bourgogne, crut devoir célébrer cet événement avec éclat. Il donna une fête pompeuse qui fut terminée par une illumination brillante. Le grand-visir, soit pour mortifier les Français qu'il n'aimait point, soit qu'il craignit qu'il n'arrivât un incendie, chose fréquente à Constantinople , envoya dire à Fériol, par un capiggi, qu'il eût à éteindre son illumination. L'ambassadeur répondit que, célébrant la naissance de l'héritier présomptif de la couronne de France, il ne pouvait pas trop manifester sa joie et celle de sa nation , qu'au reste, il n'avait d'ordre à recevoir que du roi son maître, et qu'il était étonné que le ministre d'une autre puissance osât lui en envoyer.
Sur ce refus, nouveau message du grand-visir; même réponse de la part de Fériol. Enfin le grand-visir envoya le capiggi-bachi avec plusieurs des siens pour réitérer ses ordres, et déclarer a l'ambassadeur que, s'il n'obéissait pas sur l'heure, on ferait entrer des janissaires dans le palais de France, pour éteindre l'illumination malgré lui. Le capiggi-bachi avec une escorte considérable exécuta sa commission, quoique avec beaucoup de ménagement. « Soyez les bien-venus » , dit Fériol à lui et à sa suite, « vous prendrez part à notre joie ; » je vais vous conduire moi-même partout, et vous connaîtrez » bientôt que les alarmes du grand-visir ne sont pas fondées. »Une illumination ne peut embraser un édi6ce de pierres,
I) De Flassan, Hùt. gén. de la diplomatie française, T. IV. Liv. 6.
» et mon palais est loin de toutes les maisons de bois du » faubourg. »
Aussitôt Fériol fit fermer toutes les portes, et mettre sous les armes tous les Français qui étaient chez lui, au nombre de cinq cents, pour faire voir, disait-il au capiggi, combien ils avaient bonne grâce sous les armes. Fériol s'étant approché des ambassadeurs étrangers, il leur dit qu'il les avait invités pour qu'ils honorassent sa nation en partageant ses plaisirs ; mais qu'il n'était ni convenable ni juste de leur faire partager les dangers que cette circonstance pouvait amener ; qu'ainsi il priait leurs excellences de se retirer. Les ministres étrangers se rendirent avec peine à cette invitation , qui avait pour but de ne pas compromettre leur caractère dans une querelle personnelle à l'ambassadeur de France. Lorsqu'ils furent partis, Fériol voulant intimider le capiggt, fit faire à ceux qui étaient sous les armes, des évolutions militaires et des salves de mousqueterie qui étaient très-distinctement étendues au-dehors.
Le capiggi et les siens voulurent en vain se retirer ; Fériol fit dresser pour eux une table couverte de rafraîchissements, et sous prétexte de leur faire les honneurs de la fête, il les força de rester dans son palais jusqu'au point du jour, ne permettant qu'alors au capiggi d'aller rendre compte de sa commission, et de la beauté et du succès de l'illumination, qui n'avait occasionné aucun accident. On dansa toute la nuit chez l'ambassadeur dans l'attente d'une catastrophe qui n'arriva point, parce que le grand-visir ne voulut pas pousser les choses à bout.1)
4) La conduite de Fériol, dit de Flassan, fut à la fois adroite et hardie ; niais contraire au respect dù au souverain du lieu , qui avait droit sans doute d'interdire une illumination qui , dans une ville où il y a tant de maisons de bois, pouvait amener des accidents qu'un gouvernement doit prévenir. Mais le grand-visir était un homme faible, et Fériol s'en prévalut.
Discussion qui s'éleva en 1739, à l'occasion a" un bal donné à Versailles, par le roi de France, au sujet du rang des ambassadeurs et de celui des princes du sang. *)
Au grand bal que Louis XV donna le 26 Janvier 1739 à Versailles, on avait préparé un rang de gradins dans le salon d'Hercule où se donnait le bal , pour les ambassadeurs des cours étrangères. Lorsqu'ils eurent pris leurs places, le comte de Clerraont et le prince de Dombes (princes du sang) vinrent se placer sur des tabourets devant les ambassadeurs ; ce qui choqua surtout le prince de Liechtenstein , ambassadeur de l'empereur d'Allemagne , et le marquis de las Minas, ambassadeur d'Espagne ; ils furent môme sur le point de témoigner hautement leur désapprobation ; mais les autres ambassadeurs les en détournèrent, en les priant instamment d'avoir égard à la solennité du jour, leur promettant toutefois d'en faire cause commune avec eux ; promesse qui engagea les deux ambassadeurs de rester à leurs places. Les jours suivants , après bien des pourparlers pour et contre l'avis si Ton devait ou non, porter des plaintes à la cour, les ambassadeurs s'étant réunis ohez D. Louis d'Acunha, ambassadeur de Portugal , dressèrent et signèrent une lettre qu'ils adressèrent à M. Amelot, ministre des affaires étrangères, portant en substance : « Que les ambassadeurs résidant auprès de »S. M. Très-Chrétienne, et particulièrement ceux de l'erape- » reur et du roi d'Espagne , n'avaient pu voir qu'avec sur- » prise , que M. le comte de Clermont et le prince de Dombes » avaient pris place devant eux, au bal que le roi avait donné » à Versailles ; que ce procédé était non-seulement contraire » au cérémonial , mais entièrement opposé aux assurances
S) Mercure hist. et polit. 1739, T. II.
» que M. de Verneuil avait dounées aux ambassadeurs , qu'on » aurait à cette fête tous les égards dus au rang des ambasy> sadeurs ; qu'ainsi ils espéraient qu'on ne se refuserait pas » de les tranquilliser sur de semblables nouveautés de la part » des princes du sang ; que dans le cas contraire, ils seraient » obligés de se priver de l'empressement qu'ils avaient d'aller » faire leur cour à S. IL dans de semblables occasions. »
M. Àmelot leur écrivit la réponse suivante , qu'il adressa au prince de Lichtenstein.
Monsieur, j'ai reçu la lettre que V. Exc. m'a fait l'honneur de m'écrire, touchant ce qui s'est passé au bal que le roi a donné à Versailles. Ces sortes de fêtes, Monsieur, n'ont jamais été regardées comme des cérémonies réglées. S. M. a décidé que MM. les princes du sang se tiendraient auprès de sa personne, dans les places qui se rencontreraient, sans en avoir aucunes de marquées. Vous comprenez aisément, Monsieur, que dans une assemblée aussi nombreuse, où il n'y avait de places réservées que celles de MM. les ministres étrangers, le reste s'est fait au hasard , et ne peut tirer à conséquence ; MM. les ambassadeurs ne doivent donc pas douter de l'attention qu'aura toujours le roi pour tout ce qui est dû à leur caractère.
Je suis, etc. Amblot.
Difficultés qui eurent lieu en \ 760 , entre les cours de France et de Portugal, au sujet du rang de rambassadeur de
Louis XV. «)
Sébastien de Carvalho, successivement comte de Oeyras et marquis de Pombal, avait fait, par le crédit de sa femme, nièce du maréchal Daun, non moins que par des talents émi-
\) De Flassan, Hist. gén. de ta diplomatie française, T. VI. p. 478.
nents, une rapide fortune. Admiré même de ses ennemis, il réunissait toutes les qualités qui constituent l'homme d'État. Chargé du département de la guerre et de celui des affaires étrangères , il se montra impénétrable dans la préparation de ses desseins, et rien ne l'intimidait. Sous les dehors d'un caractère doux, facile et aimable, il était faux et dissimulé jusqu'à la fourberie. S'irritant pour de légers manquements, il était cruel dans ses vengeances. La haute noblesse qu'il détestait, et les jésuites dont il renversa le colosse, en Brent la dure épreuve. La supériorité maritime de l'Angleterre dans la présente guerre , le portait à montrer peu d'égards pour la cour de Versailles.
Le comte de Merle étant venu auprès du roi de Portugal, au mois de Mai 1759, en qualité d'ambassadeur de France, fut personnellement traité par le marquis de Pombai, avec une morgue indécente. 11 sollicita inutilement la restitution de deux vaisseaux français, le Téméraire et le Modeste, faisant partie de l'escadre de M. de la Clue, et que les Anglais avaient enlevés, au mépris du respect dû au souverain du Portugal, sous le canon des forts de la côte de Lagos. M. de Choiseul écrivit le 2 de Mars 1 760, au comte de Merle : « Je me suis » plaint, comme je devais, et avec la hauteur qui convient au »roi, de l'indécence avec laquelle M. d'Oeyras (Pombal) a » reçu vos représentations ; et j'ai dit au ministre portugais » de mander à sa cour que, si l'on n'y avait pas les attentions » dues au caractère dont vous êtes revêtu , et principalement » si l'on n'y donnait pas au roi une satisfaction éclatante sur • le fait de Viana, S. M. prendrait les mesures les plus effi- » caces pour se faire rendre justice. »
Cette vigueur en imposa à M. de Pombal ; et son organe, M. d'Acunha, parla un langage plus modeste. On commença par punir le lieutenant de Viana , en le mettant en prison ; el on assura M. de Merle que le Portugal allait solliciter avec
instance la restitution des deux vaisseaux enlevés sur la côte de Lagos. Le ministère portugais annonçait même une satisfaction prochaine apportée par le nouvel ambassadeur d'Angleterre, Lord Knowles. Celui-ci arriva ; mais il n'apporta point, comme on l'avait fait espérer, l'ordre pour la restitution des deux vaisseaux enlevés à Lagos. Cette satisfaction, qui devait être si complète, se borna à une harangue que prononça Lord Knowles et dans laquelle son maître faisait par sa bouche, des excuses au roi de Portugal sur la violation de son territoire ; ajoutant que les capitaines de vaisseaux de S. M. britannique avaient ordre de se conduire désormais avec plus de circonspection.
Le marquis de Pombal ayant, en 1760, expulsé les jésuites du Portugal , sous prétexte qu'ils étaient complices de la conspiration tramée contre le roi Joseph Ier ; le pape Clément XIII, qui ne pouvait se persuader que tous les jésuites fussent coupables , et que l'ordre entier méritât les rigueurs qu'il éprouvait, tâcha de calmer la cour de Lisbonne. Voyant ses efforts inutiles, et voulant prévenir une scission funeste à la Chrétienté, il trouva convenable de recourir à la médiation de la France ; mais la cour de Versailles refusa d'intervenir dans cette affaire ; et M. de Choiseul mandait à M. de Rochechouart , évéque de Laon, et ambassadeur de France ♦à Rome, de rester étranger à tout ce qui regardait les jésuites de Portugal , disant dans sa dépêche : « Nous trouverions » mauvais que le roi de Portugal voulût nous engager a sévir » contre cette compagnie pour des faits qui se sont passés » à Lisbonne1), et qui ne détruisent pas la bonne opinion » que le roi conserve de la morale et de la régularité des » jésuites de son royaume. H serait même fort dangereux
<) Le ministre faisait allusion à l'assassinat du roi Joseph Ier. dans lequel on prétendait que les jésuites de Portugal avaient trempé.
w pour les jésuites , vu l'idée bien ou mal fondée , qu'on a » assez généralement de leurs principes politiques , qu'ils vou- » lussent faire du cas particulier dont il s'agit» une affaire qui » intéressât les autres nations. »
Le marquis de Pombal, loin d'être reconnaissant de cette réserve du cabinet français, tâchait d'écarter de la cour l'ambassadeur de France, le comte de Merle. Celui-ci était originaire d'Avignon ; et sa qualité de sujet du pape, ainsi que sa liaison étroite avec le nonce Acciajuoli , inquiétaient le ministère portugais, qui soupçonnait M. de Merle d'inspirer au nonce une fermeté contraire à ses projets. L'abbé Salem a, ministre de Portugal à Paris , présenta donc a M. de Choiseul un mémoire contre cet ambassadeur. Tous les faits y étaient altérés. On regardait comme un crime la fermeté avec laquelle il sollicitait la réparation de l'injure faite à la France sur la côte de Lagos ; mais comme on s'appesantissait sur ses entretiens fréquents avec le nonce, il était évident que cette intimité était la seule oause des accusations intentées contre lui. M. de Choiseul eut bientôt démêlé la vérité. Dans sa réponse il défendit l'ambassadeur, déclarant qu'il avait exécuté les ordres de son maître avec la décence que lui prescrivait son caractère. M. de Choiseul ajoutait que, si cependant la personne de M. de Merle était désagréable à la cour de Portugal, le roi porterait la condescendance jusqu'à le rappeler, uniquement par ce motif, et quoique sa conduite eût d'ailleurs mérité son approbation.
Le marquis de Pombal n'osa accepter une offre qu'il présumait bien n'être dictée que par la seule bienséance ; mais pour se venger d'une autre manière, il imagina un renversement dans la prééminence des couronnes et dans le rang des ambassadeurs, tant pour tourmenter M. de Merle, que pour tirer parti de l'humiliation de la France qui venait d'éprouver de nombreux revers. Lord Knowlcs était l'instigateur
de ces démarches. Comme il était revêtu du titre d 'ambassadeur extraordinaire de la cour de Londres, il prétendait, en cette qualité, précéder M. de Merle, Le ministre français observa à ceux qui lui firent part de ces dispositions, que le titre extraordinaire n'ajoutait aucun droit au caractère d'ambassadeur, et que cette expression n'était qu'un terme indicatif d'une commission passagère. Il annonça ensuite tant de fermeté à défendre la priorité de son rang que, dans la crainte d'une scène scandaleuse, Lord Knowles n'osa faire valoir sa prétendue prérogative.
Sur ces entrefaites, le mariage de la princesse du Brésil fut déclaré ; elle épousait son oncle l'infant Dom Pedro. Le cabinet portugais attendait ce moment, pour susciter une nouvelle difficulté à l'ambassadeur de France. M. d'Acunha écrivit une lettre circulaire à tous les ministres étrangers, dans laquelle il leur faisait part du mariage de l'héritière présomptive du royaume ; leur déclarant eu môme temps, que désormais les ambassadeurs à la cour de Lisbonne, ne prendraient rang pour leurs visites et audiences qu'à raison de l'ancienneté de leurs lettres de créance. M. de Pompai avait eu la politique de ne comprendre dans cet arrangement que les puissances dont il supposait le rang litigieux. Ainsi le nonce du pape et l'ambassadeur de l'empereur en étaient exceptés : mais il soumettait a cet ordre de choses les ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Espagne, etc. ; de manière qu'un ambassadeur de Hollande, ou môme de la république de Venise, eût précédé à l'audience l'ambassadeur de France, s'il eût été plus anciennement accrédité que celui-ci.
M. de Merle ayant rejeté très-loin cette innovation insultante, M. d'Acunha, pour vaincre sa résistance, lui avait fait remarquer que cette distinction ne pouvait regarder Lord Knowles, sur lequel il aurait toujours la préséance, étant arrivé à Lisbonne avant lui. M. de Merle répondit, par ordre
de sa cour, qu'il regardait ce droit, non comme émané de la priorité de ses lettres de créance, mais comme essentiellement attaché à la dignité du roi qu'il représentait.
M. de Ghoiscul trouva la proposition de la cour de Portugal inusitée et extraordinaire. Il dressa lui-même la réponse que M. de Merle devait faire a la lettre do M. d'Acunha. « Le roi », disait-il, « ne peut ni ne veut se départir du rang » reconnu et dû a sa couronne ; et S. M. ne pense pas que »la date des lettres de créance puisse, dans aucun cas, et » sous aucun prétexte, affaiblir les droits attachés à la dignité » de la France. »
L'abbé de Salema de son côté, dans un mémoire remis au duc de Choiseul , prétendait que le roi de Portugal avait la faculté de disposer dans son royaume, du rang des ministres étrangers qui y étaient admis ; et Ton y avançait que ce nouvel ordre de choses n'était établi que pour sauver des embarras à l'ambassadeur d'Angleterre.
M. de Choiseul répondit que les rois étaient maîtres sans doute dans leurs États ; mais que ce pouvoir ne s'étendait pas jusqu'à assigner, de leur propre mouvement, le rang aux couronnes, sans leur autorisation. « En effet », disait ce ministre, «il n'y a point de souverain, qui, en pareille matière, )> reconnaisse dans la personne des autres souverains un pou- » voir législatif. Toutes les puissances se doivent mémo réci- » proquement de ne rien faire de contraire à des usages qu'il » ne leur appartient pas de changer.
» La prééminence dérive de l'ancienneté des monarchies, » et il n'est pas permis aux princes possesseurs d'altérer un » droit aussi précieux. Si des raisons particulières d'intérêt » engagent le roi de Portugal à témoigner des égards à Tam- » bassadeur d'Angleterre, il le peut sans contredit, pourvu » toutefois que les agréments qu'il lui procurera , ne soient » pas injurieux a la France. II est d'ailleurs bien singulier que
» le roi de Portugal élève en faveur de l'Angleterre, une prév> tention à laquelle elle n'a jamais songé elle-même. Le roi, » sous quelque prétexte que ce soit, ne consentira jamais » à une innovation qui porte atteinte à la dignité de son » trône. »
L'Espagne ne fit pas un accueil plus favorable à cette nouvelle étiquette, et l'Autriche même la proscrivit, quoique ses droits eussent été respectés, a Sur la communication», mande M. de Choiseul à M. de Merle, dans sa lettre du 22 Juillet 1760, «que nous avons donnée à la cour de » Vienne , du nouveau cérémonial que le roi de Portugal pré- » tendait introduire à sa cour , par rapport au rang des am- » bassadeurs, le ministre impérial a fait répondre qu'une pa- » reille absurdité ne méritait que le mépris ; et qu'il fallait se » concerter avec la cour d'Espagne pour anéantir cette pré- » tention ridicule. »
Cependant le mémoire remis à l'abbé Salema était parvenu à Lisbonne, et M. de Merle avait envoyé a M. dAcunha la lettre dont on a donné ci-dessus l'esprit. Ce ministre se contenta de répondre aux raisons solides alléguées par M. de Choiseul , « que le roi de Portugal était maître chez lui. » — « Oui » , répliqua M. de Merle , « il l'est incontestablement de » ses sujets, mais non des ministres étrangers, qui ne peuvent » observer pour leur cérémonial que les lois établies entre » les souverains. » M. d'Acunha ayant eu l'indiscrétion de lui demander ce qu'il ferait si Lord Knowles tentait de lui disputer au palais la préséance, M. de Merle lui répondit avec fermeté « qu'il prendrait conseil du moment ».
Les esprits s'aigrissaient de plus en plus, et il était probable que M. de Merle ne supporterait point avec résignation une insulte pareille a celle qu'on venait de faire au nonce du pape, qui avait été violemment conduit à la frontière. Il était important que la France ne fût pas compromise par une scène
éclatante dont elle ne pourrait se dispenser de tirer vengeance, sans devenir la fable de l'Europe. La cour crut parer à cet inconvénient, en rappelant M. de Merle vers la fin de Juillet ; mais pour sauver à ce brusque départ les apparences d'une rupture, cet ambassadeur devait donner le prétexte d'un voyage en France, pour ses affaires particulières.
M. d'Acunha qui soupçonna la vérité, parut étonné de la déclaration de M. de Merle. Il lui demanda avec inquiétude, s'il ne reviendrait pas à Lisbonne ; et néanmoins il ne chercha point à réparer par des égards et des politesses ce que ses procédés avaient eu d'offensant pour ce ministre pendant tout le cours de son ambassade. Non-seulement il ne reçut point la visite qu'il alla lui faire pour prendre congé de lui, mais il ne la lui rendit pas. Le motif de cette incivilité inexcusable était une omission prétendue de M. de Bernis, qui, suivant M. d'Acunha, dans une pareille circonstance, n'avait point visité, en 4757, le frère du cardinal Saldanha, ambassadeur de Portugal en France, lors de son départ. M. de Merle emporta du moins de Lisbonne un témoignage de bonté de la reine, qui envoya à l'ambassadrice son portrait par la camerara major. Cette princesse voulut témoigner par cette faveur qu'elle ne partageait pas les sentiments des ministres.
La direction des affaires du roi fut confié à M. de Saint- Julien ; mais le départ de M. de Merle mit beaucoup de /raideur dans la correspondance entre les cours de Versailles et de Lisbonne. L'emploi de M. de Saint-Julien se réduisait à recueillir les nouvelles publiques, et à les transmettre à M. de Choiseul. 11 devait seulement s'informer de M. d'Acunha. mais par intervalle, et sans marquer un intérêt trop pressant, si la réponse concernant les vaisseaux pris à Lagos était arrivée. M. de Choiseul concertait dès lors avec TEs-
pagne les moyens de punir le Portugal de son mépris pour la France.
Rixe qui eut lieu en 1768, entre les ambassadeurs de France ci de Russie à Londres, au sujet de la préséance.*)
Les ambassadeurs de France, d'après leurs instructions, devaient soutenir par toutes les voies possibles, leur rang dans le corps diplomatique, et ne céder le pas qu'aux ministres du pape et de l'empereur d'Allemagne. D'une autre part, les ministres de Russie avaient ordre de leur cour de ne jamais quitter la place qu'ils avaient une fois prise. Dans un bal donné à la cour d'Angleterre, dans l'hiver de 4768, le comte Iwan CzernichefT, ambassadeur de Russie , prit place immédiatement après l'ambassadeur de l'empereur, le comte de Seilern. L'ambassadeur de France, le comte du Cbâtelel-Lomon, qui avait tardé, arriva, et entra dans la tribune des ambassadeurs, où il y avait deux rangs de bancs ; M. de Seilern et M. de CzernichefT étaient sur le premier, à côté l'un de l'autre ; M. du Châtelet monta sur le second banc d'où il se laissa glisser entre les deux ambassadeurs, et prit place de cette manière. Il en résulta une explication très-vive, à la suite de laquelle M. du Châtelet et M. de C2ernicheff se battirent, et celui-ci fut blessé.
4) De Flassan, Hist. gén. de la diplomatie française, T. VI. On ne peut nier (pie l'ambassadeur de Russie n'eût tort ; car d'après la déclaration de Cathérine II, de 4762, laquelle maintenait les choses sur l'ancien pied, c'est-à-dire, confirmait la préséance de la France, il devait céder le pat à l'ambassadeur du roi, ou lui laisser la place immédiatement après l'ambassadeur d'Allemagne.
Contestation d'étiquette qui s'éleva en 4 780, à Ratisbonne. entre les ministres de France et celui dt Bohème. *)
Le comte de Trautmansdorff, ministre électoral de Bohème, déclara au mois de Juin 1780, quelques jours avant sa légitimation, au marquis de Bombelles, ministre du roi à Ratisbonne , qu'il ne pourrait entrer en commerce avec lui, s'il n'en recevait, lors de sa légitimation, la visite solennelle que prescrit le conclusum de Tannée 4726. M. de Bombelles assura à M. de Trautmansdorff, qu'il se prêterait à toutes ses exigeances, et qu'il désirait trop de vivre en bonne intelligence avec un ministre de la cour impériale, pour qu'une prétention d'étiquette, quelque ridicule qu'elle fût, le privât de cet avantage.
Le jour de sa légitimation, M. de Trautmansdorff \a fit notifier suivant l'usage , à M. de Bombelles , par le secrétaire de la légation de Bohème ; et le Sieur Duncan , secrétaire du ministre de Suède , faisant fonctions de secrétaire de la légation de France, alla porter à M. de Trautmansdorff, de la part de M. de Bombelles, le compliment d'usage. M. de Trautmansdorff lui dit qu'il était surpris que M. de Bombelles ne lui eût pas fait demander l'heure, comme il l avait promis. Le Sieur Duncan lui répondit qu'il n'avait nul ordre à ce sujet, et qu'il était chargé de s'acquitter de sa mission envers M. de Trautmansdorff, ainsi qu'il en avait agi envers plusieurs autres ministres électoraux qui s'étaient légitimés récemment.
Le même soir M. de Trautmansdorff envoya M. Jungen, secrétaire de Bohème, pour annoncer en son nom à M. de Bombelles, que si c'était volontairement qu'il eût omis de demander l'heure, il eût à réparer cette faute ; sans quoi le
I) De Flassan. //«/. gén. de la diplomatie française, T. VI.
ministre de Bohème n'accepterait point la visite du ministre de France, et ne pourrait avoir de commerce avec lui.
M. de Bombelles répondit « que ce n'était point un oubli ; » que jamais les ministres de France n'avaient demandé » l'heure ; que les ministres comitiaux, même à la légilima- » tion des ministres de France, avaient senti qu'ils ne pou- » vaient insister sur cette prétention , puisqu'elle n'est pas » mentionnée dans le conclusum , si cher aux membres de la » diète et si inconnu du reste de l'Europe ; mais que cette » formalité serait encore remplie sans difficulté, vu que la » cour de France attachait aussi peu de valeur aux pré- » tentions comitiales, qu'on paraissait ailleurs en être vive- » ment occupé. »
Le lendemain M. de Bombelles renvoya le Sieur Duncan, pour demander en forme à M. de Trautmansdorff, quand îl pourrait lui faire sa visite, en faisant dire que, vu l'état de Madame de Bombelles qui était sur le point d'accoucher, il désirait que cette visite ne fût ni pour le jour, ni pour le lendemain. M. de Trautmansdorff répondit au secrétaire de légation que cette excuse était valable ; que cependant il resterait ce jour-là et le lendemain chez lui, pour recevoir, si cela se pouvait , la visite de M. de Bombelles , auquel il faisait déclarer encore une fois que, s'il affectait de choisir un moment où il ne serait pas chez lui , cette visite ne pourrait pas être regardée comme une visite de cérémonie.
M. de Bombelles, pour opposer l'honnêteté la plus extrême a une exigeance aussi forte, se rendit, malgré l'état de souffrance de Madame de Bombelles, chez M. de Trautmansdorff, qui le reçut avec toute la ponctualité du conclusum.
Le surlendemain M. de Bombelles fit demander à M. Grein, ministre des comtes de Wetteravie, nouvellement légitimé à la diète, l'heure à laquelle il pourrait lui faire sa visite; et Martkns, Causes célèbres. I. 30