‹ Causes célèbres du droit des gens (volume 4)Chapitre 9 sur 85 · CAUSE PREMIERE · texte numérisé non relu

CAUSE PREMIERE

Violences exercées en 1703, jpar Victor Amédée^ duc de Savoy e^ contre l'ambassadeur de France M. de PhelippeauXj en représailles du désarmement des troupes Savoyardes entrées au service de France et d'Espagne.

L ouTE l'Europe était attentive à la conduite que tiendrait Victor- Amédée, duc de Savoye, en 1700 après la mort du roi d'Espagne Charles II, puisqu'on ne doutait point que cette mort n'allumât la guerre en Italie , et surtout dans le Milanais. Les maisons d'Autriche et de France avaient également intérêt à attirer le duc dans leur parti.

Aussi à peine Philippe V fut -il reconnu roi d'Espagne (^), qu'il fit demander en mariage Marie- Louise- Gabrielle de Savoye, fille cadette du duc régnant, qui ne refusa point cette alliance.

Sa fille ainée avait, quelques années auparavant, épousé le duc de Bourgogne, héritier présomptif deja couronne de France; de manière que ses deux

(1) Le 14 Nov. 1700 ; il fut le premier prioce de Isi maison do Bourbon qui montât sur le tr<5ne d'Espagne.

2 I. AFFAIRB DB M. DB PHÉUPPEAUX,

fillc9 se trouyaient placées sur deux des plus puissans trônes de l'Europe (^).

Ce mariage fîit sqiyi d'un traité d'alliaace signé entre les rois de Franœ .et d'Espagne , . et le duc de Sayoye ; par lequel ce demiçr s'engageait à foilniir dix-mille hommea aux denx souyerains, P^^ï la. défense du Milanais ; pmmettait aux troupes françaises qui se rendraient en Italie, le libre passage par ses<^ta^ et obtenait lecommandementgénéral de leurs armées enLombardie, accompagné de. gros subsides. Ces dispositions firent de la peine à la cour impériale ; mais Guillaume 11^ roi d'Angleterre, rassurait l'empereur sur ces engagemens du duc de Sayoye, persuadé comme il l'était qu'on pourrait le ramener. Déjà les troupea impériales étaient entrées dans le Milanais , lorsque le duc de SaToye se mit en campagne; celles qu'il devait fournir, ne joignirent que fort tard l'armée espagnole et française, et S. A. R. ne se mit à leur tête que vers la fin du mois de Juillet

La campagne n'était pas encore finie, que le duc de Savoy e demanda au roi de France de plus gros subsides , qui lui furent accordés. Tandis que le duc de Sayoye assurait lés cours de France et

(1) On prëtend que la dachesse de Bourgogne employait tous les moyens ponr dëcoarrir les secrets et les desseins les plus caches de la conr de France , et en instruisait son père. A la mort de cette princesse, Louis XIV trouva, dit-on, dans une cassette, les preuves des intelligences qu'elle avait avec la cour de Turin, et ne put s'empêcher de dire â Me. de Maintenon: „hvL petite coquine nous trahissait ! *'

d'Espagne de son attachement à letirs intérêts, et qu'il permettait le passage aux troupes françaises par ses états; il s'en excusait non - seulement vis-à-vis de la cour impériale; mais dans une lettre au roi d'Angleteife , dans laquelle il lui rendait compte de sa conduite , il l'assurait expressément , y^^^ c'était „ contre son inclination qu'il permettait aux troupes ,, françaises de passer par ses états, pour se rendre ,,dans le Milanais; mais qu'il s'y voyait forcé parla „ malheureuse situation de son pays/^

Avant la fin de ' la camjHigne de 1702 j le duc de Savoye, malgré les instances des généraux français et espagnols, ramena ses troupes en Piémont. Après son retour à Turin, il représenta au roi de France la modicité des subsides, et lui en demanda de nouveaux, qui lui furent encore accordés. Le roi de France n'ignorait pas les intrigues du duc, ni les sollicitations qu'on lui faisait pour rompre ses engagemens avec lui et le roi d'Espagne; il dissimula toutefois son ressentiment, espérant que les véritables intérêts de ce prince^ ne lui permettraient pas de s'exposer aux dangers où le nouveau parti qu'on lui proposait d'embrasser, plongerait ses états.

Peu de tems avant la mort du roi d'Angleterre, le ministre de Savoye à Londres eut ordre d*y solliciter les subsides que S. M. Britannique lui faisait espérer ; mais il lui fut défendu en même temps, de ne rien négocier par écrit, de crainte que les émissaires français n'en eussent connaissance.

Pendant la négociation, Guillaume III vint à

4 L AFFAIRB DB M. tDX PHAÙPPBAITX,

mourir (^); et oomiire le duc de SaTojre'n'oM cwfier ses secrets à là reine Anne qui n'eut d'abord aucune part en sa confiance, la négociation fut cqlitinaée à Vienne.

Comme cette cour n'ayait point encore oublié le traité ^e le duc de Sayoye ayaifc conchi arec ki Frimce, en I6969 Mns la participation de ses aHiës^ quoiqu'il eût promis de ne pas s^ détacher, elle avait de la peine à se fier à Bes promesses, et à se persuader qu'après le çuuriage que venait de contracter sa fille ayecMe aroi Philippe Y.- il youlût* entrer de bonne foi dans, une alliance qui avait pour but de détrôner ifm gendre, et sa fiUe, qui ne lui avaient donné aiiMn sujet de mécontentement Ces considérations obligèrent la cour impàriale à prendre des mesures pour traiter avec le due de Sayoye d'une manière qui ne pût devenir suspecte aux alliés. On lui proposa de lui envoyer de Vienne une personne de confiance, munie de pouvoirs sufiîsans pour mettre la dernière main au traité. M. Salvay, chargé d'abord d'entamer cette négociation, fut envoyé plusieurs fois à cet effet à Turin, jusqu'à ce qu'enfin l'empereur, ne doutant plus des bonnes dispositions du duc de Savoye pour les intérêts de sa maison, lui envoya le comte d'Auersberg avec plein pouvoir de traiter et de conclure une alliance offensive et défensive avec S. A. R. Ce ministre arriva à Turin au mois de Juillet 1703, y resta quelque temps caché, et comme l'on craignait que M. de Phé-

(1) Le 19 Mars 1702.

lippeaux, ambassadeur de France à cette cour, n'eut quelque connaissance de cette négociation , il quitta Turin dans la nuit, et s'établit dans une maison de campagne appartenant au marquis de Prié secrétaire d'état du duc de Savoye.

Non seulement le duc de Sayoye se dispensa dé prendre le commandement de l'armée pendant la campagne de 1703, mais il remplit même la promesse, qu'il avait faite à l'empereur, en réduisant à la moitié les troupes que selon le traité il devait fournir aux armées alliées; et tandis qu'il se plaignait de la modicité des subsides que la France lui payait pour, l'entretien de ses troupes , il les augmenta^ar de nouvelles levées ; fit pourvoir et fortifier ses places fortes, et tâcha d'obtenir des Suisses la permission de lever quelques régimens dans leurs cantons (^).

Le traité qu'il venait de conclure avec l'empereur fut même annoncé à Lisbonne avant l'échange des ratifications ji par lés ministres d'Angleterre et d'Hollande qui croyaient d'autant moins devoir en faire uif mystère au roi de Portugal, qu'ils désiraient le faire entrer dans l'alliance qu'on lui proposait. Les ambassadeurs de l'empereur à Rome et en Pologne ne furent pas plus discrets, et en parlaient publiquement, en citant même les particularités de cette négociation.

(1) .Ce qnî fit dire dans les conrs étrangères, ,,que le duc de Sayoye ,,voulait reparer par un coup d'ëclat le tort qu'il avait fuit à «es allies >,d«iis lu dcrniùre guerre/'

JL AFFAXBJS BS M. SB PSUfcUPnBAUXy

Le roi d« France qui jusqu'alors atait gardé le , fit enfin comnmmquer une partie des wriB qu'il avait-reçus, au coiiite de yemon, ambassadeur de Savoye^à la cour de Versailles, qui toutefisis les désavoua et protesta que son maître était inoapdble dHine pareille perfidie ; qu'il était trop .fidèle allié pour manquer auK traités qu'il avait signés avec&M. T. Chr« et le roi d'Espagne.

M. de Phelippeaux eut également pvdipeA de sa* voir les derniers sentimens du duc de Savoye. Celui-ci niant d'avoir pris un engagement quelupique avec les ennemis de ses alliés, les rois d'Ëspiigteiet 'de France, ajouta „ qu'à avait toute la délicatesse „pour ressentir vivement les atteintes de pareils „ soupçons; qu'au surplus la situation où il se trou-* „ vait, et la conduite qu'il avait tenue depuis la mort „ du roi d'Espagne, lui faisaient espérer un agrandis- „ sèment de ses états, puisque ses services contri- „ huaient puissamment à la conservation de ceux de „ la monarchie espagnole, pour laquelle le Milanais „ n'était pas d'une grande utilité" (^).

Le roi de France croyant qu'en ôtanf au duc de Savoye l'espoir de tout secours de^ la part de l'Allemagne, il parviendrait à le conserver dans ses intérêts et dans ceux du roi d'Espagne , ordonna au duc de Vendôme qui commandait l'armée, de marcher vers le Tyrol pour se joindre au duc de Bavière, afin d'obliger l'empereur par cette diversion, de retirer ses troupes de Tltalie.

(1) L'empereur lai avait déjà fait espërer que s'il parvenait à 8*emparer des états espagnols de l'Italie , il lai abaodoiiiierait Alexandrie.

AMB. DB FKANCB À TUKINJ EN 1703. 7

Cette tentative ue produisit toutefois pas l'effet que l'on à' en était promis 3 elle facilita au contraire, par l'éloignement de l'armée, la conclusion du traité entre le duc de Savo^ye et l'empereur, et permit à ce prînce de prendre des mesures avec le général autrichien Starhemberg, pour marcher contre le corps de l'armée française dans lequel se trouraient les troupes savoyardes, lesquelles avaient reçu l'ordre secret de passer aux impériaux et de tourner leurs armes contrôles Français, dans le cas où ceux-ci voulussent s'y opposer.

Ces ordres ue furent pas tenus assez secrets pour en dérober la connaissance à la cour de France; elle s'empressa , à la première nouvelle qu'elle en reçut, de dépêcher des courriers au duc de Vendôme, avec ordre de revenir en Lombardie, afin de 'prévenir les desseins du duc de Savoye.

M. de Vendôme étant arrivé près de San Benedetto , disposa ses troupes dans son camp , de manière que celles du duc de Savoye se trouvaient enveloppées par celles de S. M. T. Chr.; il fit venir dans sa tente tous les officiers supérieurs des troupes savoyardes, leur représenta la conduite que tenait leur souverain, contre la foi des traités; les assura que le roi rendait autant de justice à la bravoure et au zèle des troupes du duc de Savoye, qu'il était indigné de son infidélité; que S. M. satisfaite comme elle l'était, de leurs services, éprouvait une peine sensible de se voir obligée de prendre des mesures si peu conformes kses intentions; que cependant elle y était contrainte pour prévenir les desseins hostiles

8 i AFFAIAS AS ir.OS PHAliTWSAUX,

d'an ennemi d^autunftiplni dangereux qu'il les avait cachés jusqu'alors: il leur fit part de Perdre qu'il avait reçu de S. M. de désarmer^^^ et .d^arrâler comme prisonniers de. guerre tons le» sof^ts de S.~ A. R. qui se trouvaient au service .dftIiL..]f]ML BR.; de laisser aux officiers leur, épée et^ lavfiberté de pouvoir se rendre en telle lalle du Milanais qu'ils choisiraient, en engageant leur pardle d'honnemr de ne pas en sortir sans pennissiottï; -

M. de Vendôme ayant ainsi «xécoté les ordres du roi, marcha à la .fêle de douze-mille hommes vers le Piémont, mais avant que de jMisser la frontière des états du duc de Savoye , et sans commettre aucun acte d'hostilité, il envoya à S. A« R* un efficico* accompagné d'un troinjpette, pour lui faire remettre la lettre ci- après de S. M..T.,Chr.

Lettre du rot de France au duc de Savoye.

Monsieur^ puisque la religion, l'honneur, l'intérêt, les alliances et votre propre signature ne sont rien entre nous, j^envoie mon cousin le duc de Vendôme, à la tête de mes armées, pour vous expliquer mes intentions. II ne vous donnera que 24 heures pour vous déterminer.

Louis.

Le duc de Savoye ne fit point de réponse par écrit, et ne voulut même pas envoyer un officier au duc de Vendôme pour savoir quelles étaient les propositions qu'il avait à lui faire (^); il se contenta de

(1) On exigeait quMl dcsarmât sur le champ ses troapes et que les places fussent mises en séquestre et gardées par les Suisses.

répondre rerbalement à l'officier français, porteur de cette lettre, ,>que le mauvais traitement que l'on „ faisait essayer à ses troupes, et la manière dont on „ avait agi envers lui , l'avaient déterminé à prendre „ ces précautions ; que les menaces qu'on lui adres- 9, sait ne Tétonnaient point, et que n'ayant aucune „ réponse à faire, il n'avait aussi à écouter aucune „ proposition".

Le roi de France ne manqua pas de faire informer tous les princes d'Italie et les cantons Suisses des motifs qui Pavaient obligé à en agir ainsi envers le duo de Savoye, et S. M. T. Chr. par la lettre qu'elle écrivit au pape Clément XI, le 14 Janvier 1704, lui marqua entre autres choses: „Si nous eus- „sion8 formé le dessein d'envahir ses états, comme „il s'efforce de le persuader, sa conduite nous don- „ nait depuis long-temps de justes sujets de le traiter „ comme ennemi, il était inutile de les laisser accu- „muler ; mais bien loin d'avoir jamais eu cette peu- „sée, nous sommes encore disposé à laisser jouir „le Piémont et la Savoye d'une parfaite neutralité „ pendant le cours de cette guerre, pourvu que les „ places en soient gardées par les Suisses, ainsi que „nous l'avons fait proposer aux cantons, que le pas- „sage du pays soit ouvert à nos troupes, et que le „ duc de Savoye désarme les siennes."

A peine avait - on reçu à Turin la nouvelle du désarmement des troupes de Savoye, que le duc permit aux ambassadeurs de. l'empereur de paraître en public.

Le comte d'Auersberg et M. Salvajr, conseiller

10 J* AFFAIHB BX X. DJ» WÏÏUkhinMAMrj

aulique, le pronMwiBnt dans Im roM éê TnriBy mA^ vis de leurs domèiAH|atf» en Uyrée, et «Seclèreiit do passer sous les fméikes^ de* l'hôtel de ranlnissedeur de France, auijwi: ie^^dtarde Saroye^ ainsi que le ivarqms de St Thomaa»- pysont protesié troia». joar» auparavant que tout ce ifafmi débitait de ses inteUtr gences avec l'empereur était entièrement fiunc ^mt controuvé.

Lorsque M. de Phélippeaux eirt appris par^une lettre de M. de Vendôme ce qui Tenait d'arriver, il fit inviter M. Pajeau^ commissaire des guerres^, de venir se mettre sous sa sauve-garde en s^établissant avec ses bureaux dans son hôtel.

Le 3 Octobre, pendant. que le duc de Savoye donnait audience aux ministres de l'empereur, le comte Tarlgny , maître des eérémonies , fut trouver M. de Phélippeaux pour lui notifier que S. A. R. tout en ayant beaucoup d'estime et d'amitié pour lui, était obligée de s'assurer de sa personne y par suite de la violence inouïe dont on venait d'user envers ses troupes, pendant qu'elles servaient le roi dont les intérêts étaient ceux de S. A. R.; que le marquis d'Aix, capitaine dans le régiment de Savoye, était à la porte de son hôtel avec cinquante hommes; que S. A. R. le priait de ne point sortir, ni de permettre à ses domestiques de quitter la maison.

L'ambassadeur répondit au comte Tarigny, que l'ordre qu'il venait de lui signifier ne le surprenait ni ne l'eflfrayaitj qu'il garderait les arrêts et ne manquerait point au respect dû à la personne de S.A.R.; mais qu'à l'égard de la prétendue violence faîte à ses

troupes, il était obligé de Im déclarer, que le roi son maître n'avait pu se dispenser d'en agir ainsi ; puisque lié avec S. M. par un traité, sans clause , le duc tenait depuis trois mois les ministres de l'empereur cachés dans ses états , et qu'il traitait avec eux pour faire la guerre au roi.

M. de Tarigny niant le fait et s efforçant de soutenir que tout ce que l'ambassadeur venait de lui apprendre était entièrement neuf pour lui, M. de Phélippeaux lui répliqua :

,,11 n'est plus temps de dissimuler, je suis instruit „ combiei^ de fois le duc de Savoye , ses ministres et „vous même, Monsieu*? avez été voir les ministres „ de l'empereur dans la maison du marquis de Prié, „et dans les autres endroits où ils se sont tenus ca- „chés depuis le mois de juillet jusques à-présent; „il n'y a pas encore une heure qu'ils ont passé sous „mes fenêtres accompagnés de leurs gens, pendant „que vous les attendiez pour les conduire à Pau- „dience de S. A. R. Toutes vos pratiques et les „ leurs me sont connues; j'en ai informé le roi mon „maître.«

II, finit par prier le comte de Tarigny de lui obtenir des chevaux de poste et un passeport, afin de pouvoir passer en France, et la permission pour ses gens d'aller acheter des vivres pour sa maison , ou bien de permettre qu'on en apportât dans l'hôtel. A l'égard de la première demande, M. de Tarigny promit d'en parler à S. A. R.; quant à l'achat des provisions , il permit au maître d'hôtel de les faire, mais accompagné de la garde.

teaux chargés de bombes, et 2000 fusils destinés pour l'armée du roi de France (*).

M. de Phélîppeaux prévoyant que ses arrêts ne seraient point levés de sitôt, et craignant que l'arg^it ne vînt âlui manquer , pria le marquis d'Aix de vouloir bien faire demander à la comtesse de Vemon, épouse de l'ambassadeur du duc de Savoye à la cour de France, si elle avait peut-être à faire passer de l'argent à son mari, et que dans ce cas-là, M. de Phélîppeaux le lui ferait compter à Paris, et qu'elle le lui rembourserait a Turin, lorsque son mari lui anarait accusé la réception. Le lendemain lorsque M. d'Aix lui oifrit par ordre de S, A. R. fout l'argent dont il aurait besoin , ajoutant qu'elle ne le laisserait manquer de rien; l'ambassadeur répondit, 9> qu'il „ mangerait plutôt la terre de son jardin, que de se „ résoudre à emprunter un sol d'un prince ennemi „ du roi son maître."

Le 7 Octobre, qui était un dimanche, l'ambassadeur, avec la permission du marquis d'Aix, envoya demander un des religieux du couvent de St. Charles, pour venir dire la messe dans son hôtel; mais le prieur le refusa, prétextant qu'il fallait une permission spéciale. Quelques jours après, cette permission fut donnée, et un religieux du couvent de St.- Charles

(1) L'abbë Sardigny, nonce dn pape, ëtant sur son dëpart^ youlat faire ses adienx à Tambassadenr , mais les gardes lui refusèrent l'entrée; les plaintes qu'il en porta furent inutiles, et même on ne loi permit pas de lui ëcrire. -— Le gouvernement de Turin fit aussi prërenir les bouchers, que l'ainbassadenr ne jouissait plus de la franchise accordée aux ministres étrangers.

l'Angleterre, M. Mellarede pour la Suisse, et le comte Pîcon pour Lucerne.

Le duc écrivit une lettre circulaire à chacun des ministres des vallées Vaudoîses, pour exciter les habitans à la vengeance pour l'outrage que l'on venait de faire a la patrie, leur promettant des marques de sa satisfaction en reconnaissance des bons services qu'ils lui rendraient; et leur accordant d'avance une liberté entière de conscience dans tous ses états. Ces lettres étaient accompagnées d'une déclaration ea forme de lettre , dont voici la teneur.

Déclaration adrenée par le duc de Savoy e aux habitans

des vallées.

Le duc de Savoye, roi de Chypre etc.

Chers et bien amés , la violence inouïe que la France vient d'exercer contre la bonne foi des traités et le droit des gens , en faisant désarmer nos troupes qui étaient dans le Milanais à son service, en faisant retenir nos officiers prisonniers, et en faisant marcher un corps de troupes pour envahir nos états, croyant de les prendre par là dépourvus de tous les moyens de résister à une invasion si précipitée et imprévue, nous oblige de prendre toutes les mesiu'es que la prudence et la nécessité exigent pour les . défendre. Nous vous le faisons savoir, étant persuadé que le même motif qui vous a porté à nous faire connaître dans toutes les occasions des guerres passées , votre fidélité et votre zèle, vous inspirera à ne nous en donner pas moins de mai'ques dans celle-ci qui est beaucoup plus importante ; vous devez à cette fin sans perte de temps , former vos compagnies, ainsi que vous avez fait dans la dernière guerre, et accepter tous les réfugiés fi*ançais qui viendront se jeter dans les vallées, et les convier même à s'y rendre

16 I« AFFAI&B DB X. DB VHil«I»BAUX,

pour agir conjointement avec toiu, aux^ela nons ferciM pourvoir à la subsistance par un de nos fommii/niiTS ^pMr nous envoyerons à oet effet Nous ne 'nous iundam pa« davantage sur les raisons qui doivent vous j convier; il s'agît du soutien de aljlr àiits» de notre gloire et du saint de votre religion; néda savons que tout cela vcMH.eit trop à coeur y pour douter , ^riwrrons ne vous di s p o sfc * à faire tous vos efforts pour y contidhaer avec toute Pardeur de votre zèle^ ainsi qpg nous le devons attendre de tous nos bons et .fidèm suieis. Et sur ce. nous priou dieu ou il vous ait en si iuntcf et djgne garde.

Tunn le 6 Oetoore 1703. ^ï.Tf.v

YiCToa JUatkatÊÈ^

Le 8 Octobre le duo de Savoyé écrivit à k reine d'Angleterre et aux États-Généraui: pour leur faire connaître quels ayaient toujours été aes seutimens à l'égard des alliés*

No m.

Lettre du duc de Savoy e adreisée à la reine Anne

d'Angleterre.

Madame y notre attachement inviolable aux intérêts de la sérénissime maison d'Autriche et à ceux de la cause commune, ayant occasionné les soupçons de la France, l'ont portée à user d'une violence inouïe à notre égard, contre toute sorte de bonne foi, puisqu'elle a fait désarmer et rendu prisonniers tous les officiers et soldats de nos troupes qui sont â l'armée des deux couronnes en Italie; nous en donnons part à Votre Majesté, et l'assurons en même «temps que nous sommes bien aise qu'un traitement de celte nature nous mette dans la liberté de vous faire connaître efficacement le désir sincère que nous avons toujours eu de nous joindre aux puissans alliés de Votre Majesté et de concourir avec eux à arracher les états d'Espagne des mains de l'ennemi commun de TEurope,

pour en mettre en possession le légitime souverain Charles m. Nous espérons de votre amitié , Madame, que y. M; nous assistera de tous les secours nécessaires , pour soutenir fortement un si juste parti, pour lequel nous sommes prêt dcf sacrifier tout ce qui dépend de nous; et vous souhaitant sur cela toute sorte de prospérités , nous vous prions de croire que nous sommes avec une vérité sincère, Madame, votre très-afiectionné ami à yaoê servir. Turin, le 8 Octobre 1703.

Victor Amedéç.

Cette proposition n'eut cependant pas le succèa que le duc de Savoye s'en était promis; ne gardant plus de mesures ni avec le roi de France ni avec celui d'Espagne, soa gendre, auquel il vourlait faire sentir son mécontentement du désarme-* ment de ses troupes, quoiqu'il n'eût aucune part à cet événement , il lui adressa la lettre suivante.

N«- IV

Lettre du édte de Savoye à PhUippe F, roi d'Espagne.

Sire, La fôcheuse situation où nous nous sommes trouvés par celle de nos états, nous a empêché jusqu'à présent de témoigner à V. M. la véritable joie que nous avons ressentie à la première nouvelle de votre élévation au trône d'Espagne; mais comme la violence dont la France vient d'user envers nous , nous rend la liberté que nous avions perdue par la fatale alliance que nous avions eu le. malheur de signer avec elle, nous assurons V. M. de notre sincère attachement à ses intérêts qui nous seront toujours plus chers que les nôtres propres , et nous nous consolerions aisément de la perte de nos états que la France menace d'envahir, si par ce sacrifice nous pouvions procurer

18 I. AFFAIAS DS H. DE PH^IPPBAUX^

à V. M. l'entière et paisible poiietsioii de ceux qui lui «oui dévolus par la mort da Roi Cslholiqpe Cbarles II. C'eat dont nous prions Y. M. d'être persuadée, k laquelle nous souhaitons toute sorte de bonheur et de prospérité', puisque nous sonunes avec une vérité' sincère, 6ire, très- affectionne à vous servir. • ^

Tui-in, le 16 Octobre 1703.

Victor Amédéb.

M de Pliélippeaux n'ayant point reçu de ponse à la demande faîte au comte de Tarigny d'un passeport pour expédier un courrier en Frpmce, uniquement destiné à se rendre à Paris pour lui cfaer^ cher des fonds, en parla de nouveau au marquis d'Aix, lui proposant que ai on ne voulait point y consentir , de voidoir pènnettre du moins, que quelques juifs de Turin pussent Tenir chez lui pour ache* ter ses meubles.

D représenta encore, que la manière inouie dont on le tenait enfermé, et l'impossibilité dans laquelle il était de donner de ses nouvelles à S. M* T.Chr. devaient faire présumer au roi beaucoup plus qu'il ne saurait lui écrire ; que d'ailleurs la violation manifeste du droit des gens qu'on exerçait contre lui n'autorisait point qu'on le traitât plus mal qu'un prisonnier.

Le lendemain le marquis d'Aix en remettant à l'ambassadeur une lettre cachetée arrivée de Paris par un courrier, lui annonça que S. A. R. lui permettait de se servir d'un courrier qui partirait le jour suivant pour la France, pour écrire à Paris ainsi qu'il l'avait désiré, sans toutefois cacheter sa lettre.

AMB. DE PRAKCB À TUHIN; EN 1703- 19

La lettre remise à l'ambassadeur était le tripli-cata (Tune dépêche du roi dont Poriginal et le dupli-^ cata étaient restés entre les mains du duc de Savoye, qui par conséquent n'ignorait point ce qu'elle conte-* naité Elle était du 9 Octobre, jour auquel on ne pouvait pas ayoir appris à Paris ce qui s'était passé à Turin le 3 du même mois ; le roi ordonnait à l'am bassadeur de parler au duc de Savoye, et de lui expliquer les raisons qui l'ayaient obligé de faire ses troupes prisonnières ; qu'il ne tiendrait qu'à lui que ses peuples jouissent d'Âe paulktta tranquillité; et que s'il voulait abandonner ses intriguea avec sei ennemis, le roi consentait à lui Uiàust même la liberté entière de garder la neutralité la plus stricte ; et lui renverrait ses troupes, s'il lui donnait des assurances positives de ne point s'unir aux ennemis des deux couronnes pendant le cours de cette guerre.

Cette dépêche indiquait encore le lieu et les jours de» conférences qu^avait eues le duc avec les ministres de rempereuÉ* , et même une partie de ce qui s'y était traité* Le roi instruisait encore son ambassadeur de ce que par ses ordres le marquis de Torcy, secrétaire d'état ayant le département des affaires étrangères, avait été prendre la parole du comte de Vernon^ ambassadeur de Savoye, de ne point sortir du royaume qu'on n'eût appris que M. de Phélippeaux fût arrivé sur la frontière, pour être échangé avec lui en cas de rupture; qu'à cela près S. M. lui laissait toute liberté (^).

I ■ ■ I . I II» ■■ I . I . Il .1 M

(1) Le roi de France avait ordonne à M. Libois^ gentilhomme de m chambre , d*accompagQer partout le' comte de Vernon , tant pour faire

20 I* AFFAIRB DB U. VIM WBÈLSnBAmL,

M. de-'Pliélippesia: cPaiifnit pins 9èiuSbl6 mi' dur traitement qu'on Ini teâmat eêtmjeej qa*il â pp re ■ naitla différence qu'il y arait entra aotuttrl etjftfàÊâ du comte de Vemon, ae poft se résçNMt* à ilake^ à S. M. ime lettre ourerteet pir un courrier du daa de Satvyyii^y tandis que le oomtQ de Vevkioii e n T oy É h et rébevait leé'siemies, flans que Pon aôn^jefit à-ltê ouyrir pour en conuaHrele contenoi

Le lendemain ayant expliqué an niaïqnit d^Ait les raisons qui l'empêchaAsot d'écrnre, IL de Vhélippeaux lui réitëArtia-deniÉiide au si^ d'un pass^ port de coumer, pour e n TPyer un de ses géiia en France> oflSaiit de mander à S. ML T. dur. ce qne le duc dtt^9iflBroye Tondrait qu'il lui fît sayok* de Stt part ; mais ces noofélles instances ne furent dPaMtiii effet

Quelques Jours après, ce ministre sepla^mtau marquis d'Aix de ce que malgré la promesse qu'il lui ay ait faite, aucun juif n'était venu pour acheter; le marquis lui amena le lendemain un nommé Gicamette, riche marchand de Tiuîn, qui prit un état de tous les meubles, et promit de revenir pour présenter les prix qu'il se proposait d'en offrir ; mais l'entrée de l'hôtel lui fut interdite, comme à toute autre personne, sans qu'on motivât même ce refus.

Bien plus, M. d'Aix ne voulut même pas pe^^mettre à M. de Phélippeaux d'envoyer im billet

honneur à son caractère^ que poar garantir sa personne des insultes qu^on avait lieu de craindre da peuple qni^ toujours iStolent, murmurait beaucoup contre la conduite du duc de Savoye.

à son banquier de Turin, pour lui faire venir de l'argent de Paris ^ quoique l'ambassadeur offrît de remettre le billet ouvert à telle personne que M. d'Abc lui indiquerait. Il dut se ccmvaincre alors qu'on voulait le réduire aux dernières extrémités : 09 qui ne pouvait pas manquer d'arriver bientôt, puisque sa maison était composée de plus de 58 personnes et de 28 chevaux, et que son maître d^ôtel ne pouvait rien itcheter sans payer tout au comptant

Quoique l'on eût positivement permis à M. de Phélippettux d'envoyer un courrier en France, il ne put obtenir le passeport nécessaire. Sur l'observation que lui fit le marquis d' Aix , de ce que ce refus était motivé peut-être sur la crainte que Ton avait^ qu^il n'informât le roi de France de la manière dbnt il était traité, qui toutefois ne différait en rien de celle dont on avait usé envers M. de Rébénac, son prédécesseur, lors de la déclaration de la dernière guerre, Pambassadeiu* répliqua „ qu'il était faux que „le marquis de Rébénac eût été traité comme liy; „et que, supposé que cela fut vrai, la violation du „ droit des gens exercée dans cette occasion, n'auto- ,,risait point le duc à commettre de nouveau un tel „ attentat. U aurait été plus digne de S. A. R.^ di- „ sait-il, si, jugeant à propos de déclarer la guerre ,,à S. M., -elle l'eût laissé wjjouir de la liberté dont „ jouissait son ambassadeur en France. Elle pouvait, „ sans blesser le respect dû au caractère public dont „ lui, PhélippeauXy était revêtu, faire garder les de- „ hors de sa maison , empêcher ses sujets de commu- „niquer avec lui, lui permettre d'envoyer un courrier /

AMB. DK FJRANCJS À TUiUN; EN 1703. 23

,, très ennemis , vous devez convenir que le coup que „ S. M. vient de frapper , ne doit être envisagé que ,, comme une légère punition et comme le commenceyy ment de celles que mérite l'infidélité d'un allié. Quant ,,aux troupes auxiliaires de Savoye, comme vous les ,, appelez, elles étaient, ainsi que la personne de S. ,, A. R. même ^ à la solde du roi. Non seulement le „ traité est illimité; mais S. A. R. a demandé quinze ,, mille écus par mois pour sa personne, et trente „cinq mille écus pour les troupes qu'elle nous a „ fournies."

Dès les. premiers jour» du mois dj9 Novembre le comte d'Auersberg, par ordre de l'empei?eui*, sol.' lidta le duc de Savoye de renvoyer M. de Pliélippeaux en France, son séjour à Turin et l'inconstance du duc lui faisant craindre pour l'exécution du traité. Mais le duc répondit" qu'il voulait le garder; que l'ambassadeur était cause do tout ce qui lui arrivait et qu'il lui ferait trop do tort, qju'iL savi^t de quoi il était capable; -qu'il l'avait vu « L'ouvrage^ qu'il connaissait ses troupes et son pays ; que Vernon ne lui était bon à rien et que, quand mênie ee

serait St* Thomas (un dé ses secrétaires d'état qui

était présent à ce discours) qui serait .çn France, il le laisserait pprir plutôt que de renvoya Vambassa-r deur du roi dans son pays. .: . t .

, Au commencement d© Décembre r*mbfessadetit réitéra ses instances auprès du marquié 'd'Atx , pour obtenir, la permission de vendre ses meubles ou sa vaisselle , ou bien pour pouvoir traiter ft v^ç. la com^tesse de Yernon au sujet des sommes qu'elle vpu^

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