‹ Causes et prévention de la cécité [electronic resource]Chapitre 72 sur 77 · NEUVIÈME SECTION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME SECTION

§ 65. Dans les chapitres précédents, nous avons dit quebeaucoup de maladies graves des yeux pouvaient avoir une terminaison favorable, gracie à l'institution d'un traitement opportun ; c'est l'absence de traitement, ou le mauvais traitement, qu'on doit accuser, chez les peuples peu civilisés, de la production du chiffre élevé de la cécité qui les frappe. Pour combattre efficacement la cécité, il faut avant, tout que les malades atteints de maladies d'yeux aient la possibilité de recourir aux soins du médecin ; pour cela il' faut beaucoup de médecins ayant acquis les connaissances nécessaires, et il faut aussi que le public les appelle en temps utile. Nous avons vu que le nombre des aveugles, diminue à mesure que le degré d'éducation augmente. Un malade éclairé, affecté d'une maladie d'yeux, ne met pas de: retard dans la recherche du médecin et va le consulter quandi il est encore temps ; il ne s'expose pas non plus aulant que- ■ l'ignorant cà tomber dans les mains d'un charlatan. Dansbeaucoup de pays, on a édicté des lois particulières à l'égard , de ces derniers, mais il faut avouer que le charlatanismen'en est guère atteint. Aussi les a-t-on supprimées en Allemagne, et se contente-t-on de rendre responsables ceux qui,, par un traitement défectueux, ont causé un dommage. L&

véritable remède au charlatanisme réside dans Tinstruction du peuple.

L'éducation du peuple est jusqu'à présent, malheureusement, complètement négligée au point de vue de l'hygiène, et cependant pcrsonne.ne niera que celle-ci ne soit d'une grande importance pour la sanfé. 11 n'y a même pas dans toutes les universités une chaire d'hygiène, ce qui- explique le peu d'expansion des connaissances de cette partie si importante de la médecine.

L'Angleterre a, par ses sociétés, imprimé un mouvement des plus louables; et nous devons avant tout citer : the national Association for the promotion of social science, the Ladies sanitary association, et tout récemment the Society for the pi^evention of blindness. Elles se sont toutes efforcées d'éclairer le public par des écrits populaires sur l'hygiène. Dans l'Amérique du Nord, on a cherché par des almanachs vendus à bas prix, à vulgariserlesnotionsd'hygiène. Enlta- Ue, Corradi rapporte que de semblables brochures sont répandues {Almanacco igienico di Mantegazza). En France, dans les écoles primaires, normales, d'agriculture (1), dans les lycées, on a institué un enseignement régulier de l'hygiène. 11 serait cà désirer que les autres pays suivissent cet exemple.

Indépendamment de ces notions d'hygiène, le peuple devrait être éclairé sur le danger de certaines maladies graves des yeux, telles que la blennorrhée des nouveaunés, le trachome, la myopie scolaire, les blessures, et qu'on

(1) On enseigne également l'hygiène dans les écoles normales de Belgique el d'Angleterre. Caslella et Rolh, Quatrième congres internat, dliyg., t. II.

pourrait lui faire connaître, à l'aide de brochures populaires. Des oculistes de grande réputation, Beer, Adams, V. Ârlt, etc., n'ont pas dédaigné de signer de semblables notices. J'ai déjà eu occasion de mentionner les écrits publiés par Roth sous les auspices de la Société anglaise pour la prévention de la cécité. Le livre si important de Cohn sur le même sujet ne s'adresse pas seulement aux médecins, mais aussi aux maîtres d'école.

§ 66. En ce qui concerne les médecins, il faut d'abord qu'ils soient partout en nombre suffisant, et de plus qu'ils aient des connaissances suffisantes en oculistique. Or il y a des contrées qui n'en son t pas suffisamment pourvues, tandis qu'il est des centres de population dans lesquels ils sont plutôt trop nombreux. Cette répartition inégale, qui tire son origine de considérations de clientèle, ne saurait être prévenue. Mais l'État a le devoir d'envoyer des médecins dans les contrées où il y a pénurie ; il devrait fixer un traitement à ceux qui vont s'établir dans des contrées pauvres, afin de leur assurer l'existence; ce serait le seul moyen d'en faire venir dans les pays peu habités. En Norwège et en Suède, l'État a déjà réalisé ces conditions pour le plus grand bien du peuple.

Le second point touche les connaissances spéciales des praticiens; il n'est pas d'oculiste qui n'ait à déplorer les "inconvénients de l'état de choses actuel.

On devrait exiger, sous ce rapport, que tout praticien fût en état de diagnostiquer et de traiter les maladies oculaires de peu de gravité, afin d'éviter ainsi au patient de faire des voyages parfois coûteux pour se rendre chez un oculiste. Dans les maladies graves aiguës, ils devraient

aussi èire à même de donner les premiers soins. Pour ce qui concerne les examens ophllialmoscopiques, les vices de réfraction et à plus forte raison les grandes opérations, il ne faut pas exiger d'eux qu'ils s'en chargent. Nous traiterons ce sujet au chapitre de l'éducation clinique.

Pour former un médecin praticien au point de vue de l'oculistique, il est nécessaire d'avoir dans les universités un enseignement clinique bien organisé des maladies des yeux et d'instituer des examens sur cette branche de la médecine.

En 1870 une réunion de professeurs d'oculistique tenue à Stuttgart formula les conditions suivantes :

1° Tout médecin praticien doit posséder en oculistique des connaissances aussi étendues que celles qu'on exige de lui pour les autres branches de la médecine.

2° Toute université doit fournir les moyens d'instruction relatifs à l'oculistique.

3° Il doit y avoir dans toute université un professeur chargé d'enseigner l'ophthalmologie, lequel doit être luimême médecin oculiste.

4" Le professeur d'ocillistique doit être sur le même pied hiérarchique que ses collègues.

5° Il devrait y avoir toujours une clinique et une policlinique publiques, pour les maladies des yeux, possédant les collections et les instruments nécessaires.

6» La fréquentation des cliniques ophthalmologique, doit être aussi obligatoire que l'est la fréquentation des autres cliniques.

7° Les examens médicaux doivent comprendre des épreuves pratiques et théoriques sur les maladies des yeux.

8" Un spécialiste pour les maladies des jeuv doit présider à CCS épreuves.

Le temps d'études d'oculistique doit être au minimum de si\ heures par semaine, pendant un semestre, ou bien de quatre heures par semaine, pendant une année entière. Ce dernier mode devrait être appliqué aux élèves qui suivent les cliniques dans lesquelles un grand matériel ne se trouve pas rassemblé. L'éducation doit être surtout pratique : elle comprendra le diagnostic et certaines manipulations courantes, telles que le retournement et la cautérisation des paupières, l'extraction de corps étrangers, le cathétérisme des voies lacrymales, etc. Les élèves devront surtout être mis au courant des diverses maladies inflammatoires oculaires, non seulement des parties externes (conjonctive et cornée), mais encore des membranes profondes. Combien d'iritis, d'iridocyclites sont prises pour de simples catarrhes et traitées par le nitrate d'argent! Combien aussi de glaucomes inflammatoires sont traités malheureusement par l'atropine! Il est aussi de la plus haute importance d'initier les élèves au traitement des blessures.

Les étudiants doivent en outre être excercés au maniement de rophthalmoscope, de façon à diagnostiquer sûrement les cas faciles (par exemple à ne pas confondre, ainsi que cela a trop souvent lieu, un glaucome simple avec une cataracte).

Ils devraient aussi suivre un cours de médecine opératoire sur le cadavre, alors même que la plupart ne devraient pas ultérieurement se livrer à des opérations. Les exercices opératoires donnent à celui qui les fait une dextérité manuelle et une douceur dans les mouvements qui

esl absolument nécessaire pour de pelites manipulations et des opcralions, telles qu'extraction de corps étrangers, etc. Plus tard, comme médecins praticiens, ils auront souvent l'occasion de décider si une opération est nécessaire ou non, et s'ils doivent envoyer leur malade à un spécialiste. Dans cette éventualité, il faut que non seulement ils connaissent les indications opératoires, mais encore qu'ils en apprennent la technique.

Relativement aux anomalies de la réfraction, on doit, je pense, se borner à leur enseigner les points importants, sans exiger d'eux qu'ils en acquièrent des connaissances détaillées; car je me suis convaincu, en faisant des cours sur ce sujet pendant plusieurs années, qu'ils s'assimilent toujours très difficilement ces connaissances. C'est seulement après de très nombreux examens de malades et d'assez longues études, que les plus capables des auditeurs parviennent à pouvoir déterminer l'état de la réfraction ; mais la majorité n'y arrive pas même après tous ces efforts. En raison des difficultés qui entourent ces recherches, et du long temps que les étudiants seraient obligés d'y consacrer, je pense qu'il y a mieux à faire pour eux et qu'ils devront porter de préférence leur attention sur d'autres chapitres importants de l'oculistique ; d'autant plus qu'il arrivera rarement à un jeune praticien de faire l'acquisition d'une boîte de lunettes.

Voyons maintenant en détail comment les Etats européens se préoccupent de l'éducation spéciale, en oculistique, des étudiants en médecine.

Le premier rang, à cet égard, appartient à V Autriche. Marie-Thérèse déjà, en l'année 1776, avait nommé Bart/i, professeur ordinaire d'anatomie et d'ophthalmologie, à

Vienne. Plus tard, en 1813, on créa une chaire spéciale d'ophthalmologie à laquelle fut jointe une clinique dans l'hôpital général, et Beer fut nommé professeur extraordinaire de cette chaire. 11 fut réellement le premier professeur d'ophthalmologie. Jusqu'alors l'ophthahnologie n'avait eu pour la représenter que des chirurgiens, parfois même des anatomistes, des physiologistes ou des professeurs de clinique interne. Il en est encore ainsi aujourd'hui dans divers pays. En 1819, 5eer fut nommé professeur ordinaire, et à partir de ce moment l'ophthalmologie fut introduite dans les examens comme matière obligatoire (1). Toutes les universités autrichiennes qui possèdent une faculté médicale, c'est-à-dire Vienne, Prague, Graz, Innsbruclv, Cracovie, Pesth et Rlausenburg, ont des professeurs ordinaires pour l'ophthalmologie. Les étudiants sont obligés, d'assis ter aux cours au moins pendant un semestre. On leur donne chaque jour une heure de clinique et une heure aussi de leçon publique. L'heure du cours est généralement choisie de façon que les étudiants assistent en même temps au traitement des maladies à la policlinique.

L'examen sur les maladies des yeux forme une partie essentielle de la troisième épreuve. 11 consiste en une épreuve théorique et pratique (toutes les deux orales). Celle-ci concerne un cas clinique et se termine par une opération sur le cadavre.

En Allemayne, la première clinique pour les maladies des yeux fut ouverte à Leipzig, en 1828. Puis vinrent ■celles de Wurzbourg en 1840, de Gôttingue en 1847, de

(I) Yo'ir Billroth, Ueber das Lehreii und Lerneii an deii Universiliilcn der deutschen Nation. 1876. Vienne.

Miinich en 1859, de Halle en 1864, de lleidelLerg cl de Berlin en 1865, etc. Au début, les professeurs étaient tenus ■de traiter, en dehors des maladies des yeux, d'autres branches des sciences médicales. Enfin depuis qu'on fonda, ■en 1881 , à léna une chaire propre d'ophthalmologie, toutes les universités en sont pourvues. Les professeurs d'ophthalmologie sont, en général, des professeurs ordinaires. Le temps consacré aux études ophthalmologiques varie avec les universités. C'est, en moyenne, trois ou quatre fois par ■semaine (minimum deux heures, maximum six heures) et pendant deux semestres consécutifs, que la clinique doit être suivie; de plus, dans quelques universités, on exige trois à six heures par semaine de présence à la policlinique. Les leçons théoriques prennent jusqu'à cinq 'heures par semaine et durent un semestre. Pendant le second semestre, on fait des leçons sur des chapitres choisis de l'ophthalmologie qui ne sont pas obligatoires. Cet enseignement est complété par les opérations, les maniements de l'ophthalmoscope, et des cours sur les anomalies de la réfraction, etc.

L'ophthalmologie fait, depuis 1869, partie constituante ■de l'examen d'État.

La Suisse possède dans chacune de ses universités une clinique ophthalmologique. Celle de Berne est même une •des plus anciennes (1834), et dans les universités de la Suisse ■allemande les titulaires ont rang de professeurs ordinaires. La clinique doit être suivie pendant trois à six heures par semaine, et, comme en Allemagne, des cours spéciaux et des leçons théoriques sont donnés. A Genève, ce sont des •agrégés qui sont chargés du cours des maladies des jeux.

La clinique se fait deux fois par semaine durant toute l'année ; à cela s'ajoutent des leçons théoriques et des exercices ophlhalmoscopiques.

Les examens pour le doctorat varient avec les universités. L'examen d'État qui délivre le droit d'exercice dans les cantons du concordat comprend, obligatoirement, une épreuve sur l'ophthalmologie.

En France, d'après une loi du 14 août 1862, les cours ci-dessus désignés furent institués, à titre de cours cliniques complémentaires, et furent confiés à des professeurs agrégés ou à des chirurgiens des hôpitaux, A Paris, ce n'est qu'en 1879 qu'un professeur d'ophthalmologie fut nommé. L'état actuel, à cet égard, est le suivant: des trois universités d'État, PmHs, Nancy et Montpellier , les deux premières seulement ont des cours d'ophthalmologie ; à Lille, il y en a aussi à la faculté libre. En outre, les facultés mixtes et les écoles préparatoires donnent aussi un enseignement médical, et parmi celles-là, Marseille, Bordeaux, Lille, Lyon, Tours et Nantes ont des cours et un enseignement clinique des maladies des yeux ; le reste, Alger, Besançon, Caen, Clermont, Dijon, Arras, Amiens, Grenoble, Poitiers, Limoges, Rennes, Angers et Toulouse, en sont encore privés (1).

Le temps consacré à l'ophthalmologie est, dans tous ces établissements, peu considérable. A Paris, pour l'année scolaire 1883-84, il n'y a pas eu de cours théorique annoncé, il n'y a eu qu'un cours clinique [Progrès médical, 1883, n" 43). A Bordeaux, pendant le semestre d'hi-

(I) Annuaire des cours de renseignement supérieur, Paris, 1883.

ver 1881-82, il ^ eut des cours pendant trois heures par semaine.

La fréquentation des clinifiues oculaires n'est pas exigée et les maladies des yeux ne sont pas obligatoires, comme matière d'examen pour le doctorat.

En Belgique, dans toutes les universités, il existe depuis très peu de temps des cliniques oculistiques et des cours d'ophthalmologie ; à Liège, Gand, Louvain, les cours et cliniques se font pendant trois heures par semaine, et ;i Bruxelles pendant une heure et demie, toute l'année. La fréquentation de ces cours, bien qu'elle ne soit pas exigée par la loi, n'en existe pas moins de fait, par suite de l'obligation de répondre aux examens sur des questions d'oculistique. La loi actuelle met au programme des examens la pathologie chirurgicale, y compris l'ophthalmologie, et c'est un oculiste et non un chirurgien qui est chargé de faire passer l'examen. Une loi actuellement en préparation rendra les maladies des yeux indépendantes de la pathologie chirurgicale.

En Hollande [à Utrecht, Leyde, Amsterdam, Groningue), des chaires spéciales existent actuellement pour l'opththalmologie elles examens de doctorat, aussi bien que les examens d'État, renferment obligatoirement ces matières d'examen.

Dans la Grande-Bretagne et en Irlande, lorganisation des différentes écoles de médecine est extrêmement variable; des services ophlhalmologiques existent dans tous les grands hôpitaux, mais des leçons régulières sur l'ophthalmologie n'y sont pas généralement données. L'examinateur pour la chirurgie a le droit de poser au candidat une question

sur l'ophtlKilmologie. Ce n'est qu'exceptionnellemcuL (par exemple h Dublin) que l'ophthalmologie fait partie de l'examen confié à un professeur spécial.

Eu mars 1879, les oculistes anglais adressèrent une pétition au Conseil général d'instruction médicale, dans laquelle ils insistent sur ce fait que l'étude de l'ophtlialmologie est très négligée en Angleterre. Ils demandèrent que l'instruction sur l'ophtlialmologie fût déclarée obligatoire; mais cette pétition resta sans effet (1).

En Danemark, il y a, à l'université de Copenhague, un professeur pour l'ophthalmologie avec une clinique pour les maladies des yeux ; néanmoins le temps consacré à l'ophthalmologie est très court et cette partie de la médecine ne constitue point une matière à part aux examens du doctorat.

En Italie, toutes les universités ont des chaires spéciales pour l'ophthalmologie. L'étude de l'oculistique est obligatoire, et tout étudiant est tenu de la suivre pendant deux semestres. Il doit être examiné théoriquement et pratiquement; à l'examen pratique, de petites opérations doivent être faites.

En Norwège et en Russie, il existe des cliniques oculistiques dirigées par un professeur spécial. L'ophthalmologie y est comprise dans les examens.

Il en est de même en Suède, bien que la clinique oculistique soit, avec la clinique chirurgicale, réunie dans une seule et même main.

A l'école médicale de Constantinople, des leçons théoriques ont lieu sur i'ophthalmologie.

(1) Hirschbei'g, Cenlrulblatt, i880, p. 28.

A Al/iènes, il y a une clinique oculistique, et l'oplithalmologie y fait partie des examens de doctorat.

11 résulte de cet aperçu général, que l'instruction ophthalmologique laisse encore beaucoup à désirer. L'Autriche, à cet égard, peut servir de modèle, car l'ophthalmologie y occupe, sous tous les rapports, la place qui lui est due. Dans toutes les universités, il y a une clinique pour les maladies des yeux, ayant à sa tête un professeur ordinaire. La présence à la clinique et aux cours est obligatoire ; cet enseignement occupe dix heures par semaine, pendant un semestre. De plus, il existe un cours d'opérations, qui est indirectement obligatoire, par ce fait que la connaissance pratique des opérations y est demandée à l'examen.

L'ophthalmologie y est examinée théoriquement et pratiquement, et une opération sur les yeux doit être faite par le candidat. Toutes les exigences formulées plus haut, au sujet de l'instruction ophthalmologique, sont complètement satisfaites.

Dans la plupart des pays où l'on ne consacre que peu de temps à l'ophthalmologie, l'examen est d'autant moins rigoureux. Deux grands Étals comme la France et l'Angleterre sont, à l'égard de l'ophthalmologie, fort en relard. En France le plus grand nombre des institutions médicales (14 sur 22) n'offrent pas aux élèves l'occasion d'étudier l'ophthalmologie, parce qu'il n'y existe aucune clinique pour les yeux, avec professeur spécial pour ces maladies.

Dans les huit qui restent, deux universités et six écoles de médecine, il existe, il est vrai, des cliniques ophthalmologiques, mais le temps qu'on y passe n'est en aucune sorte suffisant (par exemple, à Tours, on y va le dimanche, soit une

fois par semaine). Ce n'est que depuis 1879 qu'il existe dans «ne faculté telle que celle de Paris un professeur d'ophllialmologie. En Angleterre enfin, il n'existe aucun enseignement régulier de cette science. Les universités de Londres et d'Edimbourg se sont élevées contre la demande qui leur était faite d'exiger des candidats des connaissances spéciales en ophthalmologie. 11 y a donc beaucoup à faire encore, avant que la première et la plus importante des conditions soit remplie, à l'égard de la prévention de la cécité, c'est-à-dire avant qu'on ait réalisé, parmi les médecins praticiens, la diffusion des connaissances en matière d'oculistique.

§ 67. Dispensaires pour les maladies des yeux. — Tous les cas difficiles de maladies des yeux devraient donc être confiés à des spécialistes. Je désigne par cas difficiles les anomalies de la réfraction, ainsi que beaucoup de maladies du fond de l'œil, et surtout celles qui nécessitent une opération, ne pouvant être traitées que par un praticien habile et exercé. La nature de la plupart des maladies des yeux est telle, qu'elle permet aux patients de faire un voyage pour aller consulter. 11 suffit donc qu'il existe dans les villes des dispensaires oculaires dirigés par des spécialistes. Ces dispensaires devraient être établis en raison de la population de la ville et de son territoire environnant (cantons, provinces, etc.). En Allemagne, il ne manque certes pas d'oculistes, mais leur répartition est souvent fort irrégulière. Pendant que, dans des villes moyennes ou même des petites villes, il existe plus d'oculistes qu'il n'en faudrait, d'autres endroits n'en possèdent pas un seul. Dans les autres pays on manque d'oculistes, qui en général ne

se trouvent que dans les grandes villes. Pour citer quelques exemples de mon pays, je rappellerai que dans la province de Moravie il n'y a même pas encore un oculiste dans son chef-lieu, à Brûnn, bien que celte province ait 404 lieues carrées géographiques et environ 2 millions d'habitants. Dans la Haute-Autriche (218 lieues, et 800,000 habitants), dans la province de Salzbourg (408 lieues, et 1 million d'habitants), il se trouve seulement, depuis peu d'années, des dispensaires oculaires qui sont tous Irès fréquentés, ce qui prouve combien ils étaient nécessaires.

Il appartient à l'État, aux provinces ou aux communes de remédier à ces inconvénients, en appelant un oculiste dans les localités où son établissement est utile; et ce n'est pas seulement le nombre des habitants qui doit entrer en ligne de compte, mais aussi la considération de la fréquence des maladies d'yeux (trachome) dans la contrée et de la densité de la population. 11 ne faudrait pas exposer les habitants de localités moins peuplées à aller trop loin consulter l'oculiste. Si l'État s'occupait de désigner un oculiste, il devrait lui offrir certains avantages pour lui venir en aide au début de sa pratique, et il pourrait exiger de lui en retour certains devoirs. Je vais essayer de dire comment je conçois cette organisation.

Si l'utilité d'un dispensaire d'oculistique est reconnue, dans le chef-lieu d'un canton ou d'une province, et si personne ne se présente volontairement, l'autorité devrait créer à celui qu'elle désignerait les avantages suivants :

1° Le médecin aurait le droit de qualifier l'établissement officiel qu'il dirigerait de dispensaire provincial, départe-

TRAITEMENT DES MALADIES DES YEUX. i09

mental, etc. Le public aurait d'autant plus de confiance dans le directeur de cette clinique que l'autorité lui donnerait une espèce d'investiture.

2° L'autorité prendrait le soin d'annoncer dans tout le pays l'existence de cet établissement, par voie administrative, sauvegardant ainsi la dignité du médecin.

3° L'autorité devrait faciliter au médecin l'organisation du dispensaire, soit en lui allouant une subvention pour l'achat du mobilier et des instruments, soit en lui fournissant le local ou le personnel de service et de garde. 11 faudrait en outre laisser à la disposition de l'oculiste une somme qui permettrait de donner aux indigents, sans rétribution, les médicaments, lunettes, etc.

4° Quelques lits devraient, dans l'hôpital de la ville, être mis à la disposition de l'oculiste pour y recevoir certains malades à demeure. Si cela n'est pas possible, l'autorité devrait installer dans ce but quelques lits dans un local convenable.

5° Dans certains cas, il serait nécessaire de donner à l'oculiste un traitement qui le déciderait à aller s'établir dans une province pauvre.

Des communes riches pourraient fonder des lits pour leurs pauvres dans l'établissement provincial, et quant à celles qui ne le pourraient pas, l'État devrait le faire à leur place.

Quant aux obligations de l'oculiste, elles seraient les suivantes :

1° 11 devra établir qu'il s'est occupé spécialement des. maladies des yeux et particulièrement au point de vue pratique : par exemple, qu'il est resté suffisamment longtemps assistant dans une clinique ophthalmologiquc ;

',2" Tous les deux jours au moins, à une heure déterminée, il devra recevoir les malades et ses consultations de- 'vront être gratuites pour les indigents;

3" Tous les ans il devra adresser au Conseil sanitaire supérieur un rapport contenant une statistique des malades traités, les causes principales de leurs maladies et en fin les cas de cécité ;

4° Le médecin devra faire un examen des yeux des élèves des écoles moyennes au point de vue de la réfraction (1) ;

1]° Le Conseil sanitaire supérieur exerce un contrôle sérieux sur l'établissement.

Je crois que de cette manière il ne serait pas difficile de pourvoir d'oculistes les localités qui en ont besoin ; et si chaque université avait sa clinique oculaire, il ne manquerait pas de jeunes assistants disposés à accepter ces postes.

Dans les plus grandes villes il existe plusieurs dispensaires, et cependant ils sont insuffisants pour le grand nombre des malades qui les fréquentent; de sorte que l'encombrement empêche certains malades d'être traités avec toute l'attention qu'ils méritent.

Il arrive encore trop souvent que les malades atteints d'affections oculaires sont mêlés dans les services de chirurgie avec les malades ordinaires et qu'ils sont soignés par le chirurgien, qui habituellement ne possède pas de connaissances spéciales en oculistique. Il faut que cela cesse et qu'une section spéciale confiée à un oculiste soit affectée aux maladies des yeux, et de plus qu'une salle d'isolement, pour les maladies contagieuses, soit établie dans l'hôpital.

(1) Voir ci-dessus, p. 63.

v5 68. Organisation de la police sanitaire. — 11 ne suffit pas que les mesures prophylactiques, pour exercer une salutaire influence, soient simplement formulées par écrit, il faut surtout qu'on veille à leur application pratique. 11 est nécessaire, avant tout, que l'autorité supérieure centralise la direction du service sanitaire pour chaque pays, et qu'elle dirige les travaux scientifiques relatifs à l'hygiène. Il n'est pas question ici de recherches expérimentales nécessitant un laboratoire ; celles-ci sont du ressort d'une université. Le devoir du Conseil supérieur consiste avant tout à favoriser la publication de rapports scientifiques destinés à être lus et non à être enfouis dans des archives. Ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les diverses obligations du Conseil sanitaire, je me borne à signaler quelques points qui touchent spécialement l'hygiène de la vue :

1° Construction des écoles, mobilier scolaire, livres, méthodes d'enseignement, temps de travail, sa division, etc.

2° Nomination de commissions chargées de visiter les écoles, de donner leur avis sur le mode d'enseignement, sur les modifications à y introduire, de rédiger une instruction pour les médecins d'école ; nomination de ces médecins.

3° Création de dispensaires oculistiques dans les localités qui en ont besoin ; nomination des oculistes avec droit de contrôle; modèle de rapport unique pour tous les dispensaires ; Cohn, déjà depuis longtemps, a signalé ce désideratum (1) et publié un modèle adopté dans plusieurs cliniques.

4" Examen des rapports des médecins d'école et des (1) Nage], Jahresbericht fur Aitgc-nh., 1872.

oculistes; ces rapports ne fournissent pas seulement des matériaux pour des travaux de statistique, mais ils renferment les éléments de la solution de problèmes scientifiques. Pour l'étude spéciale d'épidémies sévissant sur les yeux, ou même pour des examens d'une importance spéciale, des membres seront délégués.

5° Amélioration des méthodes anciennes, et introduction des nouvelles mesures prophylactiques, en ce qui concerne la myopie scolaire, le développement des maladies contagieuses, les blessures des yeux chez les ouvriers, etc. Ces avis doivent aussi viser les traitements obligatoires de certaines maladies des yeux et autoriser la déclaration par le médecin de certaines d'entre elles. La question de la responsabilité des parents devrait aussi être soulevée, lorsqu'ils se dérobent aux obligations qu'ils ont de faire soigner leurs enfants.

6" Lorsque le Conseil sanitaire aura établi un laboratoire, des travaux pourront être sérieusement entrepris sur les causes, le développement, le traitement et la prévention des maladies contagieuses oculaires, etc.

[^'organisation, dans les ditTérents pays, du service sanitaire peut être rapportée cà trois types :

1° Décentralisation complète du service sanitaire. L'État, dans ce système, qui a été autrefois en vigueur, ne se préoccupait que peu ou pas de l'hygiène et abandonnait ce soin aux communes, qui s'en tiraient tant bien que mal. Cette méthode disparut en Hollande il n'y a que vingt ans et elle est encore en usage en Belgique. Les obligations sanitaires y sont exercées par la Commission médicale de la province, dans chacune d'elles; il en est de même en

Norwège. Ce syslcinc de décentralisation présente ce désavantage que le service sanitaire sera organisé plus ou moins iiien, suivant les moyens et l'activité des autorités locales : tandis que quelques villes ou provinces sont largement pourvues d'une bonne hygiène publique, d'autres en sont absolument dépourvues.

2° Dans la plupart des États, la direction sanitaire est dans les attributions d'un ministre qui a sous ses ordres une Commission purement consultative (France, Autriclie, Italie, Danemarck, Russie). Dans cette Commission se trouvent des médecins compétents, des hygiénistes, des ingénieurs, etc., qui souvent se lassent de voir leurs avis n'avoir d'autre sort que celui de grossir les cartons ministériels.

3" Une organisation rationnelle de l'hygiène existe en Angleterre et en Suède. Ici tout se trouve concentré dans une seule main et cette autorité est exercée par des hommes éclairés. Elle centralise tous les rapports et les statistiques, elle décide les mesures et organise leur application; elle émet des instructions relatives à la nomination des organes sanitaires subalternes d'hygiène. Elle exerce aussi un contrôle sur les autorités communales ; elle délègue des experts pour se prononcer sur les faits qui sont portés k sa connaissance. De son approbation dépend l'introduction de toute modification sanitaire importante dans chaque commune ; elle a institué en Angleterre plus de 2o0 laboratoires dans lesquels sont examinés et vérifiés les aliments et les falsifications.

L'administration sanitaire supérieure doit être composée d'hommes compétents investis du pouvoir nécessaire pour

204 CAUSES ET PnÉVENTION DE LA CÉCITÉ.

Tapplication et poui- le contrôle de certaines mesures reconnues utiles ; il va de soi que l'argent ne doit pas leur •être ménagé pour les appliquer.

Il est absolument nécessaire qu'un oculiste fasse partie de ce conseil, pour que l'hygiène oculaire reçoive toutes les satisfactions qu'elle réclame.

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