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CHAPITRE I

Notions générales.

S'il suffisait, pour guérir une maladie grave, d'en connaître le siège et les formes variées, le traitement de la consomption pulmonaire offrirait les plus heureux résultats. Une description exacte des symptômes, des observations très-multipliées, une méthode ingénieuse d'exploration qui nous fait presque toujours connaître le siège du mal, des recherches anatomiques approfondies qui nous montrent le mode d'altération des tissus, sont sans doute des connaissances précieuses. L'histoire naturelle de la phthisie et des maladies chroniques est presque complète; sous ce rapport, la médecine est parvenue à un haut degré de perfection.

Mais les médecins ne peuvent oublier que la guérison des maladies doit être le but constant de leurs recherches; a l'exemple des naturalistes, ils ne peuvent se borner à des descriptions, s'arrêter à des

travaux de classification et de nomenclature. En effet, où peuvent conduire ces observations particulières dont on ne cesse d'encombrer la science? Quel est le résultat pratique des travaux des anatomistes qui nous ont donné les tableaux fidèles et hideux des altérations organiques? En un mot, quels sont les progrès que l'anatomie pathologique a fait faire à la médicine agissante depuis Bonet et Morgagni? Que signifie ce travail tout mécanique au moyen duquel on compose, sans efforts, de volumineux ouvrages? On doit sans doute reconnaître la nécessité et le mérite de semblables travaux dans l'histoire de maladies encore peu connues, car ce n'est que par des descriptions exactes que l'on peut éclairer un point obscur, et porter la conviction dans les esprits; mais au sujet de la phthisie, par exemple, pourquoi suivre une méthode stérile en résultats importants, et continuer d'encombrer la science de matériaux superflus? Il convient de sortir d'un cercle aussi vicieux, en donnant une nouvelle direction aux recherches scientifiques.

La médecine descriptive a donc accompli ses destinées en nous donnant la description des symptômes ou l'histoire naturelle des maladies; la médecine organique est venue nous dévoiler un autre ordre de phénomènes, et les rapports qui les unissent aux premiers; ces deux grandes périodes ont été parcourues avec un immense succès, et d'immortels travaux attestent que les médecins ont fait de grands efforts pour soulever le voile qui nous cache les opérations de la nature; mais il est évi-

dent que l'on ne peut rester dans le cercle qui nous a été tracé par d'illustres observateurs. La science doit parcourir une troisième et dernière période, dans laquelle les lumières de la méthode expérimentale doivent éclairer les résultats de l'observation. Dans cette période, les phénomènes moléculaires seront étudiés, leurs rapports avec les lésions locales et les symptômes seront établis. Il me sera facile de prouver que sans la connaissance de ces trois ordres de phénomènes la médecine ne peut faire de progrès qu'au moyen des tâtonnements trop souvent aveugles de l'empirisme , et qu'aucune doctrine ne peut être fondée sur de véritables bases. Ces distinctions, au reste, ayant une haute portée scientifique, seront dans cet ouvrage l'objet d'un examen spécial.

Ce serait mal interpréter ma pensée que de supposer que je cherche à déprécier en quoi que ce soit le mérite des hommes de notre époque qui ont agrandi le domaine de la science par des descriptions exactes et complètes de maladies encore peu connues; mais à côté de ces œuvres remarquables, la critique doit signaler ces travaux sans avenir, qui consistent à reproduire les mêmes faits, avec des variantes , en changeant les formes, ou la classification et le langage. Au reste, ce n'est qu'en suivant la méthode expérimentale que l'on réussira à jeter quelque clarté sur une foule de parties obscures, et que l'on remplira les grandes lacunes qui existent dans la science des applications.

Malgré les recherches importantes de Bayle, de

Laennec, de Broussais, de Baillie, de MM. Àndral, Cruveilhier , Carswell et d'une foule d'autres observateurs qui ont marché dans la route indiquée par Bonnet et tracée par Morgagni, le traitement de la phthisie pulmonaire n'est encore , comme au temps d'Hippocrate, qu'une méditation stérile sur la mort. Cette affection n'est sans doute pas toujours mortelle, et l'art seconde parfois les efforts de la nature; mais dans le plus grand nombre de cas les médecins sont les inutiles spectateurs d'une lutte funeste.

Les praticiens les plus éclairés de noire époque, comme ceux qui suivent aveuglément les voies de l'empirisme, constatent chaque jour cette affligeante vérité. Cependant, parmi ces derniers, on en trouve qui ont une grande confiance dans les ressources de leur art; ils invoquent souvent leur expérience, et marchent avec confiance au milieu des plus épaisses ténèbres. Il en est d'autres que l'on peut comparer àdes pilotes imprévoyanlsqui engagent un vaisseau au milieu desécueils; s'il ne se brise point, ils attribuent à leur expérience et à leur manœuvre un événement heureux dû aux seules chances du hasard. Il n'était peut-être pas superflu de prémunir le public contre les calculs intéressés des empiriques qui ne se sont jamais occupés sérieusement de la science; en effet, une foule de personnes peuvent être victimes de leur imprévoyance. Il est beaucoup plus sûr de chercher a prévenir le développement de la phthisie pulmonaire, que de se livrer à des tentatives qui font perdre un temps précieux. D'ail-

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leurs, les médecins les plus éclairés sont profondément affligés de l'inutilité de ces tentatives; ils reconnaissent que les moyens qui ont été successivement vantés pour combattre l'affection tuberculeuse des poumons, sontrestéssans effet entre leurs mains. Il ne faut donc point bercer les personnes prédisposées à cette affection de chimériques espérances; il importe, au contraire, de leur montrer la nécessité d'employer, en temps utile, des moyens hygiéniques qui puissent s'opposera son développement.

Pour parvenir à ce but, il faut nécessairement connaître les causes les plus communes de la consomption pulmonaire, et les organes sur lesquels elles exercent d'abord leur principale influence : sans ces notions, comment pouvoir diriger méthodiquement l'application des moyens hygiéniques et thérapeutiques? Sans ces connaissances, on est obligé de marcher sans flambeau dans les voies obscures de l'empirisme, et on ne peut établir aucune méthode rationnelle de traitement.

La science, sous ce rapport, est dans une véritable anarchie; je démontrerai que les causes que Ton a considérées comme générales ne sont que secondaires, accidentelles, ou qu'elles ne sont en réalité que de simples coïncidences; tandis que les couses générales de la consomption pulmonaire ont été trop longtemps méconnues et confondues avec les précédentes. Au reste, cette imperfection de la science est connue des médecins qui se bornent à prendre l'observation pour guide, et qui n'ont aucune doctrine l\ défendre. Sur celte question,

M. Louis s'exprime en ces termes * : « Nous voici parvenus au point le plus important de V histoire de la phlhisie , et malheureusement le moins bien étudié jusqu'ici : non, certes, que les assertions manquent, au sujet des causes qui disposent de longue main à cette maladie, ou qui en décident l'explosion; mais les faits constatés rigoureusement, ceux qui peuvent servir à l'avancement de la science, manquent presque sur tous les points!!! »

On trouve dans l'ouvrage même de M. Louis la confirmation de ce qu'il avance; on y trouve les plus grandes lacunes sur les parties les plus essentielles de l'histoire de laphthisie; les causes les plus générales de cette affection sont à peine indiquées; l'influence de l'humidité et du défaut d'exercice n'est point étudiée; on n'y trouve aucun fait propre à faire reconnaître celle des lieux et des climats. M. Louis lui-même avoue avec candeur que tout ce que l'on a avancé, relativement à cette influence, n'est pas démontré ; mais il n'esl pas juste de répéter avec lui, que tout ce que l'on a dit touchant l'influence qu'exercent les professions sur le développement de la plithisie pulmonaire, n'offre qu'un résultat provisoire.

Je ne partage donc pas, sous ce rapport, l'opinion de M. Louis; déjà on a posé quelques jalons sur la voie qu'il faut suivre, et ceux qui cherchent à les renverser s'exposent à imprimer un mouve-

1 Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la phtisie.

JNOTIONS GENERALES.

ment rétrograde à la science. Cependant. M. Louis a constaté les nombreuses lacunes qui existent dans l'histoire de la phthisie; ces lacunes sont bien connues de tous ceux qui ont étudié cette histoire; il s'agit donc de les remplir, non en émettant des opinions, mais au moyen de faits bien constatés, des résultats comparés de l'observation et de la méthode expérimentale, que le génie de l'erreur ne puisse renverser. En cherchant à remplacer les faits par des opinions ou des hypothèses sans fondement, on augmente cette déplorable anarchie qui règne d'ailleurs dans la science, l'on reste dans ce cercle dont M. Louis n'a pu sortir.

On a sans doute attribué une foule de maladies à l'arrêt de la transpiration ; mais cette opinion populaire n'a point encore été érigée en principe; si on l'eût admise en médecine, le solidisme n'eût pu s'établir et se propager dans toutes les écoles. Il faut bien reconnaître que ies expériences de Sanctorius, et de ceux qui ont suivi sa méthode , n'ont point porté la conviction dans l'esprit éclairé des médecins qui ont embrassé cette doctrine. Les stériles discussions de Broussais et de Laennec, sur l'origine des tubercules, démontrent que ces illustres observateurs méconnaissaient le rôle important des fonctions excrétoires de la peau, dans la production de la phthisie et des maladies chroniques. Ce dernier, en effet, attribuait ies propriétés antituberculeuses de l'air de la mer aux émanations aromatiques des plantes maritimes! Nous verrons dans quelles erreurs peuvent conduire des hypo-

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thèses sans fondement; on sentira la nécessité des démonstrations et le danger des assertions dénuées de preuves.

Il ne s'agit plus ici d'envisager la suppression de la transpiration d'une manière générale, mais de chercher, au moyen de l'analyse et de la physiologie expérimentale, à dévoiler l'action spéciale des éléments de la transpiration sur l'altération du sang et sur la production des lésions locales.

Sous ce rapport, mes expériences offrent des résultats entièrement nouveaux Elles viennent se placer entre deux pôles, pour me servir des expressions de Baglivi, entre la doctrine des crises et les recherches ingénieuses de Sanctorius. La doctrine d'Hippocrate montre en effet que c'est par la peau que s'opèrent les crises les plus heureuses et les plus fréquentes dans les maladies aiguës. Or, mes observations et mes expériences démontrent que c'est principalement sur cette membrane que les causes externes ou internes agissent dans la production des maladies. Je montre donc les anneaux encore inconnus d'une chaîne pathologique qui s'étend depuis la peau jusqu'aux organes intérieurs, et j'explique des phénomènes qu'aucune théorie connue jusqu'à ce jour n'a pu expliquer; enfin je dévoile la principale source des diathèses ou des cachexies dans les affections chroniques, et les causes des altérations du sang dans les maladies aiguës, comme le choléra, la peste, la fièvre jaune et les fièvres continues, rémittentes ou intermittentes les plus graves. J'établis donc les vé-

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ritables rapports qui unissent ces deux grandes classes de maladies, sur les résultats de deux méthodes différentes.

Les faits qui m'ont été offerts par la simple observation sont la base de ce travail: des résultats généraux de l'expérimentation viennent les confirmer. Je n'ai point suivi, pour recueillir ces faits, la méthode numérique telle qu'elle est employée par quelques observateurs modernes. Au moyen de cette méthode, qui mérite plutôt le nom de procédé, on a rassemblé jusqu'à ce jour les faits les plus disparates, les groupes les plus dissemblables et les unités les plus hétérogènes. D'ailleurs, ceux qui l'ont mise en usage ne l'ont appliquée qu'à une fraction de la population dans les contrées qu'ils ont explorées. Ils se sont bornés, par exemple, à constater le nombre des phthisiques qui succombent dans les hôpitaux, dans les prisons ou dans les bagnes. Mais où peut conduire une semblable étude? A apprécier les effets de la misère, de la tristesse, d'une mauvaise alimentation et surtout de la réclusion sur la constitution de l'homme. Que de faits dissemblables sont compris dans celte catégorie! Mais cet inconvénient n'est pas le plus grave, car on peut porter le flambeau de l'analyse au milieu de ces faits hétérogènes. Sous le vain prétexte que l'on ne peut constater la nature de la phthisie sans l'ouverture du corps, ou n'opère au moyen du procédé numérique que sur une fraction de la population.

Cependant les symptômes caractéristiques de

cette affection et sa marche peuvent être facilement constatés, dans l'immense majorité des cas, par tous îes observateurs, et les erreurs possibles ne peuvent changer les résultais généraux de la statistique comparée, établie sur une large base. Une attention persévérante découvre facilement l'influence des causes, qui sont pour ainsi dire slationnaires; telle est celle des climats, des localités, des professions. On peut donc classer les faits, former des groupes homogènes ou des familles, à l'exemple des naturalistes, et obtenir par cette méthode des résultats généraux dont on peut vérifier l'exactitude.

Si l'on ne compte, au moyen du procédé numérique, que les maladies dont on a pu constater le siège ou la nature par l'ouverture du corps, on écarte de cette statistique imparfaite : i° la population des grandes villes qui vit dans l'aisance; 2° les hommes qui exercent des professions lucratives et qui ne vont point mourir dans les hospices; 3° toute la population des petites villes et des communes rurales. Or, le procédé numérique écarte la population agricole, qui se compose en France d'environ a5 millions d'individus. Il est évident qu'il ne peut donner qu'un résultat imparfait . Quelle induction rigoureuse peut-on tirer d'un semblable résultat? quelle loi générale peut-on en déduire? La réponse est facile.

Il est évident qu'en suivant un semblable procédé, on ne peut rien établir de positif touchant l'influence du climat, des lieux, des habitudes so«

ciales, des professions si nombreuses qui s'exercent à Pair libre et dans l'aisance. Quelle valeur peuvent donner aux résultats d'une méthode aussi imparfaite, ses chiffres, ses tableaux et les ouvertures cadavériques? Des documents plus étendus, plus exacts, établis soit sur la simple observation, soit sur l'ouverture du corps, doivent donc former la base de la statistique comparée; elle doit embrasser dans ses divisions toute la population d'une contrée ; l'influence des mêmes professions doit être étudiée dans les grandes cités, dans les villes manufacturières et dans les campagnes; on doit nécessairement tenir compte des conditions topographiques et météorologiques, du régime et des habitudes; on doit ensuite comparer les résultats obtenus dans des localités offrant, sous ce rapport, les mêmes conditions. En opérant sur cette vaste échelle, les erreurs graves sont écartées, car on en connaît bientôt l'origine. Elles ne peuvent donc point fausser les résultats généraux de ia statistique comparée.

En suivant cette méthode, on doit explorer les climats et les lieux qui offrent les conditions les plus variées. Les instruments et les procédés de la physique doivent servir de guide au médecin : le thermomètre, l'hygromètre, le baromètre et la boussole, lesinstruments propres à connaître la situation et l'élévation des montagnes, les rapports des vents, des brouillards etde l'électricité atmosphérique, sont indispensables pour donner aux observations cette exactitude sans laquelle les faits les plus nombreux

ne servent qu a encombrer la science et à s'opposer a son perfectionnement. En suivant cette voie, la statistique comparée jettera les plus vives lumières sur les causes des maladies aiguës, sur ces fléaux terribles qui se développent dans les régions intertropicales, comme sur les affections graves, qui n'en sont qu'une dégradation et qui sévissent dans nos climats.

Déjà l'Angleterre , en suivant une semblable direction, a fait un travail utile, que les médecins habiles de celte contrée contribueront à perfectionner. Mais honneur à ceux qui en ont conçu le plan et qui ont surmonté les plus grandes difficultés pour l'exécuter! La France atteindra le même but en formant dans chaque arrondissement une commission de topographie et de statistique médicale. De semblables commissions doivent être établies dans nos colonies. L'Académie rovale de médecine, qui représente si dignement le corps médical, dirigerait les travaux de ces commissions d'après un plan uniforme; elle obtiendrait donc des documents sur l'exactitude desquels elle pourrait compter. Alors des faits bien coordonnés remplaceraient les résultats imparfaits de l'observation et du procédé numérique ; la statistique comparée serait établie sur une large base, et des connaissances positives remplaceraient une foule de notions vagues et contradictoires. Il serait indispensable que les corps savants prissent l'initiative dans l'adoption des mesures qui doivent contribuer aux progrès de la médecine.

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