CHAPITRE II
Influence des professions sédentaires et de la réclusion.
Depuis la plus haute antiquité on connaît l'influence favorable de l'exercice sur la constitution de l'homme , et depuis longtemps on a recueilli des observations qui montrent les dangers de la vie sédentaire. On a indiqué les effets funestes du séjour dans les manufactures, dans les ateliers étroits, obscurs et humides, dans les prisons et dans les pénitenciers ; on a surtout cherché à démontrer que les maladies qui se développent dans les premiers établissements proviennent d'un air impur, altéré* par des poussières animales, végétales ou minérales, ou par des émanations de diverses natures. Parmi les observateurs qui ont fixé l'attention des médecins sur les effets de ces causes physiques, et qui ont d'ailleurs aidé au perfectionnement de l'hygiène, on doit placer au premier rang, Ramazzini, Halle et Parent-Duchàtelet. MM. Villermé, lienoislon de Chàteauneuf ont aussi contribué à favoriser les progrès de cette science par leurs recherches statistiques.
D'autres observateurs ont remarqué que les causes extérieures ne sont pas les seules qui cont ri bu eut à détériorer la santé de l'homme , lorsqu'il reste habituellement dans les habitations; ils
ont pensé que le repos, le défaut d'exercice s'ajoutent souvent aux premières causes, et concourent activement au développement de beaucoup de maladies. Parmi ces observateurs, il est juste de citer les médecins des écoles grecques, et la plupart des auteurs qui se sont occupés de l'hygiène; au nombre de ces derniers, on doit particulièrement distinguer Tourtelle, MM. Barbier d'Amiens, Lombard de Genève, Pravaz et sir James Clark.
Cependant, malgré ces travaux, on adopte encore les opinions les plus divergentes sur les causes de la phtbisie, des scrofules et des autres maladies chroniques. On a observé des faits, on les a accumulés, et on n'en a déduit aucune conséquence générale : les préceptes les plus importants de l'hygiène sont restés sans application, et les idées les plus contradictoires régnent encore aujourd'hui sur les causes des maladies chroniques. Je dois le redire, dans le catalogue de ces causes, celles qui sont les plus communes sont, à chaque instant, confondues avec celles qui sont secondaires, accidentelles, ou avec de véritables coïncidences. Dans ce conflit, on ne peut expliquer l'action des modificateurs sur les organes modifiés; on fait jouer un rôle presque exclusif aux poumons et au tube digestif, tandis que les anomalies des fonctions de la peau , du système capillaire qu'elle recouvre, sont généralement méconnues, ou vaguement indiquées.
Il ne suffit point aujourd'hui d'énumérer d'une manière générale les causes des maladies, d'offrir
au médecin un vocabulaire où elles viennent se confondre; au moyen de la méthode analytique, d'une observation rigoureuse, on doit les classer, montrer leur importance^ leur subordination et leurs rapports. Le praticien ne peut confondre toutes ces causes sans les plus graves inconvénients; il ne peut ignorer sur quels organes elles agissent, et leur mode d'influence sur les éléments qui composent les solides et les fluides doués de la vie*
On doit donc sortir d'une voie où l'erreur se mêle à chaque instant à la vérité, où l'on s'égare dans les détails sans s'élever à des résultats généraux. Si l'on cesse de répéter ce que les auteurs ont écrit, si l'on étudie la nature dans un champ plus vaste, on retrouve cette unité d'action et cette variété de phénomènes que les sciences physiques nous offrent si souvent; on reconnaît que la plupart des causes qui contribuent le plus ordinairement à la destruction de l'homme et des animaux, ne sont pas aussi multipliées qu'on l'a pensé; on constate qu'elles exercent leur principale influence sur l'organe cutané, et qu'elles agissent dans la généralité des cas en diminuant ou en supprimant l'exhalation cutanée, ou la transpiration insensible. En suspendant subitement cette excrétion, ces causes déterminent les maladies aiguës les plus graves; en agissant lentement, elles développent, ainsi que je vais le démontrer, les affections chroniques les plus variées.
Ces recherches auront aussi un résultat d'une
haute importance, car elles montreront la source Ja plus ordinaire des altérations du sang et des lésions locales dans ces deux classes de maladies.
Ainsi que je l'ai annoncé, cette découverte résulte du concours de deux méthodes : l'observation et l'expérimentation. Au moyen de la première, on verra avec le plus haut degré d'évidence que la plupart des causes des maladies agissent sur l'organe cutané. Au moyen de la seconde, je ferai connaître leur mode d'action, et on se convaincra que le refoulement des éléments de la transpiration, dans le torrent circulatoire, est en réalité la cause la plus fréquente des altérations du sang et des liquides observées dans une foule de maladies.
On pourra suivre facilement l'enchaînement des faits qui vont être exposés; il ne s'agit plus de ces hypothèses que Fesprit invente et qu'un souffle peut renverser : j'ai procédé dans ces recherches, non par voie de conjectures, mais par voie d'analyse et d'observation. Ces faits ont été recueillis dans des climats, dans des lieux différents, et m'ont offert des données positives par leur constance et par leur uniformité; ce n'est point dans un cercle étroit qu'il faut se livrer à l'observation, lorsque l'on cherche à sortir du doute et à jeter quelque jour sur les causes des maladies; car, dans ce cercle, on retrouve toujours les mêmes causes et les mêmes effets : la statistique comparée nous offre un horizon plus vaste, des faits multipliés et variés que l'on peut raprocher entre eux pour en déduire des conséquences rigoureuses.
Pendant plus d'un quart de siècle, en me livrant à l'exercice delà médecine, j'ai pu explorer une partie des départements de Seine-et-Oise et d'Eure-et-Loir; dans des sites différents, dans des vallées humides, sur des plateaux secs et élevés, sur des montagnes, et enfin au milieu des forêts, dans de vastes plaines livrées à l'agriculture, j'ai pu étudier, pour ainsi dire une à une, les causes des maladies chroniques. Dans les grandes villes, ces affections sont sans doute plus multipliées, mais une foule de causes concourent à leur production, et on ne peut les isoler au moyen de l'observation et de l'analyse. Là on trouve des points multipliés de comparaison, des différences tranchées; ici, au contraire, toutes les causes se réunissent, et jettent nécessairement le médecin dans l'incertitude et même dans l'erreur, car, dans ce conflit, il prend souvent des coïncidences pour des causes réelles.
Il est sans doute superflu d'exposer ici la série tout entière de mes observations dans les petites localités, de faire connaître les résultats que j'ai obtenus dans chaque ville et dans chaque village : les médecins qui prendront la peine de vérifier les résultats généraux que je vais offrir pourront se convaincre de leur exactitude; ils tiendront compte de l'élévation ou de la déclivité des lieux, de leur sécheresse ou de leur humidité, de la hauteur et de la direction des montagnes, de la construction des habitarions et de la nature du sol où elles sont construites, des vicissitudes de la température, de la différence des professions, des habitudes et du régime.
Les maladies^ comme les plantes, varient dans chaque climat, et même dans les lieux qui diffèrent par leurs conditions topographiques, météorologiques, et surtout hygrométriques. Ainsi, les affections chroniques se multiplient en raison directe de la déclivité et de l'humidité des lieux; tandis que les affections aiguës se multiplient, au contraire, plus on s'élève vers le sommet des hautes montagnes; la différence de climats exerce aussi les plus grandes influences sur le caractère et la fréquence de plusieurs maladies. Ainsi dans la Normandie, et principalement dans l'arrondissement de Bayeux, on trouve plus de phlhisiques que dans les environs de Paris. En Angleterre, ainsi qu'il sera facile de l'établir, la phthisie augmente encore de fréquence, et même les scrofules sont plus multipliées dans les districts ruraux que dans la métropole. La misère des classes inférieures contribue sans doute au développement de ces affections; mais les faits qui vont être exposés démontreront que c'est spécialement à l'humidité que l'on doit attribuer la fréquence de la phthisie, des scrofules, et d'autres maladies chroniques dans cette contrée.
En France, dans les villes de deux mille habitants environ, où la population est composée d'agriculteurs, d'artisans et d'une classe bourgeoise, laphthisie n'entre que pour un 4o% un 5o% ou un 60e dans le chiffre des décès, lorsque ces villes sont situées sur le versant des montagnes, sur des plateaux élevés, dans des vallées sèches et accessibles aux vents, ou dans des plaines fertiles. Mais dans ces conditions, cette
ET Dfc LA RECLUSION 19
affection ne se développe pas avec la même fréquence dans les diverses classes de la population: elle est très-rare chez les agriculteurs, chez les artisans qui exercent énergiquement leurs membres; elle attaque, au contraire, presque exclusivement les personnes qui sont sédentaires, qui sont habituellement dans les habitations, qui n'exercent que leurs mains ou leurs doigts, et qui ne s'exposent point habituellement à l'air libre, et par conséquent aux vicissitudes de l'atmosphère. Ainsi la phthisie et les maladies tuberculeuses, en général, sévissent presque exclusivement parmi les couturières, les lingères, les repasseuses, les brodeuses, les fileuses, les tisserands, les tailleurs, les tourneurs. La consomption pulmonaire exerce surtout ses ravages dans la classe bourgeoise, chez les jeunes personnes ou chez les femmes dont la vie est inactive; tandis que les bouchers, les forgerons, les charrons, les charpentiers, les menuisiers, les marchands de bestiaux, les cantonniers, les charretiers, enfin les journaliers, les femmes qui s'exposent dans les campagnes aux vicissitudes de l'atmosphère et aux rigueurs des saisons, en sont généralement exempts. Dans les climats et dans les lieux où l'humidité n'exerce point son influence funeste, cette loi est générale, et les exceptions viennent confirmer la règle.
Il y a plus, Jes individus exposés à l'humidité seulement pendant leurs travaux ne deviennent presque jamais phthisiques ni scrofuleux, lorsqu'ils exercent avec énergie leurs forces physiques; les
tanneurs, les laveurs de laines dans les manufactures, les blanchisseuses, les teinturiers, les savonniers offrent cet exemple remarquable bien constaté par la statistique. L'influence expansive et sudorifique de l'exercice musculaire suffit pour les préserver de la consomption pulmonaire, quoiqu'ils soient souvent atteints de douleurs rhumatismales indiquant l'influence non problématique de l'humidité sur la peau. J'ai constaté ce fait à Rouen, chez les teinturiers qui travaillent en grand nombre sur l'eau de Robec; à Lyon, à Vienne, et enfin dans toutes les villes manufacturières que j'ai explorées dans le cours de mes voyages.
Dans la profondeur des mines de charbon de terre, les ouvriers qui ne restent pas trop longtemps dans les galeries souterraines; dans les fabriques de papiers, les hommes qui coupent les chiffons et qui sont environnés d'une atmosphère de poussière; dans les granges, les batteurs qui se trouvent dans les mêmes conditions, deviennent rarement phthisiques; et cependant ces hommes actifssont exposés à l'influence de l'humidité, des poussières minérales, animales et végétales, dont les particules irritantes pénètrent dans les voies bronchiques et excitent souvent la toux; ces poussières salissent leurs vêtements et couvrent leur peau d'un enduit épais; mais chez ces ouvriersle travail provoque des sueurs abondantes et entretient cet organe dans un état habituel d'excitation. Les mineurs qui restent trop longtemps dans les galeries souterraines, dans celles qui sont humides et niai aérées, sont sans doute
exposés k la phthisie et à une foule de maladies chroniques; mais encore, dans cette circonstance, l'exception vient confirmer la règle.
Quelques observateurs ont attribué la rareté de la phthisie, chez les mineurs, à la propriété antituberculeuse des effluves que dégagent les houillères; ils n'ont pas reconnu la véritable cause qui préserve ces ouvriers des tubercules: d'ailleurs, ces hommes, souvent anémiques et épuisés par le travail, parfois par un mauvais régime, succombent dans un âge peu avancé. Il sera facile de prouver que l'on a commis les mêmes erreurs en attribuant aux émanations des plantes marines une propriété antituberculeuse imaginaire; toujours l'attention des médecins est fixée sur les poumons, et malgré les croyances vulgaires, ils méconnaissent les effets du travail corporel sur toutes les fonctions, et particulièrement sur celles de la peau.*
Maintenant, si Ton compare, dans les villages salubres, le chiffre de la mortalité par suite de la phthisie pulmonaire, au chiffre total des décès, on reconnaît d'abord, dans cette circonstance, les heureux effets du travail à l'air libre. Ainsi, dans les villages agricoles, on ne trouve plus, pour ainsi dire, de professions sédentaires; tous les individus se livrent aux travaux champêtres, et ceux qui reste Mit dans les habitations s'exposent très-souvent à l'influence du grand air et à celle de la lumière. Aussi l'on voit décroître d'une manière remarquable la proportion des décès produits par la consomption pulmonaire, et elle n'entre plus que pour un 80%
et même pour un 100e et moins, dans le nombre total des décès. Si les habitants des villages se livrent aux occupations industrielles, s'ils habitent des lieux humides, partout, on peut s'en convaincre, ces deux conditions augmentent constamment le chiffre des scrofuleux, des phthisiques , et enfin le nombre des maladies chroniques.
On a attribué la fréquence de ces affections à un mauvais régime et à la misère : une mauvaise alimentation est sans doute une des sources de l'altération des fluides et des solides, et par conséquent de la matière tuberculeuse. D'ailleurs, la misère, dans les climats humides, comme ceux de la Hollande et de l'Angleterre, donne une activité beaucoupplus grande au froid, soit en débilitant le corps, en lui enlevant la propriété de réagir contre cette cause de destruction, soit en privant le pauvre des moyens de se garantir du froid et de l'humidité pendant la saison rigoureuse de l'hiver. Cependant dans les villages salubres que j'ai explorés, j'ai vu la misère, et n'ai point observé de phthisiques; la chaumière du pauvre est souvent accessible à tous les vents, et au milieu de l'hiver il va demander l'aumône, couvert de quelques baillons qui ne peuvent le préserver des rigueurs du froid! Les enfants sont souvent privés de bas, de souliers, et ne craignent point de marcher sur un sol humide. Cependant les rhumes et le croup sont plus rares chez eux que chez les enfants des citadins opulents. Les effets de ces habitudes n'ont pas échappé à la sagacité de Loke.
Les animaux sont soumis à la même loi. Les chevaux et les vaches qui restent toute Tannée dans les bois ou dans les pâturages salubres, sont robustes, vivaces, et très-rarement malades; ils sont rarement affectés de ces maladies chroniques qu'ils éprouvent si souvent dans les écuries et dans les étables; dans cette dernière condition leur peau est terne, et souvent l'humeur de la transpiration se concrète à sa surface; sans l'action mécanique de l'étrille et de la brosse, la santé du cheval serait souvent altérée, et on verrait se développer sur la peau des affections dartreuses ou le farcin. Cependant les animaux couchant àlair libre sont exposés à la pluie, à la neige, et enfin a toutes les rigueurs des saisons. Comme celui des animaux sauvages, leur pelage est lisse, poli, même brillant, et l'action mécanique de l'étrille et de la brosse devient inutile. Les viscères de ces derniers sont souvent explorés, et rarement on y trouve des tubercules ou d'autres altérations locales; dans les forêts on ne trouve point de cheval atteint du farcin ni de la morve; on n'a point trouvé de singe se dévorant la queue couverte de dartres, semblable sous ce rapport à celui dont parle Chabert. INous verrons bientôt quedans les ménageries les animaux, privés de leur liberté, dépérissent et meurent; que les hommes renfermés dans les prisons subissent souvent le même sort. La captivité chez les uns, la réclusion chez les autres, produisent des effets semblables. L'exercice musculaire est indispensable au maintien de la sanlé; c'est par le mouvement que
la vie se manifeste, que la constitution acquiert et conserve son énergie.
Ces faits, que l'on peut observer dans tous les lieux, nous montrent, en définitive, que l'exercice musculaire, soit à l'air libre, soit dans les habitations, est indispensable à l'homme; lorsqu'il en est privé, il se trouve exposé aux maladies chroniques les plus graves; car, sans cette condition, les fonctions excrétoires de la peau sont inactives, la circulation capillaire languit, et des congestions tendent a se former dans les organes. Guidé par ces résultats de mes premières recherches statistiques, j'ai admis ce principe générai : Pour préserver l'homme et les animaux des affections tuberculeuses, il faut les soumettre habituellement, dans l'état de liberté, aux influences de £ atmosphère.
J'ai voulu vérifier l'exactitude de ces faits et de ce principe en explorant la Hollande, la Belgique, les parties méridionales de la France, de l'Italie, et en visitant l'Angleterre. Je vais offrir les résultats de mes recherches, elles se composent de mes propres observations et des documents qui m'ont été fournis par les médecins qui ont bien voulu me guider dans ces recherches. Ce n'est qu'en procédant ainsi que l'on peut rassembler et coordonner les documents propres à nous montrer l'influence des climats, des lieux, du régime, des habitudes et des professions sur la constitution de l'homme; mais on ne peut compter sur l'exactitude des renseignements que l'on obtient, qu'en les vérifiant soimême, qu'en les comparant avec d'autres docu-
ments offrant avec les premiers des rapports évidents.
Ces observations ont été recueillies dans les hôpitaux, dans les hospices, dans les ateliers de charité, dans les maisons centrales de détention, dans une foule de manufactures, et enfin dans les colonies agricoles. Dans ces diverses conditions, en tenant compte du climat, de l'habitation et du régime, on peut apprécier les effets du mouvement, du repos prolongé sur le corps de l'homme, sous le rapport de l'hygiène, et Ton connaît mieux les causes des maladies.
L'influence du défaut d'exercice sur la production des affections chroniques a été trop généralement méconnue; la plupart des médecins attribuent encore aujourd'hui une influence évidemment exagérée; sous ce rapport, à la corruption des mœurs, à l'action des poussières de diverses natures sur les voies respiratoires, à des attitudes pénibles pendant le travail, à la compression de la poitrine par des corsets trop étroits, etc. Les faits vont démontrer que ces causes sont secondaires, et que souvent elles n'exercent qu'une faible influence dans la production des scrofules et de la phthisie tuberculeuse.
Et d'abord, démontrons que l'on a singulièrement exagéré l'influence de la corruption des mœurs sur la production de cette dernière maladie. Parent-Duchatelet, que Ton doit placer au nombre des bons observateurs, a constaté que les filles publiques périssent en grand nombre lors-
qu'elles sont renfermées et occupées à des travaux à l'aiguille; ces filles repentantes, devenues sages, meurent phthisiques ou atteintes de diverses maladies chroniques; tandis que lorsqu'elles se livrent à leur vil métier, elles sont grasses, fraîches et bien portantes; mais alors elles jouissent de leur liberté, elles se livrent souvent à l'exercice, et ne craignent point de s'exposeraux vicissitudes de l'atmosphère. Parent-Duchatelet, étonné de ce résultat de l'observation, se demande si une vie de désordre, mais active, est plus salutaire à la femme qu'une vie régulière et inactive. On peut répondre affirmativement à cette question, et les observations les plus nombreuses confirment celles de Parent-Duchatelet. On va voir que, dans les hospices où l'on élève des enfants, dans d'autres maisons d'éducation où les exercices corporels sont négligés , les jeunes personnes qui y sont renfermées éprouvent souvent le même sort. Dans les séminaires et dans les couvents, la consomption pulmonaire exerce aussi des ravages qui ne sont évidemment déterminés que par un défaut d'exercice, de ventilation et d'insolation. Dans cette condition, les enfanls s'étiolent, leurconstitution devient lymphatique, le système osseux se ramollit, des déviations se manifestent, des engorgements de diverses natures se forment, ou, à une époque plus éloignée, la consomption pulmonaire se déclare et vient terminer l'existence. Telle est trop souvent, suivant les âges, la succession du rachitisme, des scrofules et de la phthisie. Souvent on voit sévir ces trois affections isolément,
suivant l'âge auquel les enfants sont soumis aux causes qui viennent d'être mentionnées, suivant leur intensité et la durée de leur action. Si ces causes existent dans la première enfance, elles ne produisent souvent que des déviations du système osseux; chez d'autres, dans la seconde enfance, on voit éclore les scrofules, et, lorsqu'ils cessent d'être exposés à l'action des causes qui les déterminent, la maladie s'arrête, et la guérison est le résultat de cet heureux changement. Vers l'âge de la puberté, plus souvent avant cette époque, la production des tubercules et enfin la consomption pulmonaire sont le résultat du défaut d'exercice, d'aération et d'insolation Parfois, j'ai vu les mêmes individus éprouver successivement la teigne, les scrofules et la phthisie.
Telle est souvent, en Hollande, la succession de ces maladies, car elles y sont fréquentes, et on peut dire que les scrofules y sont endémiques ; leur fréquence est évidemment le résultat de l'humidité du climat de cette contrée. On voit même se développer les scrofules sur le littoral de la mer; mais alors cette maladie acquiert rarement beaucoup de gravité. Ainsi, h Scheveningue, ville d'environ 5,ooo habitants, située près de La Haye, sur les bords de la mer, on observe rarement la phthisie ; l'affection scrofuleuse attaque les enfants qui encombrent les maisons étroites des habitants peu fortunés, qui se livrent, pour la plupart, à la pêche. Mais lorsque ces enfants parviennent à cet âge où ils peuvent se livrer à l'exercice que cette
profession exige, Unir constitution se fortifie, les scrofules se guérissent, et enfin les dispositions strumeusès finissent par disparaître entièrement. Telle est l'influence de l'air delà mer sur la constitution de l'homme ! Dans les climats peu humides, les populations actives qui habitent le littoral de la mer et des lieuses sont rarement atteintes des scrofules, de l'affection tuberculeuse des poumons; ces affections se développent avec d'autant plus de fréquence qu'on s'éloigne davantage de ce littoral. Cependant, on observe que, dans la première condition, les personnes qui restent inactives dans les habitations succombent souvent à la consomption pulmonaire. On peut faire la même remarque à Amsterdam , à Paris, à Marseille et à \aples.
si Ton étudie les effets des professions sédentaires en Hollande, on voit qu'elles concourent, avec l'humidité, à multiplier le nombre des maladies chroniques; à Amsterdam, à Leyde, par exemple, on voit se multiplier les scrofuleuxet lesphthisiques; les maladies des os et des articulations, les tumeurs blanches et les caries se développent très-fréquemment. D'après un relevé qui ma été communiqué par M. Su ringard . médecin du grand hôpital d'Amsterdam, pendant un an, on compte ioi phthisiques sur J57 décès, chiffre total dé la mortalité pendant l'année i84o. Parmi ceux qui ont succombé à la phtnisie, on trouve en grand nombre les persounes qui, étanl mal logées e( mal nourries, exerçaient des professions sédentaires.
Il importe de remarquer que dans Je nombre des phtbisiques on compte 66 hommes et 35 femmes. Cependant la population moyenne de cet établissement a été, pendant la même année, de 2,6o5 ; savoir, t3c)2 hommes et 12 1 3 femmes. Bien que la mortalité ait dû être plus considérable, vu leur nombre, chez les premiers que chez les dernières, on s'étonne de voir qu'à Amsterdam la phthisie ait exercé plus de ravages, toutes choses égales d'ailleurs, chez les hommes que chez les femmes, parmi la population indigente. En France, cette proportion est dans l'ordre inverse : je regrette de n'avoir pu me livrer à des recherches qui eussent pu me faire découvrir la raison de cette différence. Ce qui dispose particulièrement la femme à la phthisie, c'est sa constitution lymphatique, c'est sa vie sédentaire ; car les femmes qui habitent les villages salubres de la France, de la Belgique et de l'Italie, qui se livrent, comme les hommes, aux travaux agricoles, sont, comme eux, exemptes de la phthisie pulmonaire, x\Iais, dans les climats humides de la Hollande et de l'Angleterre, les conditions ne sont plus les mêmes; l'humidité exerce une influence générale, que l'exercice musculaire ne peut pas toujours contrebalancer; et il arrive même qu'en excitant la sueur, il donne plus de prise a l'influence débilitante et concentrique du froid et de l'humidité, ainsi que nous le démontrerons lorsque nous étudierons l'influence du climat de Rome sur le développement des fièvres intermittentes.
Cependant, lorsque l'on compare le chiffre de la mortalité dans les ateliers de charité fondés dans les villes de la Hollande, avec le nombre des individus qui succombent dans les colonies agricoles, où l'on trouve les mêmes ateliers, on observe une différence qui est entièrement favorable à ces derniers établissements. Pendant dix ans, d'après mes propres recherches et les documents qui m'ont été communiqués par M. le général Van den Bosch, fondateur de ces colonies, la moyenne de la mortalité peut être annuellement établie de la manière suivante :
i° Colonies libres i décès sur 75,24.
20 Institutions pour les enfants-trouvés et les orphelins i décès sur 28,69.
3° Dépôt de mendiants. . . 1 décès sur i6,44-
Si l'on prend maintenant la moyenne des décès, on trouve qu'il meurt moins 'd'individus dans les colonies, où sont réunis des enfants et des vieiblards, dont la constitution est altérée par la misère, qu'à Amsterdam, en prenant le chiffre total de la population. Si l'on doit s'en rapporter à la statistique qui a été établie par Nieuwenhuys, il mourrait dans cette ville, terme moyen, 1 individu sur 26, parmi les chrétiens, et 1 sur 3i seulement, parmi les juifs. Ces rapports ont été établis sur des documents recueillis par ce médecin pendant une période de 4<>ans. Cependant les juifs vivent dans des conditions peu favorables à la longévité; ils conservent, en général, leur type originel, ces
caractères physiques qui les distinguent, malgré J'influence prolongée du climat, du régime et des lieux d'habitation. Si ce fait était vérifié, on pourrait en conclure que quelques races humaines résistent plus longtemps aux causes de destruction que les individus des autres races.
Il est facile de constater que les ateliers de charité fondés dans les colonies agricoles sont bien plus favorables à la santé de l'homme que les mêmes établissements créés dans les villes. J'ai constaté que dans les colonies agricoles de la Belgique, où l'on trouve aussi un dépôt d'indigents, en sept ans et demi, sur une population moyenne de 5oo individus, on compte 38 décès, parmi lesquels on trouve trois phthisiques. Les établissements industriels fondés à la campagne, dans cette fertile contrée, offrent les mêmes résultats : lorsque les hommes se vouent à divers genres de travaux, à l'air libre, leur constitution se fortifie et on voit diminuer le chiffre de la mortalité. Ainsi , dans le bel établissement fondé par Cockrill, à Seraing,près de Liège, sur les bords de la Meuse, les hommes qui se livrent a de pénibles travaux dans de vastes ateliers sont exempts des maladies chroniques qui affectent ceux qui travaillent dans les ateliers de chanté ou dans les maisons centrales de détention. Cependant ces hommes sont nés dans le même pays, élevés dans la même condition, suivent le même régime, et leur force physique primitive est la même. Mais cette force diminue au fur et à mesure que la constitution se dégrade et que la santé s'al-
[ère. Ceux qui, dans les premières conditions, attribuent la rareté des maladies non à l'exercice à l'air libre, mais à la force individuelle, prennent, en général, l'effet pour la cause et tombent dans une erreur grossière. La force physique permet sans doute à l'homme de résister pendant longtemps aux causes de destruction, mais enfin ces causes finissent par exercer sur ses organes la plus funeste influence et par détériorer sa constitution.
Des hommes jeunes et robustes sont admis dans les ateliers de charité, dans les prisons, dans les pénitenciers, et cependant ils succombent prématurément aux maladies chroniques les plus graves. Suivant les recherches de MM. Villermé et Quetelet, la mortalité dans les dépôts de mendicité de la Hollande et de la Belgique , comparée à la mortalité générale, a été, en douze ans, comme cinq est à un. Remarquons qu'ici les enfants qui meurent quelque temps après la naissance n'augmentent point le chiffre de la mortalité. Une foule de malheureux, que la loi doit protéger, sont donc condamnés à mort pour avoir demandé l'aumône! Tel est le funeste résultat de l'imperfection de nos institutions.
Pendant douze années, dans les dépôts de mendicité, la mortalité a été de i sur 8,91 ; dans d'autres dépôts, cetle proportion a encore été plus défavorable, ou de 1 sur 6,85, de 1 sur 6,68, dans quelques localités; enfin, dans celui d'Amsterdam on a vu la mortalité s'établir dans le rapport de 1 sur 6,20, et de r sur /|„8o , d'après les renseignements qui
nous ont été fournis par M. le général comte Van den Bosch.
La statistique établie en France dans les dépôts de mendicité de Laon , de Nancy, d'Auch, de Metz, de Saint-Denis, ont offert des résultats analogues; dans tous ces établissements, la réclusion, le défaut d'exercice à l'air libre, est une cause puissante de destruction. Il suffit de comparer le chiffre de la mortalité dans les dépôts de mendicité des colonies agricoles delà Hollande et delà Belgique, avecle chiffre qu'offrent les autres dépôts, pour se convaincre de cette vérité importante. C'est doncà la campagne, au milieu des champs, que l'on doit fonder ces établissements, si l'on veut se conformer aux règles de l'hygiène publique et remplir des obligations qui sont imposées par la justice et par l'humanité.
Maintenant, si nous examinons dans les mêmes contrées l'influence de la vie sédentaire dans les prisons et dans les maisons centrales de détention , nous trouverons des résultats analogues. Dans tous les lieux la captivité est une cause de destruction, indépendammment des autres causes qui agissent sur l'homme , telles que la misère , l'onanisme, et la tristesse. A la vérité, cette dernière cause agit comme le repos trop prolongé, elle diminue l'action expansive du système nerveux, l'activité de la circulation ; elle tend donc à porter le sang du système capillaire externe, dans le système capillaire interne ou viscéral, et par conséquent à diminuer l'activité des fonctions de l'organe cutané.
Dans les maisons centrales de Vilvorde et de Gand, les maladies chroniques sont très-nombreuses, comme dans lotîtes les prisons et dans les pénitenciers; au contraire, les maladies aiguës y sont généralement rares et moins violentes. A Vilvorde, sur 63 décès, on comptait 34 phthisiques, depuis le î er juillet 183g jusqu'au Ier juillet i84o; la population de cette maison de détention était de 1086 individus. Dans la maison de force de Gand, sur iG8 décès on comptait 87 phthisiques , c'est-à-dire plus de la moitié sur le chiffre des décès , dont la moyenne est annuellement de 20,11; le rapport des décès à la population est donc de 2,i5 sur 100. Cette proportion est sans doute favorable, mais il faut tenir compte de l'âge des condamnés, dont la moyenne est de 4° à 41 ans; la durée moyenne de leur séjour dans l'établissement est de sept ans; la constitution de ce& individus est généralement robuste. Ces rapports ont été établis sur 18 années, de 1824 à 1 84 J inclusivement, d'après le travail que M. le docteur Mareska, médecin de cette maison centrale, a bien voulu me communiquer.
Lorsque j'ai visité cet établissement , comme celui de Vilvorde, j'ai pu constater que les travaux auxquels les condamnés se livrent exercent une influence favorable sur leur santé, et contribuent à diminuer le nombre des maladies chroniques dont ils sont atteints. Le directeur de Vilvorde, ancien officier supérieur plein de bienveillance, expose souvent les prisonniers dans de vastes
cours à l'influence de l'air et de la lumière.
Dans la maison de Poissy on trouve \ au moyen de la statistique, pendant dix ans, des résultats analogues. D'après les documents positifs qui nous ont été communiqués par M. Lefèvre, médecin de cet établissement, sur 282 décès, la phthisie pulmonaire a enlevé 178 individus; sur le chiffre total des décès on ne trouve que 29 maladies aiguës; le rapport de la mortalité à la population est de 1 à il\. Dans cette maison de détention , comme dans les autres établissements de ce genre, les hommes employés au service général , qui respirent le même air que les prisonniers , mais qui peuvent sortir et se livrer au mouvement à l'air libre, ne sont point exposés, sauf quelques exceptions, aux maladies chroniques qui affectent ces derniers.
Dans la maison centrale de Gaillon la mortalité est presque dans la même proportion, elle est d'environ 7 pour 100. La phthisie est dans le même rapport sur le chiffre de la mortalité. Mais , dans cet établissement , le scorbut et les hydropisies se manifestent fréquemment; l'uniformité du régime, la privation complète des substances animales et des boissons fermentées, contribuent au développement de ces affections. Ces graves inconvénients se présentent dans tous les établissements où Ton prescrit une semblable sévérité dans le régime; une nourriture animale et l'exercice corporel peuvent seuls contrebalancer les effets funesles de la réclusion.
Dans les pénitenciers, les mêmes affections se développent avec plus de fréquence. Dans celui d'Auburn, formé dans l'Etat de New-York, les prisonniers, renfermés dans d'étroites cellules, périssent aussi de maladies lentes, et sur 10 décès on compte 7 cas de phthisie. Dans le pénitencier de Philadelphie, la plupart des condamnés sont affectés de tubercules; les plus anciens reclus succombent à des pleurésies chroniques avec épanchement, à des pneumonies lentes, à des hydropisies, et la folie n'est pas rare parmi eux. D'après des renseignements qui ont été envoyés par M. le docteur Bénit à M. Edwards aîné, quelque temps avant la mort de ce célèbre physiologiste, ces graves accidents avaient fixé l'attention de la commission chargée de la surveillance de cet établissement; d'après le même témoignage, les résultats de mes recherches expérimentales et statistiques auraient engagé cette commission à faire disposer un local spacieux pour remédier, au moyen de l'exercice,
a ces graves inconvénients.
Le pénitencier de la Roquette , destiné aux enfants , offre de seuibiables inconvénients : on y voit se développer les scrofules, la phthisie, et une affection cérébrale accompagnée de crampes douloureuses, qui sont évidemment l'effet de la réclusion et du froid qu'éprouvent ces enfants dans la saison rigoureuse. Le pénitencier militaire de SaiiU-Gci main-en-Laye est au contraire très-salubre ; niais, ainsi qu'on le verra à la fin de cet ouvrage, la salubrité remarquable de
cet établissement est due à la position élevée du château où il est fondé, aux exercices auxquels se livrent les détenus, et enfin, à la grandeur des ateliers où ils travaillent.
Ainsi, les faits que je viens d'exposer sont authentiques, et assez nombreux pour démontrer que le repos trop prolongé et le défaut de ventilation et d'insolation suffisent pour produire la phthisie et maladies chroniques ; déjà cette question est résolue par les résultats positifs de la statistique. Mais il existe d'autres faits qui viennent confirmer les premiers, et montrer la généralité d'une loi que l'on a presque toujours méconnue. On rapporte trop généralement à l'altération de l'air par la respiration, ou par les émanations de diverses natures, les effets fâcheux que l'on doit attribuer à un trop long repos. Il faut sans doute tenir compte du dégagement continuel des gaz acide carbonique, hydrogène sulfuré, et des émanations ammoniacales dans les ateliers encombrés par une foule d'individus; mais si ces émanations, cette grande quantité d'eau exhalée par la peau et par les poumons rendent l'hématose imparfaite, un air vicié ralentit à la fois l'activité des fonctions cutanée et respiratoire; cette humidité surabondante diminue la propriété que possède l'air pur et en mouvement d'enlever des quantités considérables du fluide exhalé parla transpiration. Ainsi, cette influence vient s'ajouter à celle d'un repos trop prolongé, et en augmenter les inconvénients.
Les effets du défaut d'exercice s'observent
chaque jour chez des individus qui vivent dans l'isolement: la phthisie pulmonaire moissonne les jeunes personnes vivant dans l'aisance et qui sont logées dans des appartements vastes et bien aérés; elle épargne au contraire des familles actives et laborieuses qui séjournent au milieu de substances animales en putréfaction, d'émanations de diverses natures : en Belgique, elle attaque les dentellières, les fileuses, les tisserands, qui vivent daps l'isolement; en visitant à Gand les vastes établissements où l'on tisse le coton , j'ai été frappé de la fraîcheur des jeunes filles qui travaillent dans de vastes ateliers, au milieu d'un nuage de poussière; leur activité les préserve généralement des maladies tuberculeuses qui attaquent si fréquemment les dentellières et les tisserands. D'après les documents qui m'ont été transmis par M- le docteur Colson, médecin en chef de l'hôpital militaire de Gand, ces tisserands, qui sont si nombreux dans les Flandres , meurent phthisiques en grand nombre dans les hôpitaux, lorsqu'ils font partie de l'armée.
Je suis descendu, en Belgique, dans les galeries souterraines où on exploite le charbon de terre, afin de mieux apprécier les causes qui abrègent la vie des mineurs, et qui rendent chez eux la phthisie assez raie. Je savais que ce dernier phénomène était attribué à la présence d'un gaz jouissant d'une propriété antituberculeuse imaginaire; d'une part ce gaz s'opposerait a la formation des tubercules , et de l'autre, il abrégerait la durée de l'existence.
J'ai donc cherché à remplacer cette- hypothèse par les données positives de l'observation. En parcourant ces galeries souterraines, je reconnus d'abord que l'air y circule facilement, et qu'il offre même des courants assez forts, lorsque l'aérage est bien entretenu; je sentis une chaleur douce et qui augmentait d'intensité en raison directe de la profondeur de la mine; enfin , je vis une grande activité dans ces galeries, et je constatai ainsi la coïncidence de trois causes puissantes qui excitent la transpiration insensible et même une sueur abondante, savoir: la ventilation, la chaleur, et l'exercice musculaire. Il me fut donc facile de reconnaître qu'il fallait attribuer à ces causes physiques, et non à l'action imaginaire des gaz , la rareté de la phthisie chez les mineurs. Ainsi s'explique la fréquence de cette affection chez ceux qui travaillent dans des galeries humides et mal aérées; ainsi s'expliquent leurs précoces infirmités et les difformités dont ils sont atteints lorsqu'ils descendent trop jeunes dans les mines, où ils se livrent à des travaux prolongés qui les épuisent. Aussi lorsqu'ils sont privés d'une alimentation très-substantielle, ces infirmités deviennent incurables, et ils sont obligés d'abandonner leur profession avant l'âge de cinquante ans.
Lorsque les ouvriers restent trop longtemps dans les mines, privés de l'action expansive de la lumière, leur constitution s'altère et se dégrade; l'anémie, le rachitisme et la phthisie , sont le résultat de l'étiolement qu'ils éprouvent; parfois
même leur taille diminue, et on observe, sous ce rapport, quelque analogie entre ces mineurs, les anciens canuts de Lvon et les crétins. Dans un bassin houiller de la Belgique, que l'on trouve dans l'arrondissement de Chimay, sur une population de 3?ooo habitants, il est arrivé que l'on n'a pu trouver, dans certaines années, un milicien ayant la taille pour le service. Cependant, dans le même arrondissement, les individus qui se livrent aux travaux agricoles ou à l'exploitation des forêts sont forts, robustes et d'une haute stature : telle est l'influence de l'exercice à l'air libre et de la lumière sur la constitution de l'homme.
On peut observer à Lille, en Flandre, parmi la population qui vit dans les caves, les effets morbides qui sont dus à un défaut d'exercice et d'insolation ; cette population indigente offre une foule de rachitiques, de phthisiques et de scrofuleux; l'homme qui reste dans des caves, les chiens que l'on attache dans des tonneaux couverts d'une grande quantité de terre, sont souvent atteints de tubercules; mais, ainsi qu'il sera établi, cette dégénérescence tuberculeuse est due, dans cette circonstance , à l'influence concomitante d'un repos prolongé et de l'humidité. A Lille, cette dernière cause agit puissamment sur la constitution des habitants; on peut comparer leur position a celle des personnes qui vivent dans les vallées : la hauteur des remparts s'oppose à l'action libre des courants atmosphériques, et l'eau qui baigne ces remparts sature l'air d'humidité.
Tel est, en général, l'effet des habitations élevées dans les grandes villes, telle est l'influence des arbres grands et touffus près de ces habitations : ils arrêtent les courants d'air, entretiennent l'humidité et s'opposent aux effets salutaires de la lumière sur la constitution de l'homme.
On observe non-seulement les effets d'un défaut d'exercice et d'insolation sur le développement des maladies chroniques dans les ateliers de charité et dans les prisons, mais on peut aussi les étudier dans les manufactures, dans les hospices, dans les autres établissements où l'on élève des enfants. A Lille, comme dans toutes les villes manufacturières, les professions sédentaires produisent un grand nombre de phthisies, de scrofules et de vices de conformation : les retordeurs de fils, qui restent presque constamment immobiles, subissent le sort des dentellières, des fileuses, des brodeuses et des tisserands ; presque tous meurent rachitiques, scrofuleux et phthisiques. L'influence morbide du défaut d'exercice se manifeste d'une manière remarquable a l'Hôpital-Général. Cet établissement renferme une population de 1200 personnes1; les vieillards en forment la plus grande partie; on y reçoit aussi des enfants des deux sexes, abandonnés à la charité publique , et que l'on fait élever d'abord à la campagne. Lorsqu'ils rentrent dans
' Ces documents ont été recueillis en 1841 , et consignés dans un mémoire lu, le 31 mai, à l'Académie des sciences de l'Institut de France.
cet établissement, à un âge où ils peuvent se livrer à quelques travaux, les filles restent constamment dans les salles spacieuses et suffisamment aérées, où elles se livrent à des travaux à l'aiguille, et a d'autres occupations qui n'exercent que leurs mains ou leurs doigts. Les garçons peuvent sortir de l'hôpital pour aller travailler en ville chez des artisans; dans l'exercice des diverses professions auxquelles ils se livrent, ils deviennent robustes, et perdent les dispositions strumeuses qu'ils ont apportées en naissant. Mais un autre sort est réservé aux jeunes filles : les mêmes dispositions augmentent; sous l'influence de la vie sédentajre,leur santé est gravement compromise; elles s'étiolent, languissent, deviennent chlorotiques. La puberté s'accomplit d'une manière imparfaite, et la plupart finissent par succombe» étant atteintes du carreau, du rachitisme, des scrofules ou de la carje des vertèbres; et la mort par suite d'une affection aiguë est, au rapport de M. le docteur Hévin, une exception très-rare chez ces infortunées. D'après ces faits, dont on peut vérifier l'authenticité, on voit que, pour elles, la réclusion ou le séjour prolongé dans cet établissement est une véritable condamnation à mort.
J'ai recueilli les mêmes faits à Vienne, département de l'Isère, à l'hospice de la Charité de celte ville. En arrivant sur le préau où se trouve l'école destinée aux jeunes filles, je fus frappé de la mutilation de quelques mûriers a larges feuilles, qui devaient, avant leur mutilation, ombrager la salle
d'étude. M. Boissats, praticien distingué, m'apprit que la présence de ces arbres augmentait visiblement la gravité des affections chroniques dont ces jeunes filles étaient atteintes; que, depuis qu'ils avaient été émondés, un changement très-favorable s'était manifesté dans la position de ces enfants : la lumière directe du soleil, favorisant lévaporation de l'humidité, exerçait sur elles une heureuse influence; les dispositions lymphatiques qu'elles présentaient encore étaient moins prononcées, les scrofules, les ophthalmies avec ulcération de la cornée, la teigne muqueuse et la teigne faveuse dont elles étaient atteintes, avaient beaucoup perdu de leur intensité. Cependant, la cinquième partie de ces orphelines présentait encore ces vices de conformation qui caractérisent je rachitisme.
Les garçons, placés à la campagne chez les agriculteurs, ne sont point atteints des mêmes maladies. Dans la première enfance, il en meurt, sans doute, un grand nombre; il est inutile de dire que, sous ce rapport, les filles partagent absolument le même sort; que les enfants faibles et délicats des villes succombent souvent, à la campagne, par suite d'un mauvais régime, entre les mains de nourrices qui n'ont aucune idée des soins qu'ils exigent. Mais, enfin, arrivés à l'âge où les filles s'étiolent, se déforment et meurent, les garçons se livrent à des travaux qui fortifient leur constitution, et (jui font disparaître les cjisppsilions strumeuses qu'ils apportent souvent comme elles en
naissant. Nés de parents pauvres, ils sont recueillis par la charité publique. Il était nécessaire de faire cette remarque, afin que Ton n'attribue point à l'hérédité les graves accidents qu'éprouvent les filles, et enfin de montrer, au contraire, qu'en plaçant les enfants héréditairement disposés aux scrofules, au rachitisme ou à la phthisie, dans d'heureuses conditions, on peut prévenir, dans la plupart des cas, le développement de ces maladies. Experienlia artem fecit \ exemplo monstrante viarn.
Ces observations confirment entièrement celles que j'ai eu occasion de faire, à une autre époque, devant FAcadémie des sciences, sur les effets fâcheux des arbres élevés et touffus qui ombragent les habitations ; j'ai cherché à établir que les végétaux sont peu propres à réparer les pertes d'oxygène qu'éprouve l'air, par suite de la respiration des animaux et d'une foule d'autres causes; qu'il importe d'éloigner les arbres des habitations lorsqu'ils sont assez élevés et assez touffus pour empêcher l'accès de la lumière. Les plantations près des maisons doivent donc être défendues, lorsque les arbres, par leur élévation, peuvent augmenter les effets de l'humidité et d'un défaut d'insolation.
On trouve à Marseille, dans un climat qui rappelle celui de l'Italie, de nombreux cas de phthisie; cette maladie se développe dans les maisons d'éducation où l'on élève les jeunes filles; la chaleur des climats méridionaux ne préserve point l'homme des affection* tuberculeuses, et Finacti-
vite dans les habitations exerce en tous lieux la même influence, ainsi qu'il sera facile de le démontrer. Une des maisons d'éducation les plus remarquables est consacrée à des orphelines; elle est située sur un lieu élevé, et on y respire un air aussi pur qu'à la campagne ; les appartements où couchent les jeunes filles et ceux où elles travaillent sont vastes, bien éclairés, et offrent les conditions désirables de salubrité. Cependant, d'après les documents qui m'ont été communiqués par M. Girard, médecin de cet établissement, la phthisie pulmonaire a enlevé, depuis 21 ans, l\S orphelines, sur la totalité des décès, qui est de 68 : la population moyenne étant de 60 jusqu'en r838, et de joo, depuis cette époque jusqu'au ier janvier 184^.
Le pénitencier fondé à Marseille pour renfermer déjeunes garçons offre des cas multiplié sde scrofules et de phthisie ; celte dernière affection exerce des ravages parmi les cordonniers, qui sont trèsnombreux dans cette ville, tandis qu'elle épargne les savonniers, les ouvriers qui travaillent sur le port, les pêcheurs et Jes marins, qui sont sans cesse exposés à l'humidité.
De semblables faits n'ont pas besoin de commentaire; il suffit de les exposer pour montrer que le^rcice à l'air libre est indispensable pour prévenir le développement des affections chroniques, et spécialement de la phthisie pulmonaire, même sur le littoral de la mer, soit dans les climats froids, soit dans ceux où la chaleur exerce sa
vive influence. Rome et Naples nous offriront de semblables exemples.
Si l'on examine maintenant les effets du repos prolongé dans les manufactures, on constate lès mêmes faits. Dans celles où l'on tisse la soie, la santé des ouvriers est plus souvent compromise que dans celles où l'on fabrique des draps. Déjà j'ai rapporté des faits qui montrent que le tissage du coton n'est pas aussi funeste à la santé qu'on l'avait pensé. Les travaux dans les manufactures sont d'autant plus insalubres que les ateliers sont plus étroits, plus obscurs , et qu'ils contiennent, relativement au volume d'air qui y pénètre, un plus grand nombre d'ouvriers; enfin, cette insalubrité est en raison de la durée de ces travaux, ou de celle du repos dans lequel les ouvriers sont forcés de rester pour les exécuter. Cette loi est générale. Il faudra donc cesser de chercher dans la respiration des poussières animales et végétales la cause principaledes maladies chroniquesqui affectent les ouvriers dans les manufactures : ces poussières ont sans doute de l'influence sur le développement des irritations chroniques de la poitrine; mais ces affections ne deviennent tuberculeuses, en général, que lorsque les individus soumis à cette influence lestent trop longtemps dans l'immobilité, que l'organe cutané et les poumons exercent leurs fonctions d'une manière imparfaite. D'ailleurs, la phthisie se développe dansles mêmes conditions que le rachitisme, les déviations du système osseux, les scrofules, les tumeurs blanches, les caries des
os, l'hydropisie, etc.; or, ces dernières affections ne peuvent être attribuées, sans tomber dans les plus grossières erreurs, à l'action de ces poussières sur la membrane muqueuse des bronches. L'enchaînement des phénomènes morbides , leur développement dans les mêmes conditions, suivant les âges, démontrent donc que ces maladies sont le résultat des mêmes causes générales.
L'observation prouve d'ailleurs que la phthisie pulmonaire exerce beaucoup moins de ravages parmi les ouvriers qui jouissent de quelque liberté, que parmi les prisonniers qui sont renfermés dans d'étroites cellules: ici, comme dans les hospices où l'on élève les jeunes filles, on voit se développer les maladies chroniques les plus graves, sans qu'on puisse, en aucune manière, les attribuer à l'altération de l'air. Qu'on cesse donc de dire qu'un voile épais cache encore les causes de ces maladies; qu'on cesse de repousser une doctrine qui repose sur les faits les plus authentiques et les plus décisifs.
A Lvon, avant la construction d'une foule d'établissemenls industriels vastes et bien aérés, avant le perfectionnement des métiers et l'invention de celui qui est dû à Jacquart, la constitution des ouvriers était profondément altérée; la race abâtardie des canuts offrait un exemple remarquable des effets fâcheux des travaux sédentaires dans des ateliers insalubres; alors l'altération de l'air, son humidité, ajoutaient leurs effets à ceux de la misère et d'un travail trop prolongé; une
constitution éminemment lymphatique, profondément détériorée, une diminution dans la taille, une conformation particulière, étaient le résultat du concours de ces causes d'insalubrité. Aujourd'hui, grâce aux changements qui se sont opérés dans l'industrie , la constitution des ouvriers en soie n'est pas aussi profondément détériorée qu'autrefois. Cependant leur santé est encore gravement compromise et trop souvent altérée parla longueur du travail. Ce travail commence à cinq heures du matin et ne finit ordinairement qu'à dix heures du soir et même souvent plus tard. Ces ouvriers sont donc forcés de rester presque immobiles et renfermés dans leurs ateliers pendant 16 ou 17 heures par jour! Les enfants, comme les adultes, suivent cette règle, malgré les dispositions de la nouvelle loi. Ces renseignements m'ont été fournis par des chefs d'ateliers, des fabricants et des médecins distingués, parmi lesquels je dois citer M. le docteur Gabillot.
Le corps des ouvriers est souvent penché contre le rouleau du métier, la jambe gauche reste généralement immobile, devient froide, engorgée et variqueuse, l'engorgement et le refroidissement de cette partie nous indiquent combien l'exercice est nécessaire pour entretenir l'activité de la circulation capillah-e et des fonctions dépuratoiresde la peau. Une constitution faible et lymphatique, des maladies et de précoces infirmités, doivent nécessairement être le résultat d'un semblable travail; l'insuffisance du salaire vient aggraver la position des ouvriers
en soie, et surtout celle des ouvrières : ayant à peine ce qui peut suffire à leur nourriture et à leur entretien, elles finissent par s'abandonner à des hommes, qui profitent de leur faiblesse et de leur misère. La corruption des mœurs est la suite inévitable de leur fâcheuse position. Cette position nous a paru encore plus déplorable que celle des hommes; elles languissent, dépérissent et meurent sans se plaindre. Elles n'ont pas, comme eux, le choix de mourir de froid et de faim dans une mansarde, dans un grenier, dans une cave , ou d'aller terminer leur existence malheureuse, les armes à la main, sur une place publique.
Cependant les calamités qui affligent les classes ouvrières p'offrent un caractère alarmant que pendant les crises industrielles et commerciales; alors la journée devient à vil prix , l'ouvrier ne peut trouver du travail sans faire les plus grandes concessions. Il existe à Lyon une foule de vampires; d'industriels avides, qui profitent de ces calamités pour ajouter à leur fortune; à côté des palais que leur croissante prospérité élève chaque jour, on trouve, dans une profonde misère, des malheureux auxquels ils refusent de tendre une main secourable.
Il faut bien ledire aussi,les maux physiques et moraux qui affligent les ouvriers pendant les crises industrielles sont, en grande partie, la suite de leur imprévoyance ; trop souvent, pendant la prospéritéde l'industrie, ils ne pensent point a l'avenir,
et lorsque ces crises arrivent, ils se trouvent sans ressources. Une nouvelle loi sur l'organisation du travail est donc indispensable; elle protégera l'ouvrier contre la cupidité des chefs d'ateliers , contre les calculs des capitalistes, elle le préservera des suite de sa fatale imprévoyance.
La misère et l'abus des liqueurs spiri tueuses sont sans doute des causes actives des maladies chroniques dans les villes manufacturières; ces causes agissentavecplusd'intensité en Angleterre, en Irlande, qu'en France, où les classes ouvrières ne sont point aussi malheureuses En s'opposant à la centralisation toujours croissante de l'industrie, en cherchant à ralentir ce mouvement de la population qui tend sans cesse à encombrer les villes manufacturières, on diminuera la misère qui afflige les classes laborieuses et on réduira, dans des proportions considérables , le nombre des maux physiques qu'elles éprouvent.
En étudiant le caractère des maladies observées dans le grand hôpital de Lyon, on constate les effets des occupations sédentaires sur la constitution des ouvriers en soie; d'après un relevé fait dans les services de MM. Brachet et Rougier, médecins de ce bel établissement, sur <z5o décès on compte 82 phthisiques, appartenant à cette classe d'ouvriers, et, sauf quelques exceptions, aux personnes exerçant d'autres professions sédentaires.
On ne voil point figurer sur les relevés qui m'ont été Communiqués par MM» Brachet et Rou-
gier, de mariniers, de pêcheurs, de cochers, de charpentiers, d'ouvriers travaillant sur les ports. Cette loi est générale : très-rarement les hommes qui vivent à l'air libre sont atteints d'affections tuberculeuses; tandis que, dans les mêmes lieux \ ces affections se développent chez ceux qui sont placés dans des conditions opposées.
\ Saint-Etienne, on voit aussi se développer les mêmes maladies dans les ateliers où l'on confectionne les rubans de soie : on y observe les inconvénients attachés à la longueur et à l'uniformité du travail dans la même position. Les occupations des ourdisseuses exigent des mouvements variés; plusieurs fois par jour elles peuvent sortir de l'atelier où elles travaillent en commun; aussi elles sont fraîches et d'une meilleure santé que les dévideuses, qui ne jouissent point du même avantage; celles-ci, privées de leur liberté, restent presque immobiles toute la journée devant leur métier. L'insuffisance de leur salaire et un mauvais régime rendent encore leur condition plus fâcheuse. Lespassementiers attachés aux fabriques de Saint- Etienne, qui travaillent à la campagne, sont dans une position plus favorable; plusieurs d'entre eux se livrent alternativement aux travaux champêtres et aux occupations industrielles; cette habitude exerce sur leur constitution la plus heureuse influence, leur- constitution est plus robuste, ils ne sont point étiolés par la privation de la lumière directe du soleil; les ondes de l'air agité, en se renouvelant à la surface de leur peau, vivifient cette mem-
brane et enlèvent des quantités considérables de transpiration. Mais cet heureux changement dans l'ordre des travaux n'est qu'une exception à la règle ; le canut } en quittant Lyon pour s'établir à la campagne, reste ouvrier en soie, il n'est bien que lorsqu'il est assis; telle est la puissance irrésistible de l'habitude. Sans doute des mains endurcies par les travaux de la campagne sont peu propres à préparer la soie; mais il suffit de quelques jours de repos pour permettre aux ouvriers qui ont abandonné ces rudes travaux, de se livrer à des occupations qui exigent de la souplesse et de la délicatesse dans l'organe du toucher.
En Suisse, la fortune des Compagnies qui se livrent au commerce, l'aisance des cultivateurs, permettent à ces derniers de réserver le tissage de la soie et du coton pour l'hiver; en été, ils se livrent presque exclusivement aux travaux agricoles. Ces exemples nous montrent la voie qu'il faut suivre pour améliorer le sort des classes pauvres. Le travail, par son uniformité et par sa durée, étant une cause puissante de destruction, il faut, autant que possible, le varier et s'uivre la voie indiquée par l'expérience.
A Nîmes, malgré la beauté du climat et la chaleur qu'on y éprouve, la fabrication de la soie favorise le développement des scrofules et de la phthisie. Cette affection est encore ici le principal résultat du repos prolongé dans les habitations; car, à Arles, d'après le relevé que j'ai fait de concert avec MM. Mai lin et Pomme à l'hôpital de
cette ville, la plupart des phthisiques qui y ont succombé avaient exercé des professions sédentaires et étrangères an tissage de la soie. Le résultat de cette statistique prouve que la consomption pulmonaire entre pour environ un tiers dans le chiffre de la mortalité dans cet hôpital.
La statistique faite à Bordeaux , à l'hôpital Saint- André, dans le service de M. Gintrac , a donné de semblables résultats. D'après le relevé que ce médecin a bien voulu faire sous mes veux , il est mort dans son service, depuis le mois d'août i838 jusqu'au mois d'août i84i? i4$ personnes, et sur ce nombre on compte 38 phthisiques.
Nous avons encore eu occasion de constater que dans ce nombre de sujets des deux sexes qui avaient succombé à la consomption pulmonaire, la plupart exerçaient des professions sédentaires. Dans cet hôpital, comme dans ceux que j'ai visités en France, en Belgique et en Italie, je n'ai point trouvé parmi les phthisiques de marins, de pêcheurs, d'ouvriers travaillant sur les bords des fleuves, ou occupés à des travaux qui exercent les forces musculaires, soit à l'air libre, soit dans de vastes ateliers; et sous ce rapport la pratique ordinaire donne absolument les mêmes résultats. J'ai donc constaté les mêmes faits sur les bords du Rhin, de la Meuse, de l'Escaut, de la Seine, de la Loire, du Rhône et de la Garonne.
Les observations que j'ai recueillies en Normandie, dans les fabriques de draps, confirment
encore les faits qui précèdent. On voit diminuer le nombre des phthisies, des scrofules et des maladies chroniques plus les ateliers sont spacieux et aérés. On trouve à Louviers et à Elbeuf ces conditions hygiéniques. Les ateliers y sont vastes, l'air et la lumière y pénètrent facilement ; les ouvriers peuvent se livrer à des mouvements variés et vivre dans l'aisance. Les maladies chroniques seraient rares parmi eux , s'ils n'abusaient d'une manière vraiment déplorable des liqueurs spirituelles. Si les fabricants de Louviers et d'Elbeuf voulaient s'entendre entre eux, comme ceux de Sedan , dont on ne peut trop louer la philanthropie éclairée, dans ce siècle de corruption, on verrait cesser cette habitude ignoble et dangereuse. Les ouvriers pourraient faire des économies lorsque l'industrie est en voie de prospérité; pendant les crises commerciales, ils ne languiraient point dans un état de détresse, el ne seraient point enlevés dans le jeune âge par des maladies chroniques; après leur rnort ils ne laisseraient point leurs familles dans une profonde misère, à Ip charge des communes où elles vont se réfugier. Pour mettre un terme à de semblables calamité^, il suffirait que le gouvernement le voulût sincèrement. Si sa position le force aujourd'hui ' à
1 Au moment où nous livrons cet ouvrage à l'impression ; nous apprenons que MM. Lacrosse, Legrand et Gustave de Beaumont ont soumis à la Chambre une proposition d'une haute importance, ayant pour but d'arrêter les progrès de la corruption électorale. Cette proposition, dans l'intérêt du gouvernement, sera sans doute accueillie par les ministres et par les Chambres.
favoriser la corruption dans les masses? il peut aussi les éclairer facilement sur leurs véritables intérêts, améliorer leur condition pbysique et morale. D'ailleurs, au rapport de M. Villermé, les honorables fabricants de Sedan ont montré la voie qu'il faut suivre; il suffirait donc de communiquer une impulsion favorable, d'organiser un conseil de salubrité dans les villes manufacturières, composé de conseillers municipaux, de fabricants influents et de médecins. Dans le sein de ce conseil , les mesures les plus efficaces seraient prises pour diminuer et enfin pour supprimer un abus qui dégrade l'homme, devient la source d'une foule de maladies graves et de malheurs domestiques. Espérons que des sentiment nobles et généreux remplaceront: enfin les odieux calculs de l'égoïsme
k Elbeuf et à Louviers, la classe ouvrière ne va point, comme à Saint-Etienne, à la campagne pour se livrer aux travaux de l'industrie; un grand nombre d'ouvriers logent dans les villages ci rcon voisins, et viennent, chaque matin, dars les ateliers pour se livrer au travail. Cet exercice serait éminemment salutaire, si ces ouvriers étaient bien vêtus et bien nourris ; il contrebalancerait l'influence fâcheuse d'un trop long séjour dans les ateliers. Dans beaucoup de grandes villes, dans Paris surtout, une foule d'employés dans diverses administrations se rendent, chaque jour, hors de l'enceinte de ces villes pour y prendre leurs repas. Il est évident que ces habitudes contribuent a l'entretien de leur santé. La reine d'un des plus puis-
56 liNFLUfcrVCE DES PROFESSIONS SEDENTAIRES
sants États de l'Europe ' entreprend de fréquents voyages maritimes ; on apprend qu'elle fait de longues courses à pied dans la campagne ; en suivant l'exemple de cette princesse, toutes les personnes qui jouissent des avantages de la fortune préviendraient, dans une foule de cas, le développement de la consomption pulmonaire, de la goutte et d'une foule de maladies chroniques l.
A Rouen, les deux causes les plus générales de ces maladies, l'humidité et les travaux dans les manufactures, exercent leur influence sur la population. Cependant, à l'Hôteî-Dieu, la phthisie n'entre que pour un quart dans le nombre des décès, d'après les documents qui m'ont été fournis par M. Hellis, médecin de cet établissement; dans les autres hospices, elle entre dans une proportion moins considérable dans le chiffre de la mortalité ; on la voit encore diminuer de fréquence dans les classes aisées et laborieuses, qui ne vont point grossir ce chiffre; enfin, elle est très-rare et pour ainsi dire inconnue chez les hommes qui travaillent sur le port, chez les mariniers, et enfin, comme il a été dit, chez les teinturiers, qui sont nombreux
1 La reine d'Angleterre.
" Etant à Oslende, en 1840, je vis les enfants du roi des Jielges , au retour d'une promenade qu'ils venaient de faire sur les bords de la mer; j'appris alors que MM. James Clark et Lebeau avaient ordonné ii ces enfants des promenades fréquentes sur les dunes, où ils jouaient sous l'influence de l'air et de la lumière. Les enfants me furent présenlés par leur gouvernante ; l'un d'eux me parut d'un tenjpri animent lymphatique. Ce fait prouve que ces médecins sont dans les voies de la véritable expérience.
sur la petite rivière de Robec. Les premiers sont robustes, sanguins, bien nourris, souvent intempérants; les derniers sont pâles, maigres, d'un tempérament cellulaire; dans ces deux classes de travailleurs , l'action expansive et sudorifique de l'exercice suffit donc pour contrebalancer avantageusement l'influence des causes ambiantes , c'est-à-dire de l'humidité du climat et des lieux où elle se développe.
Il n'en est point ainsi dans le quartier humide et insalubre de Martainville ; l'air et la lumière pénètrent difficilement dans les habitations; la constitution des individus qui y séjournent offre les caractères deladiathèsescrofuleuse, si favorable au développement de la consomption pulmonaire, Ainsi, dans les grandes villes, on voit des classes exemptes, en général, des maladies tuberculeuses; ce sont celles qui, vivant dans l'aisance, se livrent à des travaux exerçant leurs forces physiques; on voit enfin des quartiers où elles se multiplient, et ce sont ceux où les habitations sont mal construites, où languit une population pauvre, étiolée, qui leste habituellement dans ces habitations insalubres.
D'après les résultats de la statistique comparée, on voit qu'il succombe environ le même nombre de phthisiques dans les hôpitaux d'Amsterdam, de Lyon, de Bordeaux, d'Arles, de Rouen et de Paris, et cependant ces villes sont sous des climats bien différents. Mais dans les hôpitaux et dans les hospices on reçoit en grand nombre des individus
qui se trouvent dans les mêmes conditions, c'està-dire mal logés, mal nourris, restant habituellement dans des réduits obscurs et humides; dans ces conditions, la phthisie esta son maximum de fréquence dans tous les climats, h l'exception des prisons et surtout des pénitenciers insalubres, où elle est encore plus fréquente. On reçoit rarement dans les hôpitaux et dans les hospices les individus composant cette population active qui vit dans l'aisance et à l'air libre; dans cette classe, comme dans la classe pauvre qui vit à la campagne, dans les climats où l'humidité n'exerce point son influence, il est démontré que les affections tuberculeuses du poumon sont rares.
La vie militaire dispose à ces affections; elles sont fréquentes en Hollande, moins fréquentes en Belgique, et moins fréquentes encore en France, dans les hôpitaux militaires. Ici. on ne peut méconnaître l'influence du climat sur le développement de la phthisie. D'après un relevé que j'ai fait à l'hôpital militaire de La Haie, conjointement avec M. Rodi, médecin en chef de cet établissement, il a succombé 35 soldats en 18 mois, et, sur ce nombre, nous avons compté 9.8 phthisiques. Si les autres hôpitaux de la Hollande offraient un semblable résultat, on y trou\erait le maximum de la fréquence de la phthisie, puisqu'elle serait à la mortalité : . 4 : T ? niais des recherches statistiques plus étendues peuvent donner un résultat différent. D'après les documents qui m'ont été communiqués a l'hôpital de Namur, par M. Fallot,
à l'hôpital de Gand, par M. Colson, à l'hôpital d'Anvers, par M. de Kircoff, la consomption pulmonaire entre pour un tiers environ dans le chiffre des décès dans ces établissements; tandis qu'en France elle entre pour un cinquième, et en Algérie pour un centième et moins encore, dans les hôpitaux de l'armée, puisque d'après les recherches de M. Casimir Broussais, ce rapport est de i sur 102. On trouve cette proportion favorable, en France, dans nos villages les plus salubres.
Les conditions de la vie militaire favorisent donc le développement de la phthisie; cependant, des exercices fréquents sont indispensables pour former les soldats et pour les besoins du service, Mais ces exercices, si l'on en excepte l'escrime, ne sont point au nombre de ceux qui favorisent le mouvement du sang du centre à la circonférence; d'ailleurs, lorsqu'ils produisent cet effet, les soldats sont exposés à des causes de refroidissement, qui rendent souvent ces exercices pernicieux à cet âge où la phthisie exerce ses ravages. Dans la cavalerie, composée, en général , d'hommes plus robustes, cette maladie est moins fréquente; mais dans cette arme les hommes sont plus chaudement vêtus, et ils peuvent pi us facilement éviter l'influence du froid et de l'humidité, soit lorsqu'ils sont en faction, soit lorsqu'ils sont au bivouac.
D'ailleurs, avant d'entrer au service, beaucoup de soldats qui ont exercé des professions sédentaires, ou qui ont habité des lieux humides, sont
déjà atteints de tubercules; car ces productions inorganiques se forment généralement avant l'époque de la puberté ; on verra bientôt quelles sont les conséquences ou les règles hygiéniques que l'on doit déduire de l'ensemble de ces observations. Mais, disons-le d'abord, l'escrime et les exercices de la gymnastique seraient indispensables aux soldats , surtout aux époques où le service est peu actif, et où la mauvaise saison les retient à la caserne. Une nourriture animale suffisante, la ventilation, des vêtements chauds, des exercices variés, surtout ceux qui viennent d'être indiqués, contribueraient efficacement à préserver les soldats des tubercules et d'une foule de maladies chroniques.
Si l'on examine l'influence des professions sur la fréquence de la phthisie dans les climats où la température est élevée, on trouve que le repos habituel dans les habitations favorise aussi son développement; déjà on a vu qu'à Bordeaux , à Nîmes, à Arles, à Marseille, cette affection est fréquente parmi les individus qui exercent des professions sédentaires; dans cette dernière ville elle sévit spécialement, comme on l'a vu , chez les jeunes filles renfermées dans les maisons d'éducation, les jeunes détenus et les cordonniers, tandis que les savonniers, les pêcheurs et les marins, etc., en sont généralement préservés. A la vérité, l'air de la mer est chargé de particules salines qui sont portées au loin par les vents; mais les autres faits rapportés dans cet ouvrage montrent Pin-
ET DE L\ RÉCLUSION. 6l
fluence puissante et salutaire du travail à l'air libre dans tous les lieux, sur la constitution de l'homme.
A Rome , où les variations atmosphériques sont si fréquentes, la phthisie enlève à peine la i3e partie de la population qui va mourir dans les hôpitaux du Saint-Esprit et de Saint-Jean; telles sont les données positives que j'ai recueillies dans cette ville célèbre, et les résultats qui m'ont été fournis par MM. les docteurs Folchi et Giovanini, médecins de ces établissements. On constate la fréquence de cette affection chez les hommes qui s'exposent pendant la nuit à l'humidité et au froid , et surtout chez ceux qui sont inactifs dans des habitations insalubres. Les Romains qui vivent dans l'aisance, qui se livrent à l'exercice, en sont rarement atteints ; les vicissitudes atmosphériques ne sont donc pas au nombre des causes générales des maladies tuberculeuses.
Cependant, dans les climats froids et humides, ces vicissitudes exercent une fâcheuse influence; elle est peu remarquable en France, chez les hommes qui travaillent à l'air libre; mais , en Angleterre, ses effets se confondent avec ceux de l'humidité pour produire, comme on va le voir, une grand nombre d'affections tuberculeuses.
Dans les environs de Rome, dans les Marais- Pontins, dans les villes du Latium, dans les montagnes qui environnent au nord l'Agio romano, à Albano, à Palestrina, a Frascati , à Tivoli, la phthisie est 1res- rare, et, comme dans les villages
en France, elle détruit à peine la 80e ou la 100e partie de la population. Au reste, on ne peut donner, sous ce rapport, qu'un chiffre approximatif dans tous les lieux où les médecins ne tiennent point un registre où sont indiquées les maladies qui se sont terminées par la mort, ou qui ont été traitées chaque année. Dans les États romains, comme dans tous les pays où les médecins sont payés par le gouvernement, on devrait leur imposer cette obligation; de cette manière la statistique comparée serait fondée sur de larges bases, et les plus vives lumières éclaireraient le champ de l'observation.
La température est plus élevée, plus uniforme, et la chaleur est plus durable a INaples qu'à Rome, et cependant dans la première ville, sur les bords de la mer, dans une position admirable, la phthisie est plus fréquente que dans la dernière. Les documents suivants m'ont été communiqués par M. le chevalier de Rienzi, médecin de l'hospice des incurables de Napies.
Malades admis dans l'hospice des incurables, en six ans, de 1 835 à 1840 [fî,iif\ Morts, les phthisiques compris. . . i2,2o5
Phthisiques admis 5, 703
Phthisiques décédés , y compris les malades qui offraient quelques symptômes de la phthisie 4?°44
Mais sur ce nombre 2,u8a seulement sont morts dans la salle où l'on envoie les phthisies tuberculeuses confirmées; dans ce nombre on compte
1,669 habitants de JNaples et 6^3 étrangers. Si l'on tient compte des décès des étrangers qui vont aussi mourir dans l'hospice des incurables par suite de maladies de diverses natures, on voit que l'affection tuberculeuse des poumons, traitée dans cet établissement , entre approximativement pour un 6e, ce qui représente environ la moitié du chiffre que nous a donné la statistique de Rome, dans les hôpitaux du Saint-Esprit et de Saint- Jean. On verra bientôt quelle est la cause principale de cette différence remarquable.
Il importe de remarquer qu'à Naples on considère généralement la phthisie comme contagieuse, et que la loi autorise un propriétaire à expulser de sa maison toutes personnes atteintes d'une affection chronique de la poitrine \ Cette disposition de la loi force un très-grand nombre de phthisiques à aller mourir dans l'hospice des incurables. On ne peut donc admettre que la phthisie moissonne proportionnellement autant d'habitants dans les classes de la société qui vivent dans l'aisance; d'après les documents recueillis par M. de Rienzi, cette affection est au chiffre total de la mortalité, à iNaples, dans le rapport de i à s3.
Quoiqu'il en soit , on peut constater à tapies, comme dans les villes de la France, que les personnes qui exercent des professions sédentaires sont le plus souvent les victimes de la phthisie. En visi-
1 Si la personne meurt phlhisique, le propriétaire a le droit ditaire payer à la famille une indemnité considérable pour la démolition et la reconstruction des lieux d'habitation.
tant l'hôpital des incurables, j'ai trouvé, dans les salles consacrées au traitement de la phthisie confirmée, 36 personnes, 19 hommes et 17 femmes, atteintes de cette affection, et dont voici les professions :
Hommes.
Femmes.
Tailleurs,
Porteuses d'eau,
Domestiques,
Fileuses ,
Villageois ,
Rempailleuses ,
Bijoutiers,
Fabricantes d'allumettes ,
Cardeurs ,
Tisserands ,
Cordonniers,
Faisant des chapeaux de paille ,
Crieurs publics,
Marchandes en boutique,
Tanneurs,
Repasseuses ,
Maçons,
Domestiques,
Selliers,
Blanchisseuses ,
Chapeliers,
Fabricants,
Menuisiers ,
Total, 19 17
Je dois faire remarquer que parmi les hommes de la campagne et quelques ouvriers, comme le maçon et ie tanneur, l'habitation de chambres étroites, obscures et humides avait favorisé le développement de la phthisie.
Dans l'hôpital de Lôrettô, qui reçoit les malades que fournit l'hôtel royal des pauvres (Albergo realè dei poverï), hôtel dont nous n'avons pas de modèle en France, j'ai trouvé, sur 5i phthisiques sortis de ce grand établissement industriel, les professions suivantes :
Hommes. Femmes.
Tailleurs, 6 Fileuses, S
Cordonniers , 5 Brodeuses , 4
Cardeurs de laine , 3 Couturières , 3
Musiciens, 3 Domestiques, 3
Total, il 16