CHAPITRE XX
Hygiène sociale. — De l'organisation du travail.
5) I. De la nécessité de faire apprendre deux professions aux enfants.
Si, au point de vue politique, l'organisation du travail a, de nos jours, préoccupé les plus hautes intelligences; si l'on a senti que la sécurité des sociétés modernes était attachée à la solution de ce grand problème; au point de vue médical , ce sujet a aussi son importance et son opportunité. Nous ne l'abordons pas toutefois sans une certaine hésitation, car nous savons tout ce que les réformes auxquelles il conduit peuvent rencontrer de résis-
1 Parmi les substances alimentaires qui soutiennent les forces en combattant des disposilions vicieuses, il est juste de rappeler les effets favorables du chocolat antiasthénique ou slhénogënc de JNI. lîouligny (d'Evreux), habile chimiste qui a puissamment contribuée faire connaître l'état sphéroïdal des corps, en formant de la glace sur une surlace incandescente, ou au loyer de la plus vive chaleur.
tance dans les esprils prévenus, et de difficultés matérielles dans l'exécution. Déjà des essais ont eu lieu; mais, partis d'une impulsion isolée, restreints sur une petite échelle, privés d'appui, agissant au hasard , ils ont trompé les espérances de ceux qui les avaient entrepris. Est-ce une raison suffisante pour renoncer aux améliorations dont ils contenaient le germe, pour en condamner le principe? Nous ne le pensons pas. A notre tour, nous apportons dans cette question quelques idées nées d'une étude attentive : nous les croyons utiles , et nous nous estimerons heureux si la discussion s'en empare, les rectifie, les féconde, et si le gouvernement se décide tôt ou tard à tenter lui-même leur application.
Nous commencerons par revenir sur les considérations que nous avons sommairement exposées au chapitre des professions. Nous y avons dit, en d'autres termes, que si l'on a senti dès longtemps l'utilité d'enseigner plusieurs langues aux enfants riches afin de ne les laisser en dehors d'aucun des bienfaits de l'éducation , la nécessité pour les enfants pauvres d'apprendre deux professions est bien autrement impérieuse, puisqu'il s'agit à la fois pour ces derniers de manger et de vivre. Cette mesure , conseillée par la prévoyance, est commandée par 1' hygiène et serait profitable à la morale.
1 ° Elle est conseillée par la prévoyance , car elle rend moins incertains l'avenir et la position des ouvriers; elle prévient les chances fatales et trop fréquentes des crises industrielles : en effet, il est
rare que deux industries chôment à la fois, surtout lorsqu'elles n'appartiennent pas au même ordre de productions.
a0 Elle est commandée par V hygiène-, car si les hommes opulents ont, pour conserver leur santé et prolonger leur jeunesse, l'équitation, l'escrime , les bains de mer , les eaux minérales, des climats réparateurs, des voyages lointains; si les enfants de familles fortunées, pour demeurer bien portants, pour devenir forts et robustes , pour éloigner les scrofules et la phthisie, ces maladies de la privation et de la misère, disposent des jeux variés, des longues promenades , des salutaires exercices de la gymnastique, d'un régime nutritif et régulier; quelles ressources la société offre-t-elle contre ces dangers à l'artisan, au fils du pauvre? Condamné au travail à perpétuité et sans relâche pendant quinze ou dix-huit heures par jour; chargé d'une nombreuse famille, qui attend de lui sa subsistance; renfermé presque toujours dans des chambres humides, étroites et obscures, comment échapperait-il aux infirmités, à l'abrutissement , à la dégradation? Si dans l'état qu'il exerce il est contraintà développer incessamment les puissances musculaires, il s'affaiblit et devient maigre, à moins ( ce que l'insuffisance du salaire ne permet à aucun), à moins qu'une alimentation substantielle ne répare les pertes abondantes éprouvées par l'économie : si , au contraire, sa profession l'astreint à demeurer, comme une sorte d'automate, dans une constante ou presque constante immobilité , alors
viennent pour lui les déviations de la taille , les tubercules, toutes les affections chroniques dont nous avons ailleurs tracé l'affligeant tableau.
De telles conséquences ne se produiraient plus si les enfants étaient aptes à deux métiers, divers dans leur action, l'un exerçant les forces des muscles, l'autre les maintenant dans un repos plus ou moins complet. Pour se rendre nettement compte des effets hygiéniques et physiologiques de ces deux ordres de travaux, il suffit de savoir que ceux qui exigent le maximum d'intensité des mouvements musculaires déterminent une révulsion puissante à la périphérie, et provoquent desdéperditions considérables par la transpiration et par la sueur, tandis que ceux qui laissent l'homme immobile, ou qui n'exigent que le minimum du mouvement de l'appareil locomoteur, diminuent l'activité des fonctions dépura toires de la peau, et prédisposent ainsià la formation d'affections chroniques. Qu'on oppose ces deux métiers l'un à l'autre, et ces effets fatals, en se contrebalançant, cesseront en quelque sorte d'exister.
Nous ne pensons pas toutefois, comme les disciples de Fourier, que pour obtenir de semblables résultats on doive organiser le travail en séances courtes et variées; car quelque utile que puisse être cette mesure pour la santé de l'homme, on comprend qu'avec ces subdivisions il ne saurait exister de bons ouvriers. En effet, si les arts ont compté un Michel-Ange, à la fois grand architecte, statuaire illustre, peintre inspiré; si Raphaël, Léo-
nard de Vinci et d'autres personnages célèbres ont brillé dans plusieurs carrières, ces hommes de génie trouveront peu d'imitateurs. D'ailleurs l'intelligence qui produit ces mémorables exceptions n'a qu'une petite part aux vulgaires travaux de l'artisan, et l'inspiration n'a rien à démêler avec les occupations manuelles.
Nous croyons donc qu'il suffira pour les ouvriers de se livrer pendant une partie du jour à des métiers exerçant la puissance musculaire, et pendant l'autre partie, à une profession peu active. Si une telle division n'était pas praticable par suite des exigences du commerce ou de l'agriculture, on pourrait n'alterner les travaux que tous les deux jours, toutes les semaines, tous les mois même. Sans doute, les avantages hygiéniques seraient plus imparfaits dans ce cas, mais il y aurait toujours, grâce à l'application de ce système, un immense bien réalisé.
C'est un fait trop certain, pour faire apprendre un état aux enfants on consulte moins en général la force de leur constitution, la nature de leur tempérament, que leur goût ou d'égoïstes intérêts. Qu'arrive-t-il? que l'âge vient; l'ouvrier s'aperçoit avec douleur que ses moyens physiques, ses aptitudes intellectuelles ne sont point en rapport avec la profession qu'il a embrassée. Il n'est plus temps cependant pour lui de revenir sur ses pas, et il se trouve fatalement retenu dans une carrière qui le laisse croupir dans la misère, si elle ne Je conduit a une lin prématurée.
Ces dangers sont surtout fréquents, inévitables dans les métiers insalubres. Les artisans qui s'adonnent à la fabrication du blanc de céruse ou du sous-carbonate de plomb, etc., sont sujets à des affections graves et rebelles. Quand les rechutes se multiplient, ils se voient placés dans cette alternative ou de changer d'état, ou de se préparer à une mort lente et cruelle. Mais changer d'état , comment le pourraient-ils? où sont leurs économies? Chaque jour ne réclame-t-il pas son salaire, en amenant ses besoins? Ne faut-il pas du pain à cette famille affamée? Et les malheureux, poussés par la nécessité, esclaves du devoir, finissent par devenir victimes de leur dévouement : l'horreur que leur inspire la pauvreté leur dérobe celle de leur destruction. Que ces infortunés ne savent-ils deux métiers? Ils auraient le droit de ne pas mourir.
Ces effets si terribles pour les hommes atteignent aussi les enfants que la cupidité et la misère entassent avant le temps dans les manufactures, les usines et les ateliers. « En France, écrivaient en i83g, aux Chambres, des habitants de la ville de Mulhouse, on admet dans les filatures de coton et dans les autres établissements industriels des enfants de tout âge; nous y avons vu des enfants de cinq et de six ans. Le nombre d'heures de travail est le même pour tous, grands et petits ; on ne travaille jamais moins de treize heures et demie par jour dans les filatures, sauf les cas de crise commerciale. Traversez une ville d'industrie à cinq heures du matin, et regardez la population
qui se presse à l'entrée des filatures ! vous verrez de malheureux enfants pâles, chétifs, rabougris, à l'œil terne, aux joues livides, ayant peine à respirer, marchant Je dos voûté comme des vieillards. Ecoutez les entretiens de ces enfants; leur voix est rauque, sourde et comme voilée par les miasmes impurs qu'ils respirent dans les établissements cotonniers. »
Ces faits, recueillis par des hommes graves, constatés dans des pièces officielles, étaient réellement trop sérieux pour ne point appeler l'attention du gouvernement, et une loi, encore récente, a fixé suivant les âges et les forces la durée du travail des enfants dans les fabriques. La loi existe, il est vrai, mais l'application en est bien rarement complète, surtout lorsque les enfants ont à continuer des travaux entrepris en commun et qui ne peuvent s'achever sans leur concours. De nature à obvier à quelques inconvénients, à supprimer quelques abus, elle ne saurait exercer une influence générale et salutaire. La véritable loi à établir, le véritable remède à employer, c'est, à notre avis, ladualité des occupations; c'est ainsi qu'on en éloignera la fatigue et l'ennui; qu'on préviendra l'affaiblissement et la dégradation de la constitution des classes laborieuses; qu'on préparera à l'avenir, au lieu d'une population décrépite, une population robuste et saine; qu'on pourra résoudre enfin ce grand problème industriel : diminuer les graves inconvénients du travail sans en abréger la durée. A cette mesure, si Ton ajoute les effets de la ventilation artificielle* si l'on
applique judicieusement les divers préceptes qui sont exposés dans cet ouvrage, on aura trouvé la solution de ce problème non moins important : les moyens de diminuer V insalubrité d'une foule de professions.
3° Elle est pbofitable a la morale ; assurément : car ce sont moins des instincts de l'homme que de ses conditions d'existence que naît sa dépravation. Que ses besoins se trouvent assurés par un travail qui n'épuise ni son intelligence ni sa vie, qui lui permette de nourrir ses enfants, de les vêtir, de les élever; qu'il soit garanti contre les perturbations du commerce, contre le chômage de l'industrie, et il n'ira pas chercher un oubli momentané de ses douleurs, un allégement illusoire à ses souffrances, dans le vin et les plus crapuleux plaisirs. Malheureusement, dans l'organisation actuelle du travail, avec les conditions qui l'entourent et les lois qui le gouvernent, le bagne se recrute dans l'atelier, et de même que la maladie conduit le pauvre à l'hôpital, la misère le conduit au vice, au vol, au suicide, à l'assassinat. Malesuada James , disaient les anciens.
, § II. Maisons centrales de travail, industrielles et agricoles.
Quelle est réellement, dans la société, la position du pauvre, de l'artisan?
a Peut-il semer la terre pour son propre compte? Won, parce que le droit de premier occupant est devenu droit de propriété.
« Peut-il cueillir les fruits que la maifi de Dieu a
fait mûrir sur le passage des hommes? Non, parce que, de même que le sol, les fruits ont été appropriés.
« Peut-il se livrera la chasse ou à la pêche? Non, parce que cela constitue un droit que le gouvernement afferme.
« Peut-il puiser de l'eau à une fontaine enclavée dans un champ? Non, parce que le propriétaire du champ est, en vertu du droit d'accession, propriétaire de la fontaine.
« Peut-il, mourant de faim et de soif, tendre la main à la pitié de ses semblables? Non, parce qu'il v a des lois contre la mendicité.
« Peut-il , épuisé de fatigue et manquant d'asile, s'endormir sur le pavé des rues? Non, parce qu'il y a des lois contre le vagabondage.
«Peut-il, fuyant cette patrie homicide où tout lui est refusé, aller demander les moyens de vivre loin des lieux où la vie lui a été donnée? Non, parce qu'il n'est permis de changer de contrée qu'à de certaines conditions, impossibles à remplir pour lui.
« Que fera donc ce malheureux? Il vous dira : J'ai des bras, j'ai une intelligence, j'ai de la force, j'ai de la jeunesse; prenez tout cela, et, en échange, donnez-moi un peu de pain. C'est ce que font et disent les prolétaires. Mais ici même, vous pouvez répondre au pauvre : Je n'ai pas de travail à vous donner. Que voulez- vous qu'il fasse alors? u
Telle est la peinture saisissante et trop vraie que traçait en i83<), de la condition du peuple, un
écrivain habile, un penseur profond1. Un autre, le docteur Guépin, écrivait à peu près à la même époque, les lignes suivantes :
ce A moins d'avoir étouffé tout sentiment de ce justice , il n'est personne qui n'ait dû être affligé « en voyant l'énorme disproportion qui existe, « chez les ouvriers pauvres, entre les joies et les « peines : vivre pour eux, c'est uniquement ne ce pas mourir. Au delà du morceau de pain dont il « a besoin pour lui et pour sa famille ; au delà * de la bouteille de vin qui doit lui ôter un in- « stant la conscience de ses douleurs, l'ouvrier « ne voit plus rien et n'aspire à rien. Si vous vouée lez savoir comment il se loge , entrez dans une « de ces rues où il se trouve parqué par la mi« <e sère, comme les juifs l'étaient au moyen âge, « par les préjugés populaires, dans les quartiers « qui leur étaient assignés. Entrez en baissant la « tête dans un de ces cloaques ouverts sur la rue , « et situés au-dessous de son niveau : l'air y est ce froid et humide comme dans une cave ; les pieds « glissent sur ce sol malpropre, et l'on craint de ce tomber dans la fange. De chaque côté de l'allée « qui est en pente, et par suite au-dessous du sol, ce il y a une chambre sombre, grande, glacée , ce dont les murs suintent une eau sale, et qui ne rec< çoit l'air que par une méchante fenêtre trop peic tite pour donner passage à la lumière, et trop ee mauvaise pour bien clore ; poussez la porte et
4 M. Louis IJIarw.
« entrez plus avant , si l'air fétide ne vous fait pas « reculer; mais prenez garde, car le sol inégal ce n'est ni pavé, ni carrelé; ou au moins les car- « reaux sont recouverts d'une si grande épaisseur « de crasse f qu'il est impossible de le voir. Ici « deux ou trois lits raccommodés avec de la ficelle « qui n'a pas bien résisté : ils sont vermoulus et « penchés sur leurs supports; une paillasse , une « couverture formée de lambeaux frangés , rarece ment lavée parce qu'elle est seule, quelquefois ce des draps et un oreiller; voilà le dedans du lit. k Quant aux armoires, on n'en a pas besoin dans ce ces maisons. Souvent un rouet et un métier de « tisserand complètent l'ameublement l .
ce C'est là, souvent sans feu l'hiver, à la clarté ce d'une chandelle de résine le soir, que des bornée mes travaillent quatorze heures par jour pour ce un salaire de quinze à vingt sous.
ce Les enfants de cette classe, jusqu'au moment ee où ils peuvent , moyennant un travail pénible ce et abrutissant , augmenter de quelques liards la ce richesse de leurs familles, passent leur vie dans ce la boue des ruisseaux; empâtés, bouffis, étiolés, ce les yeux rouges et chassieux; rongés par des ce ophthalmies scrofuleuses, ils font peine à voir : on ce les dirait d'une autre nature que les enfants des ce riches. »
Ceux-ci , en effet, ont tout ce que la société re-
1 II s'agit ici de la ville de Nantes, qui offre un terme moyen entre les places de troisième ordre et les villes de grand commerce et de grande industrie , telles que Lyon , Paris, Marseille et Bordeaux.
fuse aux premiers : ils possèdent des écoles secondaires, des pensions, des collèges : l'émulation y est entretenue par l'appât de flatteuses récompenses : en sortant de ces établissements, les hommes qui composent cette classe privilégiée reçoivent des emplois, des titres, des honneurs; rarement ils manquent des choses indispensables à la vie, et ils obtiennent souvent une retraite fructueuse pour des travaux qui ont été pour eux une source de jouissances et de prospérité.
On ne saurait nourrir sans doute l'espoir insensé de rendre tous les hommes également heureux ; mais on ne peut non plus, sans une coupable insouciance, abandonner le pauvre à tout l'abrutissement de l'ignorance, à toutes les chances du travail , à tous ses dangers.
Nous avons montré l'urgente nécessité de faire apprendre deux professions aux enfants des ouvriers; mais on conçoit qu'une telle idée ne recevrait jamais d'exécution, si l'Etat ne la réalisait luimême en fondant, dans chaque département, une ou plusieurs maisons de travail , et des colonies agricoles dans les localités nombreuses où il existe des terrains inexploités, que pourrait fertiliser la culture. De l'association des travaux industriels et agricoles naîtraient, pour la condition physique de l'artisan, les résultats les plus rapides et les plus heureux : une telle mesure s'opposerait aux progrès de la centralisation dans les grandes cités, augmenterait proportionnellement le chiffre des producteurs et celui des consommateurs, les res-
sources et la richesse de la France. Constatons, d'ailleurs, que dans l'extension immodérée de l'industrie au préjudice de l'agriculture il n'y a pas seulement un imminent péril financier, mais de graves dangers hygiéniques, puisque M. Charles Dupin a naguère prouvé, par des calculs qu'on ne saurait taxer d'exagération, que sur dix mille jeunes gens réclamés par la conscription dans les dix départements les plus manufacturiers de France, il s'en présenta huit mille neuf cent quatre-vingts estropiés et infirmes, tandis que ce chiffre, dans les départements agricoles, ne s'éleva qu'à quatre mille vingt-neuf. Pour avoir cent hommes valides en 1837, on dut en repousser cent soixante - dix à Rouen, cent cinquante -sept à Nîmes, cent soixante-huit à Elbeuf , cent à Mulhouse.
Seraient admis dans les instituts dont nous proposons l'adoption les enfants du pauvre. Les orphelines , les ouvrières qu'animeraient d'heureuses dispositions, y trouveraient à la foisles moyens de les cultiver, des ressources pour l'avenir, une sauvegarde contre les entraînements d'une vie solitaire que ne protègent point le regard et la surveillance de la famille. On devrait sans doute ouvrir de semblables asiles aux ouvriers honnêtes et inoccupés, aux vieillards infirmes; mais la charité ne peut soulager tous les malheureux , et le premier devoir delà société est d'assurer l'avenir des enfants pauvres en leur donnant une constitution
robuste, une instruction suffisante, et au moins un métier qui puisse les préserver de la misère.
À l'exception de l'Angleterre, la Fiance plus qu'aucun pays, par sa nombreuse population de prolétaires et l'état d'anarchie que subit le commerce, éprouve le besoin de maisons de travail et de colonies agricoles. Et cependant c'est l'étranger, c'est la Belgique, c'est la Hollande , la Suède, l'Italie, qui sont entrées le plus franchement dans cette voie. En parcourant cetle dernière contrée, en visitant ses fabriques, ses instituts de bienfaisance, ses établissements hygiéniques , nous comprîmes pour la première fois la possibilité de donner deux professions aux enfants pauvres, et nous communiquâmes au congrès scientifique de Florence le plan que nous avions conçu sur cet intéressant sujet. La pia Casa di lavoro, fondée dans cette ville par l'inépuisable munificence et la bonté héréditaire des grands-ducs de Toscane, est, comme nous l'avons dit dans un précédent chapitre, un établissement modèle, fertile en bienfaits pour la classe pauvre. A Rome, sur les bords du Tibre, vis-à-vis le Mont-Aventin, existe encore, souslenom (Y Hospice apostolique de Saint- Michel , une vaste maison destinée à l'amélioration des mœurs, h la culture des professions inférieures, des arts mécaniques et même des beaux-arls. On y enseigne la peinture, la sculpture, l'architecture, la gravure et la musique; on y reçoit des orphelines, des vieillards, et des jeune filles, qui non-seulemenl y ap-
prennent un métier, mais s'occupent des travaux, des soins ordinaires du ménage, et préparent le trousseau dont les dote l'établissement lorsqu'elles le quittent pour se marier. Une instruction religieuse élémentaire est donnée aux élèves, qui y étudient aussi les principes de la langue. Une partie des draps, des objets indispensables à l'habillement et à l'équipement du soldat, sont confectionnés dans l'hospice de Saint-Michel , le plus ancien de ceux qui ont été fondés en Europe. Les Russes eux-mêmes établissent, sur divers points de leur gigantesque empire, des instituts posés sur les mêmes bases : on en compte plusieurs à Saint-Pétersbourg, notamment la Maison Demidoff, placée sous le patronage auguste de l'impératrice actuelle , Alexandra-Feodorowna, que la reconnaissance du peuple a surnommée X Ange delà Russie.
L'Hôtel Royal des Pauvres, à Naples, renfermai! une population de 8,56o personnes à l'époque où nous eûmes le loisir de l'examiner. Là se trouvent réunis une foule d'ateliers vastes et bien aérés, où travaillent des tailleurs, des cordonniers, des verriers, des cardeurs de laine, des fabricants de draps, de limes, d'épingles , de caractères d'imprimerie , des dessinateurs, des peintres, des musiciens et des soldats. Les femmes, adonnées à des occupai ions qui conviennent à leur sexe , occupent un quart ier séparé. A dix-huit ans, les jeunes gens qui n'ont pu réussir à apprendre un état sont incorporés à l'armée. Cette mesure est jusleel prévoyante, car, par suite de leur inintelligence OU de leur paresse.
ces hommes n'auraient pu échappera la dépravation ; tandis qu'ils sont maintenus et corrigés par le rude métier du soldat et le sévère frein de la discipline. L' Albergo reale dei poveri entretient plusieurs succursales dans les environs de Naples, et il nous a été facile de constater là, comme ailleurs, l'influence, sur la santé des ouvriers, du grand air et d'un travail bien réparti. Cette observation, ajoutée à des faits nombreux, démontre la nécessité de fonder à la campagne les établissements industriels, sans les tenir toutefois trop éloignés des grandes villes.
La France est, si je ne m'abuse, dans la position la plus propice pour créer des maisons analogues dans les départements; pour recueillir, alimenter, instruire et moraliser les enfants abandonnés à la charité publique, et trop souvent victimes de l'ignorance, delà misère, de la corruption. De graves objections ont été émises touchant la modicité des produits des maisons de travail, comparée aux dépenses qu'elles exigent. Il n'est pas douteux, en effet, que des établissements recevant les enfants, les vieillards et les infirmes, n'eussent besoin d'une subvention. Mais si l'on compare cette subvention avec celle que l'Etat s'impose pour soigner et nourrir ces individus dans les hôpitaux, les dépôts de mendicité, les pénitenciers, les prisons, etc., on verra qu'il y aurait ici pour le gouvernement plutôt une source d'économies qu'un sacrifice réel. D'ailleurs, nedoit-on pas tenir compte des promesses el des éventualités de l'avenir? des
bienfaits moraux inhérents aux établissements proposés? N'est-il pas à peu près certain que la subvention cesserait bientôt d'être nécessaire, ou serait peu considérable, si les maisons centrales de travail renfermaient, au lieu d'une population sans mœurs, sans croyances, sans émulation, sans frein moral, dégradée par le besoin, accablée par les infirmités, pervertie par l'exemple, une population religieusement élevée, sage, saine et robuste? N'estil pas évident que l'on réduirait ainsi, dans des proportions considérables, le nombre des malades, des infirmes, des aliénés et des criminels? En diminuant les terribles effets des affections du corps et de l'âme, ces institutions seraient donc un immense bienfait. En économie politique, comme en médecine, ne doit-on pas suivre cette maxime antique : Principiïs obsta?
Bien que les colonies agricoles de la Hollande et de la Belgique n'aient point répondu à l'espérance des économistes et des philanthropes, elles n'ont pas moins prouvé l'utilité de semblables établissements lorsqu'ils sont sagement administrés, puissamment soutenus et fondés au milieu d'une contrée fertile. Cela résulte jusqu'à l'évidence du passage suivant d'une lettre que voulut bien m'écrire, en i8/|i, l'honorable fondateur de ces colonies, M. le général Van den Bosch. Il s'exprime en ces termes : « Dans la Neerlande (la Hollande) il existait depuis longtemps des dépôts de mendicité, des maisons pour les enfants trouvés et pour les orphelins, heaucoup de pauvres recevant des secours à domicile.
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L'entretien dans les dépôts de mendicité et dans les maisons d'orphelins coûtait ici, par an et par personne, 180 florins; les pauvres à domicile, 20 florins par tête. C'est avec ces frais que doivent être comparés ceux des établissements coloniaux, puisque ces derniers ont remplacé les premiers. Par un compte rendu au gouvernement il y a quelques années, il est prouvé que les frais du logement, l'achat du terrain et la culture avec l'entretien des invalides ont coûté 69 florins par an et par tête dans les établissements coloniaux, et que ces établissements, pendant vingt-deux ans d'existence, ont épargné plus de cinq millions de florins aux communes. Voilà un fait non contesté. Aussi longtemps que la dette contractée pour fondercesétablissements, montant à 3,863, 5oo florins, ne sera pas remboursée, l'entretien pour les années à venir sera de 87 fl. par tête, tant pour payer la rente de cette dette, que pour les frais d'entretien et d'administration. Une fois la dette payée, les produits du travail agricole et des fabriques suffiront à l'entretien de la population, forte environ de 9,400 personnes. »
Ce passage de la lettre de M. le comte Van den Bosch répond d'avance aux objections des administrateurs et des économistes. Il importe de remarquer d'ailleurs que ces résultats ont été réalisés en Hollande, dans les colonies agricoles, par des enfants, des vieillards et des hommes soumis pour la plupart h l'influence fatale de la misère.
Il serait facile de multiplier les exemples et de
mon lier que nous ne marchons point dans des voies inconnues et vers un but chimérique.
Il existe, en effet, en Fiance, des établissements qui sont destinés sinon à prévenir la misère publique, les délits et les crimes, du moins à diminuer l'une et à réprimer les autres.
Le pénitencier de Saint-Germain-en-Laye offre de bonnes conditions de salubrité. La situation du château, celle des ateliers et des cellules; les exercices auxquels se livrent les détenus, y rendent les maladies fort rares. La phthisie et les diverses affections chroniques ne s'y multiplient point comme dans les autres pénitenciers et dans les maisons centrales de détention. Dans cet établissement modèle, où régnent l'ordre, la sévérité, la justice, l'émulation même, le budget ordinaire des dépenses ne dépasse point celui des recettes; ce dernier a même offert cette année un excédant, déduction faite des sommes accordées a chaque homme sur le prix de la journée. Les soldats qui travaillent dans cette maison apprennent avec beaucoup de facilité, et étudient avec beaucoup de zèle les métiers qu'on y exerce : c'est, pour L'industrie, une véritable école mutuelle.
Sous le rapport de la santé, de la morale et de l'économie, les avantages d'une semblable organisation sont indéniables. Kn ce qui concerne l'hygiène, on a été moins heureux dans le pénitencier de la Roquette; le froid atteint les enfants dans les cellules, et ils sont privés d'un exercice salutaire; pendant une demi-heure seulement ils
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vont respirer l'air dans une cour étroite que dominent de toutes parts de hautes murailles. Les scrofules, la phthisie, une maladie convulsive, cruelle, sont les suites de cette infraction aux préceptes les plus vulgaires, aux lois immuables de la nature!
On peut constater à Bicêtre les incontestables bienfaits apportés par le travail dans la condition physique et morale des convalescents et des aliénés. Ceux d'entre ces derniers auxquels leur force permet de s'employer à des occupations régulières, sont placés dans la ferme Sainte-Anne, succursale de Bicêtre. Sans parlerdela merveilleuse influence que produit et sur leur santé et sur leurs penchants l'association des travaux agricoles et industriels, on ne peut s'empêcher d'être frappé des résultats économiques obtenus.
En i833, à l'époque où cette ferme a commencé à être exploitée par les aliénés, elle a présenté un bénéfice net de 1,957 fr. 00 c.
En 1 84 1 ? ce bénéfice s'est élevé a 53,343 1 1
En 1842, à. . . , 49?97t> 54
Les produits bruts, pour i8437 ont atteint i25,6i8 72
En déduisant les dépenses, qui se sont montées à environ 75,000 00
Il reste un bénéfice net de 5o,6i8 72 Ces calculs sont authentiques. On trouve encore à Bicêtre des ateliers pour les vieillards et pour
quelques convalescents; mais l'administration en abandonne le produit aux travailleurs.
Il y a là déjà, ce nous semble, quelque chose de fort concluant, une démonstration de fait fort éloquente. Ces chiffres indiquent qu'au point de vue financier, la fondation de maisons de travail et de colonies agricoles ne serait pas aussi hérissée d'obstacles que les adversaires de toute innovation pourront a priori Y affirmer. Quoi qu'il en soit, c'est à l'Etat, non à des sociétés de patronage, qu'il appartient de les créer et de les soutenir. Laissons à certains économistes leur prudente immobilité, leurs généreuses illusions, mais donnons-nous de garde de les partager. Non, à une époque où la misère et l'égoïsme sont en progrès, on ne saurait logiquement préférer la charité privée à la charité légale. Car, qu'on ne s'y trompe pas, si dans plusieurs pays les colonies agricoles n'ont qu'une existence bornée, qu'un avenir incertain, c'est précisément parce qu'elles n'ont eu pour appui que cette bienfaisance privée si fragile et si inconstante. L'intervention de l'Etat est ici tellement nécessaire qu'on voit, en interrogeant l'histoire, que les premières maisons de ce genre ont été élevées en Italie par les papes, dans un siècle où cette contrée était couverte, pour ainsi dire, d'un réseau de sociétés charitables et de congrégations religieuses. Il est pour nous, dès lors, de la dernière évidence que confier le sort de telles institutions à la charité particulière, ce serait le confier au hasard, leur refuser un lendemain, les frapper de mort à leur naissance.
Quant au plan d'éducation qui doit être adopté pour les maisons de travail, ce n'est pas, on le conçoit, un point qu'il soit permis de négliger.
Dans un travail éminent sur l'instruction secondaire,M. Thiers, avec une supériorité de talent que personne ne sera tenté de lui contester, fait ressortir les avantages que cette instruction peut offrir aux classes éclairées de la société. Si elles ne sont pas, suivant lui, la nation tout entière, elles la caractérisent. Leurs qualités, leurs vices, leurs mauvais penchants se répandent partout autour d'elles; elles font le peuple lui-même par la contagion de leurs idées et de leurs sentiments. Cette opinion ne saurait être admise, selon nous, que dans de certaines limites; car les populations de la campagne, éloignées des grandes cités, ont leurs mœurs particulières sur lesquelles les classes supérieures n'exercent qu'une imperceptible influence. Et d'ailleurs, si cette influence existe, les effets en sont plus funestes qu'utiles; car les grandes villes sont à la fois des foyers de lumières et des foyers de dépravation. Il y a donc une réforme vitale à apporter dans l'organisation des écoles primaires. On sait à quelles tristes conditions matérielles elles sont réduites, et combien est restreinte leur mission intellectuelle. En se bornant à enseigner aux enfants les notions rudimentaires de l'art d'écrire, de lire et de calculer; en leur donnant quelques aperçus généraux de religion et de morale, on laisse dans leur esprit des mots incompris, des sentiments vagues que le temps, le langage des passions, l'entrai-
nement des mauvais exemples ne tardent point à effacer. Rentré au sein de sa famille, l'enfant imite la conduite de ses parents, adopte leurs idées, hérite de leur corruption, au lieu de suivre les conseils du prêtre et de l'instituteur. C'est ainsi que les vices se propagent et que l'ignorance se perpétue. Or, si nous proposons des maisons de travail où seraient élevés les enfants pauvres, et où, par suite d'une attentive et sage direction , ils arriveraient à posséder deux professions, l'une industrielle, l'autre agricole, nous sommes loin de croire qu'on doive négliger la partie morale de leur instruction, se contenter pour eux d'une éducation mécanique. La misère prend sa source dans l'immoralité aussi bien que dans l'inaptitude au travail. Il faut, aussitôt leur raison formée, qu'on reproduise incessamment, sous les yeux des enfants, les exemples des malheurs dont sont menacés icibas l'infracteur des lois, celui que la paresse et des passions dégradantes conduisent au crime. Il faut leur offrir le trop fidèle tableau des misères, des angoisses, du désespoir des condamnés. Si d'une main on tient devant eux l'Evangile, ce code de la plus sublime morale, on doit tenir de l'autre les terribles annales de la justice humaine! Ces premières impressions, les frappant à l'âge où elles se gravent dans le cœur si profondément, ne s'effaceront jamais de leurs souvenirs. Convaincus des précieux avantages d'une vie régulière et sage, s'ils relrouvenl la corruption sous le toit paternel, ils la combattront au lieu de la partager.
Ces observations nous conduisent à penser que l'établissement, en Algérie, de maisons d'éducation et de travail, assises sur les mêmes bases, où les enfants français et arabes parleraient indistinctement les deux langues, participeraient aux mêmes études, aux mêmes exercices et aux mêmes jeux, ne serait point stérile pour la culture du sol, l'apaisement des haines etl'inféodation des deux peuples. Les enfants indigènes, recevant une instruction tout européenne, se détacheraient insensiblement de leurs vieilles mœurs et de leurs préjugés religieux : Arabes par la naissance, Français par l'éducation, ils auraient dès ce moment deux patries. Leurs études terminées, ces espèces d'otages, qui nous garantiraient d'ailleurs de la soumission de leurs familles, seraient ou rendus à leurs parents, ou laissés dans les ateliers , ou incorporés dans l'administration et dans l'armée \
En résumé, lumières, morale, amour de l'ordre et du travail répandus dans les classes pauvres; diminution du nombre des malheureux, des malades, des vagabonds, des criminels, qui vont ou languir dans les dépôts de mendicité, ou encom-
1 Si ce n'eût été sortir des limites de l'hygiène sociale pour entrer dans le domaine de la poliiique et de la stratégie, nous aurions pu facilement établir peut-être la possibilité de fonder avec succès, en Algérie, des établissements semblables qui, grâce à leur position et à leur organisation, formeraient la base première sur laquelle on édifierait, d'une part, des colonies militaires destinées à dominer les habitants insoumis ou rebelles ; d'autre part, des colonies civiles destinées à opérer entre les deux peuples une alliance durable et une fusion progressive.
brer les hôpitaux, ou peupler les maisons de car* rection, ou enfin expier leurs crimes dans les pénitenciers et dans les bagnes; réduction considérable dans les frais de justice criminelle; extinction d'une foule de maux moraux et physiques dont souffre la société tout entière : telles seraient, en quelques mots, les incontestables améliorations attachées aux maisons de travail industrielles et agricoles.
D'autres avantages seraient inhérents encore à la création de ces établissements, à l'adoption de ces mesures. Un fait certain, c'est que l'instruction matérielle des artisans est en France très-restreinte : on connaît l'insuffisance de nos écoles d'arts et métiers; on sait que l'Angleterre et l'Allemagne elle-même doivent , en partie , leur incontestable supériorité dans les travaux mécaniques, à des études théoriques et pratiques approfondies. Or, les établissements dont nous demandons la fondation permettraient à nos ouvriers de cultiver le dessin, la géométrie, et d'aplanir les difficultés que présentent, sans leur secours, les arts mécaniques. La France industrielle serait égale, sinon supérieure, à ses voisins. Les maisons d'éducation et de travail lui offriraient donc des ouvriers habiles dans toutes les professions, des agriculteurs robustes et des soldats pouvant soutenir les fatigues de la guerre; en un mot, des hommes moraux et intelligents propres à tous les travaux.
Telles sont, d'un point de vue d'ensemble, les raisons décisives qui nous semblent militer en faveur
de ces établissements. Assurément, si nous vivions à une époque agitée, où de puissants intérêts s'entre-cboquent, où de grandes guerres sont possibles, où l'Etat doit conséquemment concentrer ses soins et ses ressources sur les développements de son organisation militaire; tout en signalant pour l'avenir des principes salutaires, nous ne songerions point à en solliciter l'application. Mais ces temps ne sont plus : la paix est un égal besoin pour les gouvernements et pour les peuples; le bien-être social, le progrès des arts, l'essor des connaissances humaines, voilà ce dont on se préoccupe avec raison. Le moment ne saurait donc être mieux choisi pour de telles fondations, et il n'est pas possible d'admettre que l'Etat manque financièrement de moyens pour les établir; car, avec les réductions qui peuvent être si facilement opérées sur les budgets de la guerre et de l'intérieur, en détournant momentanément la destination des fonds consacrés aux embellissements publics, il serait facile d'obtenir déjà un commencement d'exécution. En effet, bien que nous soyons loin d'improuver ces grands travauxd'artquiemploientdesbrasetdes industries, ces arcs de triomphe qu'on achève, ces palais que l'on restaure, ces musées que l'on forme à grands (Vais; nous croyons que les sacrifices qu'ils nécessilent recevraient un emploi et plus urgent et plus fécond, s'ils servaient à expérimenter ce grand problème industriel, dont la solution (en tant que conformeà nos espérances) doit placer lapopulation ouvrière de la France dans des conditions toutes
nouvelles de force physique, d'aisance, de bonheur, de moralité.
Nous ne serions pas surpris, toutefois, que, trailant nos vues d'utopie, on nous accusât d'être sorti du domaine de l'hygiène pour nous égarer dans celui de l'économie politique. A ce reproche, il nousserait facile de répondre qu'il ne suffisait point de signaler l'organisation vicieuse du travail et son incalculable influence sur la santé de l'artisan, mais qu'après avoir montré la source du mal, il fallait indiquer nécessairement le remède. D'ailleurs, si nous ne nous abusons, une utopie est une création de l'esprit, dont la réalisation doit rencontrer d'insurmontables obstacles , et qui ne saurait être transportée sur le terrain de la pratique qu'en changeant sans transition les traditions établies, les habitudes prises, l'ordre actuel du travail. Or, tel n'est pas le caractère de la méthode dont nous avons déterminé les conditions et signalé les avantages : elle peut être introduite d'abord partiellement , sans secousse , sans désorganisation dans toutes les maisons de travail existantes; dans les ateliers de charité, dans beaucoup de manufactures et particulièrement dans celles qui sont situées a la campagne , dans les hospices ou sont élevés les enfants; enfin dans tous les établissements environnés de vastes jardins et de terres livrées à la culture.
Au reste , quand ces Vues n'auraient pour unique résultat que de forcer l'attention à s'arrêter sur cet important sujet, nous nous applaudirions
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encore de les avoir exposées. C'est une pierre que nous apportons à l'édifice d'une réforme que nous appelons de toutes nos convictions et de tous nos vœux : d'autres en aplaniront les aspérités, en élargiront les bases et en poseront le couronnement.
Au moment où nous publions cet ouvrage (le 2 septembre 1844) , nous apprenons que M. Clias est venu à Paris, afin d'enseigner sa méthode. Pour en faciliter l'application, il conseille de remplacer les machines compliquées de la somascétique par le triangle mobile ou le trapèze, instrument de son invention, au moyen duquel on exécute les mouvements les plus variés. Ce triangle est formé d'un bâton de frêne de deux pieds et demi de longueur, d'un pouce et demi de diamètre, d'une corde fixée aux extrémités de ce bâton, et suspendue par un double tourniquet au plafond, à une barre transversale ou à la branche d'un arbre.
Cet appareil , fort simple, suffira dans beaucoup de maisons d'éducalion ou de travail, dans les écoles primaires, dans les pénitenciers et dans les hospices où l'on élève les enfants. Dans ces derniers établissements, les exercices et le travail corporel contribueront au maintien de la santé; dans les premiers, ces exercices et la danse donneront au corps de la force, de la souplesse et de la grâce; mais il importe que le même maître enseigne à la fois la gymnastique et la danse, afin de rendre plus facile et plus complète l'éducation physique des enfants. Les jeunes gens qui sortiront de l'ornière de la routine, en réunissant les deux branches d'un art qut développe la beauté et la force, et que, pour cette raison, on pourra appeler calislhénique , acquerront une véritable supériorité sur les maîtres qui se bornent à enseigner la danse.