CHAPITRE IV
Influence de l'humidité.
Cette influence s'exerce sous tous les climats dans la production des maladies aiguës et des affections chroniques; sous toutes les zones l'humidité produit ses ravages, en agissant avec le froid, avec les vicissitudes atmosphériques, ou avec la chaleur. Trop souvent on attribue à des émanations miasmatiques des maladies graves qui sont dues à l'influence de l'humidité et des grandes perturbations atmosphériques sur la peau. Il sera facile de démontrer que sans le concours de l'humidité ces miasmes, dont l'existence est encore un problème, ne peuvent agir dans le plus grand nombre des cas. C'est sous l'influence de la première cause et de ces grandes perturbations que se manifestent la plupart des épidémies, des maladies endémiques, dont les formes sont très-variées, enfin des maladies caractérisées par une altération profonde du sang et des autres fluides.
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Un travail général ayant pour objet de montrer l'influence de l'humidité sur l'économie, dans la production des maladies aiguës, est indispensable; c'est le moyen de parvenir à écarter un grand nombre d'erreurs qui obscurcissent encore une foule de points de l'histoire de ces maladies: il faut donc recueillir un grand nombre d'observations dans différents climats, en indiquant les conditions météorologiques qu'ils présentent, afin d'obtenir des résultats généraux qui puissent servir de guide. Ce que je viens de dire relativement aux maladies aiguës s'applique entièrement aux affections chroniques ; il est facile de voir que la science ne possède pointde faits généraux, bien coordonnés, propres à montrer, avec le plus grand degré d'évidence, l'influence de l'humidité dans la production de ces affections, dans tous les climats, dans tous les lieux et dans les habitations. Une foule de causes secondaires, accidentelles, ou de simples coïncidences prennent en quelque sorte la place de cette cause générale, et on se perd dans un monde de détails. Les faits sont opposés aux faits, les assertions aux assertions, les hypothèses aux hypothèses, et dans cette confusion, les causes générales des maladies sont méconnues.
Il résulte encore de cet état d'anarchie, que les découvertes acquises à la science ne sont point fécondées, et qu'elles sont même considérées comme des faitsintéressants qui doivent restersans application. Tel est lesort quia été réservé aux recherches de Sanctorius et de ceux qui, à son exemple, ont
cherché à montrer l'influence de la suppression de la transpiration sur le développement des maladies. Dans une question de principes de la plus haute importance, je suis encore obligé de rappeler que ces recherches sont du domaine de l'histoire et qu'elles n'ont exercé aucune influence sur les doc* trines ni sur les théories médicales. Il faut répéter jusqu'à satiété les mêmes vérités , afin qu'elles soient bien comprises : il s'agit ici de nettoyer une autre écurie d'Augias. Les discussions stériles qui se sont élevées entre Broussais et Laennec, relativement aux causes des tubercules dans la phthisie, démontrent la justesse de ces observations. Le premier, élevé dans les principes du sô« lidisme, est arrivé, sous ce rapport, aux plus fautes conséquences; le dernier, attaché à sa doctrine hippocratique, partageant par conséquent les opinions des humoristes de l'antiquité, a également oublié les travaux de Sanctorius, et n'a tenu aucun compte des opinions du vulgaire; il attribuait, comme je l'ai déjà dit, l'action salutaire et antituberculeuse de l'air de la mer aux émanations bienfaisantes des plantes maritimes; il oubliait que c'est précisément dans les lieux où les plantes se multiplient, dans les lieux bas et humides, qui offrent une admirable végétation , que l'air de la mer devient insalubre. Ce fluide est , au contraire, très-salubre et antituberculeux sur les dunes sablonneuses et arides , où toute végétation est pour ainsi dire impossible, et enfin en pleine mer-, pendant le cours d'une longue navigation. Les deux
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observateurs célèbres que je viens de citer ignoraient donc l'influence de la suppression de la transpiration dans la production des tubercules, toute leur attention se portait sur les poumons; à la vérité Laennec avait entrevu, dans l'altération du sang, la source d'une cachexie tuberculeuse.
Cependant l'action défavorable de l'humidité n'avait point échappé à l'attention des anciens, elle a été signalée par Hippocrate , positivement indiquée par frétée et par Sydenham, qui attribuait même la phthisie à la suppression de la transpiration cutanée. Enfin, Broussais lui-même, qui occupe un rang distingué parmi les grands observateurs , malgré les erreurs qu'il a introduites dans la science, Broussais a constaté l'influence du climat froid et humide de la Hollande sur le développement des affections tuberculeuses des poumons, et j'ai moi-même eu occasion de vérifier la justesse de ses observations. Ces affections se multiplient plus les climats sont humides et en raison directe de la déclivité des lieux. Cette loi est générale pour les maladies chroniques , ainsi que je vais le démontrer, dans cet article, soit par des observations qui me sont propres , soit par des faits fournis par différents observateurs.
Récemment, au sein même de l'Académie royale de médecine de Paris , on a nié l'influence de l'humidité sur la production de la phthisie pulmonaire; on a soutenu celte opinion erronée d'après les résultats de l'expérience; on a prétendu que l'air humide des marais produit des fièvres inter-
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mittentes et non des phthisies, et on a même proposé d'envoyer les poitrinaires dans les marais afin d'obtenir leur guérison. Les médecins qui ont donné ce conseil ont été conduits par cette méthode vicieuse d'observation qui accorde une importance exagérée à des faits isolés; ils n'ont pas vu que dans les lieux élevés, secs et très-salubres , où les maladies aiguës se développent , la phthisie est plus rare encore que dans les pays marécageux; ils n'ont tenu aucun compte de l'action des autres agents physiques dont l'influence s'ajoute à celle de l'humidité. Ainsi, lorsqu'elle agit avec une température élevée, elle exerce une influence spéciale sur les voies digestives et sur l'encéphale ; si à cette cause se réunit l'action de profondes vicissitudes atmosphériques, on voit éclore les fièvres intermittentes simples ou pernicieuses; dans cette circonstance, les engorgements des viscères abdominaux résultent aussi des troubles fonctionnels et périodiques de la peau . Sous une température froide et humide les organes de la poitrine sont plus souvent affectés; enfin, l'humidité et un défaut de lumière dans les habitations déterminent souvent les maladies tuberculeuses et le rachitisme. L'analyse doit donc guider le médecin dans le champ de l'observation; il doit étudier isolément l'action de l'air humide et froid, de Pair humide et chaud, de l'air humide et calme, de l'air humide et en mouvement sur les organes. En examinant ainsi l'influence de l'humidité dans ces diverses conditions, on reconnaît qu'elle produit les maladies
aiguës plus graves et les affections chroniques les plus variées, en agissant principalement sur l'organe cutané.
Cependant, l'influence de cette cause physique détermine aussi des anomalies dans l'acte de la respiration, en agissant d'une manière directe dans les voies pulmonaires; un air sec favorise l'évaporation de l'humidité bronchique et augmente l'activité des fonctions du poumon ; un air chargé d'un excès d'humidité ne peut enlever à cet organe la même quantité d'eau réduite en vapeurs à chaque expiration. Il résulte nécessairement de cette inactivité des organes respiratoires et cutané, dans cette circonstance, une diminution de l'exhalation; ce défaut d'équilibre tend nécessairement à refou^- 1er dans l'économie une grande quantité d'eau que les reins doivent éliminer. Cet excès d'eau contribue à la formation des hydropisies et des autres cachexies qui se développent dans les climats, dans les lieux et dans les saisons humides.
On conçoit que les vicissitudes de la température doivent exercer leur principale influence sur la surface cutanée. Les perturbations atmosphériques ne produisent qu'un effet peu marqué sur des organes renfermés dans la cavité de la poitrine; l'air n'y pénètre qu'en petite quantité, au moyen d'un appareil naturel de ventilation, et il s'échauffe en parcourant les divisions bronchiques ; au contraire, la peau, privée d'un semblable appareil, est exposée à chaque instant à éprouver l'action des courants atmosphériques d'une tem-
pérature très-variable, qui portent nécessairement le trouble dans ses fonctions. Ces anomalies ont été constatées par la physiologie expérimentale; en examinant les principaux résultats de cette méthode d'investigation, dans l'état physiologique, on verra les effets qu'elles peuvent déterminer dans l'état pathologique; enfin on reconnaîtra encore que la diminution de l'exhalation cutanée, sous l'influence de l'humidité, est la source d'une foule de maladies chroniques, analogues à celles qui résultent de l'influence du repos prolongé dans les habitations.
Il est établi par des expériences de physique et de physiologie, que l'agitation de l'air est une condition qui favorise l'évaporation de l'humidité à la surface des corps; les expériences que l'on doit à M. Edwards aine ont confirmé cette vérité physique, et ont prouvé que l'air sec et en mouvement excite vivement la transpiration .insensible; tandis que l'air humide et en repos réduit cette évacuation a son minimum. Ainsi, des grenouilles exposées a une fenêtre, où l'air est en mouvement, perdent des quantités de transpiration trois ou quatre fois plus grandes que celles qui sont placées dans l'intérieur d'un appartement ou dans un vase où l'air est en repos. Ces pertes sont presque égales dans l'air sec et en repos, dans l'air humide et en mouvement; circonstance qui nous montre déjà les effets favorables de l'air de la mer, des montagnes, enfin des lieux où l'air est souvent agité. Ces expériences ont été répétées avec le même
résultat sur des animaux à sang chaud; l'air calme et saturé d'humidité réduit aussi chez eux la transpiration à son minimum.
Notre illustre ami, M. Edwards, n'a fait aucune application de ces résultats à l'hygiène ni à la physiologie pathologique; et je puis affirmer qu'il a donné sa haute approbation aux inductions que j'ai déduites de ses expériences. Elles tendent en effet à prouver que la transpiration de l'homme qui vit dans le fond des vallées humides est réduite à son minimum , comme celle des batraciens placés dans l'intérieur d'un appartement, au milieu d'un air humide et sans agitation; au contraire tout tend à prouver que la peau est vivement excitée par l'air sec des montagnes, des plateaux élevés ou de la mer; la ventilation enlève alors des quantités considérables des éléments de la transpiration. C'est en effet dans les vallées profondes et humides que l'on trouve le berceau ou la patrie des maladies chroniques. C'est sur les plateaux élevés, sur les versants des montagnes battues par les vents, que se multiplient les maladies aiguës.
11 existe donc un rapport remarquable entre les deux grandes causes des maladies lentes, l'humidité et le repos prolongé dans des habitations: sous leur influence on voit se développer, suivant le progrès de l'âge, le rachitisme, les scrofules, les phthisies,lesophthalmies scrofuleuses, les tumeurs blanches, les caries, l'hydropisie et des engorgements de diverses natures. On a sans doute attri-
bué à ces diverses maladies des causes entièrement différentes.
Cette divergence d'opinions, si fatale à la science et qui laisse tout en question, se rencontre partout aujourd'hui. Cela est si vrai, qu'on a vu récemment un médecin distingué , le docteur Londe , dans un savant ouvrage, intitulé : Nouveaux éléments d'hygiène, nier en quelque sorte les effets de la transpiration cutanée. « Le mode d'action du froid, dit M. Londe, dans la production de ces maladies, (il s'agit de l'affection des organes respiratoires), est différemment présenté. Les gens étrangers à la médecine s'imaginent que c'est l'humeur même de la transpiration, qui, brusquement répercutée de l'extérieur à l'intérieur, va irriter les organes par une àcreté particulière. En conséquence, pour soulager les organes intérieurs enflammés à l'occasion du froid, ils ne veulent entendre parler d'aucun moyen que de rappeler la transpiration. Or, comme celleci n'est pas disposée à reparaître tant que l'organe intérieur est violemment enflammé, il résulte souvent de cette fausse théorie, si l'inflammation est grave, que le malade expire plutôt que de suer. »
Mais qui ne sait qu'une cause quelconque peut déterminer une succession d'accidents graves , bien qu'elle ait cessé d'exercer son action au moment où ils se manifestent? Néanmoins M. Londe a raison en ce sens, qu'essayer de guérir une inflammation de la poitrine ou une phthisie invétérée par le retour de la transpiration, serait une
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tentative inutile : en effet, à la cause primitive a succédé une altération du sang, une lésion profonde des solides qu'il faut nécessairement combattre à l'aide de moyens spéciaux.
J'ai rapporté précédemment les résultats de la statistique dans les petites localités, et chaque médecin est à même d'en vérifier l'exactitude. La phthisie, en y comprenant même les affections chroniques de la poitrine, que l'on peut confondre avec elle, enlève à peine la 60% la 80e ou même la 100e partie de la population dans les villages situés sur des montagnes, sur des plateaux élevés, dans des vallées larges et accessibles à tous les vents, et parmi les populations livrées aux travaux agricoles. Cette proportion est bien plus considérable dans les villages où l'on se livre à des occupations sédentaires, et dans ceux qui sont situés dans des vallées profondes et humides, dans les habitations dominées par des montagnes, par les arbres élevés et touffus qui s'opposent à l'évaporation. La consomption pulmonaire décime souvent, en France, dans ces conditions, la 10e et même la 8e partie de la population. Cependant il importe de remarquer que son maximum de fréquence est beaucoup moins élevé, ainsi que nous le verrons bientôt, qu'en Angleterre, où le climat est remarquable par l'abondance de l'humidité et parla fréquence des brouillards les plus épais. Dans le village d'Ezy, près de la petite ville d'Ànet, dans la vallée de l'Eure, cette maladie» entre dans la proportion d'un 8e sur le
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chiffre des décès; à Anet, cette proportion est d'un 5oe environ. Le village est abrité à l'ouest et au nord par une montagne , à l'est et au midi par des arbres élevés qui arrêtent les courants atmosphériques et s'opposent ainsi à l'évaporation de l'humidité; au contraire, Anet est placé dans une partie large, élevée et sablonneuse de la vallée, accessible aux vents. Les scrofules et les autres maladies chroniques se multiplient à Ezy, les maladies aiguës sont plus communes dans Anet. Enfin, ces affections sont plus fréquentes chez les artisans qui s'occupent à fabriquer des peignes, que chez les agriculteurs. Ces résultats sont confirmés par les documents qui m'ont été fournis par M. le docteur Delasiauve, alors à Ivry-la-Bataille , aujourd'hui médecin à Bicêtre.
Le village de Fontenay-Saint-Père, près de Mantes , m'a offert les mêmes faits. Plusieurs hameaux composent ce village : le plus élevé , exposé au midi, donne peu de phthisiques et de scrofuleux; mais ceux qui sont situés plus bas, l'un entre deux collines, et l'autre sur un coteau exposé au nord, sont très-humides et très-insalubres: C'est dans ces hameaux surtout que l'on voit se multiplier les scrofules, les tumeurs blanches, la phthisie, les ophthalmies, et enfin une foule de maladies chroniques. D'après mes propres recherches et les renseignements que je dois à la bienveillance de M. Bonnau, médecin à Mantes, la phthisie entre pour un 10e dans le chiffre de la mortalité à Fontenay-Saint-Père. Dans d'autres
villages, placés sur les hauteurs qui dominent la vallée delà Seine , et dont la position est plus favorable, on voit diminuer d'une manière remarquable les proportions de la phthisie et des autres maladies chroniques. Dans les villes de Houdan, de Montfort-PAmauri, de Nauphle-le-Château, de Maintenon , d'Epernon , etc., on compte à peine un phthisique sur 5o décès; tandis qu'à Dreux, ville environnée de montagnes, excepté à l'ouest, l'affection tuberculeuse des poumons et les autres maladies lentes sont beaucoup plus fréquentes.
En résumé, c'est dans les vallées étroites, profondes et humides, environnées de hautes montagnes, que Ton trouve le berceau des maladies chroniques : toutes ces affections ne sont pas également fréquentes; ici la phthisie exerce plus particulièrement ses ravages; là les scrofules se multiplient, et dans d'autres lieux on voit éclore le rachitisme. J'ai vu ces maladies se développer dans des lieux élevés, dominés par des montagnes plus élevées encore; mais alors j'ai constaté dans les habitations l'influence de l'humidité, d'un défaut d'aération et d'insolation.
Maintenant , si nous examinons les effets de l'humidité dans les habitations, nous trouvons les mêmes maladies là où son influence est le plus évidente : dans la même ville, les parties élevées sont souvent exposées aux maladies aiguës, inflammatoires, ainsi que j'ai eu occasion de l'énoncer précédemment ; tandis que les affections chroniques se multiplient dans les pari ies basses, surtout lorsque
les rues sont étroites et que l'eau y séjourne, que les maisons sont très-élevées et mal construites. J'ai fait ces observations à Bruxelles, a Lyon, à Rome, dans le Latium, à Naples, et dans d'autres villes. Nous avons vu qu'à Lille en Flandre, les individus qui habitent les caves meurent en grand nombre rachitiques, scrofuleux et pbthisiques.
Mais il suffit d'explorer les quartiers les plus humides de Paris, ses rues étroites et sales, ses réduits sombres, habités par les pauvres, pour se convaincre que les causes que je viens de mentionner sont bien celles qui déterminent le plus grand nombre de maladies chroniques. En vain des observateurs superficiels attribuent ces affections à la misère : "assurément, cette cause de destruction exerce aussi son influence sur leur' développement; mais, en étudiant les effets de la misère à la campagne, ils n'y trouveront point , toutes choses d'ailleurs égales, un aussi grand nombre de rachitiques, de scrofuleux et de phthisiques. Au contraire, si, dans cette condition, ces maladies se développent, étudiez le climat, examinez les localités et les habitations, et vous pourrez vous convaincre que l'humidité, un défaut de ventilation ou d'insolation exercent leurs funestes influences.
Ainsi, la réclusion est la seule cause appréciable des scrofules et de la phthisie qui enlèvent les enfants renfermés dans le pénitencier de la Hoquette; la misère, parmi les populations pauvres de la campagne, ne produit point de semblables
effets; on verrait se développer le rachitisme dans cet établissement, si les enfants qu'il reçoit étaient plus jeunes, bien que cette maladie puisse se développer dans un âge plus avancé. Dans un grand nombre de cas, la nature suit, dans le développement des maladies chroniques, l'ordre que nous avons indiqué; souvent les mêmes personnes sont atteintes du rachitisme, des scrofules, et la phthisie vient terminer l'existence de celles qui sont soumises, pendant trop longtemps, aux causes de destruction qui viennent d'être indiquées; d'autres fois, enfin, ces causes semblent épuiser leur action en déterminant une seule de ces maladies. Ces deux ordres de faits se sont présentés à mon observation, à l'hôpital de Lille, dans les caves de cette ville, à Lyon, à Vienne (département de l'Isère), et dans toutes les prisons que j'ai visitées.
Hes animaux nourris dans des caves ont fini par péril' phthisiques; les chevaux logés dans des écuries froides et humides, nouvellement construites, périssent souvent de la morve, et offrent des tubercules dans les poumons; plusieurs chiens attachés dans des chenils humides, d'autres, dans des tonneaux couverts de terre, sont morts atteints d'une affection tuberculeuse et d'ophthalmies purulentes Qui ne sait qu'un nombre considérable de portiers meurent, à Paris, dans des loges obscures et fraîches, atteints d'affections chroniques de diverses natures? S'ils sont jeunes, ilssont exposés à la première affection ; s'ils sont âgés, ils sont atteints de rhumatismes indiquant l'inactivité des fonc-
tions de la peau, ou du système capillaire qu'elle recouvre.
Au rapport de Joseph Mojon , les scrofules, la phthisie et lanasarque se développent chez les mineurs qui travaillent dans des cavçs profondes que l'on trouve à Lavagna, village qui est à dix lieues de Gênes. L'eau transsude goutte à goutte sur les parois de ces caves, d'où l'on retire une terre propre à former l'ardoise, et parfois ces mineurs rencontrent des flaques d'eau qui les forcent à changer la direction des galeries souterraines. Le frère de ce savant a traité ces mineurs des scrofules, lorsqu'il était médecin en chef de l'hôpital de Gènes : il atteste que les habitants de Chiavari, de Lavagna, et, en général, des différents pays qui se trouvent sur le littoral de la mer Ligurienne, ont une santé florissante et qu'ils sont rarement scrofuleux. Les maladies qu'éprouvent les mineurs de Lavagna sont donc évidemment dues à leur séjour prolongé dans ces caves humides et obscures; leur santé s'altère, leur constitution se détériore, et la plupart meurent avant l'âge de 5o ans. Les mêmes faits ont été observés par ce médecin distingué, dans d'autres circonstances. Une famille, jouissant d'une bonne santé, vint habiter une cave qui se trouvait sous une de ses habitations; les enfants issus de cette famille devinrent tous serofuleux.
En présence de faits aussi nombreux et aussi décisifs, on s'étonne que quelques médecins cherchent encore aujourd'hui à nier l'influence de l'humidité dans la production des scrofules et
des tubercules. Cependant, M. Lugol , médecin attaché à un grand hôpital, ne craint point de révoquer en doute cette influence dans la production de la première affection ; on trouve dans son ouvrage l le passage suivant: « Il serait bien à désirer que les causes occasionnelles fussent estimées à leur juste valeur, et que Ton reconnût enfin que, fussent -elles toutes réunies, elles ne pourraient rendre scrofuleux un homme originairement sain. M. Liiffol accorde à l'hérédité, dans cette circonstance, une influence presque exclusive. Cette erreur grave n'a pas besoin de réfutation; elle est complètement renversée par les faits nombreux et authentiques qui sont exposés dans cet ouvrage. On trouve donc des hommes qui ressemblent aux statues des faux dieux, et dont les travaux tendent a imprimer un mouvement rétrograde à la science. Qui ne voit le danger des opinions préconçues, et la nécessité de remplacer ces opinions vagues par des démonstrations rigoureuses?
Dans le 5e congrès des savants italiens, on a récemment soulevé une discussion qui a occupé, il y a un an environ. l'Académie rovale de médecine; onacherciié une prétendue foid'antagonismeentre les fièvres intermittentes et la phthisie pulmonaire. \m docteur Salvagnoii a présenté des observations accompagnées d'un tableau statistique tendant à établir que, dans les maremmesde la Toscane, où
1 Recherches et observations sur les causes des maladies sera-* faimses. IWis, 184 4.
ces fièvres se multiplient , la dernière affection et les scrofules se rencontrent très-rarement. De semblables discussions sont peu dignes d'occuper les congrès scientifiques et les académies; elles n'ont été évidemment soulevées que par les personnes qui ignorent les résultats de la statistique comparée, établie dans des climats et dans des lieux différents. Elles ont conduit plusieurs médecins, d'ailleurs éclairés, à nier, comme je l'ai déjà annoncé, l'influence de l'humidité dans la production des scrofules et des tubercules. J'ai montré, devant l'Académie royale de médecine de Paris, la source de ces erreurs graves.
Ainsi, tous les faits attestent l'influence de l'humidité sur la production des maladies chroniques dans les lieux et dans les habitations où l'air en est imprégné; l'authenticité de ces faits ne peut être révoquée en doute, et leur enchaînement constitue une véritable démonstration. L'étude des climats où cette cause physique agit d'une manière générale sur les populations, achèvera de porter la conviction dans les esprits.
On a constaté que la consomption pulmonaire est raie entre le 5o° et le 6o° de latitude; que sa fréquence n'est pas en raison de l'abaissement de la température. La statistique prouve qu'elle est plus fréquente à Londres qu'à Berlin, en Angleterre que dans les régions du Nord. En Russie, en Norwège, comme dans les parties septentrionales de l'Europe et de l'Asie, d après les renseignements que j'ai pu obtenir, les contrées les plus humides
sont aussi celles où se développent les affections tuberculeuses et les scrofules. On sait qu'en Angleterre et en Hollande ces affections sont endémiques; la simple observation suffit pour montrer que l'air, dans ces contrées, est habituellement saturé d'humidité. La partie centrale et méridionale de la Hollande est sillonnée par de nombreux canaux; et? dans bien des lieux, le sol est au-dessous du niveau de la mer; l'eau pénètre donc de toutes parts, s'évapore dans l'atmosphère, et agit profondément sur l'homme.
En Angleterre , l'humidité fait sentir ses effets avec non moins d'intensité. Les médecins nés et élevés à Londres, dit M. Bureaud-Rioffrey , ne sont frappés ni de l'humidité du climat, ni des variations fréquentes de la température; ils sont habitués, dès leur bas âge, à se prémunir contre ces deux inconvénients. Certes, il ne faut pas être médecin pour s'apercevoir de cette humidité, qui ronge le fer et qui pénètre jusqu'aux os. Qui n'a ressenti quelquefois, en habitant Londres, les effets de son atmosphère débilitante? Qui ne s'est plaint fies variations subites de la température, de ses pluies fréquentes dans tous les temps; et, pendant l'hiver, de ces fbgs, qui plongent, en plein midi, deux millions d'êtres dans des ténèbres plus denses que celles des crépuscules? Qui n'a éprouvé, sur les yeux, sur le nez et sur la gorge, les effets irritants de ces brouillards épais? Telles sont les expressions de M. Bureaud.
Avant l'incendie mémorable qui, en 1666, a ré-
duit Londres en cendres, cette immense cité réunissait les graves inconvénients de son climat et ceux des localités insalubres. Les maladies graves qui résultent de l'humidité, des mauvaises constructions, des eaux et des aliments insalubres , de l'encombrement de la population, étaient trèsfréquentes. Alors, les rues du vieux Londres étaient étroites, sales et humides, et la plupart des maisons, construites en bois, étaient obscures et irrégulières ; chaque étage supérieur dépassait l'inférieur, en sorte qu'elles se touchaient presque par en haut, et s'opposaient à l'accès facile de l'air et de la lumière; dans quelques rues étroites, les immondices étaient accumulées, des chaînes étaient tendues à l'entrée, pour indiquer qu'on ne pouvait les traverser. Dans la ville, on trouvait de vastes mares et des cloaques; hors de son enceinte, existaient des marais; il y avait peu d'égoûts ou de conduits souterrains; enfin, la population, souvent mal nourrie, encombrait des réduits obscurs où l'air était profondément altéré, etc. Telle est la description que nous en donne M. Bureaud, d'après des documents authentiques.
Quelles étaient alors les affections qui régnaient dans Londres, qui résultaient de l'influence combinée du climat, des localités, du régime, et de l'encombrement de la population? La peste, la suette, la dyssenterie, le scorbut, les fièvres intermittentes les plus graves, avec des signes évidents de la dissolution du sang, enfin le rachitisme, maladie nationale, qui avait reçu le nom de maladie
anglaise. Depuis que cette immense cité a été reconstruite, que les rues ont été élargies, pavées et assainies, que les mares et les marais ont été desséchés, que les maisons sont construites d'une manière régulière; depuis enfin que des places et des parcs immenses l'ont embellie, cette ville est devenue une des capitales les plus salubres de l'Europe; les fléaux qui la désolaient périodiquement ont disparu ; la peste, malgré les relations très-fréquentes de l'Angleterre avec l'Orient, ne s'est plus reproduite. Nous voyons que la diminution de l'influence des causes locales a suffi pour réduire, dans des proportions considérables, le nombre des rachitiques ; les déviations du système osseux ne sont sans doute pas rares dans cette cité, mais enfin le rachitisme n'y est plus endémique. Cependant il est facile de constater que la phthisie y est presque aussi fréquente qu'au temps de S\denham, et. on voit régner les maladies chroniques, telles que les scrofules, les hydropisies, le diabète, qui sont déterminées par l'humidité et par l'inactivité des fonctions de la peau. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elles sont au moins aussi fréquentes dans les districts manufacturiers et agricoles que clans la métropole. D'après une statistique établie sur des documents nombreux, la phthisie a enlevé en Angleterre, en 1 838 f , 5c),ou5 personnes sur le chiffre de la mortalité, qui a été de 34->,5siC). Cette maladie
1 Second animal report of the registnff - gênerai , 6t Birllis deaihs, ele ., jn, Engjand. London> 1840.
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enlève donc plus d'un sixième de la population de l'Angleterre.
On peut croire que cette affection et les scrofules seraient bien plus fréquentes chez les Anglais sans le développement de leur puissance maritime, sans leurs fréquents voyages, sans les biftecks et les rosbifs au moyen desquels ils combattent sans cesse les dispositions lymphatiques qui sont dues à l'influence débilitante de leur climat. Les habitudes locales de la nation anglaise sont donc conformes, sous ce rapport, aux principes les plus salutaires de l'hygiène.
Si l'on compare ces résultats à ceux que j'ai obtenus des recherches statistiques que j'ai faites en Belgique, en France et en Italie, on reconnaît l'influence profonde de l'humidité sur la fréquence de la phthisie tuberculeuse, puisqu'en France, dans quelques localités où elle exerce le plus de ravages, elle n'entre que pour un huitième sur le chiffre des décès. Dans des lieux que je n'ai pu explorer, cette proportion peut être plus considérable; mais ces cas sont exceptionnels et ne peuvent changer les résultats généraux de la statistique."
Cet exposé démontre donc invinciblement que la phthisie, les scrofules, et en général les maladies chroniques, se multiplient dans les climats, dans les lieux et dans les habitations où l'humidité exerce une profonde influence. C'est après les saisons les plus humides, au printemps et non en automne, que la mortalité exerce le plus de lavages, en Angleterre, parmi les phthisiques. Mais
la fréquence de la consomption pulmonaire n'est pas toujours en raison directe de la déclivité des lieux et de l'humidité; il importe de rechercher la cause de cette anomalie ou de cette exception à une grande loi.