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CHAPITRE V

Influence de l'humidité sur le développement de la phthisie et des fièvres intermittentes dans les pays marécageux.

Dans un autre travail, j'indiquerai les rapports des fièvres intermittentes, simples et pernicieuses, avec les maladies aiguës les plus graves; il me suffira ici de faire connaître les principales conditions qui favorisent le développement de ces fièvres et de la phthisie, pour démontrer que ces affections sont également déterminées par l'action de l'humidité sur la peau. Il est nécessaire démontrer ce rapport, afin de prévenir les fausses conséquences de quelques observations faites récemment dans quelques contrées marécageuses. On a remarqué, en effet, que dans ces contrées la phthisie est très-rare, et des observateurs superficiels ont été étonnés de trouver un semblable résultat dans leurs recherches ; ils se sont empressés de proclamer cette loi et de conseiller aux phtlnsiques d'aller habiter l'Algérie et d'autres pays où l'humidité prédomine. Lorsque de fausses doctrines surgissent d'observations incomplètes, lorsqu'elles peuvent avoir des

conséquences fâcheuses dans leur application, il importe d'indiquer la source de l'erreur.

Les observations qui établissent que la pbthisie et les fièvres intermittentes sont également dues à l'influence de l'humidité, ont été recueillies dans le climat de Rome et en Hollande ; mais je dois encore rappeler qu'il ne faut point considérer l'humidité d'une manière vague et générale, et que d'autres conditions physiques sont indispensables pour produire le phénomène de l'intermittence. On fait intervenir, pour l'explique]*, un miasme particulier, des effluves émanés des marais. Cette manière commode d'interpréter les faits ne peut être admise que lorsque l'on a constaté l'existence matérielle de l'agent morbifique auquel on a recours pour montrer l'origine d'une série de phénomènes graves. Or, l'existence des miasmes des marais n'a point été démontrée parla méthode expérimentale; l'hydrogène carboné et les autres gaz que les marais dégagent, n'ont point la propriété de produire la fièvre. Quoi qu'il en soit, on ne peut nier d'une manière absolue l'existence des effluves des marais; le doute est parfois nécessaire lorsque l'on cherche à soulever le voile qui nous cache encore la source de quelques faits importants; mais il faut cesser de faire intervenir à chaque instant, dans les théories médicales, des principes toxiques inconnus, alors qu'il est possible d'expliquer les phénomènes morbides par des causes qui sont du domaine de l'observation. Telle est la méthode que l'on doit introduire dans la science.

Ainsi, Ton voit des fièvres intermittentes, simples ou pernicieuses, apparaître dans les contrées les plus salubres; on a même observé le développe* ment de ces dernières après un refroidissement, lorsque la peau est couverte de sueur ; une pluie abondante a parfois produit le même phénomène, en imbibant les vêtements, en supprimant subitement la transpiration.

Trois conditions essentielles concourent au développement des fièvres intermittentes simples ou pernicieuses : i° l'humidité; i° l'élévation de la température; 3° les perturbations fréquentes qu'elle éprouve chaque jour. Dans tous les lieux où ces trois conditions se présentent, les fièvres intermittentes, sporadiques ou endémiques, peuvent se produire. Ces conditions se trouvent réunies dans les marais Pontins, dans la campagne de Rome dont le sol est sec, compact, onduleux, et qui n'offre aucun marais; elles se présentent dans les montagnes qui environnent Y Jgro Romano, et qui sont entièrement inaccessibles aux miasmes des marais Pontins ou de Maccarese. Eh bien, dans ces montagnes, à Tivoli, à Subiac, à Terni , par exemple, les fièvres intermittentes ne sont pas rares, bien qu'on ne rencontre pas dans ces lieux un sol fangeux d'où puissent se dégager des émanations délétères. On peut faire la même remarque dans le royaume de Naples, dans la Fouille non marécageuse, dans ce champ fertile où les anciens plaçaient les Champs-Elysées, et où l'on voit encore quelques tombeaux, habités par des agriculteurs; en Espagne, à Madrid, a Pampel une; en Grèce,

non loin de l'ancienne Sparte; clans la Caroline du Sud, en Corse, dans l'Algérie même : les fièvres intermittentes, simples ou pernicieuses?se développent donc dans une foule de localités inaccessibles aux miasmes paludéens. Dans plusieurs deces contrées il n'existe aucun marais; mais on observe les trois conditions météorologiques que je viens d'indiquer, et l'intensité comme la fréquence de ces fièvres sont en raison directe de la déclivité du sol, de l'humidité et des vicissitudes de l'atmosphère; plus on s'élève vers le sommet des montagnes, moins elles sont fréquentes, moins elles sont graves, plus les engorgements de la rate et des autres organes abdominaux diminuent de fréquence. Plusieurs médecins italiens, parmi lesquels je dois citer MM. Santarelli et Foîchi, ont adopté la même doctrine.

Lorsque les années sont pluvieuses, que les pluies sont fréquentes, que la fraîcheur humide des nuits succède à la chaleur étouffante des jours, on voit éclater les fièvres périodiques : à des causes intermittentes succèdent des phénomènes intermittents; au contraire, les années remarquables par l'élévation, parla durée et par l'uniformité de la température, sont les plus saîubres; lorsque ces conditions atmosphériques se présentent , les fièvres intermittentes endémiques cessent de se développer, ou elles diminuent d'une manière remarquable de fréquence et de gravité. Telle est la puissance desagents physiquessur l'équilibre organique qui conslitue la santé.

Maintenant, si l'on cherche à connaître le mode d'action de ces agents sur l'économie animale, lorsqu'ils offrent les conditions qui ont été indiquées, on pourra encore substituer des notions positives à de vagues hypothèses. Dans la saison des fièvres, on peut parcourir YAgro Romano, traverser les marais Pontins et les explorer sans éprouver la moindre influence défavorable de l'air qu'on y respire; mais si Ion cesse d'exciter les fonctions cutanées par le mouvement, si la peau se refroidit, si la sueur provoquée par la marche, ou par un exercice quelconque, est supprimée, alors la fièvre périodique se manifeste.

Les Romains qui vivent dans l'aisance, qui ne se livrent à aucun exercice violent pendant la saison des fièvres, qui évitent avec un soin particulier tout refroidissement, tout changement d'habitation, sont rarement atteints de ces affections. Elles sévissent, au contraire, chez les ouvriers qui se livrent à l'exercice et qui éprouvent ensuite un refroidissement; elles se multiplient et acquièrent le plus haut degré de gravité chez les moissonneurs qui, après avoir été exposés pendant toute la journée à un soleil ardent, se couchent sur le sol et y passent la nuit; nous avons constaté leur fréquence chez les forçats de Civita-Vecchia, lorsqu'ils se livrent au travail, chez les prisonniers renfermés dans le fort Saint-Ange, lorsqu'ils vont travailler dans la campagne de Rome; tandis que les individus qui restent immobiles dans le bagne et dans la prison en sont rarement atteints. On peut faire

la même observation pour ceux qui vont se baigner dans le Tibre sans précautions , pour les conducteurs qui descendent dans les grottes humides et fraîches, lorsque leur peau est couverte de sueur, et enfin pour ceux qui s'endorment la nuit dans des appartements dont les fenêtres sontrestéesouvertes. Ces faits, dont on peut constater l'authenticité, démontrent positivement que la peau joue un grand rôle dans la production des fièvres intermittentes et des engorgements abdominaux qui les compliquent si souvent. Il est évident que la suppression de la transpiration et les mouvements imprimés au système nerveux périphérique ont la plus grande influence sur la production de la périodicité et de ces engorgements.

Non-seulement l'humidité des marais contribue à développer les fièvres périodiques, mais les quartiers les plus humides dans les villes éloignées des plages marécageuses offrent souvent les mêmes inconvénients. Ainsi, les quartiers les plus bas de Rome, les rues qui longent le Tibre, celles qui sont dominées par le Pincio, la partie la moins élevée d'Albano et de Subiac, sont plus particulièrement exposées aux fièvres endémiques; il faut ajoutep aussi les quartiers qui sont exposés au souffle du siroc, vent humide et chaud qui amollit la peau et qui la dispose à recevoir l'impression défavorable du froid humide des nuits, et enfin des vicissitudes atmosphériques qui sont si fréquentes dans leclimat de Rome.

Maintenant, si l'on étudie les conditions qui fa-

vorisent la phthisie et les maladies tuberculeuses, on trouve qu'elles se développent comme les fièvres intermittentes dans les quartiers les plus humides et chez les individus qui s'exposent pendant la nuit à la fraîcheur humide que l'on éprouve dans le climat de Rome : dans des climats opposés, en Hollande, à Strasbourg, près de Nice, la même cause produit les mêmes effets; l'humidité détermine à la fois, ainsi que l'expérience le prouve, la phthisie et les fièvres périodiques.

Dans la basse Egypte, province du Delta, non loin de Damiette et de Rosette, il existe des rizières, des eaux stagnantes qui contribuent également, d'après les renseignements qui nous ont été fournis par M. Hamont, au développement de la phthisie et des fièvres intermittentes.

Cependant, lorsque les trois conditions météorologiques qui ont été précédemment indiquées offrent leur maximum d'intensité, la phthisie diminue de fréquence, et on voit se multiplier les fièvres intermittentes, simples ou pernicieuses; alors se développent les engorgements non tuberculeux delà rate et des viscères abdominaux. L'humidité ne cesse point d'agir, les autres conditions atmosphériques favorisent son action sur le système nerveux et sur ces viscères. Ainsi s'explique la loi formulée en Prusse par M. Schôlen, et adoptée en France par M. Boudin; elle se rattache à une loi plus générale : La loi de C équilibre entre les causes de /a mortalité.

En vertu de cette loi , dans les lieux où il existe

des maladies aiguës, on voit diminuer le nombre des affections chroniques; dans ceux où régnent les fléaux les plus terribles, on voit rarement régner les affections qui donnent annuellement le chiffre de la mortalité; enfin, quand les maladies des organes de l'abdomen se multiplient , on voit souvent diminuer la fréquence des engorgements tuberculeux des poumons. La loi formulée par M. Schôlen n'est donc point une loi générale, et de plus une foule d'exceptions tendent à la renverser. On s'étonne qu'elle ait pu fixer l'attention de quelques corps savants, et on reconnaît qu'ils se préoccupent trop souvent d'ingénieuses bagatelles , auxquelles ils savent donner de l'importance. Si l'on adoptait l'opinion de M. Schôlen, on serait tenté de conseiller aux personnes disposées à la phthisie, d'aller habiter les marais et de se soumettre à l'influence de l'humidité; or, il sera facile de prouver que ce conseil aurait souvent des suites funestes, et qu'une fausse doctrine peut nous conduire à des applications dangereuses.

Un exemple remarquable montrera la réalité de laloi de l'équilibre entre les causes de la mortalité; on pourra se convaincre que dans les lieux secs et élevés, où se multiplient les maladies aiguës des organes de la respiration, on voit rarement se développer la consomption pulmonaire.

Rocca du Pape, ville de 3,ooo âmes environ, est située, comme son nom l'indique, sur un rocher très-élevé, à cinq lieues de Rome, près du lac d'Aïbano. Les maisons qui forment cette petite ville,

102 INFLUENCE DE l/HUMIDITÉ

sont suspendues, en quelque sorte, sur le versant septentrional de ce rocher; elles sont dominées par un large bassin où campa l'armée d'Annibal, et qui est surmonté par le Monte Cavo, où les anciens venaient adorer Jupiter; au nord, Roccadu Pape est exposée au vent qui souffle dans cette direction et qui traverse l' Agro Romano ; elle est préservée des vents du Midi et du siroc par les hauteurs qui la dominent; dans ce lieu , la température est agréable en été et froide en hiver , les hommes robustes et sanguins qui y résident ne sont point exposés aux fièvres pernicieuses intermittentes; mais les inflammations aiguës de la poitrine et de la menbrane muqueuse gastro-intestinale sont très-fréquentes et d'une violence remarquable; enfin, dans ce lieu élevé , la phthisie et les autres maladies chroniques primitives sont pour ainsi dire inconnues. Ainsi, dans le même climat, dans les mêmes lieux, on voit s'établir la loi que je viens de formuler, on voit régner les maladies qui s'y développent dans les contrées septentrionales et dans les pays marécageux.

Cependant le médecin de Rocca du Pape m'apprit que, surce rocher élevé, on trouvait beaucoup d'enfants rachitiques , et il m'avoua avec franchise qu'on ignorait la cause de leur maladie. ,!e visitai à l'instant même les habitations où ces enfants étaient élevés , et je reconnus qu'elles étaient construites dans le flanc même du rocher, queJes fenêtres de ces habitations étaient étroites et donnaient difficilement accès à la lumière; il me fut

donc facile de constater que l'humidité et le défaut d'insolation étaient ici les seules causes du rachitisme. Parvenus à un âge plus avancé, ces enfants sortent de ces habitations, se trouvent au milieu des ondes d'un air pur et en mouvement; la lumière exerce sur eux la plus heureuse influence, arrête les progrès de cette affection et fortifie leur constitution. A cette influence s'ajoute sans doute celle d'un bon régime et de l'usage du vin.

A Rome, sur les bords du Tibre, dans le quartier habité par les Juifs, on voit se développer le rachitisme et les scrofules. Dans ce lieu comme à RoccaduPape, les mauvaises constructions des habitations, un défaut de ventilation et d'insolation, sont les principales causes de ces affections.

Ces faits ne sont pas sans importance pour l'hygiène; en en suivant l'enchaînement , on voit les principes qu'il faut admettre et les erreurs que l'on doit éviter ; il est évident que l'on ne doit point construire en Algérie des hôpitaux pour les phthisiques ; les personnes disposées aux scrofules et aux tubercules doivent fuir les lieux marécageux et humides; elles doivent préférer l'habitation des montagnes, des plateaux élevés, des bords de la mer; là elles trouveront des conditions topographiques et météorologiques favorables à leur guérison,etellesne seront point exposées aux fièvres intermittentes pernicieuses, aux engorgements chroniques du bas-ventre et à l'hydropisie avec albuminurie.

Les résultats de la statistique comparée nous

montrent aussi lavoie qu'il faut suivre pour prévenir le développement des maladies les plus graves de l'enfance. À Scheveningue, près de La Haye, les enfants scrofuleux se guérissent et ne deviennent point phthisiques lorsqu'ils peuvent jouer sur les bords de la mer et se baigner dans ses flots. A Lille, les orphelins qui vont travailler chez les artisans ne meurent point scrofuleux, phthisiques comme les filles qui sont renfermées dansl'Hôpital-Généial ; à Vienne, les garçons élevés à la campagne ne subissent pas lesort des filles qui sont élevées à l'hospice de la Charité. A Rocca du Pape , les enfants rachitiques se redressent sous l'influence de la lumière, et ne deviennent ni scrofuleux ni phthisiques; enfin, dans les colonies agricoles de la Belgique, les pauvres qui travaillent dans les champs ne sont point moissonnés par la phthisie ni par les autres affections chroniques, ainsi que les criminels qui sont renfermés dans les prisons, les pauvres qui restent dans les ateliers de charité, les enfants qui s'étiolent, languissent et meurent dans les pénitenciers. En résumé, les faits qui précèdent sont nombreux et authentiques, ils démontrent que deux causes générales dominant toutes les autres, le défaut d'exercice musculaire et l'humidité, déterminent la plupart des maladies chroniques; que ces causes agissent principalement sur l'organe cutané, et qu'elles tendent sans cesse à refouler dans le torrent de la circulation des éléments superflus ou excrémentiels que l'économie doit élimiuer;qu'elles produisent ainsi les altérations du sang, ces ca<*

chexies dont l'origine était inconnue et dont mes expériences physiologiques montrent la source. Ces rapports entre les résultats de l'observation et de l'expérimentation offrent les caractères de la vérité; on peut aujourd'hui suivre les anneaux de cette chaîne pathologique, qui s'étend, comme je l'ai annoncé, depuis la peau jusqu'aux viscères; enfin, ces deux méthodes, par l'ensemble des faits dont elles nous ont dévoilé l'enchaînement, nous offrent les preuves irrésistibles d'une véritable démonstration.

Les résultats que je viens d'offrir ont été vérifiés par moi et par ceux qui ont bien voulu me seconder dans mes recherches. En citant les personnes qui m'ont communiqué des documents importants, en leur exprimant publiquement ma reconnaissance, j'ai rempli un devoir; j'offre en même temps à ceux qui voudraient entreprendre de semblables recherches, un moyen facile de vérification ou de contrôle. Sous ce rapport, je n'ai pas imité quelques observateurs qui m'ont précédé dans la même voie, et qui ont communiqué des faits dont on ne peut admettre l'authenticité, et des chiffres dont on ne peut vérifier l'exactitude. Dans l'intérêt de la science, il est essentiel de prévenir que de graves erreurs s'introduisent chaque jour dans renoncé de ces faits et dans ces chiffres; on en trouve même dans l'ouvrage d'un médecin célèbre, qui a préconisé les avantages d\} procédé numérique.

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