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CHAPITRE VIII

De tout un peu.

Le i8 février, deuxième semaine du carême, nous étions réunis chez le docteur Marsil. On parlait beaucoup de la grippe en ce moment. Le docteur nous dit que cette affection avait plus d^une fois exercé ses ravages en Canada, depuis l'origine de la colonie : on rappelait **la maladie courante," à peu près comme on dirait le rhume ou la pituite. Les Sauvages en mouraient drus comme mouches, et ils disaient que les Français leur avaient jetté un sort pour les faire périr de cette façon.

— Ah ça, dites donc, puisque vous parlez des Sauvages, quelle idée avaient-ils de la création du monde et de la source des choses ?

— Je vais vous le dire. D'après les nations des grands lacs le maître du ciel fut Michapous, le Grand

Lièvre, qui créa le firmament, puis les animaux auquel il donna temporairement pour demeure des pièces de bois flottant sur la mer universelle. It n'est pas dit d'où provenait ce bois. Par la suite, le même esprit forma un cageu de ces pièces isolées et alla vivre au milieu de sa création. Puis il désira étendre le domaine des animaux et demanda à Michipisi, le dieu de l'océan, un peu de terre pour former un pays stable et vaste, susceptible même de s'agrandir, en cas de besoin. Le dieu refusa. Il y eut conseil parmi les animaux, qui décidèrent d'envoyer le castor à la recherche de la précieuse substance. Le castor plongea résolûment et revint à demi mort, sans avoir rencontré ni sable, ni terre meuble. La loutre se dévoua après lui ; elle demeura un jour entier sous les eaux et revint les pattes en Pair, n'ayant rien trouvé. On eut recours au rat musqué qui resta un jour et une nuit sous les ondes et reparut ayant une de ses pattes fermée, mais paraissant avoir cessé de vivre. Entre les doigts de cette patte on découvrit quelques grains de sable que Michapous dispersa sur le cajeu et il les fit grossir de telle sorte qu'ils furent convertis en une grosse montagne. Ce n'était pas suffisant. Le renard reçut ordre de tourner autour de cette montagne et se mit à trotter en conséquence ; plus il allait plus la terre se développait, mais sa gourmandise lui fit faire une

réflexion: "Si Tespace est trop grand, j'aurai de la misère à continuer mes chasses, et si mes chasses deviennent difficiles je périrai de faim." Il retourna donc à Michapous et lui dit que le monde était assez grand comme cela pour placer et nourrir tous les animaux. Sans se laisser convaincre Michapous visita le travail accompli et, Payant trouvé trop restreint, il se mit à tourner autour lui-même pour l'amener aux dimensions requises par les besoins de sa création. A l'heure où nous sommes il n'a pas fini son œuvre et tourne toujours, comme marche le Juif-Errant.

Les animaux vivaient en bonne intelligence du temps où Michapous demeuraient avec eux. Après qu'il eut entrepris de compléter Tensemble et la forme de la terre la discorde se mit dans tous les rangs et les plus forts dévorèrent les plus faibles. Ils s'écartèrent donc par race et multiplièrent mfiniment. C'est alors que Michapous reparut au milieu d'eux, très surpris de les trouver en guerre les uns contre les autres. Cela lui déplut. Il inventa des maladie? pour punir les animaux de leur mauvais comportement, ce qui ne les corrigea nullement. Déterminé à sévir, il résolut de créer l'homme.

La mortalité qui décimait les animaux ayant amoncelé de nombreux cadavres, Michapous utilisa ceux-ci pour former la race humaine, et le langage des diverses

peuples se ressentît des différentes origines puisées dans cette source. Les hommes, voyant la quantité d'animaux dont la terre était remplie, crurent qu'ils étaient là pour leur usage ; ils inventèrent des arcs et des flèches dont ils se servirent pour les abattre afin de les manger. Ce que Michapous réservait aux hommes après cela était la surprise de leur procurer une femme. Il fallait aller chez lui en demander, et il leur en donnait, accompagnant son cadeau de sages conseils.^ Lorsqu'il les vit prospérer^ il leur donna la promesse d'une autre existence, après la mort, disant que, au lieu de ce monde misérable, les bons seraient estimés et jouiraient de tous les plaisirs d'après le mérite de, leurs vertus réciproques.

Les animaux comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à se cacher et à se défendre contre ces nouveaux maîtres imposés par Michapous.

Un jour les hommes se prirent de querelle à la chasse. Ce fut le commencement de la guerre qui dure encore à présent.

— Ce n'est pas de la force de Moïse, le législateur des Hébreux.

— Ces pauvres peuples sont restés à l'état d'enfance, c'est pourquoi nous devons avoir pitié d'eux. Le gouvernement français, inspiré par les Jésuites, les a toujours traités avec douceur, à cause de cela, c'est ce

qui fait honneur à notre race. Les Américains, au contraire, les ont maltraités comme des êtres qu'il faut détruire. Le beau rôle, dans toute cette affaire appartient à la religion catholique et à l'élément français.

— Avez- vous vu dans les archives du Canada, publiées récemment, les lettres de La Vérendrye le découvreur et fondateur du Nord-Ouest ?

— J'ai lu tout cela. La Vérendrye était né parmi nous ; il avait servi dans Tg-rmée française en Europe et s'y était distingué. Couvert de blessures, il revint ici et fut envoyé au lac Nipigon, au nord du lac Supérieur. C'est de ce poste qu'il connut l'existence des terres du Nord-Ouest, On lui donna la permission de se rendre dans ces contrées, à ses propres frais, et il partit, en 1731 pour ces longs voyages qui devaient durer une quinzaine d'années et le conduire au pied des Montagnes- Rocheuses. Ses découvertes Font rendu célèbre. Il a fait plus que la plupart des hommes auxquels on a élevé des statues dans nos villes et il est mort ruiné. C'est une de nos gloires les plus pures.

— Que se passait -il en Canada, durant la découverte du Nord-Ouest ?

— Peu de choses intéressantes. Nous nous développions par nous-mêmes, sans secours de la France. Les colonies anglaises nous faisaient la guerre, ici et là. Nos

milices allaient les attaquer avec succès toujours, car les Canadiens savaient se faire redouter, si peu nombreux qu'ils fussent. La guerre qui devait aboutir à la prise du pays commença vers 1749 pour finir en 1760. C'est en 1754 que la France nous envoya des troupes pour soutenir la lutte, mais elle eut beau renouveler ces envois, confier à Montcalm le commandement de l'armée, nous étions trop peu nombreux pour résister victorieusement à un ennemi qui avait juré de nous conquérir et qui en prenait les moyens. Il y avait soixante mille soldats dans Tarmée anglaise et soixante mille âmes en Canada, en comptant hommes, femmes et enfants — puis notre manque de provisions, de munitions, de tout enfin ! Je ne vous parlerai ni de nos victoires ni de nos défaites. Le cœur saigne en songeant à cela.

Le 18 septembre 1760 fut signée la capitulation de Montréal. En février 1763, le traité de Paris livrait le Canada à TAngleterre.

Nous étions tous tristes en écoutant ces paroles du^ père Bertrand.

— Les Anglais, demanda Léon Bédard, ont-ils maltraité les Canadiens après cela ?

- — Pas précisément. Il n'y avait parmi nous que les troupes des garnisons et quelques marchands. Il s'écoula trente ans avant que de voir arriver des cultivateurs

anglais. Le gouvernement continuait Tancien régime, à peu près, en attendant Toccasion d'opérer des changements. Lorsque les colonies anglaises se révoltèrent, en 1773, leur premier projet fut d'envahir le Canada. En 177s, Montgomery alla mettre le siège devant Québec, mais les Canadiens le repoussèrent* C'est alors que George III permit la formation d'un Conseil pour servir d'aviseur au gouverneur Carleton, et on appela un certain nombre de Canadiens influents à faire partie de cette Chambre. Jusqu'à 1783 la guerre de l'Indépendance Américaine nous tint en alerte. Après cela, les Canadiens demandèrent un parlement élu par le vote populaire. La première chambre de ce genre s'assembla à Québec en 1792. Nous avions des hommes de première marque parmi nos membres. Ils firent noblement leur devoir. Panet, Lotbiniére, Papineau, entre autres nous rendirent alors des services signalés. La langue française était presque la seule parlée dans l'Assemblée Législative, quoiqu'elle ne fut pas autorisée par la constitution de 1 791 ; le fait est que la première lois qui reconnaît notre langue ne reçut l'approbation de la Reine que en 1848, et la seconde fois, en 1867 à la confédération.

— Ce soir nous marchons à grandes enjambées. En moins de trois-quarts d'heure nous avons parcouru plus d'un siècle.

— Parcouru, maisipas examiné'car'il faudrait plusieurs veillées pour [entrer "dans les ^détails^ du dix-huitième siècle. Ainsi la question financière, pour ne mentionner que ce point, demanderait des discours à la brasse — comme un jour^d'élection.

— Je connais cela. Depuis 1680 jusqu'à 1715, les gouverneurs] et intendants ne dépensèrent aucune monnaie d'or ou d'argent dans le pays : ils payaient en billets ou cartes toutes les dépenses de Tadministration, de sorte que les cultivateurs, par exemple, étaient obligés d'acheter chez les marchands les outils et autres articlesde première nécessité, en payant avec ces cartons. Le marchand vendait plus cher que le prix du commerce parce qu'il était obligé de porter ces cartons chaque automne à l'intendant qui lui donnait en échange un bon appelé " ordonnance " payable en France par le trésorier de la marine ; très souvent ces bons restaient à La Rochelle ou à Paris deux ou trois années avant que le trésor put en délivrer le montant. Cet argent restait entre les mains des marchands en gros de France pour payer les marchandises envoyées aux marchands détailleurs du Canada. A présent, comprenons bien ce qui arriva lorsque Louis XIV mourut, en 1715, n'ayant plus un sou dans ses coffres. Les bons du Canada ne furent plus bons qu'à construire ''des châteaux d<e cartes, de. vrais châteaux en Espagne.

— Banqueroute, camarades 1 La même chose arriva en 1763 lorsque le Canada fut cédé à l'Angleterre. Si nos pères n'avaient pas été des cultivateurs en très grande majorité, ils seraient morts de faim ou auraient quitté le pays. Mais un habitant trouve toujours moyen de s'arracher de la misère ; il n'y a pas d'autres classes dans la société en général qui jouissent de cet avantage, hormis les chasseurs de profession, mais ils sont loin en arrière de l'habitants pour mille choses !

— Je me demande, dit Eustache Lambert, si vraiment nos cultivateurs amélioraient leur siatution vers ce temps-là ?

— Vous voulez dire à la mort de Louis XIV, en 1 7 15 ?

— Oui, à peu près.

— La guerre qui se termina en 1697 nous laissait tranquilles et il faut dire que nous en avons profité pour étendre nos paroisses, ouvrir des routes, construire des ponts, nous mettre à cultiver plus en grand le Hn, le chanvre, plusieurs autres produits, et élever en bon nombre des animaux de la ferme. La grande route entre Montréal et Québec fut terminée en 1720, mais dès 1704, on allait des Trois- Rivières à Montréal en un seul jour, l'hiver, avec un cheval canadien, car nous avions beaucoup de chevaux alors, c' était même un luxe coûteux que plusieurs personnes blâmaient. M. de Vaudreuil,

Un Canadien, qui fut notre gouverneur de 1703 à 1725, et durant cette époque les intendants De Beaûharnois, Raudot et Bégon, tous travaillèrent avec succès à donner de l'essor à la colonie. Ensuite le gouverneur De Beaûharnois et rintendant Hocquart, pendant une vingtaine d'années continuèrent la tradition. Les mines de fer et autres furent mises en exploitation. On construisit des navires pour faire le commerce avec les Antilles et la France. Nous avions principalement des affaires avec La Rochelle à cette époque et, comme tous les bâtiments qui nous apportaient des marchandises ne trouvaient pas toujours de quoi se recharger pour retourner en France, ils se lestaient de pierres. On voit encore aujourd'hui des rues de La Rochelle pavées de blocs de pierre du Canada.

L'exportation du bois canadien — bois de service — remonte à plus de deux cents ans, mais sur un pied médiocre. Toutefois, c'était Tun de nos produits entrés dans le commerce. La Potherie, en 1704, nous en parle en quelques mots et il ajoute : A la baie Saint-Paul , Monseigneur de Laval a un moulin à scie, où Ton fait quelque fois par ans vingt milliers de planches.'' Cela devait à peine suffire aux habitants des environs de Québec, mais il y avait de ces scieries tout le long du fleuve. Ecoutons le même auteur : " La baie St-Paul est

considérable par les plus beaux mâts du Canada. J'en ai visité les pinières qui sont inépuisables. Je remarque trois sortes de sapins. Les uns ont la feuille de la longueur et de la largeur d'un fer d'aiguillette, en pointe rangée le long de la branche ; cette espèce a aussi la feuille tout autour, mais plus claire e^ éloignée, qui ne pique point ; on l'appelle prusse ; son grain est beaucoup plus serré que les autres... Il y a encore une qualité de bois bien meilleure, qui sont les pins rouges." Aille urs il observe que Tadoussac est très considérable par la traite de la plus belle pelleterie du Canada, surtout des martes." Ceci est pour le Bas-Canada seulement, car en orignaux, cariboux, castors, robes de bœufs illinois, nous avions un commerce immense qui s'étendait à des centaines de lieues vers le sud-ouest.

— Prétendez-vous que notre monnaie de cartes était reçue aux Antilles, par exemple ?

— Non, pas plus qu'à la Louisiane qui fut commencée comme colonie en 170 t. Le roi avait fait frapper une monnaie dite des colonies, et pour être certain qu'elle resterait dans les colonies il avait décidé qu'elle vaudrait là un quart de plus que en France. Par conséquent, une pièce de quinze sous en France valait vingt sous (un franc) à Québec, à Saint-Domingue et à la Nouvelle- Orléans. Quant aux autre^>iïioinnaies du royaume, on

ne nous en envoyait pas, ou presque pas, ainsi que je l'ai expliqué.

— C'est assez de commerce, fermons le magasin, dit en riant le notaire Fortin, Je vais dire un mot de ma profession.

— Vous allez nous réciter sans doute un contrat par devant notaire etc., etc. ?

— Le notaire, messieurs !...

— Montez sur la table !

— Le notaire...

— C'est un garde-notes...

— J'allais vous le dire...

— Nous le savions...

— Vous saviez ce que c'est qu'un garde-notes ? Ah ! jamais !

— Pardine, il garde les vieux papiers !

— Mais il les écrit auparavant, et s'il ne savait pas comment les écrire, ça ne vaudrait pas la peine de les garder. Le notaire est le gardien de vos intérêts matériels, c'est lui qui a le soin de vos propriétés, ce sont ses actes qui conservent vos titres sur vos terres, vos meubles, vos outils. Il a été constitué, dès le temps de Champlain, pour cette recommandable besogne. Le notaire, c'est un homme indispensable, tandis que l'avocat^, c'est un pxftbrouilleijr de comptes...

— Allez toujours, il n'y a pas d'avocat ici.

— Savez- vous que Louis XIV n'a jamais voulu permettre aux avocats de s'établir dans la colonie. Avec de bons notaires et un bon juge^ par-ci par-là, tout s'arrangeait à Tamiable, Un procès que les avocats vous font gagner est pire qu'un arrangement raisonnable devant le juge et le notaire. Moi, j'entends la justice

en bon père de famille '' comme nos ancêtres.

— Bravo, notaire !

— Oui, oui, bravo ! vous pouvez le dire. Dans les commencements, les seigneuries étaient très éloignées les unes des autres et peu peuplées. Le notaire allait de l'une à l'autre et passait des contrats...

— Un notaire missionnaire, pour le coup I . . .

— Pourquoi pas ? Il donnait ses conseils gratuits et ne faisait payer que ces actes, et encore à bon marché. Quand un habitant voulait vendre quelque chose par devant notaire, l'homme de loi lui demandait s'il consentirait à payer trente sous pour le marché écrit.

— Trente sous, ce n'est pas trop cher, j'accepte.

— Vous savez, disait le notaire, pour trente sous, ce ne sera pas un acte sans pareil, il pourrait se faire que...

— Bon, bon ! je mets un écu pour avoir quelque chose sans réplique.

— Un écu... On peut faire assez bien pour cela...

— Je demande du solide ! Trois trente-sous ? Gela' vous convient -il ?

— Cela me convient toujours, quant à moi. Vous, c'est différent. A trois livres quinze, on peut faire un acte joliment serré, mais si vous mettez la piastre, je vous promets un contrat que je ne pourrais pas briser moi-même ; je vous le garantirai.

— Mettons la piastre : il faut prendre ses sûretés. Nous étions partis à rire, lorsque l'horloge sonna dix

heures.

— En carême, messieurs, c'est assez tard pour une veillée. Plus d'histoire, patates !

— Comment, patates ! Vous me faites penser que j'ai vu, cet après-midi quelque chose sur les pommes de terre. J'en ai fait une note écrite, et j'allais l'oublier, la voici :

Les Acadiens et les Canadiens avaient tiré la patate de la Virginie et même du Brésil, plus de cinquante ans avant que Parmentier ne la fit connaître à Paris. En Pennsylvanie on cultivait la patate des Bermudes, une espèce sucrée, connue dès 1740 en Portugal et en Espagne et même en Angleterre, mais non en Suéde. Peter Kalm un Suédois qui nous visita en 1748 se procura des échantillons de cette pomme de terre pour les introduire dans son pays, mais ils pourrirent durant

la traversée de TAtlantique. Les Espagnols faisaient une sorte d'9au-de-vie ou whisky avec la patate sucrée. Quelques années plus tard, les Acadiens réfugiés en France, y apportèrent la bonne pomme de terre, celle que Parmentier fit planter ensuite et qui devint d'un usage européen.

Dans certaines de nos paroisses on ne prit pas goût à ce mets, cependant on cultivait la patate. Un étranger, qui dînait en passant chez un fermier, car il n'y avait pas d'hôtellerie, demanda pourquoi on ne lui donnait pas de patates, la femme de la maison répondit :

— C'est pour les cochons, ils aiment ça. Il y a aussi des voyageurs étrangers qui en mangent.

— Comme c'est heureux, dit le voyageur, je suis étranger. Donnez en.

— Ah I c'est trop fort I Bonsoir la compagnie.

— Bonsoir, au revoir !

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