CHAPITRE IX t750-l800. Principaux événements de cette période
La semaine suivante, chez Paul Gagnon, le juge de paix, nous étions au complet. La conversation fut animée. Nous avions pris pour sujet la guerre de Sept Ans, laquelle commença pour nous en 1754 et se termina en 1760, tandis que, en Europe, elle ne commença qu'en 1756 pour se terminer en 1763, Cette guerre fit perdre à la France le Canada et bien d'autres colonies.
Au commencement de Tété de 1754, alors que la guerre menaçait d'éclater en Europe, les milices de la Virginie, prévoyant ce qui pourrait arriver, tentèrent de faire peur aux Canadiens qui avaient établi des forts sur la rivière Ohio, et commandées par le colonel Washington, le même qui se rendit plus tard si célèbre, elles surprirent un parti de nos gens et tuèrent Jumonville leur chef. Ce coup de fusil alluma les hostilités dans les quatre parties du monde parce que l'Angleterre n'attendait qu'un signal pour attaquer les colonies françaises,
étant sûre que, en Europe, la Prusse et l'Autriche combattraient contre la France. C'est ce qui eut lieu.
Nous ne recevions pas de secours. Il fallait nous défendre au meilleur de notre connaissance et de nos moyens. Le général Braddock, avec une belle armée marchait durant l'été de 1755, pour nous chasser de l'Ohio, mais il fut rencontré à la Monongahéla par Saveuse de Beaujeu qui le batcit à plate couture. Les deux commandants furent tués en cette rencontre. Alors les régiments anglais arrivèrent de toute part pour envahir le Canada. Le baron de Dieskau, placé à la tête de nos troupes, fut défait au lac Saint Sacrement (lac George) blessé et fait prisonnier. Les secours que nous demandions au roi n'arrivèrent que l'année suivante (1756) mais commandés par Montcalm, Lévis et d'autres officiers capables. Le 14 août 1756, les forts d'Oswégo furent emportés, principalement par la valeur des milices canadiennes, guidées par Rigaud de Vaudreuil, frère de notre gouverneur général. Ce fait d'armes empêcha Tarmée anglaise d'entrer en Canada par les deux ou trois chemins qu'elle avait choisis dans ce but. Montcalm envoya, durant l'hiver suivant, Rigaud de Vaudreuil harceler les Anglais autour des lacs Champlain et Saint- Sacrement, puis au mois d'août 1757, il prit le fort William- Henri, leur principal fort en ces endroits
Avec nos minces ressources nous tenions têtes à des forces dix fois supérieures en nombre, Les milices canadiennes étaient admirables de bravoure, de courage et de dévouement. Les fils des cultivateurs se battaient, comme de vieux soldats. La victoire les récompensait. Le 8 juillet 1758, à Carillon, sur les bords du lac Champlam, un triomphe éclatant couronna nos étendards. La plus forte armée-anglaise de toute l'Amérique y fut battue avec un élan, une vigueur, une furie comparable aux belles actions de Tarmée française en tout temps. Nous restions les maîtres chez nous et l'ennemi était repoussé des frontières, mais nos triomphes eux-mêmes nous épuisaient et, tandis que les Anglais, déjà plus nombreux que nous, recevaient des renforts, il ne venait à peu près rien de la France pour nous aider à continuer la lutte. La disette des vivres, des armes, de la poudre, des hommes, nous amoindrissait. En" juillet 1759 la flotte anglaise parut devant Québec. Après des combats qui nous furent favorables, le général Wolfe réussit, le 13 septembre, à monter sur les hauteurs qui sont en arrière de la ville et que l'on nomme plaines dAbraham. Le général Montcalm lui présenta la bataille et la perdit. Les deux adversaires furent tués. Deux jours après, les Anglais entraient dans Québec.
Lévis, qui se trouvait alors au-dessus de Montréal,
accourut et rallia les débris de notre armée. Durant l'hiver, il se prépara à reprendre Québec, aussi, dès le printemps, il assiégea la ville. Les Anglais sortirent et ki livrèrent bataille à Sainte-Foye mais ils furent défaits. Cette résistance opiniâtre de nos troupes pouvait ramener Pespoir, mais au lieu de la flotte française que Ton attendait, ce fut la flotte anglaise qui se montra, et alors, Lé vis recula pied à pied jusqu'à Montréal, où il déposa les armes le i8 septembre 1760 en voyant que, outre la flotte qui avait remonté le Saint-Laurent sur ses talons, il ai rivait une armée anglaise par le chemin de Laprairie Vaudreuil signa la capitulation.
Bientôt après, le peu qui restait des troupes françaises furent embarquées pour la France. Le Canada resta aux mains de ses nouveaux maîtres. Deux années s'ensuivirent durant lesquelles on espéra voir un changement, mais le traité de Paris, en février 1763, fit fin à toute espérance de notre part.
Chose curieuse, les Sauvages de l'ouest, ayant pour chef Pontiac, se soulevèrent en 1764, pour reprendre le pays au nom de la France ; ils furent écrasés et obligés de se tenir tranquilles.
Depuis le Labrador et Gaspé jusqu'aux bords du Mississipi, et depuis New-York jusqu'aux Montagnes- Rocheuses,'!' Amérique appartenait à l'Angleterre,
La Louisiane restait française, pour le moment.
Ce fut une grande défaite qui changea nos destinées, car si le Canada fut sorti victorieux de la guerre de Sept Ans, l'Amérique du Nord serait toute française aujourd'hui. La Providence en avait décidé autrement. Les Canadiens acceptèrent le nouvel état de choses, en partie sur les conseils du clergé. Ce clergé fut assez mal récompensé de sa modération puisque les ministres de Londres mirent cinquante ans à lui permettre d'exercer les droits que le traité de Paris lui avait reconnus. Par exemple, il est dit dans le traité que la religion catholique ne sera pas inquiétée, cela signifie que Ton nous laissera continuer comme auparavant. Lorsqu'il s'agît de remplacer notre évêque défunt, les ministres du roi d'Angleterre ne voulurent pas reconnaître son successeur comme " évêque et lorsque cet évêque nomma des' curés dans les paroisses, on lui contesta ce droit. C'est à cause de cela, durant les trente années qui suivirent la prise du pays, que nous apprîmes à faire ce que Ton appelle de la politique — bien malgré nous — et notre clergé devint notre avocat pour nous défendre contre les détours et les injustices des hommes puissants qui voulaient nous réduire à rien. Jamais le cultivateur canadien, l'habitant, n'a prouvé mieux son patriotisme que durant ces jours malheureux. Il doit
en être fier, non pas s'en vanter car ce serait de la gloriole, mais y penser toujours, et faire lire à ses enfants les récits qui parlent de ces temps difficiles. Tous les moyens adroits employés contre nous ont échoué. Je ne sais comment tout cela eut pu finir, mais en 181 2 la Providence mit la guerre à nos portes — et pour que nous défendions son pouvoir menacé en Amérique, l'Angleterre consentit à reconnaître nos anciens droits. D'une part, nous avions: résisté avec courage ; d'autre part la Providence nous secourut. Aide-toi, le ciel t'aidera.
— Dans l'affaire des Pères Jésuites et des Pères Récollets, expliquez-nous donc ce qui s'est passé.
— C'est tout simple. Ces deux ordres religieux n'ont pas été reconnus par le traité de Paris. On les a laissé vivre ici sans la permission de se recruter et comme en 1800 les derniers survivants étaient disparus, le gouvernement s'est emparé de leurs biens et en a consacré les revenus au soutien des écoles.
— Ce n'est pas tout à fait si simple que cela, car on dépossédait des personnes de leurs propriétés.
— Je vous parlerai de cette question une autre fois. Il est bon d'y réfléchir avant que d'exprimer une opinion.
— Mais lorsque la guerre de 1775 s'ouvrit par l'attaquç [des Américains contre nous,^ à cause que nous
appartenions à l'Angleterre, pourquoi cette dernière puissance ne rendit-elle pas justice à notre clergé et à nos droits ?
— Ecoutez, les Américains, nous sachant mécontents de l'Angleterre, crurent que, en venant ici, ils nous joindraient à leurs mouvements. Ils ne savaient pas que nous nous défions d'eux encore plus que des Anglais. C'est ce qui les trompa. Nous les repoussâmes. L'Angleterre, alors, fit semblant de nous comprendre et de nous concéder ce que nous demandions, mais, dans l'espoir de séparer le peuple canadien de son clergé, elle accorda à ce peuple une partie des liberté politiques que nous réclamions et laissa le clergé dans l'ombre. Vous devez le savoir, TAngleterre ne nous donnera jamais un pam tout entier. Après la première tranche obtenue, continuez de demander la seconde, la troisième, la quatrième, la dixième, jusqu'à ce que vous ayez tout le pain à vous.
— Hourra ! c'est parler comme il faut ! Il n'y a pas de morte-saison lorsqu'un peuple réclame ses justes droits.
— Tous les droits sont justes, sans cela il n'y aurait pas de droits.
— Vous parlez comme un gros livre.
— Dites un bon livre. Il y en a assez de mauvais.
— J'en ai lu un, un livre qui dit que les catholiques sont protégés par le traité de Paris, mais dans la province de Québec seulement, attendu que lorsque ce traité a été fait, il n'y avait pas de Canadien-Français, ce qui veut dire de catholiques ailleurs que dans cette province.
— Ta ! ta, ta ! il y en avait partout. Dans la province d'Ontario comme dans le Nord-Ouest. Ce qu'il n'y avait pas c'étaient des protestants dans la province d'Ontario et dans le Nord-Ouest. Les protestants ou Anglais n'ont commencé à habiter la province d'Ontario qu'en 1784 et le Nord Ouest vers la même date. Qu'estce que votre livre nous chante ! C'est bien facile de dire tout cela — mais la vérité historique est debout pour vous contredire. Le traité de 1763 couvre les catholiques de toute la confédération actuelle.
--Et ces Angkis protestants qui sont venus en 1784 s'établir en Canada, connaissaient-ils cette situation ?
— Leur intérêt était de la connaître. Qu'importe qu'ils l'aient connue ! D'autre part, vous le savez, ces Anglais venaient tous des colonies anglaises nos voisines, d'où la guerre de l'indépendance américaine les avait chassés, car ils étaient décidemment contre les nouveaux Etats-Unis et ils se réfugiaient chez nous tout uniment parce que nous étions fidèles à l'Angleterre. Ne voilà-t-il pas de beaux seigneurs !
— Ainsi, vous pensez que nos droits sont clairs et nets ?
— Si je le pense ! Il n'y a pas moyen d'en douter, les faits sont là. Seulement on nie les faits, et nous, nous prenons une sorte de plaisir à nous faire couper l'herbe sous le pied. Le Canadien attend toujours qu'il soit poussé au pied du mur pour se défendre. C'est comme les Français. Nous avons de qui tenir 1
— Une bonne race, les Canadiens !
— De bons enfants, oui, pas mal étonnés quand on les attaque, se réveillant tard, mais se réveillant bien, après un certam temps. Ils ne sont pas comme les Anglais qui ont toujours un œil ouvert, afin de ne jamais se laisser jouer.
— En 1792, au parlement, il me semble que les Canadiens ne se laissaient pas écraser les pieds.
— Non ! oh certes non ! Nous avions des hommes qui comptaient. Depuis lors, nous en avons presque toujours eu et d'excellents même.
— Pensez- vous que les luttes politiques d'autrefois valaient celles d'aujourd'hui en importance ?
— Mais certainement ! Nos pères défendaient le piincipes des choses. Nous ne faisons que de travailler à en continuer l'application. A tout prendre, c'était autrefois que les difficultés étaient les plus grandes.
Lés machiifes à coudres qui ont été mises en vente les premières étaient bien moins acceptées que ne le sont celles d'à présent.
— Et les gazettes en ce temps-là ?
— Il n'y avait que des journaux anglais... qui ne publiaient rien de notre pays. Toutes des nouvellesétrangères;
— Donc, c'était durant les bonnes années ?"
— Les bonnes années," mes chers amis, c'était entre 1785 et 181 5. Entre la fin de la guerre de l'indépendance américaine et la fin des guerres de la révolution française et de Bonaparte. Il est à propos d'en parler^ avant qu'on ne les oublie, car après un siècle les peuples ne savent plus trop ce que les dictons veulent dire. Cq fut une période de prospérité parmi nous, et nous l'avions chèrement conquise avant qu'elle ne se produisît^
De 1785 à 1791 nos terres nous rapportaient plus que nous ne demandions, si je puis ainsi m'exprimer. La paix nous laissait libre de nous livrer aux travaux deî champs. Il n'y avait pas de villes en Canada ou presque pas — des gros villages, voilà tout. La campagne était tout le pays. Je voudrais que l'on put revenir à et régime — nous aurions moins de pauvreté, moins de mécontentements, moins de Canadiens aux Etats-UnisJ Durant les " bonnes années " il y avait abondance parce
que le Canada est un pays qui demande qu'on le cultive, et il était cultivé alors. L'habitant, c'est mon homme I Il aime le sol natal, et le sol natal l'aime.
Mais, savez- vous ? vers 1790, on commença à croire que trop de récoltes nous gênerait.
Eh bien ! la guerre en Europe, régla la difficulté. L'Angleterre nous fit demander du blé, des vaisseaux, du bois de charpente même — et tout cela se payait en *br. Nous ^* ge fûmes pas incrédules " on expédia des cargaisons à bon compte. Les longues contestations à main armée qui ébranlèrent PEurope, de 1792 à 1815, firent vendre nos produits comme du pain frais. Nous étions la première contrée agricole du monde. En 1805, lorsque Napoléon empêcha l'Angleterre de se servir des bois de Norvège pour les mâts et pour la construction de ses vaisseaux, nous commençâmes à lui en expédier. Ce commerce dure encore aujourd'hui. L'argent roulait partout en Canada. On voyait des habitants prêter cent piastres, sans signature ni endossement, comme un sou.
— Il se fait tard et pourtant j'avais préparé une liste de Canadiens qui se sont distingués en Europe durant l'époque que nous venons de parcourir.
— Ah bah I il y avait des Canadiens dans ces machïnes-là I
— Plusieurs. Par exemple, Philippe Martin, né en 1752, était contre-amiral sous la république française.. Il commanda à Toulon et eut sous ses ordres Tarmée navale qui devait reprendre la Corse. On cite de lui plusieurs combats dans la Méditerrannée. Il mourut viceamiral en 18 10.
Benoit Chaiîssegros de Léry, contre-amiral et commandant de Toulon sous la république française. Il disait : " Mon grand-père^ fortifié Toufbn, je travaille à reprendre cette place."
Michel Pelegrin, né en 1753, fut capitaine de vaisseaux au service de la France. Il mourut à Brest.
Juchereau Duchesnay devint colonel d'artillerie, commandant de Charleville, et périt dans une émeute en
Juchereau de Saint- Denis, directeur du génie de Tempire Ottoman.
George Chaussegros de Léry (frère de François- Joseph) ingénieur, eut un commandement dans l'armée du prince de Condé jusque vers 1797. Le corps auquel il appartenait ayant pris du service en Russie, il le suivit, et jusqu'à 1830, date de sa mort, il resta sous ces » nouveaux drapeaux. 11 était chevalier du Lys et de Saint-Louis.
Jacques Bedout, fils d'un conseiller au conseil Supé-
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riéur de Québec, embrassa la vie de marin et se signala, du côté de la France, dans la guerre d'Amérique. Vers 1795, il devint capitaine de haut bord. Il commandait le Tigre, en 1796, lorsqu'il fut fait prisonnier par trois vaisseaux de guerre anglais. Le célèbre Fox fit son éloge dans la chambre des Communes : Le capitaine du Tigre a rivaHsé avec les héros de la Grèce et de Rome. Il est couvert de blessures et de gloire." Délivré en ï8oi, il continua à servir, devint contre-amiral et mourut en 1816.
.André de l'Echelle, né à Montréal en 1759, servit dans la marine sous la république française, l'empire, la restauration, et mourut capitaine en 181 8.
François Joseph Chaussegros de Léry, ingénieur sous Napoléon, baron de l'empire, puis vicomte, grand'Croix de Saint- Louis et de la légion d'Honneur, né à Québec, en Ï7S4, avait servi en Amérique en 1781-2. Il fut décoré de la croix de Saint-Louis en 1790. Quatre ans plus tard, il était nommé chef de bataillon et sous- directeur des fortifications. Continuant de monter en grade, on le voit commandant du corps du génie en Hollande, général de division à l'avènement de l'empire. Ses états de services sont nombreux et suivis. En Espagne, 1809, il dirigeait le génie. Plus tard, on le voit dans la campagne de Russie. Jusqu'en 1824, il rendit de briliants services
et accumula sur sa tête les honneurs et les titres enviés. Il avait épousé la fille du maréchal de Kellermann, duc de Valmy, et allait être lui-même nommé maréchal de France lorsqu'il mourut. Son nom est inscrit sur Tare de triomphe de l'Etoile.
— Je vous le dis : il y a eu des Canadiens partout I