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CHAPITRE IV

1660. Diverses notes sur le pays.

Celui qui compte sans son hôte, dit le proverbe, à la chance de dîner tard ou de né pas dîner du tout — nous le comprîmes très-bien, le jeudi suivant, lorsque M- le curé nous avertit, qu41 ne serait pas chez lui ce soir-là étant obligé d'aller assister des malades. Je passai la soirée seul, à copier dans V Histoire Naturelle de la Nouvelle-France, de Pierre Boucher, divers passages que je vais vous mettre sous les yeux.

Vous savez que le livre en question fut écrit en 1663. La date est importante à connaître, car elle nous rappelle qu'il ne s'agit pas de ce que notre pays devint par la suite. C'est un tableau des commencements de la colonie.

" On a amené de France des bœufs, des vaches, des cochons, des moutons, des chiens, des chats, des rats. Les bœufs servent à labourer la terre et à traîner du

bois l'hiver sur les neiges. Les cochojis sont en grand nombre. Il y a peu de moutons.

" Les oiseaux que Ton a apportés de France sont poules, poules- dinde et des pigeons.

Les tourtes ou tourterelles, comme vous voudrez, que nous avons trouvées ici, sont presque grosses comme des pigeons et d'un plumage cendré ; les mâles ont la gorge rouge, et sont d'un excellent goût. Il y en a des quantités prodigieuses ; Ton un tue des quarante et quàrante-cinq d'un coup de fusil : ce n'est pas que cela se fasse d'ordinaire, mais pour en tuer huit, dix ou douze cela est commun. Elles viennent d'ordinaire au mois de mai et s'en retournent au mois de septembre. Il s'en trouve universellement par tout ce pays-ci. Les Iroquois les prennent à la passée avec des rêts ; ils en prennent quelquefois des trois et quatre cents d'un coup.

" La chasse n'est pas si abondante à présent proche de Québec comme elle a été... Il reste seulement des tourterelles ou des biseaux, qui sont ici en abondance tous les étés ; il s'en tue jusque dans les jardins de Québec et des autres habitations du pays.

L'outarde n'est pas un oiseau commun en France j c'est le gibier de rivière le plus commun ici. Elle est faite comme une oie grise, mais beaucoup plus grosse ; elle n'a pas la chair si délicate que celle des oies que

nous voyons ici en Canada qui, en passant, sont toutes blanches à la réserve du bout des ailes et de la queue qui est noire. Pour la chair des oies de France, il s'en faut de beaucoup qu'elle approche du goût de celle de nos outardes.

" Il y a trois sortes de perdrix. Les unes sont blanches et elles ne se trouvent que l'hiver ; elles ont de la plume jusque sur les ergots ; elles sont fort belles et plus grosses que celles de France ; la chair en est délicate. D'autres sont toutes noires et ont des yeux rouges ; elles sont plus petites que celles de France ; la chair n'en est pas si bonne à manger, mais c'est un bel oiseau, et elles ne sont pas bien communes. Il y a aussi des perdrix grises qui sont grosses comme des poules ; celleslà sont fort communes et bien aisées à tuer, car elles ne s'enfuient quasi pas du monde ; la chair en est extrêmement blanche et sèche.

Il y a des écureuils roux comme ceux de France. D'autres sont plus petits et ont deux barres blanches et noirs tout le long du dos, on les nomme écureuils suisses. Il y en a d'une troisième sorte qui sont gros et cendrés, qu'on appelle écureuils volants, parce qu'ils volent en effet d'un arbre à l'autre, par le moyen de certaines peaux qui s'étendent lorsqu'ils ouvrent les pattes. Ils ne volent jamais en montant comme les oiseaux, mais droit ou en descendant ; ils sont mignons.

Il y a surtout un endroit, appelé la Petite- Nation qui est environ vingt ou trente lieues au-dessus du Mont- Royal et qui contient presque vingt lieues de pays le long de la rivière, le plus beau qui se puisse voir pour un pays non-habité, car les Iroquoïs en ont chassé les Sauvages. C'est un beau bois rempli de petits lacs et de prairies, avec un fort grand nombre de petites rivières, tout cela si plein de chasse et de pêche qu'il n'est pas croyable. Mais ce qui est le plus admirable c'est le grand nombre de bêtes fauves qui s'y rencontrent, car je sais qu'il y a eu de nos Français qui, en descendant des Hurons, ont fait rencontre de bandes de ces animaux, qu'on appelle ici vaches sauvages (caribous) qui sont proprement de grands cerfs, où ils estimaient qu'il y en avait bien huit à neuf cents, sans parler des vrais cerfs, des ours, élans, castors, loutres, rats musqués, et plusieurs: autres sortes d'animaux ; mais la porte en est fermée par un grand saut qui a pour le moins troià lieues de long. Quand je dis fermé c'est pour le présent, car quand le pays sera habité et que les Iroquois seront soumis, on trouvera bien l'invention de s'en rendre l'entrée facile.

Il y a des loups de deux sortes. Les uns s'appellent loups -cerviers, dont la peau est excellente à faire des fourrures. Ces animaux abondent du côté du nord et il

s'en trouve peu proche de nos habitations. Les autres sont loups communs qui ne sont pas du tout si grands que ceux de France, ni si malins, et ont la peau plus belle ; ils ne laissent pas d'être carnassiers et font la guerre aux animaux dans les bois, et quand ils trouvent de nos petits chiens à l'écart, il le mangent. Il y en a peu vers Québec. Ils sont plus communs à mesure que l'on monte en haut.

Les animaux qu'on appelle buffles ne se trouvent que dans le pays des Outaouaks, environ à quatre cents lieues de Québec, tirant vers l'occident et le septentrion,

*' Les vaches sauvages sont espèce de cerfs ; ils ont le pied fourchu ; ils sont grandes comme de grands cerfs, La viande en est délicate. Ces animaux vont ordinairement par bandes et ne se rencontrent pas partout ; on n'en voit point au-dessous des Troîs-Rivières, mais bien au-dessus j plus on monte en haut vers les Iroquois, et plus il y en a.

" Les animaux qu'on appelle cerfs sont de la même façon que ceux de France, à la réserve qu'ils sont plus petits et d'un poil plus blanchâtre. De ceux là i! ne s'en trouve pas au-dessous du Mont-Royal, mais bien audessus ; montant plus haut il y en a sans nombre.

Le plus commun et le plus universel de tous les animaux de ce pays est l'élan qu'on, appelle W ces

quartiers ici " orignal." Ils sont plus grands d'ordinaire que de grands mulets et ont à peu près la tête faite de même. La chair en est bonne et légère et ne fait jamais de mal, La peau se porte en France pour la faire passer en buffle* La moëlle est médecinale contre les douleurs des ners. L'on dit que la corne du pied gauche est bonne pour le mal caduc. C'est un animal bien haut sur jambes et bien dispos ; il a le pied fendu ; il est sans queue ; il se défend des pieds de devant, comme les cerfs.

" On n'a point encore planté ici d'arbres de France, sinon quelques pommiers, qui rapportent de fort bonnes pommes et en quantité, mais il y a bien peu de ces arbres.

" L'érable vient fort gros et haut. Le bois en est fort beau, nonobstant quoi on ne s'en sert à rien qu'à brûler ou pour emmancher des outils, à quoi il est très propre à cause qu'il est extrêmement doux et fort. Quand on entaille ces érables au printemps, il en dégoutte quantité d'eau, qui est plus douce que de l'eau détrempé dans du sucre, du moins plus agréable à boire."

Puisque l'eau d'érable était employée comme breuvage en 1663 et que M. Boucher ne dit pas que l'on en faisait du sucre, je suppose que la coutume de la faire bouillir n'était^pas encore établie.

" La prusse (pruche) est un gros arbre qui a trente ou quarante pieds de haut sans branches ; il a une grosse écorce rouge ; ce bois ne pourrit pas si facilement que les autres, c'est pourquoi on s'en sert Ordinairement pour bâtir.

" Il y a des noyers de deux sortes qui rapportent des noix j les uns apportent grosses et dures, mais le bois de l'arbre est fort tendre et l'on ne s'en sert point, sinon à faire des sabots, à quoi il est fort propre ; de celui-ci il y en a vers Québec et les Trois-Rivières en quantité.

Il y a une espèce d'arbre que l'on nomme épinette, c'est quasi comme du sapin, sinon qu'il est plus propre à faire des mats de petits vaisseaux, comme des chaloupes et barges, étant plus fort que le sapin — je parle de r épinette verte car il y en a de deux sortes : l'une verte et l'autre rouge. L'épinette rouge est d'un bois plus ferme et plus pesant, et fort propre à bâtir ; elle se dépouille de ses feuilles en automne et les reprend au printemps, ce qui n'arrive point aux autres sapinages, L'écorce en est rouge et ne rend pas quasi de gomme, toute au contraire de l'épinette verte qui en a quantité.

^'11 y a des sapins comme en France, toute la différence que j'y trouve c'est qu'à la plupart il y vient des bubons à l'écorce qui sont remplis d'une certaine gomme liquide qui est aromatique, dont on se sert pour les plaies comme de baumes et n'a pas guères moins de vertu.

"Uarbre le plus utile que l'on ait ici, et que Ton nomme pin, n'apporte pas de fruit comme ceux de l'Europe ; il y en a de toutes grosseurs et grandeurs. Ils viennent ordinairement de la hauteur de cinquante à soixante pieds sans branches ; Von s'en sert pour faire de la planche, qui est fort belle et bonne , et Ton dit que ces arbres seraient bien propres à faire des mats de navire. Les lieux où ils naissent sont appelés pinières. Les vignes sauvages sont en abondance, et même on en a éprouvé de celles de France qui y vient assez bien. On me demande pourquoi nous ne les cultivons pas ? Je réponds à cela qu'il faut manger avant que de boire, et par ainsi qu'il faut songer à faire du blé avant que de planter de la vigne. On se passe mieux de vin que de pain. C'est tout ce qu'on a pu faire que de défricher des terres pour faire des grains et non autre chose. Il y a abondance de vignes sauvages qui portent des raisins. Le grain n'est pas si gios que celui de nos vignes de France, ni les grappes si fournies — mais je crois que, si elles étaient cultivées, elles ne différeraient en rien. Le raisin en est un peu acre et fait de gros vin, qui tache beaucoup, et qui d'ordinaire est meilleur un an après, que l'année qu'il est fait. Quelques particuliers ont planté quelques pieds de vignes venue de France dans leurs jardins, qui ont rapporté de fort beaux et bons raisins.

Les ronces de ce pays produisent un fruit qui est quasi d'aussi bon goût que nos mûres de France ; il n'est pas si gros.

" Les framboisiers et fraisiers sont en ce pays en sï grande abondance qu'il n'est pas croyable ; toutes les terres en sont remplies et cela vient par dépit ; cependant ils produisent une si grande quantité de fruits que, dans la saison, on ne les peut épuiser. Elles viennent plus grosses et de meilleur goût qu'en France.''

Je ne vois pas que M, Boucher parle des bluets. C'est donc à moi d'y goûter. En France, on appelle bluet et bleuet, une petite fleur bleue très commune dans les blés et qui a certaines propriétés médecinales. La baie ou fruit que nous nommons bluet est désignée sous le nom d'airelle et quelques fois myrtil ou myrtille, mais ce dernier nom s'attache à une variété de l'espèce. ]^es premiers missionnaires du Canada parlent de la beauté et de l'abondance des bluets en ce pays ; l'un d'eux déclare que l'on n'en voit pas en Frànce ; il se trompe, car il y en a encore aujourd'hui dans la région des Alpes, Nos Sauvages ne parlaient jamais du paradis sans ajouter qu'il renfermait de vastes champs de bluets. Pour eux, ce fruit avait une grande valeur. Ils le récoltaient dans la belle saison et le mettaient sécher ; en hiver, ils le mangeaient, a^)rès l'avoir tenu deux ou

trois jours dans Feau, ce qui le gonflait et lui rendait sa saveur primitive. Champlain raconte qu'il a vu des tribus entières occupées à la cueillette de ces fruits, pour en faire des provisions d'hiver. D'après ce que Ton m'a dit, les bluets de France ont un goût plus acide que les nôtres, ou un peu plus vinaigré. Reprenons le livre de BQucher.

" Les grains que cultivent les Sauvages et qu'ils avaient avant que nous vinsions dans le pays, sont mil ou bléd'Inde, faisoles ou haricots, citrouilles d'une autre espèce que celles de France. Elles sont plus petites et ne sont pas si creuses, ont la chair plus ferme et moins aqueuses et d'un meilleur goût.

Toutes sortes de navets et rabioles, betteraves, carottes, panais, cercifis et autres racines, viennent parfaitement et bien grosses. Toute sorte de choux y viennent aussi en leur perfection, à la réserve des choux à fleur que je n'y ai point encore vus,

" Il croit dans les bois une quantité prodigieuse d'orties propres à faire du chanvre ; les Hurons et les Iroquois s'en servent pour faire divers ouvrages, comme des sacs, rets, colliers et armures ; il s'en trouve grande quantité en beaucoup d'endroits de ce pays. ' Aux environs de l'île Percée il se trouve grand nombre d'huîtres en écailles, qui sont parfaitement

bonnes." Voilà la plus ancienne mention que je connaisse des huîtres de Caraquette, et autres qui sont si bien appréciées de nos jours. M. Boucher continue.

Je fais ce chapitre pour désabuser ceux qui croyent que Ton ne vit en ce pays-ci que de racines, comme on fait aux îles Saint-Christophe. Ils sauront donc que le blé froment y vient très bien ; et on y fait du pain aussi beau et aussi blanc qu'en France. Les seigles y viennent, plus que l'on ne veut ; toute sorte d'orge et de pois y croissent fort beaux, et Ton ne voit pas de ces pois verreux pleins de cossons, comme on en voit en France. Les lentilles, la voisse, Ta veine, le mil y viennent parfaitement bien ; les grosses fèves y viennent bien aussi, mais il y a de certaines années qu'il y a de grosses mouches qui les mangent quand elles sont en fleur. Le blé sarrazin y vient aussi, mais il arrive quelquefois que la gelée le surprend avant qu'il soit mûr. Le chanvre et le lin y viennent plus beaux et plus hauts qu'en France,

'' Voici encore une question qui m'a été faite, savoir comme on vh en ce pays-ci, si la justice s'y rend, s'il n'y a point du libertinage, vu qu'il y passe, dit-on, quantité de garnements et de filles mal vivantes. Je répondrai à tous les points l'un après l'autre et je commencerai par le dernier. Il n'est pas vrai qu'il vienne ici de ces sortes

de filles j et ceux qui en parlent se sont grandement mépris et ont pris les îles de Saint Christophe et de la Martinique pour la Nouvelle- France. ^ Si il y en vient ici on ne les connaît pas pour telles, car avant que de les embarquer il faut qu'il y ait quelques-uns de leurs parents ou amis qui assurent qu'elles ont toujours été sages. Si par hasard il s'en trouve quelques unes de celles qui viennent qui soient décriées, ou que pendant la traversée elles aient eu le bruit de se mal comporter, on les renvoie en France. Pour ce qui est des garnements s'il y en passe c'est qu'on ne les connaît pas, et quand ils sont dans le pays ils sont obligés de vivre en honnêtes gens, autrement il n'y aurait pas de jeu pour eux : on sait aussi bien prendre en ce pays -ici qu'ailleurs et on l'a fait voir à quelques uns qui n'ont pas été sages.

*^ Les gens de bien peuvent vivre ici bien contents, mais non pas les méchants, vu qu'ils y sont éclairés de trop près ; c'est pourquoi je ne leur conseille pas d'y venir, car ils pourraient bien en être chassés, et du moins être obligés de s'en retirer, comme plusieurs ont déjà fait ; et ce sont ceux-là proprement qui décrient fort le pays, n'y ayant pas rencontré ce qu'ils pensaient.

Le Canada n'est pas encore propre pour les personnes de condition qui sont extrêmement riches, parce qu'elles ne rencontreraient pas toutes les douceurs qu'elles ont

en France ; il faut attendre qu'il soit plus habité. Il faut dans ce pays des gens qui mettent la main à l'œuvre, soit pour faire ou pour faire faire leurs habitations, bâtiments et autres choses, car comme les journées des hommes sont extrêmement chères ici, un homm.e qui ne prendrait pas soin et qui n'aurait pas d'économie se ruinerait. Mais pour bien faire il faut toujours commencer par le défrichement des terres et faire une bonne métairie, et par après on songe à autre chose ; et ne pas faire comme quelques-uns que j'ai vu qui ont dépensé tout leur bien à faire de beaux bâtiments qu'ils ont été contraints de vendre après, k beaucoup moins qu'ils ne leur avaient coûté. Il serait bon qu'un homme qui viendrait pour habiter apportât des vivres, du moins pour un an ou deux, si faire se peut, surtout de la farine qu'il aura beaucoup à meilleur marché en France, et même il n'est pas toujours assuré d'en trouver ici pour son argent, car s'il venait grand monde de France sans en apporter et qu'il arrivât une mauvaise année pour les grains, ils se trouveraient bien empêchés. Il est bon aussi de se fournir de hardes car elles valent ici le double qu'en France. L'argent y est aussi plus cher j il y a hausse du quart, en sorte qu'une pièce de quinze sous en vaut vingt ; ainsi à proportion du reste. Un homme qui aurait de quoi, je lui conseillerais d'amener ici deux

bons hoiïimés de travail pour défricher iés terres, ou davantage même, s'il a le moyen. Une personne qui employerait trois ou quatre mille francs se mettrait en trois ou quatre ans bien à son aise, pourvu qu'elle veuille user d'économie. La plupart de nos habitants qui sont ici, sont des gens qui sont venus en qualité de serviteurs et après avoir servi trois ans chez un maître se mettent à eux j ils n'ont pas travaillé plus d'une année qu'ils ont défriché des terres, qu'ils recueillent du grain plus qu'il n'en faut pour les nourrir. Quand ils se mettent à eux, d'ordinaire ils ont peu de chose ; ils se marient ensuite à une femme qui n'en a pas davantage ; cependant en moins de quatre ou cinq ans vous les voyez à leur aise, B'ils sont un peu gens de travail, et vous les voyez bien ajustés pour des gens de leur condition. Tous les pauvres gens seraient bien mieux ici qu'en France, pourvu qu'ils ne fussent pas paresseux.

" Certaines maisons sont bâties toutes de pierres et couvertes de planches ou aix de pins ; les autres sont bâties de colombage ou charpente et maçonnées entre les deux ; d'autres sont bâties tout à fait de bois ; et toutes les dites maisons se couvrent de planches.

Les saisons ne sont pas égales par tout le pays : aux Trois -Rivières il y a près d'un mois moins d'hiver qu'à Québec. Au Mont-Royal envirpn six semaines, et^

chez les Iroquois il n'y a qu'environ un mois d'hiver. Quoique Thiver dure cinq mois et que ta terre soit couverte de neige, et que pendant ce temps le froid soit un peu âpre, il n'est pas toutefois désagréable : c'est un froid qui est gai, et la plupart du temps ce sont des jours beaux et sereins ; et on ne s'en trouve aucunement incommodé. En vérité les neiges sont ici moins importunes que ne le sont les boues en France. On se promène partout sur les neiges par le moyen de certaines chaussures, faites par les Sauvages, qu'on appelle raquettes, qui sont fort commodes. La longueur de l'hiver est une incommodité, surtout devers Québec, où les neiges sont de trois ou quatre pieds de haut ; aux autres habitations il y en a beaucoup moins.

L'hiver, il y a quelques journées qui sont bien rudes, mais cela n'empêche pas que l'on ne fasse ce que l'on a à fair^ : on s'habille un peu plus qu'à l'ordinaire ; on se couvre les mains de certaines moufïles, appelés en ce pays-ici des mitaines ; l'on fait feu dans les maisons, car le bois ne coûte rien ici qu'à bûcher et à apporter au feu. On se sert de bœufs pour le charrier sur certaines machines qu'on appelle des traînes ; cela ghsse sur la neige et un bœuf seul en mènent autant que deux bœufs feraient en été dans une charrette. Il pleut fort peu durant l'hiver. Ce que j'y trouve de plus importun c'est

qu'il faut nourrir les bestiaux à Tétable plus de quatre mois à cause que la terre est couverte de neige pendant ce temps-là. Si la neige nous cause cette incommodité, elle nous rend d'un autre côté un grand service qui est qu'elle nous donne une facilité de tirer les bois des forêts, dont nous avons besoin pour les bâtiments, tant de terre que d'eau, pour autres choses. Nous tirons tout ce bois de la forêt, par le moyen de ces traînes dont j'ai parlé, avec grande facilité et bien plus commodément et à beaucoup moins de frais que si c'était eu été par charrette.

^' On ne compte proprement que deux saisons en Canada, car nous passons tout d'un coup d'un grand froid à un grand chaud, et d'un grand chaud à un grand froid ; c'est pourquoi on ne parle que p^ hiver et été. L'hiver commence incontinent après la Toussaint, c'està-dire les gelées, et quelques temps après les neiges viennent, qui demeurent sur la terre jusques environ le quinzième d'avril pour l'ordinaire, car quelquefois elles sant fondues plus tôt, quelquefois aussi plus tard ; mais d'ordinaire c'est dans le seizième que la terre se trouve libre et en état de pousser les plantes et d'être labourées. Dès le commencement de mai les chaleurs sont extrêmement grandes, et on ne dirait pas que nous sortons d'un grand hiver. Cela fait que tout avance et l'on voit en

moins de rien la terre parée d'un beau vert. Et en effet cela est admirable de voir que le blé qu'on sème dans la fin d'avril et jusqu'au vingtième de mai, s'y recueille dans le mois de septembre et est parfaitement beau et bon. Et ainsi toutes les autres choses avancent à proportion. Les choux pommés qui se sèment ici au commencement de mai, se replantent dans le vingt ou le vingt-quatrième de juin, se recueillent à la fin d'octobre et ont des pommes qui pèsent quinze à seize Hvres."

Pierre Boucher, qui fiit durant soixante et dix ans un colon, un guerrier, puis un seigneur, un écrivain, un homme de conseil, et qui nous a laissé une brillante descendance, est le type accompli des anciens Canadiens. Il venait de Mortagne, dans la petite province du Perche. Toutes les qualités de notre race se retrouvent en lui : vigueur de corps, esprit souple et grande sagesse, bravoure indomptable, ardeur au travail, patriotisme éclairé et persistant — celui-là doit être imité de nos jours, car c'est en se conformant à sa manière d'agir que le Canada français a conquis une belle place dans l'histoire du monde.

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