‹ Causons du pays et de la colonisationChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

1660-1670. Changement du régime administratif de la colonfe.

Ma santé allait décidemment mieux. J'en profitais pour écrire au nette les quatre chapitres que vous venez de lire. N'allez pas vous étonner qu'un malade s'impose une telle corvée, car ce n'en est pas une pour moi — c'est plutôt une distraction. Quand on a été dix ans reporter dans un grand journal, les petites écritures, comme celle-ci, ne nous pèsent pas au bout du doigt.

M. le curé tenait à avoir une réunion plénière. Il Teut — et même davantage, car étaient arrivés de la ville deux personnages qui nous furent présentés : François Désaulniers, membre du comté et Arthur Brousseau, journaliste. Ils ne s'attendaient pas à prendre part à une conférence ou conversation sur l'histoire du Canada — et ils nous prièrent d'entamer le sujet sans retard.

Je prenais mon rôle de secrétaire au sérieux et, comme

nous n'avions jamais eu de président, je proposai d'accorder la parole à M. le curé.

— Comment ! à moi tout seul ?

— Nous vous interromperons, comme au parlement, dit M. Désaulniers.

— J'accepte et je vous dirai tout d'abord que, rendu à Tannée 1660 où vous êtes restés l'autre jour, c'est le moment de parler du clergé puisque Mgr de Laval, vicaire apostolique, arriva ici en 1659, attendant que le pays fut assez peuplé pour nommer un évêque. Avant cette date, les Pères Récollets, de 1615 à 1629, et les Pères Jésuites, de 1625 à 1629, puis de 1632 jusqu'à 1659, avaient desservi les paroisses commençantes et évangélisé les Sauvages. Les prêtres du séminaire de Saint-Sulpice de Paris n'arrivèrent qu'en 1657, P^^^ fixer à Montréal. Voulez-vous savoir les noms de ces religieux ? J'en ai une liste tout préparée, la voici :

Récollets. — Denys Jamay, Jean Dolbeau, Joseph Le Caron, le frère Pacifique Duplessis 161 5, Paul Huet 1617, George Le Baillif 1620, Guillaume Galeran, Irenée Piat 1622, Nicolas Viel, Gabriel Sagard 1623, Jean- Joseph de la Roche-Daillon 1625, Joseph de la Vers 1628, Cosme de Mante fit un voyage d'Acadie à Québec en 1648, avec Gabriel De Joïn ville, aussi récollet. C'est en 1668 que cet ordre religieux revipt s'établir en Canada,

Jésuites. — Ennemond Masse, Jean de Brébeuf, Charles Lalemant 1625, Philibert Noyrot, Anne de Noué 1626, Paul Le Jeune 1632, Antoine Daniel, Ambroise Davost 1633, Jacques Buteux, Charles Raymbaut 1634, Claude Quentin, Pierre Pijart, François Le Mercier, Charles Du Marché, Charles Garnier, Jean De Quen, André Richard 1635, Guillaume-Pierre Chastellain, Paul Ragueneau, George D'Endemare, Isaac Jogues 1636, Jacques de la Place, Claude Pijart 1637, François Dupéron, Simon Le Moine, Jérôme Lalemant 163$, Barthélémi Vimont, Jacques Burgum, Pierre-Joseph- Marie Chaumonot, Joseph Poncet 1639, Joseph- Imbert Dupéron, René Ménard 1640, Claude Dablon, François- Josepli Bressany 1642, Martin de Lyonne, Noël Chabanel, Gabriel Druillètes, Léonard Garreau 1643, Adrien Daran, Amable de Frétât, Gabriel Lalemant

1646, Pierre Bailloquet, Jacques Bonin,^ Adrien Grêlon

1647, Charles Albanel 1649, Hugues Pinet 1654, Jacques Fremin 1655, Claude-Jean Allouez 1658^ François Boniface, Henri Nouvel 1662, Pierre Rafeix 1663, Louis Nicolas 1664, Claude Bardy, Thierry Beschefer 1665. Nous pourrions continuer, mais pour le moment cela suffira.

Sulpiciens.— Gabriel de Queylus, Dominique Galinier, Gabriel Souart, François d'Allet 1657, Jacques Lemaître

1659? Gilles Perrot 1.663. La liste se continue jusqu'à nos jours.

Prêtres séculiers. — Jean Le Sueur de Saint- Sauveur 1634, Gilles Nicolet 1635, Antoine Fauls 1641, René Chartier 1643, Guillaume Vaillant i64s, Guillaume Vignal 1648, Albert De l'Isle 1651, Jean Le Bey 1656, Mgr de Laval, Charles De Lauzon-Charmy, Philippe Pèlerin, Jean Torcapel, Henry de Bernières 1659, Thomas-Joseph Morel 1661, Jean Dudouyt 1662, Louis Ango des Maizerets 1663, Hugues Pommier 1664, Flavien de Saint-Pons, Jean-Baptiste Dubois d'Egryselle

Arrêtons-nous à 1665. C'est Tannée où fut ordonné prêtre le premier Canadien jugé digne de ce grand honneur ; il était né à Québec et avait étudié au sémmaire des Pères Jésuites. Son nom était Germain Morin, fils d'un charron.

Les Pères Jésuites avaient commencé, en 1636, des missions permanentes dans le Haut-Canada, principale* ment vers le lac Huron en descendant jusqu'à la rivière du Détroit. Les peuples de ces contrées parlaient la langue huronne-iroquoise. Les Iroquois qui habitaient à Test du lac Ontario, depuis Buffalo jusqu'à Albany, commencèrent, dès 1636, une guerre terrible contre les tribus qui recevaient chez elles les missionnaires et qui,

chaque année, envoyaient aux Troîs-Rivières par la rivière des Français, le lac Nipissing et la rivière des Algonquins (l'Ottawa) de nombreux canots chargés de pelleteries qu'ils échangeaient contre des ustensiles de fabrique européenne, tels que chaudières, couteaux, alênes, grattoirs etc.

Comme il n'arrivait pas de troupes de France pour protéger ces missions, elles furent toutes détruites par les Iroquois et les peuples du Haut-Canada massacrés en partie ; le reste prit la fuite dans toutes les directions, soit vers Québec, vers le nord du lac Hurons, au lac Michigan et aux Ilhnois. En 1650 tout le Haut-Canada appartenait ainsi aux Iroquois. Deux ans plus tard, les Algonquins de l'Ottawa étaient chassés à leur tour. Ensuite les bandes iroquoises se répandirent jusqu'au Saint -Maurice et au Saguenay, tuant ou chassant les nations qui recevaient les missionnaires ou qui trafiquaient avec les Français. Ce fut une époque remplie d'horreurs et de dangers.

En 1657 les Iroquois parurent tout à coup changer de sentiments. Ils acceptèrent quelques missionnaires, de ces mêmes Jésuites dont ils avaient fait périr les frères dans les plus affreux tourments. Leur but était d'endormir les Français par une fausse tranquillité, afin de mieux les surprendre. Ils allaient jusqu'à l'île

d'Orléans, près de Québec assommer les Hurons qui s'y étaient réfugiés, et on vit leurs guerriers dresser des embuscades jusqu'au saut Sainte- Marie et aux Illinois où un ceatain nombre de familles huronnes avaient fui.

Au bout de quelques mois, la mission chez les Iroquois fut abandonnée, et les missionnaires s'échappèrent comme par miracle, avec les Français qui les accompagnaient.

A la grande surprise de tout le monde, il arriva à Montréal l'été de 1659, trois ou quatre cents Outaouais du Wisconsin qui apportaient des masses de pelleteries et qui avaient repoussé les Iroquois partout sur leur trajet. Ce peuple avait appris des Hurons l'existence des Français sur le Saint- Laurent, et il venait faire amitié avec eux. C'est depuis ce temps que la rivière des Algonquins changea de nom et pris celui des Outaouais parce que ces braves Sauvages passaient par là pour venir jusqu'à nous. Les Anglais disent Ottawa. Il y a dans l'ancien pays de ce peuple une ville qui porte le nom d'Ottawa, comme celui de notre capitale fédérale.

Tout se paye avec les Iroquois. Lorsqu'ils virent que nous avions des alliés redoutables dans les Outaouais, et de plus que nous attendions des renforts de Fiance (car Louis XIV et son ministre Mazarin sortaient vainqueurs d'une longue guerre contre l'Espagne) ces barbares résolurent d'anéantir tous nos établissements. Leur

plan fut adroitement conçu : quelques centaines d'hommes devaient aller faire la chasse sur l'Ottawa, depuis le Long Sault en remontant et, vers le 5 ou 6 mai 1660, lorsque le fleuve serait débarrassé des glaces, ils iraient attaquer Montréal par le nord tandis que cinq ou six cents autres Iroquois l'attaqueraient par le sud. Il n'y a pas à douter du succès de ce coup de main, s'il eut été exécuté. Après Montréal, la bourgade des Trois-Rivières était emportée, et ensuite le petit fort de Québec qui ne pouvait tenir longtemps.

Mais la Providence se servit d'un moyen inattendu et à la fois héroïque pour détourner la rage des Iroquois. Des chasseurs, probablement, avertirent les gens de Montréal de l'apparition des Iroquois dans la vallée de l'Ottawa. Chacun comprît que à la fonte des neiges, ces féroces coureurs des bois, descendraient la rivière. Un jeune officier, du nom de Adam DoUard des Ormeaux commandait alors la garnison de Montréal composée seulement de dix-sept hommes ; il se détermina d'aller au devant des Iroquois et partit malgré les conseils des principaux habitants de la place. Le premier mai, Dollard arrivait à Carillon, su pied des rapides, avec dix-sept Français, quarante Hurons et six Algonquins. Le lendemain on aperçut les Iroquois et la bataille commença immédiatement. Dollard s'était mis dans un

endroit entouré de pieux que des Algonquins avaient plantés pour se mettre à Tabri lorsqu'ils campaient en ce lieu, et il se défendit si raidement que les ennemis envoyèrent chercher la seconde moitié de leur armée qui se préparait à fondre sur Montréal. Le lo mai, tous les Iroquois, au nombre de sept cents, étaient réunis autour de méchant fort de pieux où DoUard et ses compagnons chantaient des cantiques, tiraient des coups de fusils, adressaient des prières au ciel et se préparaient à la lutte suprême. Ce ne fut que le 27 mai que les Iroquois triomphèrent. Il ne resta pas un homme vivant de ceux qui défendaient le fort, excepté deux ou trois Hurons qui parvinrent à s'enfuir on ne sait comment.

La résistance de cette poignée de braves inspira aux Iroquois une crainte salutaire. Ils abandonnèrent le projet de conquête dont nous avons parlé — et la colonie toute entière fut sauvée, car en ce moment le roi de France prenait des mesures pour envoyer des troupes en Canada.

Et les missionnaires au milieu de tout cela ? Les missionnaires travaillaient partout où ils pouvaient pénétrer. Il n'y a pas de distance, ni de danger pour ces soldats de la religion. Ils se sacrifient pour la conversion des âmes. Le royaume de Dieu couvre toute la terre, aussi les semeurs de la parole divine vont

toujours, sans s'arrêter, sans craindre — et ils se jettent dans le martyre lorsque cela est nécessaire à l'accomplissement de Tœuvre religieuse et civilisatrice.

Le cardinal Mazarin, premier ministre, étant mort au milieu de ses triomphes, laissait la France glorieuse au jeune roi Louis XIV et à Colbert, le plus grand ministre que nous avons eu. Colbert prit fait et cause pour le Canada. Dès 1663 il y expédia quelques troupes. En 1665 il nous envoya le régiment de Carignan, Tun des plus beaux et des plus méritants de toute l'aimée française. Ceci changea comme par magie le sort des Canadiens. Nous nous trouvions forts tout à coup et maîtres dans notre pays. En même temps, le roi abolissait les Cent- Associés, prenait le Canada sous sa protection, nous envoyait l'intendant Talon, et créait le conseil Souverain de Québec, une sorte de parlement pour administrer la colonie. Bien entendu, les décisions de cette chambre devaient être approuvées par le roi entouré de ses ministres avant que de devenir loi, mais c'était un très grand point de gagné sur l'ancien régime des Cent-Associés.

Colbert envoya des experts pour examiner les mines dont il avait été parlé durant les années précédentes. Il s'occupa de faire étudier les ressources du pays en général. C'est par son influence que le code de lois

appelé la Coutume de Paris devint la seule loi du Canada, à la place de quatre ou cinq autres Coutumes qui avaient déjà été adoptées et qui ne pouvaient produire que de la confusion. Le gouverneur général était prié de seconder de tout son pouvoir les missionnaires et les découvreurs qui s'enfonçaient dans les contrées inconnues afin de répandre la morale chrétienne de nous procuier la connaissance des peuples lointains et compléter 1 œuvre de Christophe Colomb, car on ne savait pas encore quelle était l'étendue de l'Amérique. De plus il envoya des commissaires pour visiter les bords du Saint-Laurent et le renseigner à leur retour en France sur tout ce qui concernait la situation. Une fois bien au courant de Tétat des choses il nomma M. le marquis de Tracy vice-roi de la Nouvelle-France et ce fut le seul de nos vice-rois qui vint dans la colonie. A ce propos, laissez-moi vous lire la liste des gouverneurs du Canada durant le dix-septième siècle :

Samuel de Champlain 1608-1629

Le même 1633-1635

(1) Marc-Antoine Bras-de-Fer de Châ-

teaufort 1635-1636

Charles Huault de Montmagny 163 6- 1648

(1) Louis d'Ailleboust de Coulonge... 1 648-1 651

Jean de Lauspn 1651-1656

(^) Charles de Lauson-Charny 1656-1657

(1) Louis d'Ailleboust de Coulonge 1657-1658

Pierre de Voyer vicomte d'Argenson.... 1658- 1661

Pierre Dubois baron d' A vangour 166Z-1663

Augustin de SafFray de Mesy , 1663-1665

(^) Jacques Leneuf de la Poterie 1665-1665

Daniel de Rémy de Courcelles 1665- 167 2

Louis de Buade comte de Frontenac... 1672-1682

Lefebvre de la Barre... 1682-1685

Jacques-René de Brisay marquis de

Denonville 1685-1689

Louis de Buade comte de Frontenac... 1689-1698

Louis Hector de Callières 1698- 1703

Ceux que je marque ainsi : (i) n'ont été que des administrateurs.

Les vice-rois, toujours, choisis dans la haute noblesse, étaient comme des protecteurs du Canada. Alexandre de Prouville marquis de Tracy, nommé en 1663, arriva à Québec Tété de 1665, avec treize ou quatorze cents hommes du régiment de Carignan-Salières, et fit tout d'abord dévaster le pays des iroquois. Combattre n'était pas possible puisque ces Sauvages s'enfuyaient à l'approche des troupes, alors il fut décidé de brûler leurs cantonnéments, forts, magasins, etc. En 1670, la paix

était faite et une partie du régiment repassait en France avec Talon et Salières.

— Qu^allait faire Talon en France ? demanda notre ami Brousseau.

— Il allait solliciter des secours pour continue*" l'oeuvre qu'il avait si bien commencée. Lorsque le roi et Colbert apprirent de sa bouche qu'il y avait plus de six mille âmes dans la colonie (à part les Sauvages) et que la plupart s'adonnaient aux travaux des champs, on se félicita les uns les autres de ce succès.

— Talon avait pris la population à deux mille et Tavait rendue à six mille ? Comment cela ?

— Par le meilleur moyen du monde. Lui et Colbert s'étaient adressés aux évêques des districts agricoles du nord de la France pour induire des jeunes et honnêtes cultivateurs à aller s'établir en Canada. Le Conseil Souverain de Québec recevait ces ménages, les plaçait, les aidait et en faisait de vrais Canadiens. Lorsque des engagés des compagnies de commerce demandaient des terres, on les protégeait pareillement. Voilà un système paternel, n'est-ce pas ! Et plus dTroquois ! La tranquillité, bonne nourriture, bon logis, bons services religieux. Avec cela on faisait des Canadiens purs sang — lien des vilaines gens qui sortent des faubourgs des grandes ville, car ceux-là se faisaient fermer la porte

au nez. Ah ! c/étaient de fiers hommes que les Talon, Colbert, Courcelles, d'Ailleboust, Boucher, Le Gardeur, Bourdon, Chevalier de Lotbinière, d'Amours, d'Auteuil, etc., qui dirigeait cette émigration.

— Vous avez Tair de dire qu'il venait autant de femmes que d'hommes, fit observer le notaire Fortin.

— Mais oui, répondit M. le curé. Cependant, lorsque l'on accorda aux militaires la permission de sortir du régiment et de s'établir dans les concessions nouvelles, il y eut un comité spécial qui se chargea de faire venir des jeunes filles pour se marier avec ces colons, puisque d'après Mgr Labelle, pour faire une colonie il faut des colons et aussi des colonnes. Le roi consulta les dames qui dirigeaient les écoles et pensionnats des filles pauvres instruites et entretenues aux frais du gouvernement parce que leurs pères avaient servi dans larmée, et on nous envoya un nombre suffisant de ces jeunes personnes, qui toutes ont fait honneur à notre société. Vous voyez si nos origines sont dignes de respect. Nous n'avons pas à rougir de nos ancêtres ; loin de là ; il n'y a jamais eu une colonie fondée aussi respectablement que la nôtre.

— Et que disait encore Talon ?

— Il disait : sire, un Canadien, à l'heure qu'il est, confectionne ses chaussures et tous ses autres vêtements. Il se passe des marchaiidises de l'Europe, sauf des outils

qu'il ne peut fabriquer, comme les haches, les marmites, etc., mais cela viendra. Savez- vous que j'ai établi des manufactures de bière même, vu que les Canadiens ne boivent pas de vin, étant sorti du nord de la France. On fait de très bonne bière à bon marché en ce pays-là. Enfin, tout prospère

M. le curé se mit à rire. Nous allons, dit-il goûter à la bière du sieur Talon. Et ce disant il nous invita à nous rafraîchir... avec modération î

— Vous avez assez parlé, je crois, pour ne pas vous refuser de vous mouiller la luette !

Comme on riait, et comme on jasait dans ces réunions ! J'en garderai le souvenir toute ma vie,

— Les Canadiens de 1670 devaient se trouver heureux.

— Sans doute. Mais ils travaillaient fort. Dans les commencements d'une colonie, l'on n'a rien pour rien. Ceux qui avaient des enfants pensaient à l'avenir de ceux-ci. D'autres qui n'en avaient pas allaient se marier. Aujourd'hui encore, c'est la même chose. Et puis, tenez ! on adore le sol que l'on a arrosé de ses sueurs.

— J'allais vous demander combien d'hommes Je régiment nous a fournis.

— Je puis vous dire mieux que cela. Calculez : noûs étions quatre mille âmes en 1666, sîx mille en 1668, sept

mille en-1673 ; c'est-à-dire que à Tarrivée du régiment nous formions mille familles, un peu moins plutôt que un peu plus. En 1668-1672 mille hommes quittèrent le régiment pour se faire cultivateurs ou artisans et se marier. A cette époque il vint de France bon nombre de colons qui se trouvent compris avec les anciens et avec les soldats devenus habitants dans le chiffre de sept mille que donne le recensement de 1673, soit si vous voulez treize ou quatorze cents familles dont les deux tiers sortaient du régiment de Carignan. Nous avons lieu d'être fiers de cette origine. Le Canadien est fils de soldat ; il l'a bien montré sous Frontenac, d'Iberville, Hertel, Boisbrillant, Montigny, Callières, Vaudreuil, La Durantaye, Niverville, BeaujeUj Coulon de Villiers, Dieskau^ Montcalm, Lévis, Carleton, Prévost, Rolette, Salaberry, — pour ne mentionner qu'un petit nombre de nos principaux chefs de guerre durant deux siècles ronds.

— Nous en étions à dire que Talon donna au pays une immense poussée vers le progrès. Il s'occupa de toutes les questions qui pouvaient, une fois bien comprises, amener la prospérité et produire la force de la colonie. Sa position était exceptionnelle ici, il cumulait presque tous les pouvoirs, car il était pour opérer des réformes, et l'on sait qu'il y en avait un grand besoin 1

— C'était un financier ?

— Oui, et autres choses encore. C'était un magistrat fils d'un magistrat de génie, de ces hommes qui font des lois justes que la malice ne peut guère ensuite employer pour faire du mal. Talon complétait Colbert.

— Parlez donc aujourd'hui de Colbert et de Talon devant notre population ! personne ne vous comprendra C'est étonnant de voir avec quelle facilité un peuple oublie les souvenirs de son passé, lorsqu'il n'a pas de livres pour les lui remettre constamment en mémoire. Tout Canadien-Français devrait lire l'histoire de son pays, de sa race, de sa paroisse même, si elle est écrite. Il y a un certain nombre de nos gens qui se donnent ce plaisir — car c'est une jouissance — cela date de peu d'années. Le patriotisme devrait nous porter à lire plus que nous ne le faisons généralement. Apprenons à connaître notre passé et à le faire comprendre aux autres nations, car nous n'avons rien à cacher et plus nous nous montrerons tels que nous avons été autrefois moins la malveillance nous cherchera noise. Notre passé est honorable. C'est un sujet d'orgueil pour chacun de nous. Ne permettons à personne, nulle part, en aucun lieu que ce soit, de jeter un blâme, fut-cé le plus léger, sur la race canadienne-française. Il ne s'agit pas de dire : que ceux qui ne sont pas coupables nous

lancent la première pierre", car nous n'avons pas, comme la Madeleine, de faute à nous faire pardonner. Tout est pur dans nos origines et dans les actions de nos pères.

Nous oublions trop aisément et nos travaux et nos gloires. Les livres sont les seuls registres qui parlent à tous de l'histoire du passé. N'ayant pas de livres, nous ne savons pas d'où nous sortons, et par. conséquent ce que nous devrions: être. Mais, au moyen des livres, toute vérité historique se révèle — et alors un homme vaut un homme ! Le peuple qui ne lit pas est dans Tombre. Les nations qui lisent sont en plein soleil. Plus que cela : un homme qui lit vaut mille hommes ; celui qui ne lit pas — pauvre homme !

J'en étais là de ma tirade lorsque l'horloge paila.

— Les choses sont réglées, dix heures sont sonnées, allons nous coucher, bonsoir l'assemblée, dit le père Bertrand.

— Chez moi, mercredi soir, dit le docteur Marsil, estce convenu ?

— Convenu, répondit M, le curé. Allons dormir, nous devons être fatigués, car, ce soir, nous avons fondé le Canada.

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