‹ Causons du pays et de la colonisationChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

1672-1700. Développement de la colonie. Découvertes. Guerres.

Il était rayonnant le docteur Marsil lorsque ses invités arrivèrent le mercredi soir en compagnie du curé. Je n'ai jamais vu des gens si heureux de se retrouver ensemble que ce cercle des Neuf, maintenant composé de dix membres, ce qui faisait mentir son nom — et ce n'en était que plus drôle, pardine I

Le docteur ne nous fit pas attendre longtemps. Je vous avais promis du Frontenac, dit-il, eh bien î en voici pour quelques minutes au moins. En arrivant au Canada, ce gouverneur entreprit trois grandes choses, lo l'organisation de la milice, 2^ étendre l'influence française sur les Sauvages, 30 découvrir le Mississipi, afin de dominer l'intérieur du continent.

Chaque paroisse fournit une compagnie de milice, commandée par un capitaine. Les exercices avaient lieu le dimanche et les jours de fête» De cette façon,

tous les hommes en état de porter les armes apprenaient le métier de soldat, sans sortir de chez eux. En peu de temps, les Canadiens devinrent de parfaits tireurs et ils Tont prouvé plus tard dans les guerres si nombreuses de la colonie contre les Sauvages et contre les Anglais. Si nous étions restés à la simple vie des champs, éloignés de la connaissance de l'art mihtaire, nous eut-il été possible de résister, comme nous T avons fait, aux troupes qui ont cherché si souvent à nous envahir ? Non, certainement. Voilà donc un côté du caractère de nos pères qui mérite d'être compris. Alors que nous n'étions que six mille âmes dans tout le pays, c'est-à-dire moins que la population de Sorel à présent, chaque h@mme était capable de se défendre militairement et de repousser Tennemi. Mais on ne s'en tint pas à ces précautions ; l'esprit guerrier des Canadiens les porta à attaquer, et bientôt ils semèrent la terreur à l'étranger. Frontenac, soldat éprouvé, avait vite compris nos habitants. Il apprécia l'étoffe dont ils étaient faits — et on peut dire que c'était de l'étoffe du pays.

— Justement, riposta le notaire Fortin, d'où cela vient- il l'étoffe du pays ?"

— Mon cher, les premiers Canadiens savaient tous tisser la laine, le lin et le chanvre. Talon encouragea ces industries et quand Frontenac arriva, nos femmçs

savaient fabriquer la bure grise que nous appelons étoffe du pays parce que c'est de la laine prise sur nos moutons, filée dans nos demeures et tissé au métier parmi nous et de nos mains. Le capot des Canadiens, c'est le caban du marin, allongé et muni d'un capuchons, de plus la ceinture qui le tient fermé sur nos personnes est imitée de celle des Sauvages. Vous voyez donc que le capot canadien est tout à fait canadien, Ce fut l'uniforme de nos milices. L'hiver, les souliers mous aux pieds, le capot bien ceinturé, la tuque de laine sur la tête, des mitaines aux mains, les raquettes aux pieds, le fusil suspendu à Tépaule, nos miliciens s'en allaient faire des marches de quelques centaines milles et tombaient sur l'ennemi comme des guêpes sur le corps d'un pauvre homme.

— Vous avez parlé de l'influence française parmi les Sauvages du temps de Frontenac.

— Elle a été prépondérante. Les coureurs de bois, tels que Nicolas Perrot, Duluth et autres se répaiïdaient au loin au milieu des peuples qui ne nous connaissaient que de nom et les engageaient à se rallier à la colonie française des bords du Saint- Laurent. Les missionnaires secondaient et même dévançaient souvent les laïques dans ces entreprises, car il ne faut pas se figurer que les Jésuites et les Récollets se bornaient à prêcher l'Evangile j

ils étaîeut patriotes, ils travaillaient pour répandre le sentiment français à côté de la doctrine religieuse. Nous devons à ce clergé apostolique beaucoup plus que Von ne pense. Sans les robes noires, la tâche de nos interprètes et de nos agents chez les Sauvages n'eut pas réussi de moitié. Rendons à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire au clergé dans le cas actuel.

— Je serais curieux, dit Octave Dionne, de m'expliquer pourquoi Frontenac donna Tordre au Père Marquette et à Louis Jolliet d'aller découvrir le Mississipi, On connaissait donc ce fleuve puisqu'on le nommait par son nom ?

— Sans doute ! Il sort des territoires qui sont au sud du lac Supérieur et se dirige vers le sud directement. Il fallait descendre son cours, savoir où il allait et dresser la carte des contrées qu'il traverse. La découverte du Mississipi fut un événement de toute importance. Elle ouvrit à 'la civilisation française un pays grand comme l'Europe. Un grand commerce de fourrures nous récompensa tout d'abord de cette belle démarche. Par la suite, nous occupâmes le pays et les nations qui rhabitaient furent obligées de s'entendre avec nous. Ce ne sont pas là des bagatelles dans l'histoire du Canada, ausoi devons -nous être fiers de ces découvertes et des avantages que nos pères en retirèrent.

— D'après ce que j'ai lu, le comte de Frontenac demeura ici de 1672 à 1682, dix ans, et repartit disgracié. C'est moi qui posait cette question parce que je ne m'expliquais pas trop bien les circonstances de ce rappel.

— Tenez, me répondit le juge de paix Gagnon, c'est simple comme bonjour, bien que les historiens mettent de la finesse dans tout cela. Frontenac ne s'entendait pas avec l'intendant Jacques Duchesneau et tous deux furent demandés en France. Le roi avait donné à l'intendant des pouvoirs très grands, si bien que le gouverneur ne savait plus qui était à la tête de la colonie. Ces deux personnages avaient fini par se créer des partisans. Il y avait lutte entre tout ce monde- là, ce qui n'avançait pas les affaires. De guerre lasse, Louis XIV rappela l'un et l'autre. Colbert mourait. Celuilà eut pu arranger les choses, mais quelle nation a jamais possédé un ministre capable de continuer l'œuvre de Colbert ! Nos beaux jours étaient finis, car M. de la Barre qui succéda à Frontenac était un faiseur d'embarras, et M. de Meulles qui remplaça Duchesneau ne savait que se faire valoir en méprisant les colons.

— Si le pays était tranquille le gouvernement devait marcher tout seul, observa le curé.

— Il marchait sans difficulté, en effet, mais M. de la Barre entreprit le commerce pour son compte et brouilla les^ affaires. Les Iroquois se montrèrent mécontents.

On les froissa de plus en plus et même le gouverneur s'en alla avec une armée pour les mettre à l'ordre. Jamais nous n'avions commis une faute aussi grave. Les Iroquois se moquèrent de nous et M. de la Barre s'en revint humilié, puis fut rappelé en France avec M. de MeuUes, en 1685.

— T'aurais cru qu'il était facile d'écraser les Iroquois.

— Oui ei non. Par une vigoureuse et rapide campagne, oui. Mais en y allant mollement, ce n'était pas possible. D'autant plus que les Anglais appuyaient les Cinq-Nations en leur fournissant des armes. Les Anglais désiraient pousser leur traite vers les grands lacs et jusqu'au centre du continent. Ils ne le pouvaient faire qu'en aidant les Iroquois dans leurs guerres contre les Français et les nations de l'ouest, comme les Illinois, par exemple.

— Alors c'était donc de la diplomatie, de la politique ?

— Oui, de la haute politique, que Frontenac comprenait mais que de la Barre ne concevait pas. Lorsque la faute fut commise, il n'y avait pas moyen de la réparer.

— Pourtant, si l'on eut ramené Frontenac...

— On ne le fit pas. Ce fut M. de Denonville qui vint. Un autre incapable, honnête homme qui ne se mêla pas de commencer pour son compte.

— Il a échoué, lui aussi ?

— ^Rondement, carrément, sur toute la ligne, en vraie

mazette ! Figurez-vous qu'il conduisit les troupes contre les Iroquois, et en route s'empara par tricherie de plusieurs chefs Iroquois et les envoya aux galères en France, au lieu de chercher à se concilier ce peuple. Il ravagea, il est vrai, un canton appartenant à ces Sauvages, mais son expédition n'eut pas l'effet extraordinaire qu'il en attendait. En se retirant, il laissa ses ennemis plus puissants que jamais et .plus déterminés à se défendre que par le passé.

Le roi rappela ce gouverneur embarrassant. La situation en Europe devenait critique. Guillaume d'Orange prenait le trône d'Angleterre, ce qui amenait des hostilité avec la France, aussi la guerre se déclara-telle entre les deux couronnes et les colonies anglaises, nos voisines, se préparèrent à tomber sur nous, avec l'aide des Iroquois.

L'été de 1689 ces Sauvages débarquèrent de nuit sur l'île de Montréal et massacrèrent la moitié des habitants de Lachine.

— J'ai lu le récit de cet événement, dit Arthur Brousseau. Depuis 1689 jusqu'à 1698, les bandes Iroquoises ne cessèrent de ravager le Bas-Canada. Nous n'avions pas assez de troupes réguHères pour les tenir en échec. Nos miliciens se défendaient dans leurs paroisses. Ce fut une époque de terreur, comme durant

lès années 1640-1664. Les temps héroïques recommençaient. Nos ancêtres résistèrent avec vaillance.

— Vous pensez que les imprudences de MM. de la Barre et Denonville furent la cause de cette triste situation ?

— En partie. L'automne de 1689, lorsque M. de Frontenac revint, la guerre était partout. Son premier soin fut d'envoyer de bonnes paroles aux Sauvages de l'ouest, d'établir des patrouilles sur le Saint- Laurent et de préparer trois expéditions contre les colonies anglaises. Il réussit dans toutes ces entreprisés.

— Ce qui n'empêcha pas que l'automne de 1690, Tamiral Phips ne mît le siège devant Québec. *

— Mais il fut repoussé avec éclat ! Les Anglais avaient fait de grands préparatifs pour s'emparer de Québec, la clef du Canada, Frontenac les battit haut la main, ce qui éloigna le danger de la part des Anglais. Restaient les Iroquois. MM. de Frontenac et de CaUières (gouverneur de Montréal) entreprirent de pacifier ces féroces et subtils ennemis. Ils y parvinrent après quelques années.

— C'est-à aire que les Iroquois, voyant que la paix était faite en Europe, en 1697, entre les souverains français et anglais, se décidèrent à déposer les armes.

— Et Frontenac, qui se mourait, rèmît à CaUières

le soin de terminer ce long différend avec les Cinq- Nations. Admirez l'adresse de ces Sauvages : au commencement de la guerre entre Louis XIV et Guillaume d'Orange, ils avaient pris les armes, et lorsque PEurope se trouva pacifiée, ils se montrèrent prêts à entrer en négociations pour arriver à une entente amicale.

Ici le docteur Marsil prit une pose solennelle et nous dit : " Chacun à son poste : nous allons saluer les braves d'autrefois. Un verre de bière, messieurs ?

— Nous en sommes ! Avec un morceau de pain et un gram de fromage. A présent, savez-vous que mercredi prochain, c'est le Mercredi des Cendres — nous ne pourrons pas nous réunir.

— La veille, par exemple.

— La veille ! mardi-gras.

— Bon ! Le surlendemain ? 1^'hîstoire du Canada est autant d'un jour que de l'autre.

— Vous avez raison, fit observer le curé : notre histoire est toujours à sa place. Mais comme vous le dites, il y a temps pour tout. Laissez passer le mardi gras, puis le Mercredi des Cendres et attendons le lundi suivant.

— Chez moi ! exclama le notaire Portier.

— Chez vous, et que Dieu vous bénisse.

La gaîté des Canadiens sera toujours la même, si les Canadiens continuent à s'occuper de Dieu et à rester ce qu'ils sont

Quelle belle race après tout I Le Canadien est un brave chrétien. Cela rime : Canadien et chrétien. Il est jovial. Il est travailleur. Il est entreprenant. Il est courageux. Il est calme. 11 est homme de parole. Il est fier dé sa nombreuse famille. Il est maître dans son pays. Il se moque des petits sauteurs de comptoir. Il foule du pied une terre libre qui est la sienne. Que diantre voulez- vous de plus ? Je me fais gloire d'appartenir à cette race,

— Et d'Iberville ! dit le père Bertrand, qui m'écoutait

— Ah! c'est compris; d'Ibervilie n'était pas un homme comme un autre : c'était un grand Canadien.

Dans son temps, d'Iberville faisait des miracles, à sa manière ; on a dit qu'il était sorcier, parce qu'il s'emparait des navires anglais en les abordant en simples canots d'écorce. Il n'est pas nécessaire d'être sorcier pour battre les Anglais. D'Iberville fut un marin hors ligne. Il était né à Montréal; sa famille demeurait à Longueuil. Son vrai nom était Lemoyne. Aucun Français n'a comme lui défendu les possessions de la France en Amérique. Il a pris et repris les forts

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de la baie d'Hudson, a conquis Terreneuve, a couvert de ses armes les côtes d'Acadie, a voulu s'emparer de New- York (on l'en a empêché en France) a ravagé les Antilles anglaises, a découvert les bouches du Mississipi, a fondé la Louisiane, enfin, a été d'Iber ville, le grand marin et l'un des trois ou quatre parmi les plus illustres des enfants du Canada.

— C'est du temps de Frontenac aussi que Cavelïer de la Salle fit ses découvertes, dit l'un de nous.

— La Salle ! Quel type ! Il avait la rage de tout savoir. Sa fortune au jeu, que lui importait ! Il allait toujours. Tantôt attaquant le Mississipi par ses sources, tantôt par ses bouches, il voulait comprendre le mystère de notre Amérique du Nord. Jamais vous ne trouverez un homme aussi glorieusement embarqué dans des entreprises immenses qu'il conduisit mal, faute d'avoir le sens de l'administration. C'était un génie de découvreur. De fondateur, non. Sa fin malheureuse est comme le dénouement d'un drame sans issue. Il devait être assassiné ou mourir dans l'abandon. Le coup de fusil qui le tua retentit encore à nos oreilles, et c'est le glas funèbre d'un homme de haute valeur.

— J'ai sous les yeux la carte de la Nouvelle- France de M. Genest, nous dit Brousseau, le journaliste. Je vois que dès l'époque de 1695, il y avait des forts

français depuis le lac Ontario jusqu'aux Illinois. Cela devait amener à Québec un grand commerce de pelleterie, sans compter l'importante question de l'influence frrnçaise qui s'exerçait dans ces vastes territoires.

— Sans doute ! Nous étions alors les maîtres de l'Amérique du Nord et nous commercions avec les Antilles en sortant de Québec par le go¥e Saint-Laurent. La construction des navires à Québec était déjà florissante. Il est vrai quu la France ne nous envoyait plus de colons, mais nous étions capables de nous suffire à nous-mêmes. L'habitant canadien s'habillait de pied en cap par ses seules ressources ; il avait de quoi manger plus qu' il ne lui en fallait — et du meilleur. Si Louis XIV n'avait pas toujours couru après les guerres en Europe et s'il eût cherché à développer ses possessions en Canada, un grand empire se serait formé ici, de manière à doubler le crédit de la France dans le monde. Talon, Colbert, Frontenac, de Callières, d'Iberville, étaient de cette opinion. C'étaient des hommes supérieurs. On ne les écouta pas.

Frontenac mourut en 1698. De Callières prit la direction de la colonie et pacifia tous les Sauvages ; il mourut en 1703. Louis XIV venait d'entrer dans une autre guerre qui dura jusqu'à 17 13 ; deux ans plus tard

il mourait laissant la couronne à un enfant ^de^^cinq ans, Louis XV. M. de Vaudreuil, qui avait succédé à Callières tenta l'impossible pour le bien du pays ; la banqueroute du trésor français paralysa ses efforts. En 1713J Terreneuve et la Nouvelle-Ecosse (PAcadie) étaient cédées à TAngleterre. La décadence commençait.

— -Pour terminer la soirée, dit le père Berlrand, je vais vous lire quelques passages de La Potherie qui visita le Canada en 1700.

— Nous vous écoutons.

" Les dames de Québec n'aiment pas tout à fait les manières des Montréalistes : les premières sont beaucoup sur la réserve, principalement les Conseillères. Ces états qui sont différents forment divers caractères d'esprit; les Montréalistes ont à la vérité des dehors plus libres, mais comme elles ont plus de franchises, elles ont plus de bonne foi et sont très sages et très judicieuses.

" Quoique les Canadiennes soient en quelque façon d'un nouveau monde, leurs manières ne sont pas si bizarres ni si sauvages qu'on se l'imaginerait. Au contraire, ce sexe y est aussi poli qu'en aucun lieu du royaume. La marchande tient de la femme de qualité, et celle d'officier imite en tout le bon goût que Ton trouve en France. Il est difficile de trouver une plus grande union que celle qui est entre les femmes d'officiers.

On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent. Quoiqu'il y ait un mélange de presque toutes les provinces, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les Canadiennes. Elles ont de l'esprit, de la délicatesse, de la voix, et beaucoup de disposition à danser. Comme elles sont sages naturellement elles ne s'amusent guère à la bagatelle, mais quand elles entreprennent un amant il lui est difficile de n'en pas venir à l'hymenée.

Le Canadien a d'assez bonnes qualités ; il aime la guerre plus que tout autre chose ; il est brave de sa personne ; il a de la disposition pour les arts et, pour peu qu'il soit instruit, il apprend aisément ce qu'on lui enseigne ; mais il est un peu vain et présomptueux ; il aime le bien, il le dépense assez mal à propos. Ceux que l'on appelle des coureurs de bois, qui allaient, il y a quelques années, en traite aux Outaouaks, dépensent fort vite ce qu'ils ont gagné en peu de t^mps, et rien ne leur coûte quand ils ont de quoi. Quand je blâme les Canadiens d'avoir trap d'attache au bien il est un peu excusable, car le pays de Canada n'est pas riche, chacun en cherche selon son industrie, et sans le commerce du castor la plus grande partie ne pourrait vivre du revenu de ses terres.

*'Le temps de l'Avant se passe avec beaucoup de piété, On se donne, le premier jour de l'an, des marques

réciproques d^une amitié qui paraît si étroite que c'est à qui se préviendra. C'est un mouvement si grand des gens de pied et des carrioles, pendant huit jours, qu'il semble que tout est en trouble. On passe le reste du temps fort agréablement, jusqu'au carême. La joie et le plaisir y régnaient, il y a quelques années. On ne laisse pas de donner des repas magnifiques ; il y en a qui se font avec cérémonie et beaucoup de circonspection, où Ton choisit les personnes selon leur condition. On prie un jour les femmes d'officiers avec leurs maris, les conseillers un autre, et la bourgeoisie y tient son rang. Les personnes du sexe de ce dernier état ont des manières bien différentes de celles de nos bourgeoises de Paris et de nos provinciales.

Le carême est difficile à passer ; les mois de février et de mars étant la saison la plus rude de l'année ; le froid est pour l@rs excessif à Québec ; le temps néanmoins est beau et le ciel très pur ; l'hiver a cela de particulier qu'il y a très peu de brouillards, ce qui fait que Ton s'y porte bien. On se fait ici au froid comme à toutes choses, sans que l'on se charge trop de hardes ; les hommes sont, la plupart du temps, tout déboutonnés. Quand on ne voit qu'un ou deux pieds de neige sur terre on dit que l'hiver est très doux ; il y en a ordinairement cinq ou six, du moins dans les bois. Je ne vous

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parle point de certains endroits où des tourbillons en assemblent une si grande quantité qu'on ne pourrait s'en tirer si on s'y engageait ; la chasse est alors plus abondante, on y prend plus de martes, de renards, et d'autres pelleteries. Il y neige au mois de mai, La longue durée de la neigé fait que l'on ne commence les semences du blé et des autres grains qu'au mois de mai : cela n'empêche pas que l'on ne fasse la récolte en août et septembre. Cette abondance de neige est comme un fumier qui engraisse et échauffe la terre.

" La neige, qui paraît à Québec dès le quinzième octobre, vient à force dans le mois de novembre. Il n'y a pour lors plus de commerce et la plupart des boutiques sont fermées. On est donc chez soi comme dans une tannière, jusqu'à ce qu'il y ait beaucoup de neïge sur la terre. Quand elle commence à s'endurcir on n'est plus si sédentaire : les carrioles commencent à rouler.

" Une carriole est une espèce de petit carrosse coupé par le milieu et posée au lieu de roues sur deux pièces de bois dont les bouts sont recourbés pour glisser plus aisément sur la neige et sur les glaces. Ces sortes de voitures sont très commodes ; on les embellit de peintures et d'armoiries ; il serait impossible d'aller autrem.ent en carrosse à cause de la quantité de neige.

Le commerce des marchandisas n'est pas extrême-

ment considérable ; il n'est bon qu'à de petits marchands forains qui apportent ou font venir tous les ans des marchandises de France pour sept ou huit mille francs. Quiconque en apporterait pour vingt mille francs aurait de la peine à faire la vente la même année. Il y a cependant quelques marchands particuliers qui ne laissent pas de faire un grand débit. On est beaucoup ménager, car on cherche le solide. Le vin et l'eau- de- vie se débitent avec plus de faculté que tout autre chose.

" Il se pourrait faire d'autres commerce, si Ton voulait s'y appliquer. On y ferait du gaudron en quantité. Le charbon de terre, le transport des planches de chêne, de sapin, des bois de charpente j la pêche du saumon, de la morue et de Tanguille, avec la vente des farines, quand les annéés sont abondantes, auraient un grand cours aux îles de l'Amérique.

" Le grand commerce de toute la Nouvelle- France se fait dans la ville de Montréal, où abordent des nations de cinq à six cents lieues, que nous appelons nos alliés. Ils commencent à venir au mois de juin en grandes bandes. Les chefs de chaque nation vont d'abord saluer le gouverneur, à qui ils font présent de quelques pelleteries et le prient en même temps de ne pas souffrir qu'on leur vende trop cher les marchandises, quoiqu'il n'en soit pas le maître, puisque un chacun dispose du

Sîeii comme il le juge à propos. Us tiennent une foire sur le bord du fleuve, le long des palissades de la ville. Des sentinelles empêchent que Ton n'entre dans leurs cabanes, pour éviter les chagrins qu'on leur pourrait faire et pour leur donner la liberté d'aller et venir dans la ville, où toutes les boutiques leur sont ouvertes. C'est à qui fera valoir son talent. Les plus fortes amitiés ne laissent pas de se refroidir dans ces moments. Le mouvement tumultueux qui règne pour lors et l'envie que Ton -a de faire son profit, dissipe cette ouverture de cœur, et à peine le fils reconnaît quelquefois son père. L'un attend au passage un Sauvage qu'il voit chargé de castors, l'autre l'attire chez lui et compose du mieux qu'il peut. Celui-ci, qui est aussi raffiné que le Canadien sur le fait de la traite, examine attentivement ce qu'on lui montre. Ce commerce dure trois mois à plusieurs ^reprises. On y voit des peaux d'ours, de loups-cerviers, chats sauvages, pecans, martes, pichioux, loutres, loups de bois, renards argentés, peaux de chevreuils, de cerfs, de squenontous et d'orignaux, vertes et passées, surtout du castor de toutes les espèces. On leur vend de la poudre, des fealles^ des capotes, des habits à la française chamarrés de dentelles d'or faux, qui leur donne une figure tout à fait grotesque, du vermillon, des chaudières, des marmites de fer et de cuivre, et toute sorte de quin-

caillerie. La ville ressemble pour lors à un enfer, par Tair affreux de tous ces Sauvages qui se matachent plus que jamais, croyant par là se mettre sur leur propre D'ailleurs, lés hurlements, le tintamarre, les querelles et les dissensions qui surviennent entre eux et nos Iroquois ^ augmentent encore l'horreur de ces spectacles ; car, quelque précautions que l'on prenne pour empêcher les marchands de leur donner de Feau-de-vie, il y a quantité de Sauvages qui sont ivres morts. ^

Le temps où le commerce roule le plus à Québec est aux mois d'août, septembre et octobre, que les vaisseaux arrivent de France. Il se fait une foire dans la basse- ville ; toutes les boutiques et les magasins étalent leurs marchandises. Ce ne sont qu'empressements de part et d'autre pour se défaire de ses effets, et pour avoir hon marché. On y voit sur la fin d'octobre les habitants des campagnes, que l'on appellerait paysans en tout autre lieu que le Canada, qui viennent faire leurs emplettes. Chacun lâche de régler ses affaires avant la partance des vaisseaux, qui veuknt profiter de la belle saison pour éviter un coup de vent de nord-est, qui vient quelques jours devant ou après la Toussaint. Lorsqu'ils diffèrent leur départ jusqu'au mois de novembre, ils courent risque de rencontrer des glaces dans le fleuve. " La rade de Québec qui se trouve tout à coup sans

vaisseaux à la fin d'octobre, a quelque chose de triste. Tout est mort, pour ainsi dire, et nous sommes à peu près comme les fourmis, ne songeant plus qu'à faire nos provisions pour l'hiver, qui est fort long. On a la précaution, dès la fin de septembre, de saler des herbes pour le potage. On arrange les salades et les légumes dans les caves, qui sont comme autant de petits jardins potagers. On se munit, selon la portée de son ménage, de viande de boucherie, de volailles et de gibier, qui étant gelés se conservent tout l'hiver.

Ce cap est rempli de diamants dans ses rochers ; il y en a d'assez beaux et, s'ils avaient la fermeté du vrai diamant, on s'y tromperait aisément."

— Voilà pourquoi sans doute on dit " le cap Diamant " en parlant du rocher de Québec ?

— Mais oui. Champlain mentionne ces diamants^.. D'ailleurs ils ne valent rien.

— Là-dessus, allons nous coucher, et comme mercredi prochain sera le ^Mercredi des Cendres, ajournons au lundi suivant.

— Ajournons. Bonsoir la compagnie.

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