CHAPITRE X
Guerre de 1812. Le pays est mal administré de 1817 à 1837, Notre nom de ‘“ Canadiens”. Les banquiers anglais. Les Cantons de l'Est. Les troubles de 1837-38. Le Conseil Spécial. Union des deux Canadas en une seule province, Agitations politiques, On brûle le parlement. La langue française.
Cette troisième semaine du carême je me proposais de parler de la guerre de 1812 et j'avais étudié le sujet, mais François Désaulniers en savait plus long que moi, car à peire eussé-je touché un mot de l'affaire qu'il me | renversa par une simple question : ‘ — Comment expliquez-vous l’origine de cette guerre ? — Ceci m’est inconnu, je l'avoue.
Alors il nous raconta la chosé, à peu près dans ces termes :
Napoléon I se préparait à attaquer la Russie parce que cette puissance refusait d’entrer dans le plan qu’il avait
adopté pour ruiner l’Angleterre en empêchant les mar-
chandises anglaises d’être débarquées et vendues en Europe. Il s’entendit avec les Etats-Unis pour exécuter son projet. Tandis que l’armée française marcherait vers la capitale des Russes, l’armée américaine envahirait le Canada, et les Anglais se trouveraient obligés de défendre cette colonie, par conséquent ce serait autant
de forces qu’ils ne pourraient pas employer contre
Napoléon.
Qui fut dit fut fait. Un jour, des déserteurs de la marine anglaise se réfugièrent sur un navire américain et une corvette britannique obligea l'américain à se laisser fouiller, car c’est la coutume entre les nations, lorsqu'il s'agit de déserteurs. La même aventure se répéta quatre ou cinq fois. Alors M. Madison, président des Etats-Unis déclara à l'Angleterre qu’il ne permettrait plus ces sortes de visites. L’Angleterre ne voulut pas cèder son droit et on en appela aux armes.
Sir James Craig, notre gouverneur, s'était rendu détestables aux Canadiens-Francais. Il fut rappelé en 1811, et remplacé par sir George Prevost, juste comme la guerre éclatait. Napoléon se lancait en même temps contre la Russie.
Les Américains avaient quatre cents mille hommes de milice. Nous pouvions à peine leur opposer quatre milletsoldats anglais, mais il y avait quarante mille
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miliciens Canadiens et quelques milliers de miliciens anglais. C'est à Michillimakinac et dans les environs, que furent portés les premiers coups. Les voyageurs Canadiens du Nord Ouest eurent le dessus partout. En même temps, le général Brock allait prendre le Détroit sur les Américains, puis il se portait à Niagara pour empêcher l'ennemi de traverser la rivière, Au mois d'octobre, à Queenston Heights, ce brave officier gagnait une seconde victoire où il fut tué, mais la campagne de 1812 se terminait à notre avantage.
Dès le printemps de 1813, les Américains se jetèrent, par bandes de quatre à cinq mille hommes sur nos villages et villes frontières. Il y eut trente ou quarante combats cet été-là. Joseph Rolette, qui commandait sur le lac Erié, se couvrit de gloire. On apprenait que Napoléon, qui était revenu de Russie, l’automne précédent, se défendait malaisément au cœur de l'Allemagne contre plusieurs armées, Les Américains, voyant chanceler la fortune du grand capitaine, ne se risquaient pas à pousser leurs troupes en Canada, parce qu'ils prévoyaient que si Napoléon tombait, toute l'armée
anglaise arriverait sur eux comme un coup de foudre.
Cependant, ils brûlèrent Toronto et nous combattirent
avec persistance durant tout l'été. Vers l'automne, les nouvelles d'Europe étant favorables à Napoléon, deux
armées américaines tentèrent d'envahir notre pays et de se joindre à Montréai, la principale ville du Canada. L'une de ces armées, traversa au-dessous des Mille-Iles et descendit jusqu’à Chrysler Farmer où elle fut battue bel et bien. .L’autre entra chez nous par la frontière de Châteauguay et le major de Salaberry la culbuta en deux tours de main, car il savait comment poivrer l’ennemi.
L'hiver de 1813-1814, il n’y eut presque point d’hostilités. Vers le printemps, la décadence de Napoléon semblait manifeste. Les Américains ne remuaient presque plus. Enfin, arriva la nouvelle de la prise de Paris, et aussitôt plusieurs régiments anglais débarquèrent à Québec. Tout resta tranquille, ou à peu près, jusqu’au mois de mai 1815 où l’on apprit que Napoléon était remonté sur le trône. Alors nous eûmes un certain nombre d’escarmouches, maïs en juillet plusieurs régiments anglais arrivèrent de France annonçant que la bataille de Waterloo avait réglé toutes les affaires militaires et le reste. Le 24 décembre suivant, les Américains signaient la paix — et voilà l’histoire de la guerre de 1872.
— Vous m'en direz tant | Je croyais que l'Angleterre . nous avait défendus plus que cela.
— Elle était trop occupée en Europe, voyez-vous. On tient toujours plus à sa peau qu’à sa chemise,
les
— C'est juste. Les Américains aussi tenaient à leur peau. $ | — Les Canadiens, eux, n’ont pas balancé. Il se sont jetés dans la lutte de toute leur âme.
— Pour nous en remercier, dès 1817, on recommença à nous faire des misères. Ce fut d’abord à propos du vote des subsides. Ee ministère de Londres voulait bien recevoir nos revenus, quitte à payer nos dépenses, mais ces dépenses dépassaient le revenu parce que l'on gaspillait sous toutes les formes. Les Canadiens disaient : laissez-nous recevoir et laissez-nous débourser, vous verrez que nous ne serons pas en déficit. Pas d'affaire ! Les places étaient données à ‘des favoris venus d'Angleterre pour les remplir, et assez souvent, ceux-ci les sous-louaient à des employés de leur choix— et tout cela coûtait gros. Sous un régime canadien, on n'aurait pas vu ces énormités. Jusqu'à 1847, à travers les troubles et les agitations, ce misérable régime exista. Papineau et plusieurs autres tonnaient sans résultat contre ces abus. ; — C'est de la politique que vous faites-là.
— Non pas ! c’est de l’histoire. Je ne parle pour aucun parti. Les Anglais sérieusement fixés dans le Bas-Canada marchaient avec nos chefs, mais les influen-
ces des banquiers et des commerçants de l’Angleterre nous battaient,
— Alors, les troubles de 1837 ont commencé en 1817? f — Mais oui ! Durant vingt ans nous avons combattu en parlement pour des réformes que l’on nous promettait toujoürs et qui n’arrivaient jamais. C’est une longue patience, n'est-ce pas P — Ünc patience de Canadien.
— Elle nous fait honneur. Nous ne sommes pas un peuple révolutionnaire. Quand on nous maltraite, nous
savons parler, mais nous ne nous rebiffons que lorsque
la justice nous a été longtemps refusée. Par exemple, une fois poussés au pied du mur, il n’y a pas de jeu !
— Nous avons prononcé le mot “ politique.” Etaiton rouge où bleu vers 1830 P |
— Ni l’un ni l’autre — on était Canadien — et comme
je l'ai dit, bon noinbre d'Anglais se joïgnaient à nous,
voulant que l’administration de nos propres affaires
restât dans nos mains.
— Canadiens veut dire les Canadiens-Français,
— Jusqu’à 1850 on a toujours appelé “ Canadiens ”
les habitants de langue française. Tous les autres se ,
disaient ‘ Anglais.” Par la suite, on a pris l’habitude
de nous qualifier de “ Canadiens-Français ? pour nou°
uis inguer de ceux qui se disaient ‘“ Canadiens,” tout en
parlant la langue anglaise, comme certaï1s Ecossais, Irlandais, Anglais, nés en Canada et qui épousaient les
s un nous sqaue mple, 1!
Etait-
omine nous, ffaires
r nou° out en ossais, ent les
idées politiques ‘‘ canadiennes ”’ de préférence à celles
des ministres de Londres.
— Vous avez parlé des banquiers de l'Angleterre. Qu’'avaient-ils à faire ici ?
— Ils prêtaient de l'argent pour construire des ponts, des canaux, des édifices publics, ouvrir des routes.
— Ah ! bien, et alors ils étaient comme nos maîtres.
— Vous l'avez dit. On le sentait parmi nous et on voulait s’en débarrasser ou obtenir le privilège de contracter nos emprunts nous-mêmes.
-- Tenez, par exemple, ce sont les banquiers de l'Angleterre qui prirent possession des terres des Cantons de l'Est, de 1820 à 1830, pour les revendre dix fois plus cher aux habitants qui voudraient s’y établir.
— Oui, et il n’en vendaient qu'aux colons anglais.
— Beau dommage |! Mais les Canadiens ont fini par prendre la place de ceux-là 1 Ce fut une bien belle lutte que celle des Cantons de l'Est. Rien ne résisie à notre habitant. [l entre comme un coin dans le cœur des townships — la paroisse, voyez-vous, la paroisse catholique, avec son organisation admirable, est invincible.
Autour de 1830 il se fit un mouvement politique remarquable parmi nous. La longue lutte contre l'oligarchie devenait plus que sérieuse. Oligarchie veut dire le gouvernement d’un petit nombre de personnes
aux dépends de la masse du peuple, De ce moment F
jusqu’à 1834, on attendit des réponses favorables d'Angleterre. Elles ne vinrent pas. Alors, en 1834, M. Papineau déposa devant la Chambre ses “ Quatre-vingt treize Résolutions ” comprenant la liste de tous nos griefs, nos plaintes, nos demandes. Il tut bafoué. Ceci amena la prise d'armes de r837 que je ne vous raconterai pas, parce qu’il y a trop de détails à énumérer.
Les ‘‘ patriotes ” du district de Montréal furent écrasés par les troupes. Une douzaine d’entre eux périt sur l'échafaud. Plus de cent furent déportés aux colonies anglaises.
Ces jours de deuil sont vivement empreïints dans nos mémoires, |
La législature du Bas-Canada avait été suspendue, Un Conseil Spécial, comme on l’appelait, gouvernait la province, Va sans dire que ce n'étaient pas des “ patriotes ” qui en formaient partie.. Nous étions très inquiets de notre avenir. Lord Durham, envoyé ici en qualité de haut commissaire, fit un rapport dans lequel il rendait hommage à notre caractère et indiquait en même temps plusieurs moyens de nous réduire tranquillement à l'insignifiance. L’émigration anglaise, déjà considérable, était l'un de ces moyens, mais les Anglais ne s’aperçurent pas que, en dirigeant leurs colons vers le Haut-Canada, ils perdaient la chante de nous anglici-