CHAPITRE II
1635-1642. Premières paroisses établies.
Le mardi soir suivant, le docteur Marsil étant allé aux malades, je partis avec son clerc, un nommé Eustache Lambert, qui désirait fort se mêler à nos conversations,
car il était instruit, studieux, réfléchi et canadien dans
l'âme,
Je serrai la main du père Bertrand.
— Comment va l’histoire du Canada ? lui dis-je.
— À merveille, Dieu merci. Notre histoire est bonne à connaître — excellente fréquentation. Vous connaissez ces messieurs P
Il y avait deux personnes dans la salle où le père Bertrand nous recevait : Léon Bédard, marchand du village, et Paul Gagnon, juge de paix, gros habitant. Le notaire Fortin arriva peu après.
Nous étions donc six réunis. Le maître de la maison déploya une lettre de son fils Alfred et la lut, Le jeune
. homme avait gardé un souvenir intense de notre rencontre. Il posait des questions, celle-ci, entre autres : Champlain avait-il des chevaux, vaches, moutons, porcs, dans sa colonie ?
— Après quelques recherches, dit M. Bertrand, je me suis convaincu que les chevaux ue vinrent que trente années après la mort de Champlain, laquelle eut lieu à Noël 1635. Quant aux bêtes à cornes et au bétail en général, il ne paraît pas que l’on en ait eu avant 1626 ou 1627. En 1628-0;"ies sieurs de Caën, qui étaient à la tête de la traite du pays, posséda’ent une ferme au pied du cap Tourmente, cù ils gardaient des animaux ; cet établissement fut détruit par les Kertk. A ce propos, je vous ferai remarquer que nos vaches sont évidemment de race normande, de celles que l’on connaît si bien 4 Guernesay et dans les îles de la Manche. C'était un choix judicieux, vu le climat de Québec, aussi ont-elles prospérées tant et plus sur les bords du Saint-Laurent. Je m'imagine voir les Sauvages devant une vache, un mouton, un cochon, un coq, des poules ! Qu'est-ce qu'ils devaient penser de ce ‘ monde ” étrange ?
— En effet, ils n'avaient rien de tout cela.
— Non plus que de nos autres moyens, ustensiles, outils, coutumes etc, mais les Sauvages sont des Sau-
vages et si parfois nous les émerveillons, ils ne songent pas à nous imiter,
Celui qui venait de parler ainsi était M. Paul Gagnon. Je lui demandai s'il lisait habituellement l’histoire du Ganada.
— Oui, me dit-il, j'ai commencé à étudier n0$ annales pour me rendre compte de certaines lois anciennes qui sont encore en vigueur de nos jours et dont je voulais comprendre les origines. Or, vous le savez, lorsque l’on ouvre notre histoire on ne peut plus en sortir : c’est. passionnant.
J'admirai cet homme qui savait se procurer un si
noble passe-temps.
— Si je vous racontais, reprit le père Bertrand, les circonstances qui précédèrent et suivirent la mort de Champlain, je suis sûr de satisfaire votre curiosité, et voici pourquoi : on n'a guère groupé jusqu'ici les faits dont je vous parle, de façon à les mettre sous leur vrai jour. C'est à l’un de mes amis que je dois ces explications,
— Donnez no:<-les au plus vite |
— Eh bien donc, la compagnie des Gent-Associés c'était formée en 1627 pour prendre en main le Canada et l’Acadie ; malheureusement, la guerre existait entre l: France et l'Angleterre : les Lavires de la compagnies
furent pris et pillés, Québec tomba au pouvoir des Anglais, enfin ce fut une ruine porir les associés, Lorsque la paix fut faite, au printemps de 1629, il resta à règler de part et d'autre plusieurs affaires importantes, comme propriétés détruites etc., si bien que, rendu à 1631 tout n'était pas fini. Le roi d'Angleterre, Charles I avait épousé la princesse Henriette de France, et il ne voulut pas rendre Québec avant que d'avoir touché la dot promise à sa femme. C'est curieux, n'est-ce pas ? Il faut croire que Louis XIII dénoua les cordons de sa bourse, puisque, au commencement de l'été de 1632, les Françaï: rentrèrent dans Québec. Les Cent-Associés avaient perdu, avec leur argent, beaucoup de leur enthousiasme pour le Canada, néanmoins ils firent bonne contenance et se préparërent à tirér profit du privilège que le cardinal de R'chelieu leur avait obtenu d'exploiter peur leur compte !a traite des pelleteries, à condition de *‘ peupler le pays de cultivateurs.” C'était l'idée de Champlain qui triomphait, après vingt-cinq ans de luttes et d’instances. Champlain était alors âgé de suivante et cinq ans, à peu près. Il reparut à Québec en 1633 «t, sans retard, voulut fonder un poste, à une dizaine de lieues au-dessus de cet endroit, pour y recevoir plus commodément les Sauvages qui descendaient chaque été faire la traite des pelleteries,
n AT — Quels Sauvages ?
— Mais les Sauvages du haut Saint-Laurent, de l'Ottawa et même du Haut-Canada, car ils avaient adopté cette coutume depuis 1608 et surtout après le
voyage que Champlain avait fait à l’île des Aïllumettes
en 1613, ensuite au lac Huron en 1615.
— Ainsi vous pensez que c'était une bonne mesure, dès 1633, que de fonder un poste au-dessus de Québec, dit le notaire Fortin P
— Sans doute, La traite ne devait pas attendre la
venue des Sauvages, elle devait aller au devant de ceux-
ci, En tous temps et en tout pays, le commerce s'est porté en avant. J'aime à dire, par exemple, que les missionnaires (catholiques) ont souvent précédé le commerce dans les contrées nouvelles et ont facilité ses opérations par les amitiés qu’ils avaient formées avec les peuples barbares. Honneur à ceux qui se dévouent pour le salut des âmes et profit pour ceux qui suivent leurs traces en portant des marchandises. Telle est
l’histoire. Chez nous, les Récollets et les Jésuites ont connu le pays avant les gens du trafic, Dès 1615, Champlain avaient amené des Récolleti. En 1625 arrivèrent les Jésuites. En 1632 les Jésuites revinrent seuls et se lancèrent dans ces grandes courses, ces
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prodigieuses découvertes qui leur ont fait un nom immortel dans J'Histoire,
— Que devint le poste nouveau dont vous parlez P
— Il était situé trop près de Quèbec. L'été de 1634,
. Champlain le recula jusqu'aux Trois-Rivières, ce qui
fonda la ville de ce nom. On disait “trois rivières ?” parce que le Saint-Maurice, divisé par des îles, forme trois embouchures. (C’est probablement Pontgravé qui a imposé cette appellation.
Eustache Lambert, grand admnirateur de Champlain, dit qu’il avait lu dans l’ouvrage de l'abbé Ferland que M. de Montmagny était arrivé à Québec le 11 juin 1636, venant remplacer Champlain mort !: jour de Noël, près de six mois auparavant,
— Je vois où vous voulez en venir, répondit le notaire Fortin — mais détrompez-vous, Champlain n’était pas en disgrâce auprès des Cent-Associés. Si on le remplaçait, c'était parce qu’il avait fait connaître l’état de sa santé, dès le mois de septembre, et aussi parce que un projet de toute importance venait d'être adopté : il s'agissait de remettre la direction du Canada aux chevaliers de Malte. MM. de Montmagny, Sillery,
Rasilly, étaient de l’ordre de Malte. C'est en 1635
qu'ils firent les arrangements nécessaires à cette nouvelle
entreprise, Le grand-maître de l'ordre de Malte les
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‘approuva, mais, dès 1636, la guerre des Turcs mit dés entraves à l'exécution de ce plan, de sorte que les Cent-Associés gardèrent le Canada, sans lui être d'aucune utilité et sans en retirer beaucoup de profit.
Léon Bédard ne se rendait pas compte de ce que nous venions de dire. Il fallut le lui expliquer. Voici comment le Canada appartenait aux Cent-Associés : En 1627, le roi de France avait donné le pays à cette compagnie, à condition que les terres seraient peuplées. Par conséquent, la traite du Saint-Laurent appartenait aux Cent-Associés, c'était leur revenu. Quant aux obligations ou dépenses, cela concernait le peuplement des terres. Or, la compagnie ne se proposait pas de récruter elle-même des cultivateurs et de les amener ici, elle choisit un autre moyen, un excellent moyen, pour se décharger de ses obligations : c'était de concédér des seigneuries à ceux qui voulaient en prendre. Par exemple, M. Robert Giffard se fit donner les terres de Beauport et il s’obligea à y placer des colons, Ii devait se procurer toutes choses à ses frais. Aussi le voyonse nous agir dans son pays, a Mortagne, au Perche, pour enrôler des jeunes ménages sachant cultiver la terre et les conduire en Canada.
Le seigneur canadien commençait par dépenser
de l'argent. Il ne vivait imais assez vieux pour en
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— 30 — retirer des bénéfices, mais ses enfants jouissaient des revenus des terres défrichées. La loi mettait l'habitant à l'abri des exactions du seigneur. Tout colon pouvait prendre une terre où il lui plaisait, et il savait que les redevances à payer au seigneur ne pouvaient dépasser telle ou telle somme, soit en argent, soit en nature. La plupart du temps, il payaït en produits de sa terre et cette taxe était toujours minime. Le seigneur devait donc attendre que toutes ses terres fussent en culture avant que d’en espérer des revenus un peu considérable — et c'est pourquoi sa vie s’écoulait avant qu'il eut pu atteindre son objet, Mais il faisait acte patriotique, il se conduisait en vrai canadien, ouvrant le sol, créant un petit monde autour de lui et, remarquezle bien, pas un monde de misérables, mais des familles
indépeñrdantes qui savaient tirer de leurs terres de quoi .
se nourrir, se vêtir et vivre respectablement. Ah ! la colonisation, mes amis, qu’elle mérite donc de nous occuper | J'ai de l’orgueil au cœur chaque fois que je pense à nos pères ces découvreurs du sol, ces défricheurs, ces habitants incomparables |! Marchons sur leurs traces, faisons comme eux, et, comme eux, nous serons prospères, nous formerons un peuple solide, compacte, respecté, capable de regarder en face le reste de l’univèrs. Il n’y a pas de plus beau titre que celui de l'habitant,
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Qui dit habitant dit l’homme du sol, le résidant, l'être stable, rien du vagabond, de l’homme d” journée, rien qui rappelle la pauvreté et les misères de la vie. L’habitant est noble dans tout ce qu’il fait, car il est son maître, il est libre ! Dans notre siècle, on parle toujours de liberté, eh bien ! la vraie liberté est celle du cultivateur ! Réfléchissez à cela. Comparez l’état de l’homme des champs avec celui des gens de métiers, de profession, des industriels, Quelle différence ! L’habitant travaille mais il a des loisirs, de la tranquillité, du bonheur, en temps et lieu, tandis que les autres, esclaves de mille et milles obligations, vivent dans les inquiétudes et les déboires d’une lutte continuelle.
Giffard est ün grand nom parmi nous. S'il n’a pas le titre de comte ou de marquis, il a cet avantage de ne pas être oublié, après deux siècles et demi. Lorsque vous mettez le pied à Beauport, vous prononcez le nom
de son premier seigneur. L’immortalité pour un habi-
tant ! C’est plus beau que des épaulettes ou toute autre marque de distinction.
Lorsqu'il arriva, en 1634, avec ses premiers censitaires, il amenait probablement du bétail et les animaux ordinaires de la ferme. Dès 1627 il avait établi un cabanage à Beauport et il connaissait l’endroit à la perfection,
La RTE
— Je serais curieux de savoir les noms de ces pionniers, observa Léon Bédard.
— Ce n’est pas difficile ; ils sont dans le volume que voici, tenez, les voilà : Marin Boucher et sa femme Périnne Malet ; Gaspard Boucher et sa femme Nicole Lemaine ; Zacharie Cloutier et sa femme Xainte Dupont ;
Jean Guyon et sa femme Madeleine Boulé ; un autre
Jean Guyon et sa femme Mathurine Robin ; Thomas Giroux, non-marié. Il y avait onze enfants. Toutes ces personnes étaient du Perche. Jean Juchereau sieur du Maure, avec sa femme Marie Langlois et quatre enfants, venait de Chartres, non loin du Perche : il y avait aussi Noël Langlois qui épousa à Québec, en arrivant, Françoise Garnier. L’année süivante on vit débarquer à Beauport Jean Côté qui épousa bientôt Anne Martin, Martin Grouvel qui épousa Marguerite Aubert, Philippe Amyot et sa femme Anne Convent et deux enfants, François Aubert et sa femme Anne Fauconnier, Robert Drouin qui épousa Anne Cloutier. Toutes ces familles se sont mr'tipliées et existent encore.
Ce qui a fait le Canada c’est précisément la stabilité de ses colons. La terre que ceux-ci prenaient, ils
savaient la garder. Il y a plusieurs familles autour de Québec, Trois-Rivières, Sorel et Montréal qui possèdent actuellement la même propriété mise en valeur par leur
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encore.
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premier ancêtre au Canada. Avec quel sentiment d'orgueil national ne devons-nous pas songer à ces choses |! Notre noblesse est là, dans la demeure de l'habitant, car c’est l'habitant qui a fait le pays et c’est lui qui le soutient. Vous M. Paul Gagnon, vous venez du Perche ; depuis deux cent cinquante ans, vous habitez la côte d: Beaupré, n’êtes-vous pas fier de votre lignée, je vous le demande.
— Îlest vrai, dit le brave juge de paix, que je pense souvent à ce que vous venez de dire et que je m'en
‘ trouve fortifié dans mon amour pour la nationalité, Je
sens que nous sommes quelque chose de mieux que le
commun des peuples.
— Bravo | exclama le père Bertrand, et puisque nous ne sommes pas encore en carême, prenons un petit coup là-dessus.
Eustache Lambert se leva pour nous servir, étant le plus jeune de nous tous.
— Mais savez-vous que Lambert, lui aussi, remonte loin dans nus annales ? Il est de 1640 sinon auparavant.
— Et lés Bédard ?
— Etles Fortin?
— Et les Bertrand ?
Tout le monde riait, ce qui ne nous empêcha pas de B
vider nos verres à ‘la santé de nos vaillants ancêtres ”
comme disait Paul Gagnon.
— Oui! ils avaient de la santé et leurs fils ne l’ont pas perdue. C'est malheureux, par exemple, que l’on aille en dépenser une partie chez les Américains.
Faudrait nous emparer du sol, mes amis, le garder pour
nous, conserver notre Canada, le plus beau pays du
monde où l’on vit et meurt content pour peu que l'on ait
le goût du travail et.de l’ordre, car après tout je conrais
les autres” pays, ils ne valent pas le nôtre. Ah! si
l'on savait cela parmi nos gens, on ne courrait pas après
les rêves, les nuages dorés, les châteaux en Espagne.
Tenez ! j'étouffe quand j'entends parler certaines per.
sonnes qui se plaignent de nos misères. Des misères |
mais il y en a partout, et de plus grandes que les nôtres,
Soyons courageux, c’est tout ce que le ciel nous demande, y ;
La Providence a plus soin du Canada que de n'importe
quelle partie du monde. Je l’en remercie sans cesse.
Nous sommes un peuple d'honnêtes gens, choisi, préféré
et tant que nous cultiverons le domaine que nos pères
ont défriché, nous resterons un modèle aux yeux des
autres races, comme cela s'est vu depuis deux siècles et
davantage.
Le père Bertrand était beau dans le feu de ses paroles. Il y a de l’apôtre dans un patriote, savez-vous ? Le
notaire Fortin se mouchait à grand bruit, pour cacher son émotion. Moi, je prenais des notes sur ces discours.
— Ce sera pour mardi prochain si vous le voulez ; nous recommencerons. Le sujet est inépuisable,
— Trés bien. A mardi soir.
— Pas si vite, ne partez pas encore, dit Paul Gagnon, je vous ferai voir un papier que j'ai préparé pour cette occasion. C'est la liste des localités qui ont été peuplées les premières en Canada, La voici: Après Caiffard, vint Jacques Leneuf de la Poterie qui fonda Portneuf (1636), l’île d'Orléans et la côte de Beaupré furent occupées vers le même temps. Trois-Rivières aussi ; la côte de Lauzon ou Pointe-Lévis, les Grondines, Deschambault, puis en 1642, l’île de Montréal. Nos historiens sont pleins de renseignements sur ces origines.
— Avez-vous jamais songé au travail d’un historien, surtout l'historien du Canada ? C'est énorme. Pour écrire une page nouvelle il lui faut faire des recherches innombrables. Ainsi, pour nous procurer les noms des premiers habitants il a fallu lire tous les papiers de 1608 à 1640, et je vous souhaite bien du plaisir si jamais vous entreprenez cette tâche !
— À propos, nous avons parlé de la colonie de Giffard, mais il y avait déjà des résidants dans le pays
avant son arrivée,
— Oui ; en voulez-vous voir la liste ? C’est imprimé grâce à nos historiens :— Couillard, Desportes, Hertel, Godefroy, Pivert, Duchesne, Martin, Nicolet, Marsolet, Le Tardif, Foucher, étaient dans le pays, y restèrent et y firent souche de famille. Tous étaient du nord de la France, comme les gens du Perche — et notre accent dans le langage est venu de cette source.
— Vous croyez donc que notre accent tient surtout de celui de Normandiè ?
—— Certainement. En France, on nous accepte tout d'abord comme Normands ; lorsque nous faufilons dans la langue un mot anglais ou un anglicisme, on nous regardé avec surprise. C'est alors qu’il faut avouer que. nous né sommes pas habitants de la France, L'accent de Normandie est chez nous adouci par les accents de l’ouest de la France qui sont venus se fondre dans le nôtre — nous parlons la langue des Normands et des Vendéens, une bonne et solide langue, Dieu merci !
— Les prêtres, récollets et jésuites, qui vinrent au début de la colonie, parlaient-ils mme nous ?
— Oui et non. Ces hommes étaient instruits et savaient par conséquent gouverner leur accent, Sortis des diverses provinces de la Fiance, ils avaient bien chacun un ‘“ tour de langue ” particulier aux endroits qui les avaient vu naître, mais l'instruction corrige tout et,
rendus en Canada, ils adoptaient, sans peut-être s'en rendre compte, l'accent de Normandie qui était le nôtre. Je suis convaincu de ceci : ils ont imposé, par leur instruction, l’exactitude des termes à nos Canadiens et nous ont sauvés de la plaie du jargon, de la langue verte, des mots barbares, du patois, de tout ce qui dénature une Jangue — et voilà pourquoi nous parlons le pur français, le même que le grand théâtre et l'Académie honorent par dessus tout. Respect aux hommes de robe qui ont consolidé notre langue et mème l'ont épurée.
— C'est un gros chapitre que celui-là, dit le docteur Marsil qui venait d’entrer et me demandait de partir
avec lui. Vous en avez pour jusqu'à minuit, si vous
continuez. Je propose l’ajournement.
— Ah, docteur ! si vous saviez les Lelles choses que
nous avons dites en votre absence |
— Je m'en doute, aussi recevez mes compliments. J'ai lu, hier, un livre qui parle de M. de Montmagny et des chevaliers de Malte, nous devrions examiner cela.
— Alors, marûi prochain.
— J'en suis.
— Faites donc venir Octave Dionne, l’arpenteur, il connaît tout cela sur le bout.du pouce.
— Le premier de nous qui le rencontrera l’invitera.
Quand on est si bien enserable Pourquoi faut-i] se quitter ?
I] faut que l’on se rassemble Car moi j'aime à discuter,
En repassant notre histoire On se sent plus Canadien
Ca reffraichit la mémoire
Et, ma foi, ça fait du bien !
C'était le notaire Fortin qui chantait ainsi. Ii parle
en vers comme en f'ose. Il sait toutes nos chansons. Je le menaï au piano et il nous äit, avec son feu habituel, ces couplets d’Isidore Bédard :
Sol canadion, terre chérie,
Par des braves tu fus peuplé,
Ils cherchaient join de leur patrie, Une terre de liberté,
Nos pères sortis de la France...
Ah ! qu'il fait bon de réveiller ces chers souvenirs et de retremper notre patriotisme aux s-urces mêmes | — À mardi soir les amis |