‹ CausonsChapitre 1 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Cent fois fai causé avec ces Maurices de tous noms; et si chacun ne m'a pas dit ou écrit tout ce que fai rapporté, je ne leur attribue rien qui n'ait été dit ou écrit par euw.

Vingt années de ministère et d'enseignement mettent en rapport avec des aines diverses et font pénétrer dans bien des intimités. Au missionnaire, sans qu'il le veuille, se révèlent des joies et des peines cachées à tout autre. C'est dans le monde intérieur des consciences, autrement peuplé et viva7it que le monde extérieur s' agitant sous nos yeux, que la vie se montre dans toute sa poignante réalité. Je l'ai regardée bien des fois avec une profonde sympathie. Elle a eu vite fait d'enchaîner à ma mémoire le souvenir de ses leçons, de ses mélanges de grandeur, de pitié et de souffrance, d'orgueil, de vilenies, de beaux espoirs, de souillures et d'amour, de remords en recherche de pardon et de doute en quête de foi.

Et c'est pour appointer mon humble part de secou,rs que j'offre Causons à tous ceux qui luttent, qui doutent et qui souffrent, comme le pauvre offre son aumône d'un sou à une grande indigence.

MAURICE Au parloir de l'Imniaculée-Conception. LEJEUNE. — Un jeune homme vous demande, me dit le portier.

— J'y vais.

L'un de mes anciens élèves, Maurice Le jeune, m'y attendait depuis quelques minutes, debout, impatient, examinant les tableaux suspendus aux murs du parloir, passant de l'un à l'autre sans s'y intéresser, avec des mouvements nerveux. A peine, lui avais- je exprimé, avec mon bonjour, ma surprise et ma joie de le revoir, que, piquant à travers les phrases de pure civilité, il me fit part du but de sa visite et du malaise de son âme.

Son malaise d'âme me fit sourire. Il comprit tout de suite que je ne le prenais pas au sérieux. Pour lui, mon sourire voulait dire : — « Çà, c'est bien vous ! Mais vous ne m'y prendrez pas. »

Sa conduite passée, d'ailleurs, m'autorisait assez à

me moquer. Il avait été autrefois tout ce que ses camarades avaient voulu signifier en le surnommant Maurice-le-Fumiste. Sans songer aux transformations qui avaient pu s'opérer en lui, je me souvenais seulement de ce qu'il était : mobile comme un émerillon, impressionnable, ardent, pouvant passer dans la même heure à des sentiments contraires, sans cesser d'être sincère. Une nature généreuse, servie par une belle intelligence, mais gâtée par des caprices d'humeur et les tendresses exagérées de son éducation première ; jovial tour à tour et mélancolique, riant parfois des choses les plus graves, et traitant avec gravité des choses légères. Tout cela sur un fond religieux, mais un fond où poussaient des opinions contradictoires, fécond en plaisirs, en remords, en beaux élans et en inconstances.

APRES SIX Tel je l'avais connu. Et tel je le ^^^' reconnaissais à plus d'un trait.

La vie l'avait pourtant mûri. Il avait vécu vite depuis ses dix-huit ans. Si je retrouvai son ardeur d'an tan dans sa façon précipitée de m 'expliquer le

but de sa visite, je remarquai par ailleurs plus de sérieux darts ses idées et ce qu'il appelait sa crise morale. Il était encore debout, sa canne et son chapeau à la main, et déjà il m'avait mis au courant de deux ou trois de ses disputes et des lacunes de sa science religieuse. Il voulait arriver à une foi qui sait se défendre, à une religion éclairée ; il cherchait des auteurs, des renseignements, des preuves, des armes . . .

Je le laissai aller jusqu'au bout, sans plus sourire. Puis, le prenant par le bras et me dirigeant vers le corridor :

— Vous fournir, lui dis-je, des réponses aux objections des incrédules ? Savez-vous, mon cher ami, tout ce que vous demandez là?

— Il me semble que oui, mon Père, et je sais de même à qui je m'adresse.

— Eh bien, venez d'abord vous asseoir, dans ma chambre ; nous allons causer. Ça m'intéresse que vous vous intéressiez à de pareils sujets. Et puis, c'est bon de vous savoir revenu ! Vous étiez en train de nous perdre de vue : il y a bien six ans, n'est-ce pas, que vous nous avez quittés, et cinq que nous voyagions ensemble dans le Sud ?

— Et j 'en ai vingt-quatre !

— D 'aucuns ont tellement changé dans les six ans qui ont suivi le collège qu'on les reconnaît à peine ; pas vous.

— Plus que vous ne pensez peut-être.

— Enfin, je parle de ce que je vois. Si l'âme, que je ne vois pas, a eu le tort de trop vieillir, nous la rajeunirons. Pour le moment, je retrouve, parmi vos moustaches d 'homme et vos traits plus virils, les mêmes roses de bonne santé, la même physionomie, traduisant encore, avec les soubresauts de l'humeur, votre bonhomie et votre malice, vos tristesses et vos gaîtés. Souffrez-vous encore de vos « quarts d'heure intenses » ?

— Hélas ! oui ; vous vous en apercevrez bientôt. J'ai voyagé beaucoup ; j'ai vu, j'ai connu bien des hommes, j'en ai méprisé un grand nombre et j'ai trouvé que la plupart des autres leur ressemblaient. J'ai aimé ardemment, pas longtemps. Il m'est arrivé d'avoir des bonheurs rares et des rires francs, suivis de lourds ennuis. Entre ces excès j'ai oscillé comme un pendule de droite à gauche, dans le vide. Me voilà assagi. Je vois mon passé en noir et j'ai peur de mon avenir compromis.

— Moi, je ne vois en tout cela que vous, en mal du quart d'heure intense.

— Pardon, mon Père. Vous vous trompez. Ce quart d'heure-là dure depuis des mois. Je ne suis pas un malade des hleus. Je suis l'homme qui veut comprendre et qui voudrait se reprendre.

— Allons, tant mieux !

— Si vous saviez ce que j 'ai éprouvé de dégoût parfois, après avoir applaudi à des allusions libertines, à des propos imbéciles contre l'Eglise, à la vulgarité s 'ébaudissant parmi ce qu'il y a de plus sensuel dans l'animal humain !

— Il a suffi, pour vous dégoûter de pareilles sottises, d'un simple retour vers le bon sens.

— Oui, mais le retour était souvent mouillé de larmes. A quoi bon ? me disais- je souvent. Pourquoi chercher ce que j'ai honte de saisir, et me complaire avec des gens que je méprise ? Tout à l'heure encore, en me rendant ici, je redisais des « mots » et des traits restés dans ma mémoire et qui me condamnent. Je n'ai jamais trouvé si vrais les vers que je vous récitais, vous en souvenez-vous ? . . .

Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol l'espérance insensée. Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel ?

— Non ; je les avais oubliés. Aussi bien, je n'ai guère fréquenté Leconte de Lisle pendant mes missions. Entrez,

Nous étions à la porte de ma chambre.

— A la bonne heure ! fit-il en s 'arrêtant. On ne vous a pas juché, ici, au quatrième, comme au collège Sainte-Marie. On n'escalade plus pour vous atteindre cette douzaine d'escaliers, qui nous faisaient battre le coeur en coups de poing dans la poitrine.

— Au premier, comme au quatrième, mon ami, chez moi vous êtes chez vous.

Il replia le collet de son paletot, accepta une de mes chaises boiteuses, s'assit, là, bien à l'aise, le coude sur ma table, prêt à causer.

AU CATECHISME. Sans avoir la bonhomie candide de ses quinze ans, Maurice avait gardé tous les charmes d'un sans-gêne de bon aloi et sa correction de garçon bien élevé. En un instant, il était redevenu lui-même et donnait libre cours à ses confidences. Sa physionomie s'éclairait de lueurs riantes, au fur et à mesure que défilaient les récits et les aveux.

•Malgré son état d'âme, — l'état du fameux quart d'heure intense, — il gardait dans le pli moqueur de ses lèvres toute sa malice spirituelle. Ses dons d'énergie, au contraire, s'étaient atténués, détendus. La tendresse exagérée d'une mère, trop d'argent dans sa poche de jeune homme riche, les gâteries d'une vie que son père lui avait préparée ainsi qu'un lit tout fait, des voyages d'où il avait rapporté plus d'impressions et de blessures que de connaissance des hommes et des choses, l'avaient vieilli sans l'affiner.

Le temps perdu lui causait, heureusement, des regrets ; et de ses regrets jaillissaient, comme un goût de revanche, le désir « de se reprendre ».

La foi lui était demeurée dans l'âme, ainsi qu'un hôte encombrant.

Quand il avait voulu la mettre dehors, elle lui avait répondu par des défis. Quand il avait démenti ses croyances par sa conduite et ses souillures, elle avait protesté : tu as profané ma demeure, mais j'y reste ! Quand il avait voulu en rire, en feignant de l'ignorer et de ne plus la subir, elle s'était exhalée en plaintes tristes et puissantes comme des reproches maternels.

Aujourd'hui l'hôte encombrant était devenu le conseiller et l'ami. C'était pour lui faire une place plus large, en pleine lumière et dans toute sa vie, pour la

défendre surtout, que mon jeune ami ramena bientôt la question qu'il m'avait posée, dès son boDJour, au parloir :

— Mon Père, je reviens au catéchisme. Reprenons un peu, si vous le voulez bien, nos leçons d'apologétique : je les ai tant oubliées ! Aidez-moi à défendre ma foi. Ça m'humilie de la laisser bafouer.

— Des leçons d'apologétique, repris- je en fixant mes yeux dans ses yeux inquisiteurs et rayonnants de bonne volonté, je vais faire mieux que cela : je vais voua fournir les apologistes eux-mêmes. Leurs oeuvres sont nombreuses, je puis vous en prêter quelques-unes. Vous y trouverez, avec l'intérêt d'une lecture attachante, les lumières et les réponses que vous cherchez. Vous allez vite constater, en les lisant, l'injustice de certains lecteurs légers, qui décernent, a priori, aux auteurs religieux un brevet d'ennui. Ce sera déjà pour vous une réponse acquise, et très personnelle, à cette erreur courante.

LES ARMES N'allez pas vous préoccuper outre DU JOUR. mesure, n'est-ce pas, ajoutai-je en tirant quelques volumes des rayons de ma bibliothèque, db

découvrir dans leur prose, ferme et claire, les dons d'artiste qui suffisent aux sensibilités des dilettantes. Ne dépensez aucun effort pour vous représenter celuici, par exemple, Brunetière, et même le P. de Bonniot, en virtuose de la plume et de l'invention verbale. Ce souci convient mieux aux liseurs charmés par des rêves symbolistes et des ouvrages littérairement vides. On conçoit aisément l'admiration puérile des fillettes devant la forme d'une bonbonnière et le noeud de la faveur rose qui l'attache entre des lettres d'or : elle ne contient que des dragées ! On ne cherche pas cette élégance au panier rempli de bon pain.

— Et ces ouvrages auxquels vous me renvoyez vontils me fournir les armes du jour contre les attaques des libres-penseurs et des viveurs ?

— Ils vont vous fournir, si vous savez y puiser, ce qu'un chrétien comme vous doit savoir, ce qu'un petit nombre se donne la peine d'apprendre et de retenir : le pourquoi de vos croyances, vos motifs de croire et vos raisons de pratiquer. Ils vont faire de vous le catholique instruit et fier, plus épris de pitié pour les incrédules, que de peur de leur intolérante ignorance.

— Et leurs objections ?

— C'est le point où je veux en venir. Il convient d'en faire cas, autant et pas plus que de raison, s'en

amuser souvent, parfois les dédaigner, n'y point perdre sans fruit son temps et son encre, connaître son homme et le traiter comme il mérite, même s'il faut en rire.

LES MOULINS —Et alors, vos théories d'autre- A VENT. fois, VOS conseils chevaleresques de

relever le gant, de ne point laisser insulter l'Eglise, le Christ et ses prêtres, de ne point permettre le triomphe des imbéciles tapageurs, qu'est-ce qu'ils sont devenus ?

— Ils ne sont pas devenus . . . mon cher, ils sont restés. Mais on ne se bat pas avec tout venant. Le gentilhomme qui passe dans la rue et que provoque un gamin qui patauge ne descend pas dans la boue pour se mesurer avec lui. Il n'a rien à y gagner ; l'autre, rien à perdre. Le monsieur en reviendrait éclaboussé, le gamin n 'en serait guère plus malpropre. La chevalerie accomplissait des gestes d'héroïque bravoure, quand elle défendait la Patrie et le tombeau du Christ contre les Musulmans. Elle était simplement ferrailleuse et grotesque, quand, dégénérée en don-quichottisme, elle se battait contre des moulins à vent.

Beaucoup de libres-penseurs — le plus souvent ni libres ni penseurs — sont, comme çà, de simples moulins à vent. C'est bien indulgent à vous d'appeler objection le grincement de leurs gonds rouilles et de leurs ailes agitées au souffle de l'orgueil et de la luxure. La vie est déjà assez morose, hein ; n'y ajoutez pas la tristesse d'écouter ces tristes personnages. Ce n'est pas de savoir qu'ils s'inquiètent, c'est de vous apprendre ce qu'ils sont, ou de faire croire à ce qu'ils ne sont pas. Ils pensent vous blesser en se moquant des sacrements ? Attendez ; demain ils auront une colique et, tout blêmes, ils demanderont un prêtre. Vous courrez le chercher, et ce sera votre réponse.

— Je vous demande pardon, Père, ce n'est pas là ma question.

— C'est vrai, je vous réponds mal. Au lieu d'aller droit au point, j'ai pris un détour. Revenons. Il serait imprudent, voire injuste, de traiter tous les objectants, comme on traite cette catégorie de farceurs. Il en est d'autres que tourmentent les problèmes religieux, et chez qui la négation de certaines vérités est, à leur insu, ou par une dissimulation d 'amour-propre, une façon de chercher la solution. Leur intelligence est partie dans la vie avec une foi moitié éclairée et moitié confiante. Ils ont éprouvé, sans s'en rendre

bien compte, tout ce qu'il y a de reposant dans la foi, de fortifiant et de beau dans les vertus fidèles. Peu à peu, ne se rappelant pas qu'il faut combattre la tentation du doute, comme on combat celle de l'orgueil, du vol et de la sensualité, ils ont ouvert la porte au scepticisme. Dès lors sont venus les pourquoi sans réponse, les propos des camarades, le ridicule jeté sur les questions les plus graves, la lecture d'ouvrages philosophiques contre lesquels leur esprit n'était pas armé ; enfin, le désarroi dans l'âme. Et l'on assiste au spectacle attristant d'un jeune catholique détruisant de ses propres mains — sans cesser d'en garder la nostalgie — ce qui faisait la fierté et le bonheur de sa vie.

Mon jeune ami crut reconnaître dans cette esquisse des traits de sa propre physionomie. De son coeur monta toute une volée de souvenirs émus.

— Ayez de la sympathie pour ceux-là, dit-il gravement, en évoquant sans doute certaines heures d'angoisse. Est-ce que vous ne trouvez pas émouvante cette lutte involontaire, tenace, mêlée de victoires, de défaites et de douleurs, dans une âme aux prises avec elle-même? Pascal lui-même est-il amoindri parce qu'il a connu ces drames intimes ?

— Il en est grandi, repris- je. Pour Pascal notre

sympathie se double d'admiration. Pour vos Pascals canadiens, elle se double de pitié. Lui et eux ne combattent pas pour la même victoire. Les nôtres, sans parler de leur taille, sont des Pascals à rebours. Ils mettent autant d'étourderie et d'illusion à s'arracher du coeur la foi de leur jeunesse, que l'autre mettait d'ardeur fiévreuse et de raisonnement désespéré à la retenir au fond de son âme et à l'y enraciner.

Ce qui n'empêche toutefois qu'on doive les aider, en leur fournissant, mieux qu'à de vulgaires viveurs, des remèdes et des réponses. Et ici, finissons le détour et arrivons à notre théorie sur les objections. Pendant comme après vos études d'apologétique, elle ne vous paraîtra peut-être pas inutile.

SIMPLE Comme je rangeais des feuilles volan-

SIMILITUDE. tes et des manuscrits sur ma table, Maurice se leva, alluma une cigarette, parcourant des titres de livres sur les rayons de ma bibliothèque, puis se rassit, et nous reprîmes :

— Il en est un peu, lui dis je, des objections comme des maladies, et des objectants comme des malades. Il

y a des malades imaginaires, et des objectants aussi : ils s'imaginent ne pas croire. Le traitement qu'il leur faut est toujours plus ou moins celui de Molière : le traitement de la comédie. Il y a des malades qui s'usent eux-mêmes, se font volontairement mourir : les buveurs par exemple, les libertins. On ne soigne pas tant leur maladie; on les empêche de la causer ou de l'aggraver. Il y a des malades victimes du milieu contaminé où ils habitent. On ne les médicamente pas; on les désinfecte et on les tire de là. Il y a des malades dont un organe ou un membre gangrené va tuer le corps entier, si on ne l'en sépare par l'amputation. Pour ceux-ci, on n'essaie plus le régime, les pilules, les purgatifs et les onguents ; on les livre au couteau du chirurgien. Il y a mille autres maladies enfin, involontaires dans leurs causes, douloureuses dans leurs effets, de longue durée, malgré les soins et la science, torturant des malades admirables de patience, prêts à tous les calices amers, pourvu qu'on les veuille guérir. Il y a de même des objectants. . . faites vous-même le rapprochement avec mes catégories de patients. Les similitudes vont vous sauter aux yeux. De cette constatation vous arriverez vite à fixer votre conduite à l'égard des objections. Vous les traiterez selon qu'elles appartiennent à une catégorie ou à une autre. Oh ! sans doute, elles

prennent des formes et des nuances sans nombre ; mais je crois qu'on peut les ranger en trois classes principales :

lo Les objections de l'ignorance ;

2o les objections de l'intérêt et de la légèreté mondaine ;

3o les objections sincères qui appellent une réponse et acceptent ses conséquences.

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