L'IGNORANCE
— Reprenons-lea par catégorie, continuai- je, tandis qu 'il allumait une autre cigarette.
Les premières ne devraient pas s'appeler objections. Un individu qui ne sait pas se renseigne d'abord. Il objecte après, s'il y a lieu. Quand un voyageur s'enquiert auprès de vous de la route à suivre, il ne prend point le ton de l'attaque, encore moins celui de l'injure. Il questionne. Il écoute ; puis, si vous l'avez renseigné, il vous remercie. Tels devraient être la méthode, l'attitude et le ton des ignorants. Est-ce qu'il en va d'ordinaire ainsi ? Avez- vous remarqué l'air d'affirmation hautaine ou de négation prétentieuse, chez plusieurs de ceux qui, en matière religieuse, ignorent le premier mot de ce qu'ils disent ? Et, si vous n'avez pu leur répondre, leur accent de coq avantageux ?
IL NHi], Au fond, c'est un peu de notre
DONC IL SAIT, faute à tous ; nous avons l'air de las considérer nous-mêmes comme vainqueurs. Nous pourrions bien nous dire : vainqueurs de qui ? de quoi ? sans pouvoir résoudre la question. Nous aimons mieux songer : qu'ils sont forts ! Il y a un nombre incalculable de braves garçons, intelligents comme vous, qui, après avoir entendu le premier ignorant venu, se disent inconsciemment : (( Il nie ce fait, il doit le savoir ; il contredit cette proposition, il doit l'avoir étudiée et la comprendre ! » Ils leur accordent toute la science de tout ce qu'ils ont nié. Au reste, pas n'est besoin d'employer le grand mot de psychologie pour découvrir là le fond même de la nature des honnêtes gens. Et les ignorants le savent bien ! Ils en ont l'instinct.
Pour comprendre, il leur faudrait étudier, questionner humblement, comme vous faites aujourd'hui ; il faudrait lire les réfutations à toutes ces objections banales et vieillottes qui courent la rue, les cabarets et les clubs ; il faudrait enfin travailler. Or, le travail, surtout le travail intellectuel, c'est dur, et nous sommes tous — pardonnons-leur comme nous nous pardonnons — un peu paresseux. Et puis travailler, eux, pourquoi ? Fatiguer la tête pour arriver à des vérités gênantes pour le coeur ? Il y a un moyen bien
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plus commode de passer pour savant et d'être libreviveur : c'est d'objecter. On passe pour savoir du coup le pour et le contre de tout ce qu'on a nié, et on se fait une science de l'ignorance ébaubie des autres. C'est si facile d'objecter et de dire : je nie. Au fond, j'ignore autant et plus que vous ; mais vous avez affirmé, moi, je nie. Donnez vos preuves. Vous ne les donnez pas ? Donc vous ignorez. Et comme c'est moi qui vous ai mis dans cet embarras, c'est moi qui suis le vainqueur. Vous affirmez, par exemple, que la confession est d 'institution divine ; moi, comme Anatole France, comme Chiniquy et comme l'aubergiste anticlérical du coin, je le nie. Prouvez-le ! Et comme vous n 'êtes pas très fort sur les textes, j 'allais dire sur le petit catéchisme, il se trouve que vous ne le prouvez pas. Donc, proclame votre homme, — qui, pas plus que vous, n'a rien prouvé, — la confession est une invention des prêtres, qui se livrent à ce sport très gai des longues séances dans une boîte.
— Eh bien, faut tout de même répondre ! Et si la réponse ne prouve pas ce qui est nié, que voulez-vous qu'elle prouve ?
— Rien. Demandez-moi plutôt ce qu'il faut en conclure.
— C 'est justement ce que je demande : que faut-il en conclure ?
— Que vous êtes ignorant, et lui aussi ; vous, humblement ; lui, en posant au savoir ; — ce qui lui forme une quasi-nécessité de l'être toujours. Un soir, j'abordai dans la rue un jeune homme de mes connaissances, retour de Paris, où il aurait dû étudier. . . je ne sais plus quoi. Il se justifia de ne plus croire en me citant la Saint-Barthélémy, « cette persécution ecclésiastique. » La réponse était facile ; mais il ne s'y rendit pas. Le lendemain, il m'écrivit un billet conunençant ainsi : « Je nis. » Il épelait : nis. Au lieu de rien démontrer, je lui concédai qu'il savait l'histoire, le catéchisme, les lettres, même l'orthographe ; mais pas très bien.
Et donc, quand une objection vous est faite par l 'ignorance, voyez d 'abord si elle prend la forme d 'une question sincère. Tâchez d'avoir la réponse et donnezla franchement. C'est un voyageur inquiet qui vous interroge sur sa route, indiquez-la lui. Il vous dira merci.
Si l'objectant nie parce qu'il ne sait pas, ch bien, concluez. . . qu'il ne sait pas. Voyez ensuite s'il est susceptible d'apprendre. N'allez pas, parce qu'il vous a embarrassé, déduire une conclusion plus large que les prémisses et lui bâtir une science avec tout ce que vous ignorez. Dites tout bonnement : — Tu ne le sais
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pas ? Moi non plus. Quid inde f Tu ignores d'oii venaient les Rois-Mages ? Je l'ignore aussi. Et après?
UN HISTORIEN — Et après 1 reprit mon ami,
DE RESTAURANT, après, nous l'apprendrons.
Il m'indiquait en prononçant ces paroles, un chapitre de la Philosophie du Credo, du Père Gratry, qu'il venait de prendre sur ma table et feuilletait en ce moment.
— En attendant, continua-t-il, votre procédé contre l'ignorance me servira. Il a du bon. J'aurais dû l'employer, hier, au restaurant. Il j avait là un avocat, grand admirateur de Renan, de sa science, de son style, de ses sinuosités gluantes. Il m'attaqua d'abord sur mon signe de croix, puis sur le poisson. — « Aimestu le poisson tant que çà, questionna-t-il ? — Tant que ça, non, répondis-je ; mais c'est vendredi aujourd 'hui. »
Et le voilà lancé dans une tirade entrecoupée d'éclats de rires, sur les superstitions, la sotte crédulité, les commandements de l'Eglise, la divinité de Jésus- Christ...
« Et tu crois encore, sans doute,à un Christ-Dieu ? »
conclut-il, avec un accent mêlé de mépris et de pitié.
— Pourquoi pas ? lui dis-je, en retenant sur mes lèvres la réponse que méritait son insolence.
— Parce qu'il est d'une crédulité absurde de faire, comme ça, Dieu un homme, et divine une institution, dont l'histoire contemporaine ne fait pas même mention.
— Pas même mention ?
— Parfaitement ! reprit-il, d 'un ton plein d 'assurance et en frappant sur la table. Eh quoi! voici le fait, de votre aveu, le plus extraordinaire qu'ait connu le monde : un Dieu vivant parmi nous et établissant une oeuvre immortelle, universelle, destinée à bouleverser le monde, et il n'en serait pas question chez les historiens ? Car trouve-moi un historien ou un chroniqueur sérieux de ce temps-là, qui nous raconte un Jésus-Dieu et une Eglise divine. Pas un !
— Et vous avez répondu ?. . . dis-je à Lejeune.
— Moi, rien.
— Quel convive alors s'est chargé de répondre pour vous ?
— Chacun a paru trouver mieux de manger et de ne pas s'aventurer. . . Car enfin, c'est assez curieux qu'un événement de cette importance n'ait pas trouvé d'historien. J'en suis resté, comme plusieurs autres d'ailleurs, un peu troublé.
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— C'est bien ça! Voici un imposteur qui pose son mensonge et en tire des conclusions. Tout le monde, s'occupe des conclusions et personne ne s'occupe du mensonge. Trouvez-vous cela intelligent V Ce serait à faire désirer d 'être menteur, si on s 'écoutait. 11 lance une négation, il ignore intégralement ce qu'elle renferme, et ses interlocuteurs songent : il le dit, il doit le savoir ! Il en déduit une négation contre le Christ ; tout le monde déduit comme lui, puisque la déduction est logique, évidente ! Et voilà que, parti d'un mensonge audacieux, notre ignorant se coiffe d'un panache de savant.
Comment ! pas d'historien de Jésus-Christ ? Pas d'histoire de la fondation de l'Eglise et de ses origines divines? Mais les quatre Evangélistes, dont la clarté simple, la concordance des récits, la narration des faits vus et vécus, l'affirmation constante et uniforme, au milieu des circonstances les plus diverses et jusque dans la mort, offrent des garanties de vérité comme n'en ont jamais fourni la chronique et l'histoire du monde, — ne sont-ce pas là des historiens ? Mais les apôtres, qui prêchent et qui meurent en proclamant qu'ils sont les «témoins» de Jésus ressuscité et de son oeuvre divine ; les martyrs mourant à leur tour en répétant qu 'ils sont les « témoins » des témoins de
Jésus, ne lèguent-ils pas à l'histoire des preuves assez chèrement payées de l'oeuvre divine ? Les Pères de l'Eglise ne sont-ils pas, en même temps que des monuments de doctrine, des monuments d'histoire î Mais Josèphe, l'historien juif, — ainsi que l'affirment plusieurs auteurs, et entre autres le P. Pesch, — n'apporte-t-il pas lui-même un témoignage précieux d'adversaire, ou tout au moins de chroniqueur impartial, à l'oeuvre du Messie et de son Eglise naissante î Tacite n'est-il pas un historien assez autorisé, et n'offre-t-il pas, lui aussi, en termes précis et clairs, son affirmation du Christ et de ses disciples ? Mais toute l'histoire écrite depuis vingt siècles, — car l'histoire n'est pas faite des simples constatations contemporaines; elle a ses reculs et ses retours, elle s'écrit en face des documents du passé, — toute l'histoire est pleine du Dieu-Rédempteur. C'est autour de lui que rayonnent tous les grands événements du monde. Ils ne sont souvent que des épisodes de son oeuvre. Il n'est pas un fait, pas un roi, dont les gestes et l'authenticité soient mis en lumière avec une pareille richesse de documents. Et vous voilà troublé, parce qu'un lecteur de Renan en a menti en mangeant son bifteck le vendredi ?
— Çà me troublera un peu moins une autre fois.
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— Tant mieux ! Vous trouverez d'ailleurs bien d'autres chapitres pour vous rassurer, en lisant les livres que voici.
A QUESTIONNEUR — Merci. Mais supposons, si QUESTIONNEUR vous me le permettez, que notre ET DEMI. avocat, au lieu de mentir auda-
cieusement, m'aurait simplement questionné sur ces historiens ?
— Vous n'auriez pas pu répondre ? C'est regrettable. Ça vous aurait ennuyé. Mais vous auriez pu questionner à votre tour. Et vous en aviez le droit. Vous tenez comme vraie, de par une affirmation séculaire, respectable j'imagine, une doctrine séculaire comme elle. Vous en êtes comme le possesseur. A-t-on le droit de vous en déposséder, sur une simple affirmation contraire ? Livreriez-vous votre bourse à un apache, parce qu'il vous a dit : ce n'est pas à toi ? Donneriez-vous la maison, léguée à vous par votre père et votre mère, à un aventurier parce qu'il affirme : « C 'est à moi, va-t 'en ? » Vous exigeriez d 'abord ses titres, n'est-ce pas ? Vous lui poseriez au moins quelques pourquoi. Ne pouviez-vous pas en agir ainsi avec l'aventurier qui voulait vous déposséder de l'hé-
ritage divin, dont l'histoire nous transmet les titres si évidents ? Vous auriez gagné de voir bientôt le vide de votre homme et de ne pas le laisser aller avec son faux panache. A questionneur, questionneur et demi ! Rien de plus embarrassant pour les vantards ignorants. Je me souviens d'une assemblée politique où, tout jeune encore, je m'étais amusé, comme un enfant, à une partie de balle. Le député du comté de X, voulait se faire réélire. Il était très nul et parlait très fort. Un électeur, moins nul et parlant plus fort, l'ennuyait sans cesse en l'interrogeant : — « Qu'est-ce que t'as fait au parlement ? conte-nous donc ça ! — J'ai travaillé pour vous autres ! clamait l'orateur. — Conte donc, conte donc comment t'as gagné ton argent ! — J'ai interpellé le gouvernement sur le scandale des Tanneries, c'est moi qui lui ai fait toutes les questions ! — Des questions ? dit l'interrupteur en gouaillant. — Oui, regardez ce livre bleu, vous trouverez au moins cinquante questions que je lui ai posées. — Cinquante questions ! Vous voyez bien, reprit l'hahitant, que c'est un ignorant ; il ne sait rien, il est obligé de faire des questions tout le temps ! » La voix du pauvre député se perdit dans les huées, tandis que l 'interrupteur lui criait encore : « As-tu écouté les réponses, au moins ? as-tu compris î . . . »