L'HONNEUR
révolution, la plupart des Français ont perdu la fidélité héréditaire; il croit bien que d'autres ont acquis cette fidélité supérieure qui est un don de soi, de tout ce qu'on est, de tout ce qu'on sera, de tout ce qu'on possède, un don volontaire et libre, si généreux de la part de celui qui le fait, si glorieux pour celui qui le reçoit que seules les grandes pensées ou les grands hommes peuvent l'inspirer et les âmes d'élite l'offrir. Mais ceux-là, combien sont-ils?
L'Empereur sait que les Français sont légers, et, s'il compte sur la fidélité de quelques-uns, ce n'est pas le ressort par qui faire agir la Nation. Mais cette Nation est Gère aussi ; elle a cette qualité suprême, même en ses défaillances et ses abjections, de relever le front et de ne savoir pas les mots qui demandent grâce. Elle jouit du triomphe — peut-être moins que d'autres — mais, si elle maudit ses gouvernants quand ils sont vaincus et les lapide de son injustice, au moins n'accepte-t-elle point pour elle-même la défaite accomplie. Elle y cherche et elle y trouve des causes et des raisons; elle s'en veut laver, fût-ce par un mensonge et elle se plaît alors aux rhéteurs, parce que de leurs hâbleries, elle se refait une fierté.
Et s'il l'abaisse, sans qu'elle s'en doute, aux pires trahisons contre elle-même, ce sens de
fierté qui est en la Nation peut la hausser aux plus surprenantes générosités, aux vertus les plus sublimes, aux plus extrêmes sacrifices. C'est avec la fierté et la terreur, ce qui est le meilleur et ce qui est le pire en la Nation, que la Révolution a vaincu. Or, cette fierté, c'est une des essences de ce que Napoléon appelle l'Honneur. Il y voudrait joindre la fidélité, le respect de soi, les qualités qui ont été jusque-là le partage et l'orgueil des gentilshommes et sur qui se fonda la Monarchie ancienne. Cet Honneur, il voudrait le répandre sur le peuple tout entier, le lui inspirer d'abord par ses actes, le lui infuser ensuite par des lois, des institutions, des privilèges même, afin d'anoblir ainsi la Nation entière en son sentiment et en son essence, et en haussant son cœur, de lui garantir et de lui assurer l'Egalité véritable.
Durant quinze années, si vive, si frappante, si claire, a été l'image qu'il a présentée de l'Honneur à l'armée et au peuple, si nombreux en ont été les fidèles, si déterminés en ont été les martyrs; si profondément ont été déposés les germes de cette religion dont il apportait l'évangile, que, après deux générations, il suffit que son nom soit prononcé, ce nom proscrit, injurié, difTamé, durant quatre-vingts années, pour qu'il s'émeuve au profond des cœurs une fierté sublime.
Lui tout seul, dans la splendeur et l'isolement
de son génie; Lui, placé si haut dans l'admiration des peuples qu'il semble reculé dans des siècles très lointains, à l'origine même de la Nation; Lui, mêlé si étroitement à notre vie par ses institutions et ses lois que sa chair est notre chair et que son sang est notre sang; Lui, que ne peut à présent accaparer un parti, qui est l'homme de tous parce qu'il est au-dessus de tous, c'est Lui, le chef qu'il faut donner aux armées vengeresses, le général qu'il faut aux suprêmes batailles. — Une ombre, mais n'est-ce pas l'ombre de Frédéric qui a vaincu il y a un quart de siècle ? — et c'est ici l'ombre de Napoléon le Grand.
Dans un clair matin de printemps, sous un ciel léger d'un bleu pâle, entre les pommiers blancs et roses effeuillant aux chemins les pétales de leurs fleurs, les escadrons sont en marche. Des chansons alertes et gauloises scandent le pas relevé des chevaux qui s'ébrouent et caracolent. Les fanions des lances voltigent à la brise, les sabres brillent sous le naissant soleil, une sève d'amour monte aux arbres et, aux cœurs, afflue et bat un sang généreux.
Soudain, un grand silence. En plein champ, une borne se dresse. Ici, c'est chez nous; là, chez les autres. Une voix s'élève très loin, dit des mots
39«i CAVALIERS DE NAPOLEON
Icnls et traînés que d'autres voix répètent. Les escadrons, arrêtés, se rangent en bataille. « Sonnez, trompettes, à l'étendard ! »
Alors, que dans la lumière éclatante du soleil levé Ses Aigles apparaissent, les trois couleurs flottant à la hampe avec leurs noms de gloire écrits en lettres d'or ! Au-dessus des sabres brandis et des banderoles flottantes, qu'elles s'essorent, qu'elles planent, qu'elles s'envolent, et qu'alors un cri s'élève, un cri fait de millions de cris, un cri qui accompagne à l'infini la ligne des hommes en marche, qui roule sur eux de montagne en vallée, loin, loin dans l'espace, partout où il y a de la terre ou des cœurs de France; un cri que répercutent dans l'avenir et dans le passé d'invisibles échos — ceux-ci qui viennent des tombes et ceuxlà qui viennent des berceaux — un cri où passe l'âme entière de la Nation, où pleurent tous nos désespoirs, où hurlent toutes nos colères, où s'épanouissent toutes nos espérances : NAPO- LÉON... NAPOLÉON...