BIBLIOTHECA
Fac-simiïe d'une gravure
^uCitmet de M. Edouard PELAY
de Rouen.
A cMotisieur Jrancis 'Parkman, à "Boston
C&iats- Unis cïoAmérique.)
Cher ^Monsieur,
Quand votre magnifique volume (i) m'est parvenu, le tirage de mon livre sur Cavelicr de La Salle était très avancé , et je ne pouvais plus profiter de vos travaux que pour mes derniers chapitres.
Vous ave\ eu dans les mains tous les documents qui sont venus à ma connaissance. Vous en possède; , en outre, d'une grande valeur, que je liai pu consulter. Vous ave; donc mis en pleine lumière des faits que f ai laissés plus ou moins dans l ombre.
Votre œuvre s imposant aux hommes qui s intéressent aux études géographiques et historiques , j'avais le devoir de la signaler aux bibliophiles normands. Devais je alors, pour sauver
(i) The Discovery of the Great West, by Francis Parkman, author of Pioneers of France in the New World, and The Jesuits in North America Boston: Little, Brown, and C°, 1869. in-8 de xxi et 425 p.
mon amour-propre d'auteur, faire un compte-rendu sommaire qui naîtrait rien ajouté à ce que f avais écrit? Devaisje , au contraire, dans l'intérêt de notre héros commun, reprendre mon travail , votre livre sous les y eux, pour développer les faits que j'avais peu connus ou complètement ignorés.
Tai l'espoir que vous jugerez, comme moi, que ce dernier parti était à la fois le plus loyal et le plus patriotique , et que vous m excuserez de vous avoir emprunté ce qu'il y a de meilleur dans mon nouveau travail.
Veuille^ agréer, cher Monsieur, f hommage de mes sentiments affectueux et dévoués.
Gabriel GRA VIER.
Robert Cavelier, sieur de la Salle, après avoir doté la France de l'immense bassin du Mississipi, est tombé, il y a près de deux cents ans, sous la balle d'un assassin. Peu firent plus que lui pour la gloire et la prospérité de notre pays. Ses contemporains l'ont justement surnommé le Christophe Colomb du xvne siècle. Eh bien ! tandis que l'on gravait avec enthousiasme, sur les tables de mémoire, le nom des soldats heureux, fléaux de l'humanité, on laissait tomber dans l'oubli le plus profond celui de notre grand compatriote.
On voit au musée de Versailles (i) un tableau de Gudin qui le représente abordant au Texas, à l'endroit qui porte aujourd'hui son nom . Le Capitole de Washington conserve son médaillon entre ceux de Christophe Colomb , de Sébastien Cabot et de Walter Raleigh.
Rouen, sa ville natale, n'a rien, absolument rien, qui rappelle son souvenir : pas une statue, pas un buste, pas une rue (2) ! En 1847, elle ignorait même qu'elle avait eu l'honneur de lui donner le jour.
(1) Deuxième salle des marines, n° 65.
(2) Il est question, seulement question, de lui placer une pierre commémorative dans la cathédrale de Rouen. On croira sans doute avoir ainsi beaucoup fait pour sa mémoire. La république américaine, moins prodigue de bronze que la France actuelle, est cependant sur le point, croyons-nous, de lui élever une statue. A bon entendeur, salut.
Ce nom glorieux semblait à tout jamais rayé de l'histoire.
Alors que nous nous précipitons aux pieds du Veau d'Or, qui donc devait pousser assez loin le courage et l'abnégation, l'amour de la science et de la justice pour enlever l'épaisse couche de poussière qui étouffait la mémoire d'un illustre mais simple particulier? Qui? — Un fervent apôtre de la vérité historique, un de ces hommes qui accomplissent des travaux prodigieux de science et d'érudition, sachant très bien que la voie qu'ils suivent n'est pas celle qui conduit à la fortune, aux honneurs, ou à la célébrité : M. Pierre Margry, maintenant archiviste-adjoint au ministère de la Marine et des Colonies.
En 1847, M. Margry, tout jeune alors, fut envoyé à Rouen par M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique, pour faire des recherches sur Cavelier de la Salle et les fondateurs de la puissance française dans l'Amérique du nord. 11 était certain, par ses études antérieures, que la Salle était Rouennais. Aussi, malgré les avis décourageants qu'il reçut, il poussa ses recherches avec persévérance, vaillamment secondé, d'ailleurs, c'est lui qui le dit, par M. Potel, archiviste de l'état-civil. Son succès fut complet. Dans une plaquette recouverte en parchemin, d'environ trente centimètres de hauteur sur dix à douze de largeur, contenant des lacunes, des pages fort mal écrites, d'autres écrites en encre extrêmement pâle, il découvrit, sous la date du 22 novembre 1643, l'acte de baptême de Robert Cavelier.
Il fit immédiatement part de sa découverte au Maire de Rouen par une lettre que M. André Pottier publia dans la Repue de Rouen et de Normandie (1) .
« L'acte de naissance que j'ai découvert, » y disait-il, « et les recherches subséquentes dont je dois d'abord rendre compte à M. le Ministre de l'Instruction publique, par qui je suis envoyé, permettent désormais à Rouen de revendiquer en toute certitude un grand homme de plus ; et s'il était possible de comparer entre
(1) Vol. de 1847, pp. 710 et seq.
eux des mérites différents, si également ce n'était pas une action insensée de cherchera rabaisser les gloires du pays les unes par les autres, je pourrais dire son plus grand homme, car celui-là était un homme d'action. Corneille écrivait des poèmes, Cavelier de la Salle en faisait. »
Il y a maintenant vingt-cinq ans que M. Margry fait des recherches sur Cavelier de la Salle ; nous pensons ne pas être indiscret en disant qu'il n'a pas changé d'opinion sur ce grand homme.
Dès 1844, M. Jared Sparks avait publié une biographie très estimée de Cavelier de la Salle (1). M. Falconer donnait alors sa découverte du Mississipi (2). Depuis, MM. French (3] et Gilmary Shea (4) ont imprimé d'importants documents tirés tant des ouvrages devenus rares que des archives de France.
Parmi les Français qui prirent part au mouvement déterminé par les travaux de M. Margry, nous citerons en première ligne M. Théodore Lebreton, pour l'excellente notice qu'il a donnée en i852, dans la Revue de Rouen et de Normandie, sous le titre : Un navigateur rouennais au XVIIe siècle.
En 1860, M. Edouard Frère, conservateur de la bibliothèque de Rouen, consacrait à Cavelier, dans son Manuel du Bibliographe normand, au mot La Salle, un long article biographique et bibliographique.
(1) Life of Robert Cavelier de la Salle, in The Library of American biography, 1 d. séries, vol. i. Boston, 1844.
(2) Falconer Thomas. On the discovery of the Mississipi and on the South Western, Oregon and north Western boundary of the V. S. wilh a translation
from the original M. S. of memoirs relating to the discovery of the Mississipi by de la Salle and Tonty. 8° Map. London, 1844.
(3) Historicai collections of Louisiana, by B. F. French. Philadelphia, i85o.
(4) Discovery and exploration of the Mississipi vàlley. Redfield, [853. Relation du voyage entrepris par feu M. Robert Cavelier, sieur de la Salle, pour découvrir dans le golfe du Mexique F embouchure du fleuve de Mississipy. Par son frère, M. Cavelier, prêtre de Saint-Sulpice, l'un des compagnons de ce voyage. Manate, i858.
La même année, dans sa Géologie pratique de la Louisiane, Raymond Thomassy insérait des pièces et des observations qui font vivement regretter qu'une mort prématurée ne lui ait pas permis de réaliser le projet qu'il avait d'écrire l'histoire de Cavelier de la Salle.
En 1862, M. P. Levot, conservateur de la bibliothèque du port de Brest, donnait à la Nouvelle biographie générale de Firmin Didot 1) un article de grande valeur. A cette époque, M. Margry rentrait en lice par une série d'articles, souvent consultés , publiés, de juillet à septembre , dans le Journal général de ï Instruction publique, sous le titre : Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
L'année suivante, la Revue contemporaine donnait la Légende du Meschacebé, de M. Xavier Eyma, deux bons et longs articles qui durent contribuer beaucoup à la vulgarisation du nom de Cavelierde la Salle.
M. LéonGuérin, dans ses Navigateurs français, n'a pas hésité à joindre au nom de l'intrépide explorateur le qualificatif de Grand, et ce n'était pas là une flagornerie pusillanime ou intéressée, un de ces enthousiasmes avilissants qui s'escomptent au trésor public-, c'était le cri d'admiration qu'une existence héroïque, des efforts inouïs arrachèrent à la conscience honnête et libre d'un écrivain de talent.
En 1868, notre vénérable ami M. Boimare éditait, avec un recueil de pièces importantes, une très belle lithographie représentant Cavelier de la Salle prenant possession, au nom de Louis XIV, du bassin du Mississipi.
Enfin, MM. Henri Martin 2) et Michelet '3 , lui ont donné, dans leurs grandes histoires nationales de France, la place à laquelle il a légitimement droit.
(1) Tome xxix, col. 716-23.
(2) Tome xin, pp. 557 et se(T
(3) La Régence, pp. 187 et seq.
Malgré tous ces travaux, une histoire complète de ce grand homme était encore à faire. La Société libre d'Émulation du Commerce et de l'Industrie de la Seine-Inférieure, justement préoccupée des gloires normandes, sollicita les écrivains, il y a cinq ans, en la mettant au concours. Nous avons répondu à son appel, et, dans sa séance solennelle du i3 juin 1869, sur le rapport de M. le vicomte Robert d'Estaintot, elle a bien voulu couronner le travail que nous avions eu l'honneur de lui soumettre.
Mais nous n'étions pas seul à faire ce travail. Outre M. Pierre Margry, nous avons rencontré au Ministère de la Marine, M. Francis Parkman, l'un des plus brillants écrivains de la république américaine. Nous avouons, sans le moindre effort, que nous devons notre couronne à l'abstention de MM. Margry et Parkman. Ce détail est assurément de peu d'importance; mais ce qui est d'une importance très grande, c'est la rencontre fortuite, sur le nom de Cavelier de la Salle, de deux écrivains d'un mérite aussi incontesté.
L'œuvre de M. Parkman a vu le jour à Boston, au mois d'octobre dernier-, la nôtre est sur le point de paraître. M. Margry a sur le chevalet, nous l'espérons du moins, celle qu'il médite depuis longtemps et qui sera, nous en avons la certitude, le dernier mot sur notre illustre concitoyen. Quand la mémoire de Cavelier sera mise ainsi en pleine lumière, que la grandeur de son caractère et de ses services ne sera plus contestable, nos administrateurs jugeront sans doute le moment venu de lui rendre les honneurs auxquels il a droit. Pourvu que nos grands hommes contemporains ne prennent pas tout le bronze, tout le marbre et toutes les rues de la ville de Rouen I
En 1868, quand il publia la lithographie dont nous avons parlé plus haut, M. Boimare avait sous les yeux le premier volume des récits historiques entrepris par M. Parkman sous le titre : France and England in north America. En homme qui joint le culte de nos gloires nationales à une connaissance approfondie
— iode la langue anglaise et de l'histoire du . Nouveau-Monde, M. Boimare jugea sainement que Fauteur des Pioneer s oj France in the New World (i) avait, plus que tout autre, ce qu'il fallait pour rendre un complet hommage à la mémoire de Cavelier de la Salle. « Un écrivain américain, l'émule de Prescott, » dit-il, (( a récemment publié la première partie d'un ouvrage : La « France et V Angleterre dans V Amérique du nord, qui est « consacrée aux expéditions françaises de Villegagnon au Bré- « sil ; de Jean Ribaut, Laudonnière et de Gourgue à la Floride ; « de Cartier, de Monts et Champlainau Canada. Les recherches « auxquelles M. Parkman s'est livré, la clarté et l'élégance de « son style nous font vivement désirer qu'il continue pour Ca- « velier de la Salle ce qu'il a édifié pour Champlain et notre « compatriote aurait un monument digne de lui. » Au moment où ce vœu patriotique était formulé, M. Parkman publiait le second volume de ses récits (2) et se préparait à venir fouiller les archives de France pour faire le troisième, celui que sollicitait M. Boimare.
11 est bon de rappeler que, pour la composition de ce volume" M. Parkman n'a pas seulement misa contribution les collections publiques et privées de l'Amérique, mais qu'il a fait tout exprès le voyage de France.
Si ses divers ouvrages ne l'avaient déjà placé au premier rang des écrivains de son pays, ce seul fait suffirait pour attirer sur ses travaux la sérieuse attention de tous ceux qui se préocupent des progrès de l'histoire.
Nous commencerons cependant par relever une petite erreur qu'il a commise à la première page de son livre.
(1) Boston, t865. Au moment où nous écrivons, ce livre en esta sa cinquième édition.
(2) The Jesuits in north America in the seventeenth century. Ce livre est arrive, en moins d'un an, à sa quatrième édition.
De la Salle, dit-il, est né d'une riche famille bourgeoise de Rouen, en 1643. Le lieu et Tannée de la naissance ne sont pas contestables. Quant à la position de la famille, nous savons par les lettres de noblesse délivrées, en 1 7 1 7, à Jean-Baptiste-François Cavelier, sieur de la Salle, neveu de notre héros, que depuis longtemps les Cavelier «vivaient noblement » (1). Mais, dans une note, M. Parkman donne la date du 22 novembre, et cela d'après l'acte de naissance découvert par M. Margry dans les registres de V état-civil de la paroisse de Saint-Herbland de Rouen. Or, le registre cité est un registre de baptêmes, non de naissances ; il donne la date des baptêmes, non celle des naissances. C'est par un lapsus cala mi que M. Margry, dans sa lettre au maire de Rouen, a écrit « acte de naissance » pour « acte de baptême ». Ce qu'il y a de vrai, c'est que la date précise de la naissance de La Salle est inconnue (2) .
M. Parkman ajoute, encore d'après M. Margry, que La Salle avait les prénoms de René et Robert. Le premier ne figurant pas sur l'acte de baptême, nous ignorons comment il pouvait être sien.
Quant au nom de La Salle, il le fait venir d'une propriété que les Cavelier auraient eue aux environs de Rouen. Nous avons consulté à cet égard M. de Beaurepaire, dont on connaît le savoir et l'extrême affabilité. Il ne connaît dans la Seine- Inférieure ni fief ni manoir du nom de La Salle. On n'en trouve pas non plus sur la carte de Cassini.
Plusieurs lieux du département de l'Eure s'appellent ainsi. Mais les Cavelier ayant eu tous leurs intérêts à Rouen et aux environs de Fontaine-le-Bourg, il est peu probable que notre
(1) Archives du département de la Seine-Inférieure.
(2) Dans les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi, M. Margry ne dit plus que Cavelier de la Salle est né le 22 novembre 1643, mais, ce qui est bien différent, « qu'il est né à Rouen et a été baptisé le 22 novembre 1643, sur la paroisse de Saint-Herbland. » (Journal général de I Instruction publique, n° du 3o juillet 1862.)
héros ait demandé son nom de La Salle au département de l'Eure. On ignore absolument d'où lui vient ce nom qui ne figure point à son acte de baptême, que son père, son frère, son oncle n'ont jamais porté (i).
Voilà les seules erreurs que nous croyons avoir à relever dans l'œuvre de M. Parkman. On avouera qu'un écrivain étranger, même très instruit de nos anciennes coutumes, les pouvait facilement commettre.
| La Salle a fait ses études à Rouen, au collège des Jésuites, maintenant Lycée impérial. Les recherches que M. Gautier, proviseur actuel, a eu la bonté de faire pour nous dans les archives de cet établissement, n'ont pu faire découvrir aucune trace de son passage. Même pénurie aux archives départementales, qui sont en possession de celles de l'ancien collège des Jésuites. Cela tient, nous a dit Al. de Beaurepaire, à ce que les élèves des Révérends Pères, fort nombreux, environ seize cents, étaient tous externes. Il faut ajouter que le Lycée, fier à bon droit d'avoir formé un tel homme, conserve religieusement son souvenir.
La Salle fut toujours un fervent catholique, jamais un enthousiaste, ce qui prouve l'élévation de son caractère. Sans pouvoir tolérer que l'on blasphémât en sa présence (2), il ne pressait en aucune façon sur la conscience des sauvages. Si les missionnaires qui le suivaient faisaient des prosélytes, ils le devaient
(1) M. de Beaurepaire a eu l'extrême obligeance de chercher dans quelle maison La Salle a vu le jour ; ses recherches n'ont pas donné de résultat. Les diverses pièces qu'il nous a communiquées indiquent seulement la paroisse Saint-Herbland pour adresse de Jean et de Henri Cavelier. Mais considérant le peu d'étendue de la paroisse Saint-Herbland et l'importance de la maison des Cavelier, M. de Beaurepaire en conclut que ces riches bourgeois devaient habiter rue de la Grosse- Horloge.
(2) Accusé un jour de sévérité envers quelques-uns de ses compagnons, il allégua pour sa défense leur langage profane, et ajouta : « Je suis chrétien et ne puis souffrir de blasphémateurs dans mon camp. » (Lettre appartenant à M. Margry, citée par M. Parkman.)
uniquement à leur éloquence, à leurs moyens de persuasion, aux exemples d'un chef pudique, de la plus grande loyauté, qui imposaient à la troupe une conduite relativement honnête.
M. Parkman pense que la Société de Jésus exerça sur son imagination de jeune homme une forte attraction. Cette vaste organisation, dit-il, si harmonieuse et si compliquée, cette puissante machine mue du centre par une seule main devait fasciner un esprit comme le sien. S'il est vrai cependant qu'il y voulut entrer, il est également vrai qu'il désira bientôt d'en sortir. Se trouver, non au centre, mais à la circonférence, non le moteur, mais le rouage ; être l'instrument passif de la volonté d'autrui, suivre une ligne inflexible et tracée d'avance ; renoncer à son individualité pour devenir simple atome constituant d'un vaste entier : c'était impossible pour un homme de son tempérament. Il semble, en effet, que la nature ne l'avait pas doté d'une haute taille, d'une grande force corporelle, d'une énergie extraordinaire, d'un esprit vaste pour qu'il passât ses jours à tenir une classe dans un collège de Jésuites. Sous un extérieur froid il cachait un immense orgueil. Tout frein lui était insupportable. Il ne pouvait se soumettre qu'à ses propres décisions. « Tel n'était pas le type que Loyola recommandait à ses compagnons » .
Il se sépara des Jésuites en fort bons termes. D'après le certificat que lui délivra le général de l'Ordre, il ne donna que de bons exemples et ne commit pas un péché véniel. Ce détail est donné par le P. Hennepin qui, comme l'observe M. Parkman, n'avait aucun motif de mentir sur ce point. D'ailleurs, ajoute l'éminent écrivain, une ambition démesurée, une puissante intelligence, un ardent désir de s'illustrer étouffaient en lui toute passion vulgaire. « Dans ses défauts, l'amour du plaisir n'avait aucune part. »
Son oncle, Henri Cavelier, riche mercier grossier de Rouen, était inscrit le vingt-quatrième sur la liste des Cent Associés ,
seigneurs de la Nouvelle-France ; son frère aîné, Jean Cavelier, prêtre de Saint-Sulpice, était missionnaire au Canada. Cette condition particulière de deux membres de sa famille contribua beaucoup, sans doute, à déterminer sa vocation.
Quoi qu'il en soit, à la mort de son père il reprit sa liberté, ainsi que lui en donnait le droit une loi de 1666 interdisant les vœux religieux avant l'âge de vingt-cinq ans. A cette époque, il appartenait cependant à Tordre, car aux termes des lois anciennes il fut déchu de son patrimoine. Toute sa fortune se trouva réduite à quatre cents livres de rentes, dont ses cohéritiers lui versèrent le capital. C'est avec ces faibles ressources qu'il se rendit au Canada, au printemps de 1666, pour chercher gloire et fortune.
En 1667, on le retrouve à Montréal.
Nous allons résumer aussi rapidement que possible les curieux renseignements que M. Parkman donne ici sur File de Montréal et le séjour de Cavelier à La Chine.
Les prêtres de Saint-Sulpice étaient alors seigneurs de File de Montréal, située dans le Saint-Laurent, au confluent de l'Ottawa 1 anciennement rivière des Outaouacs . Mais cette seigneurie était sans cesse exposée aux incursions des Iroquois, nations belliqueuses que M. Parkman appelle pestes du désert, pests of the jvilderness, et Chateaubriand, avec plus de justesse peut-être, les Spartiates de l'Amérique du Nord. Selon la pittoresque expression de notre auteur, un homme ne pouvait s'aventurer dans les bois ou dans les champs sans porter sa vie dans ses mains.
Pour attirer les colons, les Sulpiciens donnaient des terres aux plus douces conditions. Leur désir était d'occuper l'île entière et de former à son extrémité occidentale des postes avancés cales de donner l'alarme en cas d'une descente subite de leurs redoutables ennemis
La Salle, malgré sa jeunesse, était l'homme qui convenait
le mieux à leur projet. Ils reconnurent que chez lui l'effervescence juvénile était tempérée, ou plutôt voilée par une excessive prudence ; qu'il était aussi incapable de fuir le danger que de le provoquer inutilement ; qu'il n'était pas homme à jamais abandonner une cause qu'il aurait promis de défendre.
A l'endroit qui s'appelle aujourd'hui La Chine, au-dessus des rapides du même nom, à huit ou neuf milles de Montréal,il y avai t de vastes terrains inoccupés (i), très exposés aux attaques des sauvages, mais favorablement situés pour le trafic des pelleteries. L'abbé de Queylus, supérieur du séminaire, les concéda au jeune La Salle, à la seule condition qu'il paierait à la communauté, à chaque changement de propriétaire, une médaille d'argent fin du poids d'un marc. C'était tout juste ce qu'il fallait pour assurer la suzeraineté du séminaire.
La Salle, dit M. Parkman, ne changea pas tout d'abord le nom de son nouveau domaine. Deux ou trois ans plus tard, ce domaine s'appelle La Chine. Pourquoi? on ne le voit pas bien. M. Parkman dit plus loin que ce nom fut imposé par dérision, parce que La Salle aurait échoué dans la première tentative qu'il fit pour ouvrir un passage à la Chine et au Japon. Nous ne sommes pas ici de l'avis de notre sympathique auteur. Il n'est pas possible qu'on ait pensé à ridiculiser un homme pour n'avoir pas réussi dans une œuvre qui, depuis le commencement du siècle, occupait les plus intrépides explorateurs. Echouer après Nicolet, Champlain, Roberval, Jolliet et cent autres, ce n'était pas une chose bien risible.
La Salle a pensé, comme tout le monde le pensait alors, que la découverte de ce passage intéressait au plus haut point
(i) La Chine est située au sud de l'île de Montréal, sur le rapide anciennement appelé Sault-Saint- Louis. Elle est bornée: au nord, par le canal de La Chine et le lac Saint-Pierre; à l'est, par la rivière Saint-Pierre; au sud, par le Saint- Laurent ; à l'ouest, par le lac Saint- Louis. Elle a, en longueur, une lieue et demie; en largeur, un peu plus d'une demi-lieue. (Voir la Carte de Bcllin donnée par Char- . levoix.)
la prospérité de notre colonie. Il a cru, comme tous les géographes de son temps, à l'existence de ce passage et résolut d'y attacher son nom. Quand ce projet fut bien arrêté dans son esprit, il lui donna une forme en quelque sorte tangible en imposant aux lieux où il l'avait, sinon conçu, du moins arrêté, le nom du pays dont il voulait tenter de frayer la route. Et ce n'est pas la seule fois qu'il aurait donné un nom emprunté à certaines circonstances particulières de sa vie. Crève-Cœur rappelle ses ses angoisses dans le pays des Illinois ; Prudhomme la perte de l'un de ses compagnons. D'ailleurs, il faut bien le noter, il faisait en cela comme les explorateurs de tous les temps.
A l'endroit où le Saint-Laurent recule outre mesure ses rives pour former le lac Saint-Louis, La Salle fit le tracé d'un village palissade. A chacun des colons qui l'avaient suivi il donna, moyennant une faible redevance, dans le village même, un demiarpent de terre; hors du village, six arpents. Pour un champ commun de deux cents arpents, la colonie lui payait, par arpent et par an, une nouvelle redevance de cinq sous. Il réserva pour son domaine personnel quatre cent vingt arpents, sur lesquels il commença de suite des défrichements et des constructions.
La vie de pionnier, avec ses dangers et ses chances de fortune aurait-elle, à cette époque, satisfait son ambition et son besoin d'activité? Pas le moins du inonde. D'après des papiers de famille manuscrits cités par M. Parkman, il apprenait, dans l'espace de deux ou trois ans, l'Iroquois ainsi que sept ou huit dialectes et faisait, dès 1667 et 1668, dans les forêts du Nord, divers voyages qui lui permirent de s'assurer que, de ce côté, les explorations devaient donner peu de résultats.
En même temps il arrêtait définitivement le projet d'une expédition pour découvrir le passage de la Nouvelle-France au continent Asiatique. Des Iroquois-Seneca qui avaient passé, comme amis, l'hiver à La Chine, lui avaient raconté qu'une grande rivière, l'Ohio, prenait sa source dans leur pays et se jetait dans la
mer, loin, bien loin, à huit ou neuf mois de marche. Dominé par les idées géographiques d'alors, il pensa que cette mer était la mer Vermeille. « Son imagination prit feu. » Il se rendit à Québec pour soumettre ses plans au gouverneur général, Courcelles, et à l'intendant, Talon. 11 obtint sans peine l'autorisation qu'il souhaitait, mais ce fut tout; aux termes des lettres patentes qui lui furent délivrées, il devait supporter la totalité des frais de l'entreprise.
Ayant dépensé tout son mince avoir à la mise en rapport de son domaine, il se trouva fort embarrassé. Mais, en homme sûr de lui, qui ne craint pas de brûler ses vaisseaux , il vendit La Chine, partie au séminaire, partie à Jean Millot, quincailler (i). Avec le produit de cette vente, il engagea quatorze hommes et acheta quatre canots avec les approvisionnements nécessaires.
Les Jésuites, dit M. Parkman — d'accord en cela avec le baron de Lahontan, le comte de Frontenac et Talon — exerçaient alors en Canada une influence souveraine sur le clergé et même sur le pouvoir civil. Les Sulpiciens en étaient jaloux , et s'efforçaient, par tous les moyens, de« conquérir des âmes au ciel et de nouveaux domaines à la foi. » Dans ce but ils avaient fondé, trois ans auparavant, au nord du lac Ontario, la mission de Quinte, dirigée par l'abbé de Fénelon, frère aîné de l'archevêque de Cambrai. Dollierde Casson, toujours dans le même but, passa l'hiver dans un camp de Nipissings. En y apprenant d'un prisonnier que les nombreuses tribus du nord-ouest vivaient dans les ténèbres du paganisme, il résolut de proposer à sa société de tenter leur conversion.
Dollier, dans sa jeunesse, avait combattu vaillamment, comme
(i) M. Margry dit que cette vente fut faite au père et à l'oncle de Lemoyne d'Ibervilleet à Jean Millot. (Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi. — Journal général de l'Instruction publique, n° du 3o juillet 1862.) M. Margry n'a pas indiqué la source de ce renseignement. M. Parkman s'appuie de l'autorité de l'abbé Faillon.
officier de cavalerie, sous les ordres de Turenne. Il était homme de grand courage et de haute taille ; sa force corporelle était prodigieuse, et il en avait donné des preuves dans la campagne que Courcelles avait faite contre les Iroquois. Il convenait donc parfaitement à la mission qu'il projetait.
Sa compagnie l'en chargea. Il se rendit à Québec pour engager des canoteurs et se procurer des hommes, des canots, des munitions ainsi que l'indispensable autorisation du gouverneur général. Courcelles, on ne sait trop pourquoi, le pressa de modifier son plan de manière à confondre son expédition avec celle de La Salle et à tenter, avec le jeune Rouennais, la découverte de la grande et mystérieuse rivière de l'Ouest. Il y consentit. Le séminaire lui adjoignit Galinée, excellent topographe, qui pouvait lever les plans de la route. Avec les sept hommes et les trois canots qu'il avait, l'expédition se trouva composée, non compris les trois chefs, de vingt et un Français dans sept canots et de deux canots d'Iroquois, anciens hôtes de La Salle, qui devaient servir de guides.
La combinaison de Courcelles faisait bien l'affaire des Sulpiciens , mais ne convenait point au caractère de La Salle , parfaitement impropre, comme le remarque M. Parkman, pour toute entreprise dont il n'était pas le chef incontesté. Cependant, par égard pour ses anciens suzerains, il ne put se dispenser de s'y soumettre.
L'expédition partit de La Chine, le 6 juillet 1669, remonta le Saint-Laurent, dont la navigation, à cause des rapides, est extrêmement difficile, et déboucha le 2 août dans le lac Ontario. A l'exception des sauvages, tout le monde était plus ou moins malade.
Les sauvages abandonnèrent les Français aux environs d'un village de Seneca, mais en leur faisant espérer qu'ils y trouveraient des guides.
Les Français furent appelés à formuler leur demande devant
les anciens réunis en conseil. La Salle ne savait malheureusement pas encore assez cTiroquois pour se passer de truchement, et dut avoir recours au serviteur du P. Fremin, jésuite, qui habitait le pays depuis longtemps.
Dollier et Galinée accusent le serviteur d'avoir dénaturé leurs paroles, et le maître d'avoir intrigué auprès des sauvages. C'est peut-être peu charitable, ajoute M. Parkman (i). De fait, sauf le témoignage de La Salle, rapporté par un tiers, rien ne le prouve absolument. 11 faut reconnaître toutefois que les Iroquois, d'abord bien disposés pour les Français, changèrent en peu de temps du tout au tout. Après avoir beaucoup insisté, inutilement, sur les dangers que présentait la descente de l'Ohio, ils refusèrent péremptoirement des guides ; puis, pour enlever tout espoir aux explorateurs, ils brûlèrent en leur présence un prisonnier , originaire des régions de l'Ouest, qui pouvait les conduire où ils voulaient; enfin, s'étant enivrés d'eau-de-vie qu'ils avaient reçue d'Albany, ils se ressouvinrent qu'un de leurs chefs avait été tué par des soldats de la garnison de Montréal et manifestèrent l'intention de se venger.
Quoiqu'il en soit de l'innocence ou de la culpabilité de Fremin, la position des Français devint très périlleuse. Ils restèrent néanmoins au village pendant tout un mois, jusqu'à ce qu'un sauvage d'une tribu voisine leur offrit de les conduire à Ganastogué, au sud-ouest du lac Erié, un peu à Test de la rivière Blanche (2) . A ce moment ils ne pouvaient d'ailleurs plus retarder leur départ sans avoir à craindre l'hiver et le manque de vivres.
En quelques jours ils arrivèrent à Ganastogué, où La Salle apprit d'un prisonnier chaouanon, que les habitants lui avaient donné, qu'on pouvait en six semaines gagner les rives de l'Ohio.
(1) Cependant, M. Parkman dit plus loin, p. 20, note 1 : After racounting La Salle's visite with the Sulpitians to the Seneca village, and stating that the intrigues of the Jesuit missionnary prevented them/rom obtaining a guide....
(2) Nous pensons qu'il s'agit du Canahogué de la carte de Robert de Vaugondy de 1755.
On lui annonçait au même moment l'arrivée, dans un village voisin, d'un marchand canadien que Talon avait envoyé à la découverte des mines de cuivre des bords du lac Supérieur.
Ce marchand était un jeune homme de l'âge de La Salle, né à la Nouvelle-France, de parents normands. Comme La Salle, il s'était d'abord destiné à la prêtrise ; le monde l'ayant attiré, il avait changé le froc contre le mousquet du trafiquant de pelleteries. Il portait le nom de Louis Jolliet qu'il rendit célèbre dans les annales des découvertes.
Jolliet avait échoué dans sa tentative, et c'est son insuccès qui l'amenait sur les bords du lac Erié, au camp de La Salle.
Par le tableau qu'il fit aux Sulpiciens de l'état religieux des Poutouatamis et des autres peuplades du lac Supérieur, il les détermina à le suivre. La Salle, qui ne désirait rien tant que de se séparer d'eux pour n'exécuter que ses propres plans, leur remontra loyalement que le pays dont on leur parlait était occupé par les Jésuites et qu'il n'y avait rien à faire pour eux. Ils persistèrent dans leur résolution. Lui, pour éviter toute discussion avec des hommes dont il respectait l'âge et le caractère, prétendit que son état de santé ne lui permettait pas de les accompagner, et que son intention était de retourner à Montréal.
Le dernier jour de septembre, après avoir entendu la messe et communié tous ensemble, les prêtres prirent avec Jolliet le chemin du Nord, tandis que La Salle se prépara, non à retourner à Montréal, mais à chercher le cours de l'Ohio.
M. Parkman donne des détails intéressants sur les tentatives infructueuses de Dollier; nous les négligerons pour suivre notre héros.
Nous devons dire ici que, pour la suite de cette excursion, de même que pour celle de 1670 à 1672, on a peu de documents. La Salle tint cependant un journal et dressa des cartes. Ces pièces devraient se trouver entre les mains de Mmc la comtesse de Mont-Ruffet qui, par un rare bonheur, représente à la fois
Cavelier de la Salle et Jean de Bethoncourt, deux des plus grands hommes de la Normandie. Les caries surtout seraient aujourd'hui de la plus grande importance pour déterminer l'itinéraire de l'intrépide explorateur. M. Margry, autorisé à consulter les papiers de La Salle, ne lésa point retrouvées, et les recherches dont elles furent l'objet de sa part au Ministère des Affaires étrangères n'ont pas donné de résultat. Leur perte est d'autant plus regrettable qu'elles contenaient la preuve de la priorité de La Salle à la découverte du Mississipi, ainsi du moins qu'il résulte de la lettre suivante que Madeleine Cavelier, sa nièce i , écrivait, le 21 février ij56, à M. Le Baillif, son neveu :
« Aussitôt, Monsieur, vostre lettre resceue, j'ay cherché une occasion sûre pour vous anvoyé les papiers de M. de la Salle. 11 y a des cartes, que j'ai jointe à ces papiers, qui doivent prouver que, en 1675, M. de la Salle avet déjà fet deux voyages en ces découverte, puisqu'il y avet une carte, que je vous envoyé, par laquelle il est fait mention de l'androit auquel M. de la Salle aborda près le fleuve de Mississipi, — un autre androit, qu'il nomme le fleuve Colbert ; en un autre, il prans possession de ce pais au nom du Roy et fait planter une crois (2). »
(1) La lettre dont il s'agit avait pour objet l'envoi des papiers de son oncle, que M. de Silhouette avait demandés en communication pour régler avec l'Angleterre les limites de nos possessions dans l'Amérique du Nord. — Dans un aveu du 24 janvier 1744, par lequel elle reconnaissait tenir de l'abbaye de Fécamp les vavassories du Vastel, de la Haruppe ou de la Couppe, de Sotteville et du Val va udart, elle est ainsi qualifiée : Noble dame Marie Madeleine Cavellicr (au bas de l'acte elle a signé : Cauelier Le Forestier), dame patronesse d'Arquency et des fiefs des Tries et Bouloche, veuve de Jean Le Forestier, écuyer, seigneur et patron de Guenonville et autres lieux, seigneur haut justicier de Mesnil-sous- Jumiéges. (Archives du département de la Seine-Inférieure.)
(2) Lettre citée par M. Margry : Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi {Journal général de l'Instruction publique, n° du 3o août 1862). — Nous n'avons pas besoin de dire que M. Parkman n'oublie pas cette importante
pièce.
Les documents restants ne, sont connus que de M. Margry qui n'en a pas encore révélé le contenu.
M. Parkman a eu la bonne fortune de mettre la main sur un manuscrit intitulé : Histoire de Monsieur de la Salle (i). C'est le récit de dix ou douze conversations dans lesquelles La Salle aurait raconté à Fauteur, son ami , tous ses voyages antérieurs à 1678.
L'écrivain, dit M. Parkman, n'a jamais vu l'Amérique et en ignorait la géographie ; de là, bien des erreurs de sa part. Il est cependant à peu près intelligible.
D'après cette histoire, La Salle descendit l'Ohio jusqu'aux rapides de Louisville, dans le Kentucky. « Comme la fatigue « estoit grande, » continue Fauteur, « 23 ou 24 hommes qu'il avoit « menez jusques là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le « fleuve , et se sauvèrent, les uns à la Nouvelle Hollande et les « autres à la Nouvelle Angleterre. Il se vit donc seul à 400 lieues « de chez luy, où il ne laisse pas de revenir, remontant la rivière « et vivant de chasse, d'herbes, et de ce que luy donnèrent les « sauvages qu'il rencontra en son chemin. »
Tant de fatigues et d'ennuis ne découragèrent pas l'intrépide Normand. Dès l'année suivante, il se remit en route (2). Mais, au lieu de descendre TOhio, il s*embarqua sur le lac Erié, arriva, par le canal de Détroit, au lac Huron qu'il traversa , doubla la pointe de Michillimackinac, côtoya les rives inconnues du lac Michigan et, laissant derrière lui Green-Bay ou la baie des
(1) M. Margry en fait usage dans Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
(2) At ail events, La Salle was in great needof money about the time or his second journey. On the sixth of August, 1671, he had received on crédit, « dans son grand besoin et nécessité » from Bransset, fiscal attorney of the Seminary, merchandise to the amount of four hundred and fifty livres; and, on the eighteenth of December of the folloving year, he gave his promise to pay the same sum, in money or furs, in the August following. Faillon found the papers in the ancient records of Montréal. M. Parkman, p. 38, note 1.
Puants, atteignit une rivière que M. Parkman croit être l'IUinois, et la suivit jusqu'à une autre rivière, le Mississipi, qu'il descendit jusqu'au 36e degré de latitude Nord « où il s'arrêta , certain que « cette dernière rivière se jetait, non dans la mer Vermeille, mais « dans le golfe du Mexique. »
L'auteur anonyme se trouve ainsi d'accord avec ce que Madeleine Cavelier dit avoir vu sur les cartes de son oncle.
Une autre remarque importante à faire, c'est que, lors de sa grande expédition de 1682, La Salle suivit ce même chemin et s'avança, sans hésitation, comme en pays connu.
M. Parkman met en doute les résultats de cette dernière expédition :
i° Parce que l'auteur anonyme, bien que d'un grand poids, était fortement prévenu en faveur de La Salle et contre les Jésuites. — Nous pensons que son amitié pour La Salle et son peu de sympathie pour les Jésuites ne sont pas des motifs suffisants pour rejeter cette partie de son récit, alors que tout le reste n'en est pas contesté.
20 Parce que, pendant sept ans, il garda le silence sur sa découverte, tandis que Jolliet proclamait la sienne. — On sait qu'il était très défiant, très soupçonneux. Il est donc parfaitement possible qu'il ait gardé le secret par crainte de se voir enlever par un autre l'honneur d'atteindre, le premier, au golfe du Mexique. On comprend très bien aussi qu'il n'ait pas répondu au livre de Jolliet, quand M. de Frontenac écrivait au ministre, en 1678, que Jolliet n'avait voyagé qu'après La Salle, et que lui, La Salle, prouverait que sa relation était fausse en beaucoup de choses (1) .
3° Parce que dans sa lettre du 14 novembre 1674, M. de'Frontenac attribue à Jolliet la découverte du Mississipi. — Nous venons de dire que, en 1678, quatre ans plus tard, M. de Frontenac attribue, au contraire, à La Salle, l'honneur de cette découverte.
(1) Lettre citée par M. Margry, Les Normands dans les vallées de l'Okio et du Mississipi.
4° Enfin, parce que son frère, son neveu et sa nièce , dans la pétition qu'ils adressèrent au roi à l'effet d'obtenir quelque indemnité pour les énormes dépenses faites par La Salle dans ses expéditions, ne prétendirent pas qu'il avait touché au Mississipi avant 1679. — Nous pensons qu'ils auraient pu l'affirmer hautement, puisqu'ils avaient sous les yeux les cartes signalées par Madeleine Cavelier.
En résumé, nous maintenons, avec M. Margry, la priorité pour Cavelier de la Salle de la découverte du Mississipi.
Dans le volume qu'il a publié en 1868 1 , M. Parkman a traité à fond l'histoire des Jésuites dans l'Amérique du Nord. Il les a vus, apôtres infatigables, vivre de la vie des saints, mourir de la mort des martyrs. Il a vu leurs efforts surhumains pour fonder un empire chrétien et jésuite. Il a vu « le démon de la destruction » renverser leurs églises naissantes, massacrer leurs disciples, disperser au loin, dans les déserts, les malheureux débris des tribus qui faisaient leur espoir. Ses savantes et laborieuses recherches se reflètent dans la Découverte du Mississipi et lui servent de flambeau pour éclairer, de son vrai jour, la vie de Cavelier de la Salle.
Ce terrible ennemi des Jésuites, qu'il appelle « le démon de la destruction, » c'est l'Iroquois.
L'Iroquois avait sur l'Amérique du Nord les mêmes prétentions que le Romain sur l'ancien monde. Son indomptable bravoure et sa remarquable habileté permettent de supposer que, peut-être, l'invasion des Européens l'empêcha seule de réussir (2) .
(1) The Jesuits in north America. Boston. Little, Brown and C°, 1
(2) Il avait si bien conscience de sa supériorité qu'il se donnait lui-même le titre (ïOryne howe, plus grand que les autres.
11 resta libre entre le Français et l'Anglais, soit en les poussant à des guerres qui les affaiblissaient l'un et l'autre à son profit, soit en s'unissant au plus faible contre celui que les hasards de nouveaux combats auraient pu faire trop puissant. Cette politique exigeait une grande subtilité. Les plus forts diplomates européens n'ont jamais fait mieux.
Les Anglais et les Hollandais cherchaient à détourner l'Iroquois de notre alliance et des dogmes prêches par les Jésuites. Les efforts de leurs missionnaires et trafiquants ne furent pas toujours vains : s'il conserva constamment ses sympathies aux Français, les doctrines des Révérends Pères ne firent jamais sur lui qu'une impression fugitive.
Il ne faut prendre à la lettre ni les discours voltairiens que lui prête le baron de Lahontan. ni les prodigieux succès que les Jésuites s'attribuent dans leurs relations. Sur un fond de vérités chacun a tracé des arabesques au gré de son caprice ou de son génie. Les compagnons de Jésus ont fait de nombreuses conversions, mais peu furent durables. Le village qui leur donnait les plus belles espérances croyait un beau jour, à tort ou à raison, que son missionnaire le trahissait au profit des Français ou des Hurons et retournait à ses manitous. Mais avant il expulsait le Jésuite après de beaux discours ou le faisait mourir dans les tourments les plus effroyables.
Les Jésuites étaient trop habiles pour ne pas comprendre que le terrain était impropre à la fondation de l'empire qu'ils rêvaient.
Les vastes contrées découvertes par les Normands et les Bretons, explorées par Verazzano, Jacques Cartier, Roberval , Alphonse, Jean Ribaut, Laudonnière, de Roche, Champlain, avaient été fécondées par les Récollets et les Jésuites (i , . Le pou-
(i) Thus it was neither commercial enterpnse nor royal ambition, which carried the power of France into the heart of our continent: the motive was religion. (Bancroft's Historv of the united states, ch. xx.) Le même auteur dit un peu plus loin : « The history of their labors is connected with the origin of every celebrated town in the annals of French america : not a cape was turned, nor a river entered, but a Jesuit led the way. » En cela, il exagère un peu, car il méconnaît la priorité de La Salle à la découverte du Mississipi.
voir civil vint ensuite, prit position, se fortifia peu à peu, étendit chaque jour le cercle de son autorité ; chacun de ses pas en avant forçait les Jésuites à faire un pas dans le désert. La Compagnie vit clairement que le pouvoir civil était une seconde barrière, et une barrière infranchissable, posée en travers de son chemin. Supplantée en Canada, sans toutefois désespérer de l'avenir, elle porta ses efforts vers le Nord et l'Ouest, mais en conservant chez les Iroquois le plus de missions possible, ne fût-ce que pour fermer la porte à ses rivaux.
ATépoque où nous sommes arrivé, 1670-72, ce changement de front est accompli, mais Tordre lui-même a subi de profondes modifications.
« Nous trouvons les Jésuites, dit M. Parkman, sur le lac Huron, sur le lac Supérieur, sur le lac Michigan, travaillant avec ardeur, comme dans l'ancien temps-, leur esprit, cependant, n est plus tout à fait le même. Ils ont pour but, comme jadis, « la plus grande gloire de Dieu, » l'influence et le crédit de l'Ordre de Jésus. Si « la plus grande gloire de Dieu » a quelquefois perdu, l'Ordre a toujours gagné. Le- temps des saints et des martyrs est passé. Nous trouverons désormais le Jésuite canadien de moins en moins apôtre, de plus en plus explorateur, savant et politique. Les rapports annuels des missions contiendront encore, pour l'édification des lecteurs pieux, des récits de baptêmes, de corfversions, des exemples de piété donnés par des néophytes sauvages , mais cette espèce de formule sera largement relevée par des discours plus mondains. On y trouvera des observations sur les vents, courants et marées des grands lacs ; des réflexions sur un écoulement souterrain du lac Supérieur ; des mémoires sur les mines de cuivre et la manière dont ces Pères en entendaient l'exploitation; des conjectures sur les mers du Nord, du Sud et de Californie qu'ils avaient l'espoir de découvrir ; des rapports sur la mystérieuse rivière de Mississipi qu'ils espéraient, « avec l'aide de la Vierge, » faire connaître prochainement au monde.
« Le Jésuite, continue M. Parkman, fut souvent aussi fanatique de son Ordre que de sa foi ; plus souvent encore les deux fanatismes se confondirent en lui. Il brûlait du désir de sauver des âmes, et repoussait énergiquement du lac Supérieur tout espèce de concurrent. Il réclamait le monopole des conversions avec le monopole des fatigues, des privations et des martyres. Désintéressé pour lui-même, il était extrêmement ambitieux pour l'Ordre dans lequel il avait noyé sa personnalité. »
Les Jésuites avaient alors deux missions-mères : Tune à Sainte- Marie-du-Sault, à l'endroit où le lac Supérieur se décharge dans le lac Huron(i)-, l'autre à la Pointe-du-Saint-Esprit, au sudouest du lac Supérieur, à une cinquantaine de lieues seulement du Mississipi.
Les habitants de Sainte-Marie-du-Sault étaient les Ojibwa ou Sauteurs. Ils amarraient leurs canots d'écorce au pied des rapides, à l'ombre du fort des Jésuites. Chaque printemps réunissait autour des Révérends Pères, pour la pèche, plusieurs tribus Algonquines (2) . Quand venait l'hiver, les sauvages serraient le filet, tiraient l'arc du fourreau et se dispersaient dans les bois pour la chasse. On croit volontiers que ce n'était pas sans profit pour la religion, peut-être pour la civilisation, que pendant sept ou huit mois, ils avaient écouté les discours des Dablon, des Marquette et des d' Allouez. Notre nom, quelque chose de notre foi et de nos mœurs pénétrait ainsi chaque année dans les profondeurs du désert.
A La Pointe se trouvaient des Hurons et des Outaouais, dé-
(1) « Lieu bien avantageux pour y faire les fonctions apostoliques, puisqu'il est le grand abord de la plupart des sauvages de ces quartiers, le passage presque ordinaire de tous ceux qui descendent aux habitations françoises.» (Relation de 1670-71, par Claude Dablon, 3e part.)
(2) Pour fixer plus sûrement les sauvages autour d'eux, les Jésuites avaient défriché et ensemencé une grande étendue de terrain. (Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. II, p. 227-28.
bris des puissantes nations détruites par les Iroquois au printemps de 1649. Des Illinois, des Poutouatamis, des Renards, des Menemonis, des Sioux, des Assiniboins, des Knistenaux venaient à cette mission pour trafiquer avec les Français. Jacques Marquette y prêchait la foi. Les Hurons lui causaient beaucoup de chagrin par leur peu de piétié ; les Outaouais faisaient sa désolation par leurs pratiques superstitieuses et leurs sacrifices aux Manitous.
Les Illinois, qui venaient à La Pointe, avaient jadis été repoussés, par les Iroquois, des rives du lac Michigan jusqu'à sept journées de marche à l'ouest du Mississipi. Ils racontèrent souvent à Marquette que la Grande-Rivière coulait à la mer Vermeille. Les Sioux, qui habitaient les rives de cette rivière, lui en disaient les choses les plus merveilleuses. Ces récits, joints à la tendance qu'il avait, comme jésuite, d'avancer vers le sud et l'ouest, expliquent son constant désir de pénétrer les mystères du Mississipi.
A son grand regret, une guerre imprévue le força d'ajourner indéfiniment son départ.
Les Sioux, provoqués par les Hurons, prirent les* armes. On se fit de part et d'autre des prisonniers que l'on brûla. Mais les Hurons de La Pointe n'étaient plus qu'une pâle photographie de la grande et puissante nation que connurent Sagard et Champlain. Ils tremblèrent devant leurs redoutables ennemis, <( les Iroquois de l'ouest » (1), et prirent la fuite, entraînant avec eux leurs alliés, les Outaouais. Il passèrent le saut Sainte-Marie et s'arrêtèrent : les premiers, à Michiliimackinac, dernière station dont les Iroquois les avaient chassés; les seconds, à Manatoulin Island, où La Salle les trouva en 1679. Marquette suivit son troupeau et s'établit à Michiliimackinac, tandis que Louis André vint fonder chez les Outaouais la mission de Saint" Simon .
(1) Dablon, Relation de 1672.
Sans ce malheureux contre-temps, Marquette se serait peutêtre trouvé sur le Mississipi en 1672, en même temps que Cavelier delà Salle.
Outre Michillimackinac et Sainte-Marie-du-Sault, connus des sauvages, comme lieux de pêche, il y avait la baie Verte ou des Puants (Green Bay), à l'ouest du lac Michigan, qui offrait abondance de poisson et de gibier. Ses environs étaient, par cette raison, fort peuplés. On y trouvait les Menemonis, sur la rivière qui porte leur nom ; les Poutouatamis, les Winnebagos, sur les rives de la baie ; les Sacs, les Mascoutens ou Nation du Feu, les Miamis, les Kichapoos, sur la rivière aux Renards, au-dessus du lac Winnebago ; et sur une rivière qui, du Nord, coulait à ce lac, les Outouagamis ou Renards.
L'importance de la position ne pouvait échapper aux Jésuites; aussi, dès 1669, Dablon et d' Allouez fondèrent sur le lac Winnebago, la mission de Saint-François-Xavier.
La gravité des deux Pères y fut mise à rude épreuve. Tandis qu'ils prêchaient, des guerriers sauvages, tout nus, imitaient près d'eux, pour leur faire honneur, les mouvements automatiques et l'air ennuyé qu'ils avaient vus aux sentinelles placées à la porte du gouverneur de Montréal.
La contrée est d'ailleurs si belle et les habitants les traitaient si bien, qu'ils comparent la mission au paradis terrestre. Ils avaient cependant fait une chose peu sage. Ayant rencontré, sur la Fox River, une pierre taillée et peinte qu'ils prirent pour un manitou, ils la poussèrent dans le courant. C'était s'exposer gratuitement à se faire casser la tète par les Indiens.
Ces idoloclastes avaient, dans leurs bagages, un grand mauvais tableau qu'ils donnaient comme représentant le jugement dernier. Dablon le tenait déroulé devant les sauvages, tandis que d' Allouez, qui parlait l'algonquin, faisait de longs discours sur le diable, l'enfer et les flammes éternelles. Ces parades, qui nous semblent ridicules, avaient un plein succès. Les deux
moines furent écoutés, festoyés, même redoutés. De ce côté aussi ils reculèrent d'un pas les limites de l'inconnu.
D' Allouez passa l'hiver suivant chez les Renards. Reçu d'abord très-mal, parce que ce peuple avait des sujets de plainte contre les Français, il parvint à force de patience par se faire écouter. Les Indiens voulurent un jour sacrifier du tabac à son crucifix; un autre jour, le village tout entier fit le signe de la croix. Des guerriers, partant pour une expédition, avaient peint des croix sur leurs boucliers et pris pour étendards la croix et l'Image de Constantin ; revenus vainqueurs, ils crurent que la croix était un talisman ayant pour vertu spéciale de procurer la victoire à ceux qui la portaient. « C'est ainsi, dit Dablon, que notre sainte foi s'est établie chez ce peuple ; et nous avons espoir que nous la porterons bientôt sur cette fameuse rivière du Mississipi, peut-être même jusqu'à la mer du Sud. »
Louis André, en hivernage chez les Nipissings, était moins heureux. Sa nourriture était le gland et la tripe de roche. La tripe de roche, espèce de lichen, contient quelques principes nutritifs ; bouillie, elle se résout en une glue noire et nauséabonde. C'est un manger répugnant. Louis André n'en eut pas même à discrétion. Pendant un certain temps, il vécut de mousse, d'écorce d'arbres et de vieilles peaux d'élan coupées en lanières et bouillies. Quand le printemps le rappela dans sa mission de Saint-Simon, sa santé était gravement compromise, mais son zèle, dit M. Parkman, n'avait rien perdu de son ardeur (i).
Il est regrettable que l'amour de la patrie n'inspire que trèsrarement un aussi grand courage, une aussi complète abnégation.
Tandis que les Jésuites avançaient tous les jours d'un pas à l'ouest, le pouvoir civil faisait de vigoureux efforts pour étendre ses conquêtes dans la même direction.
(i) Relation de ce qui s'est passé de plus remarquable aux missions des Pères de la Compagnie de Jésus en la Nouvelle-France, es années iôyo. et iôji. enuoyée au reuerend Père Jean Pinette, prouincial de la prouince de France. 3e partie, chap. n, art. 1 a iv. Paris. Sebastien Mabre-Cramoisy. 1672.
Jean Talon, homme capable et de grande énergie, était alors intendant delà Nouvelle-France. Il croyait à l'avenir de notre colonie et tentait d'en fixer le sort. M. Parkman cite une lettre du 27 octobre 1667, dans laquelle il proposait l'occupation de New- York, soit par traité, soit par la force des armes. Cette occupation donnait à notre colonie un accès facile et permanent à l'Océan, séparait la Nouvelle-Angleterre de la Virginie , mettait sous notre domination l'Iroquois , notre plus redoutable ennemi, et modifiait radicalement les destinées de l'Amérique du Nord. Louis XIV refusa, malgré l'influence prépondérante qu'il avait alors sur le gouvernement anglais. Talon, repoussé de l'est comme les Jésuites, porta, comme eux, ses efforts sur l'ouest et le Mississipi. Son but était de presser les Anglais sur l'Océan et de disputer aux Espagnols la Floride et la Nouvelle-Biscaye.
Pour conquérir l'intérieur du continent, monde encore inconnu, il envoyait reconnaissance sur reconnaissance. Toutes les rivières, seules grandes voies de communication d'alors, lui livraient une à une leurs secrets. Des Jésuites, des officiers, des négociants, des hommes à projets, comme La Salle, portaient, jusques dans les régions les plus lointaines, le nom de la France et le faisaient aimer. C'est encore leur souvenir qui, après deux cents ans, recommanda les soldats de l'expédition du Mexique aux sympathies des races indiennes.
Et ces explorations, dont les périls étaient immenses comme les résultats, ne coûtaient rien ou presque rien au Trésor ; Talon accordait, pour toute indemnité, le droit de trafiquer avec les sauvages.
En 1670, le lac Supérieur était connu, pour ainsi dire conquis; les Jésuites en faisaient même une carte assez exacte. Talon résolut de donner à cette conquête l'attache du pouvoir civil et commissionna Daumont de Saint-Lusson pour prendre possession du pays au nom du roi.
Saint-Lusson s'adjoignit Nicolas Perrot comme interprète. Perrot était un homme de vingt-six ans. Il avait servi les Jésuites comme engagé (i). Entreprenant, courageux, adroit, il jouissait d'une grande influence chez les sauvages, surtout dans les tribus algonquines dont il parlait couramment la langue. Il a laissé de bons mémoires 2 qui ont été publiés pour la première fois, en 1864, par le jésuite Tailhan.
Tandis que le chef de l'expédition passait l'hiver à Manatoulin Island, Perrot, par son influence et son activité, réunissait à Sainte-Marie-du-Sault les députés d'un grand nombre de tribus. M. Parkman, d'après le procès-verbal de prise de possession, porte à quarante le nombre des tribus représentées; Dablon, qui était présent, réduit ce nombre à quatorze 3 .
Le 14 juin 1671, Saint-Lusson put ainsi, grâce aux soins de Perrot, dresser, en vue du saut, la croix avec les armes de France, et, « au nom de très-haut, grand et redouté monarque, « Louis, quatorzième du nom, roi très chrétien de France et de « Navarre, » prendre solennellement possession de Sainte-Mariedu-Sault, des lacs Huron et Supérieur, de file de Manatoulin, de toutes les contrées, rivières, lacs et cours d'eau tant découverts qu'à découvrir, tant en longueur qu'en largeur, depuis les mers du Nord et de l'Ouest jusqu'à la mer du Sud (4 .
(î) A l'origine des missions canadiennes, les Jésuites avaient, sous le nom de volontaires, des personnes pieuses qui les accompagnaient, par zèle ou par pénitence, et leur servaient de valets. Elles conduisaient les canots, bâtissaient les cabanes, cultivaient les jardins, chassaient, péchaient et trafiquaient avec les sauvages pour le compte des Révérends Pères. Dans la suite les volontaires firent défaut et furent remplacés par les engagés. Nous réservons ce que nous aurions à dire ici relativement au commerce fait par les missionnaires jésuites.
(2) Mœurs, coutumes et religion des sauvages de l' Amérique septentrionale. — Selon Charlevoix. PdTOt était homme d'esprit, d'assez bonne famille et instruit. Nul n'était plus propre que lui pour cette importante mission. Il était estimé des Jésuites et -leur persuadoit aisément tout ce qu'il vouloit. » (Hist. et descript. gén. de la Nouvclle-1 rance, t. II, p. 234.)
(3) Relation de 1671.
(4) Le procès-verbal porte les signatures de Nicolas Perrot, Louis Jolliet, Claude Dablon. Claude d'Allouez. (Note de M. Parkman.
Après avoir donné les détails de la cérémonie ; et même ce que Dablon rapporte de l'étrange discours du P. d'Allouez, M. Parkman s'écrie : « Que reste-t-il maintenant de cette souveraineté si pompeusement proclamée ? Le langage de la France sur les lèvres de quelques bateliers et vagabonds de race mêlée; — cela et rien plus. » Nous le savons, hélas! mais nous savons aussi que le Canada serait peut-être encore français si Louis XV avait pu lui faire le sacrifice d'une année de la pension de Mnie de Pompadour (i) ; que les Canadiens étaient français de cœur et d'origine, et que c'est à l'extrémité méridionale de l'Amérique du Nord, à d'autres Français, qu'ils demandèrent un asile quand le gouvernement métropolitain les livra aux Anglais ; que la race anglo-saxonne n'a point fait oublier aux Indiens les joyeux et vaillants guerriers du pays des Gaules, non plus que les Robes-Noires (2) et les Pieds-Nuds de Saint-François (3).
Aussitôt le départ de Saint-Lusson, les sauvages arrachèrent les armes du roi, dans la pensée qu'elles avaient une influence secrète et malfaisante.
Quand l'expédition revint à Québec, en 1672, Talon ignorait encore les dernières découvertes de Cavelier de la Salle. Il résolut de mettre à profit la position acquise par les jésuites pour reconnaître enfin cette mystérieuse rivière du Mississipi. Son choix tomba sur Louis Jolliet et Jacques Marquette, les deux hommes le plus capables, après La Salle, de remplir cette difficile mission . Rappelé en France sur ces entrefaites, il ne put que recommander Jolliet au nouveau gouverneur général, le comte de Frontenac.
Frontenac approuva les plans et le choix de Talon, et, « le jour de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge » le P. Mar-
(1) Trois à quatre millions. (Duruy, Hist. de Fr. t. II, p. 456.)
(2) Les Jésuites.
(3) Les Récollets.
quette vit, avec une joie extrême, Jolliet le venir prendre à la mission de Saint-Ignace, à Michillimackinac, pour réaliser le projet qu'il rêvait toujours, mais sans espoir, depuis longtemps, d'explorer le Mississipi.
M. Parkman a fait un émouvant récit de l'expédition, ce qu'il pouvait d'ailleurs mieux que personne. Non-seulement il connaissait son sujet dans ses moindres détails, mais il a revu les lieux parcourus par les explorateurs.
Il passe avec eux le détroit de Michillimackinac et longe la rive septentrionale du lac Michigan. 11 croit reconnaître les endroits où, le soir, ils tiraient les canots sur le sable pour préparer leurs repas au bord de la forêt. Sur remplacement des anciens villages de la nation du Feu, il lui semble entendre comme un lointain écho des interminables discours des Indiens sur les dangers d'une excursion dans la vallée du Mississipi. Il les suit à la pointe de Green Bay, puis sur la Fox River, et peutêtre croit-il reconnaître la trace de leurs pas, le long des rapides, où ils faisaient le portage des canots.
Il traverse le lac Winebago et entend, comme ils l'entendirent, au matin, le chant des multitudes d'oiseaux que nourrissent les plaines immenses de la Folle-Avoine. Plus loin, il cherche la place où Marquette vit avec tant de plaisir cette grande croix au pied de laquelle les sauvages faisaient, en chantant, des offrandes au Grand Manitou des Français. Louis Jolliet, Jacques Marquette et leurs compagnons revivent dans son imagination de savant et de pèlerin. Ils sont devant lui, autour de la croix ; il entend Jolliet dire aux chefs et anciens des Mascoutens, des Miamis et des Kichapoos : « Je suis envoyé par le gouverneur du Canada pour découvrir de nouvelles terres -, mon compagnon est envoyé par Dieu pour enseigner la foi aux habitants. Je vous prie de me donner des guides pour aller au Wisconsin. »
Il assiste par la pensée à leur embarquement sur cette rivière
que Jean Nicolet seul avait encore descendue ; comme les Indiens pressés sur la rive, il est émerveillé de leur audace et fait des vœux pour le succès de leur entreprise. Il continue de les suivre pas à pas sur le Wisconsin, sur le Mississipi ; il les accompagne dans chaque village, dans chaque cabane et les ramène enfin, par la rivière des Illinois, à leurs points de départ respectifs. Puis, en quelques coups de pinceau savamment appliqués, il peint le reste de l'existence aventureuse et pleine de périls des deux intrépides voyageurs.
Nous n'avons pas admis, comme M. Parkman, l'exactitude de certaines parties du récit de Jacques Marquette. Nous pensons néanmoins avoir démontré (i) que les Récollets n'étaient pas plus fondés à nier son voyage avec Jolliet que les Jésuites ne le sont à contester les résultats de ceux faits par La Salle de 1669 a 1672.
« De l'humble Marquette, qui demandait à Dieu de mourir pour son Ordre et sa foi, nous passons à la mâle figure de Cavelier de la Salle. » Quelle différence entre les deux découvreurs! L'un, avec ses mains jointes et ses yeux levés au ciel, semble une évocation de quelque légende du moyen-âge ; l'autre, qui avait le pied ferme, l'œil vif, l'air dominateur, personnifie le génie du monde moderne avec son audace et ses légitimes impatiences.
Sa nature méditative, de fortes études, un ardent amour de la gloire soutenu par un grand courage personnel lui avaient fait concevoir, comme nous l'avons dit, le projet d'ouvrir un chemin aux Indes Orientales à travers le continent américain. Ses dernières découvertes lui ayant appris que le Mississipi coulait au golfe du Mexique, il avait modifié son plan et décidé qu'il commencerait par descendre ce fleuve jusqu'à son embouchure pour limiter les progrès des Anglais et des Espa-
(1) Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, pp. 63-67. — Revue de la Normandie, avril, 1870.
gnols et nous mettre en état, par la construction d'un fort, de profiter de la première guerre pour enlever à ces derniers leurs possessions de la Floride et de la Nouvelle-Biscaye. C'était le projet de Talon qu'il avait deviné et que sa connaissance du terrain, son expérience des voyages lui permettait de préciser.
Mais pour le mettre à exécution, il fallait deux choses : l'appui des autorités canadiennes et de l'argent.
Il se rendit auprès de Frontenac et lui communiqua ses plans.
Ces deux hommes devaient s'entendre. Ils étaient également capables, résolus, entreprenants. Orgueilleux? le jeune bourgeois ne l'était pas moins que le noble ; mais ce qui, chez ce dernier, était irascibilité, se traduisait chez l'autre en prudente réserve et hautaine froideur. Si leurs tempéraments différaient, le fond de leurs caractères était le même.
La Salle voulait reculer les bornes de la Nouvelle-France, agrandir le cercle de nos relations commerciales, multiplier les chances de fortune qu'avaient les Canadiens. Frontenac ne voulait pas autre chose, et dans l'intérêt de sa gloire et dans l'intérêt du trafic qu'il allait faire plus ou moins ouvertement. Il faut bien le confesser : tandis que Mademoiselle de La Vallière et Madame de Montespan, qui se disputaient à cette époque le cœur et les nuits de Louis XIV, touchaient des millions, Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, gouverneur général du Canada, jouissait d'un traitement de 3,ooo francs (i). Avec cela il était ruiné, avait des habitudes de dépense, et son éminente position le forçait à un grand train de maison. Il y avait donc pour lui nécessité d'enfreindre les ordonnances royales sur la traite, et La Salle était l'homme du monde avec lequel il lui était le plus facile de s'entendre.
Il l'assura de sa puissante protection. Pour de l'argent, La
(i) Selon La Potherie, qui était habituellement bien informé, le gouverneur général avait 12,000 fr., plus 3,ooo fr. comme gouverneur particulier et 3, 000 fr. pour fret des provisions qu'il faisait venir de France. (T. 1, p. 244.)
Salle n'en manqua pas, le jour où Ion vit la fortune lui adresser ses plus gracieux sourires.
A ce point de son récit, M. Parkman nous reporte en arrière, au moment où le comte de Frontenac prit possession de son gouvernement.
Cet officier s'aperçut bien vite que -le Canada ne vivait que du trafic des pelleteries. On ne tarda pas à lui faire remarquer que beaucoup d'individus, connus sous le nom de Coureurs de bois, passaient leur existence chez les Indiens, trafiquaient pour leur compte, sans autorisation, et finissaient par devenir aussi sauvages que leurs hôtes. 11 lit rendre contre eux des lois d'une sévérité excessive (i), que M. Parkman semble approuver dans une certaine mesure. Elles eurent cet étrange résultat que les officiers, chargés d'en assurer l'exécution, mirent à imiter les coureurs de bois le même zèle qu'à les poursuivre.
Nous ne partageons pas sur les coureurs de bois l'avis de M. Parkman (2;. Il est évident que les lois civiles et religieuses leur étaient fort légères, et que le dur laivless que leur applique réminent écrivain n'est pas tout à fait immérité.
Mais nous pensons qu'il faut, pour leur rendre justice, se placer au point de vue de l'influence française, c'est-à-dire négliger les écarts personnels pour s'attacher au résultat final. La question ainsi posée, nous ne pouvons que répéter ce que nous avons déjà dit ailleurs : « Que faisaient les Coureurs de bois ? « Ils vagabondaient, chassaient, achetaient, vendaient, faisaient « la cour aux Indiennes, qui les adoraient pour le soin qu'ils pre- € naient de leur plaire. Chasseurs intrépides, vaillants et joyeux
(1) V. Découvertes et établissements de Caveliev de la Salle, p. 76, n. 1. {2) Nous partageons encore bien moins l'opinion de Charlevoix et celle de la Cour de France.
« compagnons, ils captivaient les sauvages et parfois deve- « naient leurs chefs. Souvent ils épousaient des filles du Grandie Esprit. Toujours et partout ils faisaient chérir le nom de la « France. » (i).
Les fréquentes amnisties qui leur furent accordées prouvent que les pénalités prononcées contre eux produisaient peu d'effet.
Pour ces natures énergiques, avides d'aventures, impatientes des étroites lisières que prétendait leur imposer l'administration civile et religieuse du Canada, la vie libre des forêts avait un charme irrésistible. Nous voyons des hommes, comme le baron de Lahontan, chercher dans les wigwams des sauvages l'oubli des tracasseries qu'ils subissaient à Québec.
Frontenac apprit par La Salle et les missionnaires jésuites (2) qu'un danger, autrement grave que la présence des Coureurs de bois, menaçait la colonie. Les Anglais et les Hollandais intriguaient chez les Iroquois et sur les grands lacs pour nous faire déclarer la guerre. Leur but était de détacher ces peuples de notre alliance pour attirer dans la Nouvelle- Angleterre et à New- York tout le trafic qu'ils faisaient avec nous. C'était la ruine du Canada.
Dans le même temps, des plaintes nombreuses lui parvinrent contre le gouverneur particulier de Montréal, Nicolas Perrot, qu'il ne faut pas confondre avec l'explorateur du même nom dont nous avons parlé. De ce que Perrot avait épousé une nièce de Talon, il se croyait tout permis et se permettait tout. Nommé et payé par les prêtres de Saint-Sulpice, propriétaires de l'île de Montréal, il avait eu assez d'influence pour se faire commissionner par le roi. Dès lors, il ne connut plus aucun frein et se moqua de ce que pouvaient penser et dire ses anciens patrons. Il eut ostensiblement, dans l'île qui porte son nom (3;, un comptoir
(1) Découvertes et établissements de Cavelier de La Salle, p. y5.
(2) Lettre du P. Nouvel au comte de Frontenac, du 29 mai i6y3. (Mission du Canada. Paris. Douniol, 1861, t. 1, app. II, 1.)
(3) Elle est située dans le Saint-Laurent, à l'ouest de l'île de Montréal, entre le lac des Deux- Montagnes, au nord, et celui de Saint-Louis, au sud.
pour arrêter tous les sauvages qui descendaient au marché de Montréal. Non content de ce monstrueux abus de pouvoir, il envoya dans les bois, pour faire la traite à son profit, jusqu'aux soldats de la garnison qu'il faisait ensuite figurer sur les rôles comme déserteurs (i).
Frontenac résolut aussitôt de soustraire nos alliés à l'influence anglaise et de punir Perrot.
Il jugeait, avec raison, que le fort projeté par Courcelles (2) suffirait pour assurer notre prépondérance sur le lac Ontario. Mais ce projet devait être vivement combattu par les négociants canadiens, par les Iroquois et les Jésuites.
Les premiers, qui souffraient beaucoup des concussions de Perrot et connaissaient les errements de l'administration coloniale, ne voyaient, dans la construction de ce fort, qu'un moyen d'enlever, au profit de Frontenac et de ses associés, avec le trafic que faisait le gouverneur de Montréal, le reste des pelleteries qui parvenaient à franchir l'île Perrot et une bonne partie de
(1) Tous les officiers, tant civils que militaires, l'imitaient. C'était la faute du gouvernement qui les payait mal ou pas du tout. — « Duchesneau, intendant, qui dénonça Frontenac à Seignelay, par lettre du i3 octobre 1681, avait des intérêts dans une compagnie rivale de celle du gouverneur. » (Note de M. Parkman.) — Du temps de Bougainville, les officiers détachés à Détroit faisaient publiquement la traite. (Mémoire sur ï1 état de la Nouvelle-France à V époque de la guerre de sept ans. — Relations et mémoires inédits, p. 46. P. Margry. Paris. Challamel, 1867.)— « Gouverneur, intendant, magistrats, religieux, font le commerce et découragent les commerçants par une concurrence léonine, les jésuites font jusqu'à la contrebande. » (H. Martin, Histoire de France, t. xv, p. 469.) — Tonty déclare, dans une pétition au comte de Pontchartrain, ministre de la marine, qu'il a été sept ans sans toucher sa solde de capitaine d'infanterie. (Voir cette pétition dans les Découvertes et établissements de Cavelier de La Salle, app. V.)
(2) A la suite d'une longue guerre que les Iroquois avaient eue avec leurs voisins, Courcelles avait décidé, pour les contenir, de bâtir un fort à Cataracoui. Son rappel, qu'il avait demandé pour cause de santé, ne lui permit pas de donner suite à son projet, mais il le recommanda chaleureusement au comte de Frontenac. Il se croyait intéressé à cette construction, parce qu'il avait, par son adresse, gagné le consentement des Iroquois. (Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouv. -France, t. 11, pp. 244-45 .
celles qui descendaient à Québec par l'Ottawa. Le remède leur parut pire que le mal. Quant aux bruits de guerre mis en avant, ils ne les voulaient pas croire, se pensant encore couverts par la dernière campagne de Courcelles. Ils protestèrent donc avec la plus grande énergie, et se préparèrent à porter leurs plaintes en France. Frontenac, pour mettre la Cour en présence d'un fait accompli, fit écrire immédiatement aux villes de Québec, Trois- Rivières et Montréal de se tenir prêtes à lui fournir, à leurs frais, aussitôt la fonte des neiges, les hommes et les canots dont il avait besoin. Il invita, en même temps, tous les officiers établis sur les rives du fleuve à se joindre à lui, et peu refusèrent, parce qu'ils ambitionnaient autant ses bonnes grâces qu'ils redoutaient l'effet de son mécontentement.
Le 3 juin 1673, il partit de Québec avec sa garde, son étatmajor, une partie de la garnison du fort Saint-Louis, un certain nombre de gentilshommes volontaires, et remonta le Saint-Laurent. La navigation fut extrêmement difficile à cause des rapides et du mauvais temps, mais il finit, à force d'opiniâtreté, par surmonter tous les obstacles.
Les Iroquois comprenaient trop bien leurs intérêts pour ne pas s'opposer à la construction d'un fort qui leur lierait les mains. C'était, en effet, un œil inquisiteur, soupçonneux, servi par une redoutable épée, placé au cœur de leur pays, pour limiter la liberté de leur trafic et entraver les évolutions qu'ils faisaient entre les Français et les Anglais pour conserver leur indépendance.
La force ne pouvait faire à Frontenac qu'une position précaire et devait avoir pour résultat certain d'indisposer la cour contre lui et de le forcer à détruire son œuvre. La politique, au contraire, en fortifiant la paix existante, lui permettait d'opposer aux inquiétudes du commerce les grands avantages que le Canada ne pouvait manquer de retirer de la position nouvellement conquise. 11 résolut donc de ne s'appuyer que sur la politique.
Il écrivit à La Salle et aux missionnaires jésuites d'engager les chefs et anciens des cinq nations iroquoises à le venir voir à la baie de Quinte. La Salle lui ayant fait comprendre que la position la plus avantageuse pour la construction d'un fort était, non la baie de Quinte, mais Cataracoui, situé à l'endroit où le Saint-Laurent s'échappe du lac Ontario, il donna Tordre de fixer Cataracoui pour lieu de rendez-vous. Nous voyons par plusieurs lettres de missionnaires jésuites, que nous avons sous les yeux, que La Salle se donna beaucoup de mouvement pour que la réunion fût aussi nombreuse que possible.
Frontenac, tout en imitant, comme on le voit, son prédécesseur, eut pour tactique de frapper l'imagination des sauvages.
Pour pénétrer dans le lac, il forma sa flotille en ordre de bataille. Quatre divisions de canots composaient la première ligne. Suivaient deux petits navires armés de canons. Venait ensuite le gouverneur général entouré de son état-major, de sa garde et des gentilshommes volontaires ; à sa droite étaient les canots de Trois-Rivières, à sa gauche, ceux des Indiens qui avaient pris part à l'expédition. Deux autres divisions fermaient la marche, qui se faisait lentement, en mesure, pour paraître imposante.
Dans les entrevues solennelles, la troupe, en armes, formait une double haie au bout de laquelle se trouvait Frontenac, toujours entouré de son état-major, de sa garde et des gentilshommes volontaires. Les Iroquois n'étaient pas intimidés, mais éblouis; quand, après avoir tranquillement fumé le calumet, ils arrivaient en sa présence, ils ne s'étonnaient pas d'être appelés par lui « mes enfants, » terme de supériorité qu'aucun gouverneur général n'avait encore osé se permettre. Son extrême distinction, son langage à la fois bienveillant et ferme les séduisait, leur ôtait toute idée de résistance.
Chaque jour il recevait à sa table les chefs et les personnes
influentes, leur faisait des cadeaux, leur promettait sa protection, leur vantait ce qu'il avait fait pour le seul plaisir de voir « ses enfants », et ce qu'il pourrait faire dans le cas où, infidèles à son alliance, il aurait à les punir. Il leur prouvait que c'était par tendresse paternelle qu'il construisait un magasin où ils trouveraient, à l'avenir, sans longs et dangereux voyages, tout ce dont ils auraient besoin (i). Il leur recommandait vivement de ne se confier « qu'aux hommes de grand caractère comme le sieur de La Salle » .
Toutes les tribus défilèrent à Cataracoui; toutes furent enchantées du comte de Frontenac et rentrèrent dans leurs villages déterminées à rester en paix avec lui 2 .
Quand il reprit le chemin de Québec, le fort était construit et la paix assurée pour longtemps. Ce magnifique résultat avait coûté dix mille francs , dont il avait fait l'avance. Comme il le disait au ministre, dans une lettre du i3 novembre 1673, analysée par M. Parkman, un vaisseau, que Ton construisait, suffirait désormais pour commander sur le lac Ontario, maintenir les Iroquois dans notre alliance et empêcher le commerce des Anglais. Il ajoutait ensuite avec assurance : un second fort sur le Niagara et un second vaisseau sur le lac Erié suffiront pour nous assurer la domination sur les lacs supérieurs. « Ce plan, dit M. Parkman, s'enchaînait essentiellement avec le projet de La Salle, et nous verrons bientôt celui-ci en commencer l'exécution. »
Tandis que La Salle restait à parachever les travaux de Cataracoui, la Cour, sollicitée par de puissantes influences, ne savait quelle détermination prendre. Frontenac écrivit à Colbert, en 1674, que de nouvelles intrigues se formaient contre nous, et
(1) C'est exactement, d'après Charlevoix, ce qu'aurait fait le général Je Courcelles. (Histoire et description générale de la Nouvelle-France, t. h, pp. 244-4? •
(2) V. la lettre écrite de Tethiroguen. le 9 septembre i6/3, par le P. Lamberville, S.-J. au comte de Frontenac. Mission du Canada. Paris. Douniol, 1861 . App. II. vi .
que s'il n'avait pas séduit les chefs des nations iroquoises, il ne resterait peut-être plus un seul Français au Canada. C'était exagérer -, la vérité est que nos ennemis poussaient fortement les sauvages à reprendre les armes et nous faisaient ainsi courir un grand danger (i). Enfin, après de longues réflexions, la Course décida pour la conservation du fort -, mais on peut dire avec assurance que le fait accompli, adroitement opposé par Frontenac au gouvernement, fut ce qui empêcha celui-ci de sacrifier, à une coterie, les intérêts de la Nouvelle-France et l'avenir de nos futures découvertes.
A l'automne de 1674, La Salle vint à Versailles avec une lettre dans laquelle Frontenac disait au ministre : « Je crois vous servir, monseigneur, en vous recommandant le sieur de la Salle, qui est sur le point de partir pour la France. C'est un homme intelligent et habile, plus capable qu'aucun de ceux que je connais ici de mener à bonne fin toute entreprise ou découverte qui lui pourrait être confiée, parce qu'il aune connaissance parfaite de l'état du pays, comme vous le verrez, si vous consentez à lui accorder quelques moments d'audience » (2) .
La Salle, présenté à la cour parle prince de Conti, demanda et obtint des lettres de noblesse (3) pour les services qu'il avait déjà rendus comme explorateur et le don, à titre de seigneurie, du fort de Cataracoui, qu'il baptisa du nom de Frontenac, en l'honneur de son patron.
Quand il revint à Québec, noble et propriétaire de la plus belle colonie du Canada, sa famille, heureuse et fière de ses étonnants succès, lui donna tout l'argent dont il avait besoin, tant pour payer les dix mille francs avancés par le comte de Frontenac que pour reconstruire le fort en pierre et mettre en rapport sa concession.
(0 Charlevoix, Hist. et descrip. delà Nouvelle- France, t. II, pp. 258-59.
(2) Lettre citée par M. Parkman.
(3) Voir ces lettres dans les Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, app. II.
« S'il eût été un simple marchand, dit avec raison M. Parkman; il était en position de faire rapidement fortune, car il pouvait enlever la meilleure partie du commerce canadien. Mais il n'était pas un simple marchand, et des profits commerciaux ne pouvaient satisfaire la vaste ambition d'un homme dont la tête était pleine de projets.
« Pense, qui voudra, que Frontenac n'exigea pas sa part des profits du nouveau poste. Il résulte positivement d'une dénonciation faite à l'instigation de son ennemi, l'intendant Duchesneau, par trois témoins, que le gouverneur, La Salle, son lieutenant La Forest et un nommé Boisseau, avaient formé une société pour faire le trafic du fort Frontenac. »
A son passage à Montréal, de retour de Cataracoui, le comte de Frontenac mit Perrot (1) en prison et le remplaça par un homme de sa confiance. Il mit également un individu de son parti à la place du juge, qui lui était hostile, et fut ainsi, pour un temps, maître absolu de Montréal.
Les prêtres de Saint-Sulpice se plaignirent de la mesure prise
i) Charlevoix donne Perrot comme un homme de grand mérite et ne dit mot de son trafic. Il nous apprend aussi qu'en 1684, il passa du gouvernement de Montréal à celui del'Acadie à la suite de démêlés qu'il aurait eus avec le séminaire. (Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. II, p. 32i.)
Lahontan, qui l'a connu, le juge moins favorablement. Il « fut cassé honteuse- « ment, » dit-il, « pour avoir fait la principale occupation de s'enrichir. » Etant repassé en France, il en « revint avec plusieurs vaisseaux chargez de Marchan- « dises, pour en faire en ce Païs-là la profession d'un Négociant particulier. « Celui-ci dans le temps de son Gouvernement, laissa prendre aux Anglois plu- « sieurs postes avantageux sans se donner aucun mouvement, il se contentait « d'aller dans ses Barques de Rivière en Rivière pour trafiquer avec les Sauce vages, et après sa cassation , non content de faire son commerce sur les Côtes « de VAcadie, il voulut aller sur celles des Anglois, mais il lui en coûta cher, car << quelques Corsaires l'ayant surpris, enlevèrent ses Barques et lui donnèrent « ensuite la Calle sèche, dont il mourut sur le champ. » (Mémoires de l'Amérique Septentrionale, t. II, p. 27.) Il dit ailleurs: « M. Perrot qui en est Gouverneur « (de Montréal) n'ayant que mille écus d'apointemens, a trouvé le moyen d'en ga- « gner cinquante mille en quelques années, par son grand Commerce de Pelleteries n avec les Sauvages. » (Nouveaux voyages de M. le baron de Lahontan, t. I, p. 2.5 .J
contre Perrot comme d'une violation du droit qu'ils avaient de nommer leur gouverneur.
Dans l'intérêt de sa communauté, autant pour le moins que dans celui de Perrot, L'abbé de Fénelon voulut tenter un rapprochement entre les deux gouverneurs, et fit à cet eifet, sur les glaces, le voyage de Montréal à Québec. Mais il avait parlé quelque peu librement du gouverneur général, qui le savait et lui en gardait rancune. Frontenac et Fénelon étaient d'un caractère également violent. Ils eurent une entrevue pénible et se quittèrent en très mauvais termes.
Le clergé canadien avait à cette époque, nous apprend Lahontan, la déplorable habitude d'attaquer en chaire les personnes dont il croyait avoir à se plaindre. Fénelon semble avoir perdu de vue que le comte de Frontenac n'était pas un simple colon, gentilhomme ou artisan, que l'on pouvait impunément démasquer en public, et dirigea contre lui, dans un sermon qu'il prononça le jour de Pâques, à Montréal, les attaques les plus vives et les plus transparentes. Frontenac, informé du fait, prescrivit une enquête contre le prédicateur et le cita devant le Conseil souverain.
Fénelon prétendit que, comme prêtre, il était justiciable de l'évèque et, pour affirmer son droit, se couvrit devant le Conseil, qui, lui-même, siégeait le chapeau sur la tête. Frontenac qui présidait, contre son droit, il est vrai i:, l'en reprit vivement, le fit mettre en prison et obtint du conseil un ordre d'expulsion du Canada.
Dans cette condamnation, on reconnaît le caractère violent, non l'esprit du comte de Frontenac. Cet illustre général aurait dû savoir que de pareils moyens produisaient habituellement un résultat tout à fait contraire à celui qu'il souhaitait. En effet, au lieu de prouver son innocence, ils donnèrent l'autorité de paroles d'E-
(i) V. la lettre que le roi lui adressa le 29 avril 1679. (Archives du ministère de la marine.
vangileaux attaques de Fénelon.Ondit, et cela passa dans l'Histoire, que le Conseil souverain était composé de gens à sa dévotion, de marionnettes qu'il faisait mouvoir au gré de son caprice, de gens qui trafiquaient de la justice pour s'enrichir ou s'avancer; que les nombreuses condamnations prononcées étaient autant d'actes de servilité qui faisaient mépriser, au lieu de faire respecter, la personne et l'administration du comte de Frontenac.
Ce général eut ainsi pour ennemis toutes les personnes d'un caractère indépendant et celles qui avaient des intérêts' contraires aux siens : les prêtres de Saint-Sulpice, les Jésuites, l'évêque, une notable partie des commerçants canadiens.
Nos colons , qui auraient eu besoin de se sentir les coudes pour lutter contre leurs nombreux ennemis, — les Iroquois, les Anglais, les Hollandais , — étaient au contraire dans un état d'anarchie qui paralysait leurs forces. Au lieu d'un peuple homogène, tendant à un but commun, c'était une superposition de coteries haineuses qui mettaient à se poursuivre quelque chose de la sauvagerie du désert qui les entourait.
Les projets de Cavelier de la Salle, en menaçant certains intérêts, apportaient au Canada de nouveaux éléments de dis corde.
La Salle eut pour ennemis tous les ennemis du comte de Frontenac : Duchesneau i ,, La Chesnaye, Le Moyne, Le Ber, Louis Jollict 2 , dont on exagérait malicieusement les découvertes, et beaucoup d'autres ayant plus ou moins d'influence.
(i) Selon Charlevoix, Duchesneau était un homme de bien, une malheureuse victime du comte de Frontenac (Hist. et descript. gén. de la Nouv.-Fr., t. Il, pp. 259-61 et passim). Le baron de Lahontan, qui le vit à l'œuvre, dit, au contraire, qu'il se cachait hypocritement sous le manteau du clergé pour commettre tout à son aise les actions les moins honnêtes {Mémoires de V Amérique, p. 72).
(2) Jolliet avait vu faire à La Salle la concession, vainement sollicitée par lui, de terrains situés sur le lac EriJ. Il était fur-trader, c'est-à-dire concurrent de La Salle pour le comme, ce des pelleteries ; il prétendait avoir, le premier, descendu le Mississipi; enfin, il était le dévoué des Jésuites et marchait, comme disaient les sauvages, dans leurs pas. C'était bien des motifs d'inimitié.
Les moins bruyants et les plus redoutables étaient les Pères Jésuites.
Ces Pères, on le voit dans leurs relations, n'avaient jamais perdu l'espoir de fonder un nouveau Paraguay dans l1 Amérique du Nord. 11 n'est peut-être pas téméraire de dire que c'est dans ce but qu'ils ont fait repousser du Canada les Protestants, que les persécutions religieuses chassaient de la mère-patrie. Quelle autre cause assigner à leurs persistants efforts pour empêcher la fusion des races indienne et française, pour éloigner des missions tous les blancs, même les prêtres et les religieux qui n'appartenaient pas à l'ordre de Jésus?
Au Paraguay, tout se faisait par eux, pour eux, au son de la cloche, comme dans un couvent. Toutes les manifestations de la vie humaine , réglées avec une précision mathématique , avaient pour cause et pour fin la religion, surtout l'intérêt de l'Ordre. Quand nous disons que tout était réglé mathématiquement, nous ne faisons aucune restriction, car la règle s'étendait jusqu'à la forme et à la couleur des vêtements, jusqu'à la manière dont les femmes devaient porter leurs cheveux i . Une pareille société, si elle avait duré, se serait momifiée comme la race égyptienne.
Faut-il, pour cela, nier l'action bienfaisante des Jésuites? Autant vaudrait condamner l'homme qui fait une œuvre imparfaite.
Les sauvages, bien que restés enfants, ont gagné en bien-être, en grandeur morale ; ils ont rompu avec leur vie de vagabondage, avec leurs mœurs odieusement cruelles, avec les guerres incessantes dans lesquelles ils se dévoraient vifs. De brutes, ils sont devenus hommes civilisés.
Un tel résultat est certainement digne d'admiration. 2 .
Les Jésuites ont pu croire qu'ils conserveraient perpétuelle-
(i) V. Chateaubriand, Génie du Christianisme, IVe partie, liv. IV, ch. IV et V, et les auteurs cités par lui.
(2) Si un vaste empire indien, calqué sur la république paraguayenne, s'élevait
ment, isolé du reste de l'Amérique, comme derrière une muraille de la Chine, leur empire-couvent du Paraguay. Cette illusion prouve que leur vue n'avait que la portée de la vue humaine, mais ne prouve nullement qu'ils n'ont pas bien mérité de la civilisation en enfantant, sans violence, un nouveau peuple à la vie sociale.
A l'époque où nous sommes arrivé, la république paraguayenne était en pleine prospérité . Le gouvernement de l'homme par la religion, but suprême de l'Ordre, était passé du domaine des rêves dans celui des faits. Tout un peuple vivait heureux sous la paternelle administration des Jésuites espagnols. C'était bien fait pour exciter le zèle des Jésuites français. Mais le gouvernement canadien ne voulait pas et ne pouvait pas permettre la création d'un état religieux qui lui aurait fermé la route du Sud. Tout en laissant à ces Pères une influence excessive, il ne les considéra jamais que comme des auxiliaires.
aujourd'hui au milieu de l'Amérique du Nord, tous les philosophes s'uniraient dans un même esprit contre les PP. Jésuites.
Et pourtant, s'il existait cet empire, il n'y aurait rien de perdu. Les Indiens seraient peut-être loin de notre civilisation actuelle, mais, certainement, plus loin encore de l'état sauvage. Il y aurait espoir de briser les barrières qui les sépareraient du reste du monde et de les élever promptement au niveau des peuples les plus avancés.
Qu'ont fait les successeurs des Jésuites?
Par une procédure hypocrite, ils ont resserré, de jour en jour, les limites du champ dont les Indiens étaient, jadis, les seuls maîtres; par une politique odieuse, ils les ont empoisonnés, abrutis, avec l'eau-de-feu.
Nous avons sous les yeux la savante traduction que M. le marquis de Blosseville a faite des Mémoires de John Tanner. (Paris, Arthur Bertrand. i835). C'est le récit fidèle de trente ans de l'agonie des premiers Américains. Rien de plus douloureux pour ceux qui savent ce qu'étaient ces peuples au moment de la domination française, surtout pour ceux qui aiment la grande république.
Quand on a lu ce livre, si attrayant, malgré les pénibles émotions qu'il produit, on ne peut plus avoir le courage de condamner l'œuvre des Jésuites espagnols, et l'on regrette bien vivement qu'elle n'ait pu être imitée par les Jésuites français.
D'après un manuscrit que M. Parkman croit pouvoir attribuer à Louis-Armand de Bourbon, second prince de Conti (i), les jésuites trafiquèrent sur les lacs comme dans les anciennes missions (2) .
L'eau-de-vie produisait sur les Indiens des effets encore plus désastreux que l'opium sur les Chinois. La vente en était formellement interdite par le gouvernement central et entraînait, de la part des révérends Pères, un refus de sépulture chrétienne.
La Salle assure, néanmoins, qu'ils firent jour et nuit cet odieux trafic, et que, pressés de s'expliquer, ils prétendirent seulement n'avoir pas réalisé des bénéfices aussi considérables qu'on le croyait généralement.
La parole de La Salle n'a jamais été mise en doute, même par ses ennemis (3) . La pièce en question fut certainement inspirée par lui, et se trouve en partie confirmée par la correspondance officielle de Frontenac et de Talon, ainsi que par les auteurs con-
(1) Il est divisé en deux parties intitulées : l'une, Mémoire sur M. de la Salle . l'autre, Histoire de M. de la Salle.
L'opinion de M. Parkman semble fondée. La Salle n'était pas homme à parler une douzaine de fois, devant le premier venu, de ses aventures et de ses impressions. Conti, âgé de dix-sept ou dix-huit ans, devait désirer vivement de s'instruire des mystères d'un monde encore tout nouveau pour nous. Seul, ce jeune prince prenait alors ass^-z d'intérêt aux projets de l'illustre Normand pour manifester tant de souci de ce qui le concernait ; seul, aussi, un homme très haut placé put oser le langage hardi du manuscrit.
(2) Une ordonnance du Suprême Conseil leur accordait le monopole du trafic sur le territoire des missions.
(3) « Tous ceux de mes amis qui l'ont vu, » dit l'auteur du manuscrit, « lui « trouvent beaucoup d'esprit et un très grand sens; il ne parle guères que des « choses sur lesquelles on l'interroge; il les dit en très peu de mots et très bien -< circonstanciées ; il distingue parfaitement ce qu'il sçait avec certitude, de ce « qu'il scait avec quelque mélange de doute. Il avoue sans aucune façon ne pas « sçavoir ce qu'il ne sçait pas, et quoy que je luy ay ouy dire plus de cinq ou
temporains. Elle mérite donc une entière confiance, alors même qu'elle relate des faits dont on ne trouve aucune trace dans les documents connus. Nous ne pouvons cependant pas prendre à la lettre l'accusation portée contre les PP. Jésuites; car, selon nous, par une négligence étrangère à La Salle, on a confondu la partie avec le tout.
L'or a ses prêtres et ses héros, grecs du Bas-Empire, toujours prêts à exploiter les échecs que leur patrie subit dans son honneur ou dans sa liberté. Ces enfants d'un siècle de fer et d'aplatissement, qui baisent avec enthousiasme les sandales de César, après s'être mis à plat ventre devant la déesse du mont Aventin, détruiraient un empire avec la même sérénité d'âme qu'ils fondent une société pour l'exploitation d'une mine fantastique. Est-il permis de les comparer aux Daniel, aux Brébeuf, aux Lallemand, aux Rasle, homme de foi et d'honneur qui partaient pour les missions avec l'espoir de ne pas en revenir : Ibo et non redibo U)^
Les missions ont désiré la richesse, c'est incontestable; un zèle irréfléchi a mis quelques Pères hors de la droite voie, on ne peut le nier : mais il résulte évidemment de l'ensemble des faits que la vente de l'eau-de-vie fut le crime, non de l'Ordre, mais de quelques individus.
Quant au commerce des pelleteries proprement dit, il en est tout autrement.
Dès i636, les réclamations des commerçants canadiens furent
« six fois les mêmes choses à l'occasion de quelques personnes qui ne les avoient «• pas encore entendues, je les luy ay toujours ouydire de la mesme manière. En » un mot, je n'ay jamais ouy parler personne dont les paroles portassent plus de « marque de vérité. » (Note de M. Parkman.)
Tous les écrivains qui ont parlé de lui, — compagnons, contemporains, historiens, biographes, — attestent sa grandeur de caractère et ses vertus toute romaines. (V. Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, pp. 22.704.
(1) Paroles d'adieu de Jogues, partant pour fonder une mission chez les Iroquois. (Bancroft, History of the United States, t. III, ch. n.)
si pressantes et si nombreuses que les chefs de l'Ordre crurent devoir demander des explications à Paul Lejeune, supérieur de la résidence de Québec. Ce Père répondit, dans la Relation de 1 636, que les jésuites étaient dans leur droit, parce que les peaux, « qui gagnaient à être portées, finissaient par rentrer toutes à « la Compagnie de la Nouvelle-France. «Cette réponse, fort subtile, ne pouvait tromper personne. Il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait perte ou gain pour la Compagnie de la Nouvelle- France, mais si les PP. Jésuites faisaient chose licite quand, malgré les ordonnances royales, les bulles du pape et leurs propres règlements, ils achetaient et revendaient des peaux de castor.
Vingt ans plus tard, en 1 656, Nickel, général de l'Ordre, crut devoir faire une enquête pour répondre aux nouvelles plaintes des Canadiens. D'après les lettres qu'il écrivit à Paul Lejeune et Louis Cellot, provincial de la province de France, toutes ces plaintes n'avaient aucun fondement (i). Ce satisfecit du général ne pouvait avoir qu'un résultat : perpétuer les anciens errements.
En 1672, le comte de Frontenac, prenant l'affaire en main, écrivit à Colbert, et fit suivre ses récriminations de ces dures paroles : « Pour vous parler franchement , ces missionnaires « songent autant à la conversion du castor qu'à celle des âmes, et car la plupart de leurs missions sont de pures moqueries, et « je ne crois pas qu'on leur dût permettre de les étendre plus « loin, jusqu'à ce qu'on vît en quelque lieu une Eglise mieux « fondée (2). »
Dans le même temps, un Indien disait à Québec, en plein conseil : « Tant que nous avons eu du castor, nous avons eu des jésuites, et nous avons pratiqué la religion chrétienne; avec le
(1) Archives du Gesù, à Rome. (Pièce citée dans les Missions du Canada, t. II, app. 1; Paris, Douniol, 1861.)
(2) Lettre du 2 nov. 1672. (Archives du Ministère delà Marine.)
castor, disparurent les missionnaires, et nous avons repris nos manitous (i). »
Les plaintes étaient parfaitement fondées; mais présenter le trafic des missions comme le but principal de la Compagnie de Jésus, c'était contraire à la vérité.
On Ta déjà dit, le pouvoir civil et les Iroquois ne permettaient pas aux jésuites de fonder, sur les rives du Saint-Laurent et sur le lac Ontario, le nouveau Paraguay qu'ils rêvaient.
Ces Pères ne renoncèrent pas à leur projet et cherchèrent, plus avant dans le désert, un pays vierge encore du contact des Européens, hors de l'action du gouvernement, pour v concentrer leurs efforts. On peut critiquer, blâmer, condamner un tel pro jet, mais il faut reconnaître deux choses : qu'il était trop important pour dépendre de l'abondance ou de la rareté du castor dans quelques villages iroquois ; que ces Pères faisaient très bien de quitter, pour des contrées paraissant disposées en faveur de leurs doctrines, des cantons où l'insuccès était notoire, malgré leurs prodigieux efforts et le sang de leurs glorieux martyrs.
Il semble étrange, toutefois, que l'évèque de Québec, Laval- Montmorency, qui savait si bien tenir tête aux agents du gouvernement, n'ait point usé de son autorité pour faire cesser un trafic qui donnait à l'Eglise canadienne une apparence mercantile nuisible à sa considération. Cette coupable inaction tient à ce qu'il n'avait pas, vis-à-vis de la Compagnie, la plénitude de son indépendance.
Il devait sa mitre épiscopale aux pressantes recommandations des jésuites; son alter ego était un jésuite, Jérôme Lallemant 2 : il avait secrètement un intérêt dans le trafic des missions 3 .
Complètement identifié à l'Ordre, il se riait des ordonnances royales qui ne plaisaient point aux révérends Pères; il pensait
. i Mémoire sur M. de la Salle. (Ms. cité par M. Parkman.} 12) Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la A ouvelle-France , t. II, pp. 88, 89. 3) Mémoire sur M. de la Salle. (Ms. cite par M. Parkman.)
que toucher à ces Pères c'était toucher à la religion; il croyait que la prospérité de l'Eglise canadienne exigeait que révoque fût gouverneur ou que le gouverneur fût créature des Jésuites (i).
M. Parkman dit, dans une note, que Laval-Montmorency fut homme de mœurs austères et que sa mémoire est en vénération au Canada.
Cette remarque est fondée. On trouve, en effet, dans les Relations de 1659 à 1672, qu'il prit fort à cœur son ministère et encouragea souvent par sa présence les travaux des missions, même les plus lointaines. Sa retraite volontaire, ainsi que sa vie simple et laborieuse au séminaire de Québec (2), prouvent qu'il avait peu d'ambition personnelle. Ces vertus n'empêchaient malheureusement pas sa dépendance de l'Ordre.
En résumé, par l'évêque, par leurs missions, répandues sur une vaste étendue de pays , par leurs adhérents , par leurs confréries, par leurs immenses richesses, les Jésuites exerçaient une influence souveraine au Canada.
Deux hommes seulement osèrent les affronter dans cette redoutable position : le comte de Frontenac et Cavelier de la Salle. Le premier fut renversé une première fois, Rétabli dans ses fonctions, et secondé par l'intrépide Normand, il recommença la lutte, lutte d'abord pleine de grandeur, comme nous l'avons montré, mais qui, dans la suite, dégénéra en basses intrigues, pour ne pas dire plus. Il importe de rappeler ici que les jésuites ne furent pas les seuls ennemis de La Salle -, que leurs flatteurs et les Canadiens mirent dans leur poursuite une âpreté excessive et qu'il est souvent impossible de savoir d'où partent les coups.
(1) Ibid.
(2) La Potherie, Hist. de l'Amérique Septentrionale, t. 1, p. 2 33.
Quand La Salle revint de France avec son vaste projet d'ouvrir une voie du Canada au golfe du Mexique, les Pères Jésuites auraient bien voulu le chasser, mais cela n'était pas possible. La Salle n'était pas un simple fur-trader que Ton pouvait intimider; protégé, hautement avoué, du gouverneur général, il était fanatique de son idée, absolument incapable de céder à aucune pression, de reculer devant aucun danger.
On le savait à Québec. Aussi, il avait à peine pris terre que ses ennemis commençaient déjà leurs manœuvres.
La femme du receveur des revenus du roi , d'accord avec son mari, tenta de le séduire. Elle s'acquitta de sa mission avec un zèle qui méritait un plein succès. La Salle était grand, bien fait, beau, jeune, plein d'ardeur et d'esprit, ce qui donnait peut-être de l'attrait au rôle de cette nouvelle Putiphar; mais, profondément honnête et pudique, un amour adultère lui répugnait, outre qu'il était incapable de trahir un homme qui lui avait oiîert si gracieusement sa maison. La dame mit un jour tant d'ardeur dans ses poursuites, qu'il ne put lui échapper, comme Joseph, qu'en prenant la fuite. Derrière la porte, il trouva l'époux en attente et comprit alors l'amitié aussi vive que subite de cet honnête et complaisant receveur (i) .
Les organisateurs de ce guet-apens crurent trouver un compère inconscient dans la personne de l'abbé Jean Cavelier.
Jean Cavelier était l'aîné de La Salle, et la famille faisait passer par ses mains les sommes qu'elle avançait au jeune explorateur. Il était de beaucoup inférieur à son frère, mais ne s'en doutait nullement et se donnait sur lui un droit de mentor, qu'il poussa parfois jusqu'à l'extrême, notamment quand il l'empêcha
(i) Histoire de M. de la Salle. (Ms. cité par M. Parkman.)
de se marier avec une jeune personne de très-bonne famille de la colonie (i).
La Salle se soumettait au prêtre, au chef de sa famille, surtout à l'homme qui « tenant les cordons de la bourse, » pouvait, en les serrant ou les dénouant, entraver ou faciliter ses entreprises.
Ses ennemis, instruits de la position respective des deux frères, dirent à l'abbé que La Salle vivait publiquement à Frontenac avec une femme qu'il avait enlevée. Jean Cavelier était un esprit borné, bien moins sensible à la gloire qu au son des écus, mais homme d'honneur, incapable de tolérer dans sa famille des désordres qu'il se croyait le pouvoir et le droit d'empêcher. Aussi, contre toute attente, il affronta résolument les fatigues d'un voyage à Cataracoui pour réprimander son frère et le remettre dans la droite voie.
La Salle, assisté de deux récollets, travaillait alors activement aux fortifications de Frontenac, fondait une colonie franco-iroquoise, construisait des barques, dressait des canoteurs, étudiait les relations des anciens voyageurs, se préparait enfin pour sa grande expédition.
L'abbé, qui arrivait chargé de colère, fut l'homme du monde le plus heureux, quand il trouva, au lieu d'une femme, des moines, au lieu de scènes de débauche, le travail et l'étude. La calomnie tourna contre les calomniateurs.
Dans le même temps, les missionnaires jésuites du sud du lac Ontario et l'intendant Duchesneau disaient aux lroquois : « La Salle augmente ses moyens de défense pour vous faire la « guerre. » Ils écrivaient à La Salle : « Rempart de la contrée, « défiez-vous de ces perfides lroquois ; ils pensent à vous atta- « quer. » Et ils poussaient Frontenac à lever des hommes en vue d'une guerre inévitable et prochaine (2) .
(1) Lettre de La Salle appartenant à M. Margry et citée par M. Parkrnan.
(2) Histoire de M. de la Salle. (M s. cité par M. Parkrnan.)
Les Iroquois dissimulent habilement leurs intentions belliqueuses, discutent gravement et sagement la guerre et tombent à l'improviste sur l'ennemi, qui les aperçoit seulement quand, le casse-tète levé, ils poussent leur formidable cri de guerre.
Mais La Salle les savait par coeur et avait probablement soin d'entretenir quelques relations parmi eux. Il devina la sourde agitation qui régnait et manda le comte de Frontenac, dont la se ule présence suffit pour ramener la paix (i ).
« La Salle pensa, » dit M. Parkman, « que les auteurs de « l'intrigue avaient pour but de rendre les Iroquois jaloux de a lui et d'engager Frontenac dans des dépenses qui devaient « mécontenter le roi, pour se porter ensuite en pacificateurs et « sauveurs de la colonie. »
Quoiqu'il en soit, quelques temps après il fut empoisonné avec de la ciguë et du vert de gris. Pendant quarante ou cinquante jours, il vomit continuellement et ne fut sauvé que par l'extrême vigueur de sa constitution.
Le coupable était Nicolas Perrot, le voyageur, alors à son service. La Salle accusa les Jésuites d'avoir provoqué ce crime, peut-être parce que Perrot leur avait appartenu comme volontaire . Il ne fut pas fâché de cette marque de mauvais vouloir de leur part ; mais ayant eu, dans la suite, la preuve que Perrot était un imposteur, il s'empressa d'écrire au prince de Conti : a Je suis « pourtant obligé de leur rendre une justice, que le poison qu'on « m'avait donné n'était point de leur instigation. » En même temps, il priait le prince de détromper ceux qui pourraient accuser les Révérends Pères (2).
(i) Lettre de Louis XIV, du 28 avril iôyj. (Ms. cite par M. Parkman.) Mémoire du sieur de la Salle, du g novembre 16S0. (Archives du Ministère de la Marine.)
(2) Lettre de La Salle au prince de Conti, du 3i octobre iGyii. (Ms. cité par Parkman.)
Cette loyale conduite de La Salle explique la constante courtoisie de ses rapports avec les Jésuites, malgré la rivalité qui ne cessa jamais d'exister entre ces Pères et lui.
Il prit même plusieurs fois des hommes à leur recommandation, notamment un nommé Deslauriers. Deslauriers agit-il par ordre de ses patrons ou de son propre mouvement, par flatterie? On ne peut le dire. Un fait certain, c'est qu'il décida plusieurs hommes à déserter avec lui et se mit en sûreté dans une mission.
La Salle a toujours pensé qu'il était un instrument des Jésuites ou des Canadiens. Cette opinion paraît assez fondée. Jésuites et Canadiens croyaient avoir un intérêt capital à faire révoquer la concession du fort et le moyen qui se présentait le plus naturellement à l'esprit, était d'en réduire la garnison audessous des limites prescrites par le roi.
Toutes ces intrigues n'empêchaient pas les travaux du fort d'avancer.
Moins de deux ans après la concession, la clôture palissadée du comte de Frontenac avait fait place à des ouvrages réguliers en pierre; tous les bâtimens nécessaires à la défense, à la garnison, au commerce étaient construits; les récollets avaient auprès du fort une chapelle et une maison ; deux villages, l'un français, l'autre iroquois , se miraient dans les eaux du lac. D'après un mémoire au roi et des papiers de famille cités par M. Parkman, ces divers travaux n'ont pas coûté moins de 34,426 francs.
Le P. Charlevoix pense que la vraie place du fort n'était pas à Cataracoui, mais dans la petite baie de la Galette , sur le Saint-Laurent, à quarante-huit lieues au-dessous du lac Ontario. 11 convient toutefois que Frontenac, formé de quatre bastions en pierre d'un quart de lieue de circuit, est dans une position fort agréable, et que l'anse de Cataracoui, qui est double,
offre un très-bon mouillage pour les grandes barques (i).
Ce Père voyait, dans Frontenac, une station commerciale ; La Salle y voyait un point d'appui pour ses futures découvertes.
« Seigneur féodal des forêts qui l'entouraient, commandant « d'une garnison levée et payée par lui, fondateur de la mission, « patron de l'église, La Salle, » dit M. Parkman, « régnait en « autocrate sur son solitaire petit empire. » Cette grande position était bien loin de son rêve. Pas plus à Frontenac qu'à La Chine, il ne pouvait se résoudre à vivre en marchand ou en châtelain. Sa riche concession et son trafic étaient pour lui des moyens, rien de plus. S'il préféra la baie de Cataracoui à l'anse de la Galette, c'est parce que la première donnait à ses grandes barques un accès direct au lac Ontario.
Quand La Salle eut bien assuré la situation du fort de Frontenac, construit des barques en assez grand nombre, dressé des canoteurs, arrêté ses plans, il revint en France solliciter du gouvernement l'autorisation de faire ses découvertes.
On avait méchamment répandu le bruit qu'il était fou, et son crédit à la Cour avait beaucoup souffert de cette calomnie. A force de persévérance, il obtint de voir Colbert, lui fit partager ses convictions, et, le 12 mai 1678, des lettres patentes l'autorisèrent à faire, à ses frais, la découverte de la mer de l'Ouest (2).
(1) Charlevoix, Journal d'un voyage fait par l'ordre du roi dans l'Amérique Septentrionale, lettre datée de Cataracoui, le 14 de may, 1721. — V. Hennepin , Description de la Louisiane, p. 8, Paris, 17S3.
(2) V. Découvertes et établissements Cavelier de la Salle-, app. IV.
Largement secouru de nouveau par sa famille (i), il repartit pour le Canada, le 14 juillet 1678, avec trente hommes, marins, soldats ou artisans, et Henri de Tonty, qui valait à lui seul, dit M. Parkman, plus que tous les autres. Les sauvages l'ont surnommé Main-de-Fer, parce que, dans ses querelles avec eux, de sa main droite, toujours gantée et réellement en fer, il leur cassait la tête d'un seul coup de poing (2).
Nous avons déjà fait la biographie du vaillant officier ; sans y revenir, nous donnerons l'extrait suivant d'une lettre écrite par La Salle au prince de Conti :
« L'honorable caractère et l'aimable disposition de Tonty vous étoient bien connus ; mais peut-être ne le pensiez-vous pas capable d'exécuter des travaux qui exigent à la fois une vigoureuse constitution, la connaissance du pays, et l'usage des deux mains. Néanmoins, son énergie et son adresse le rendent propre à tout. En ce moment même, quand chacun craint le froid, il commence la construction d'un nouveau fort, à 200 lieues d'ici, auquel j'ai pris la liberté de donner le nom de Conti. Il est situé près de la grande cataracte, haute de plus de cent vingt toises, par laquelle les lacs situés plus haut se précipitent dans celui de Frontenac. De là, on fait par eau 5oo lieues, jusqu'à l'endroit où doit être construit le fort Dauphin, après quoi, pour atteindre le
(1) a Dans le mémoire que les parents de la Salle présentèrent, après sa mort, au roi, ils disent que, dans cette circonstance, « ses frères et sœurs n'épargnèrent rien; » que, de 1578 à i683, ses entreprises ont coûté à la famille plus de 5oo,ooofr. Il résulte d'un mémorandum de son cousin François Plet, M. D., de Paris, que La Salle lui donna, les 27 et 28 juillet 1678, deux reconnaissances s'élevant, l'une à 9,8o5 fi\, l'autre à 1,676 fr. » (Note de M. Parkman.) L'Etat n'a jamais remboursé les dépenses faites par la famille Cavelier. V. dans les Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, (app. IX), les lettres de noblesse accordées, en juin 17 17, à Jean-Baptiste-François Cavelier, sieur de la Salle.
(2) Bacqueville de la Potherie, t. IL p. 144.
golfe du Mexique, il ne reste plus qu'à descendre la grande rivière de la baie du Saint-Esprit (i) ».
Tonty fut accompagné dans cette expédition par Louis Hennepin, récollet flamand.
Hennepin aima toujours passionnément les voyages. Faisant la quête à Calais, à l'époque de la salaison des harengs, il se cachait derrière la porte des cabarets pour entendre les récits que les marins faisaient de leurs expéditions. « La fumée du « tabac », dit-il, « me causoit de grands maux d'estomac en <x m'attachant ainsi à les écouter. Cependant j'étois fort attentif « à tout ce que ces gens-là racontoient des rencontres qu'ils « avoient eues sur mer, des hazards qu'ils avoient courus, et « des accidents de leurs voyages dans les Pays éloignez. J'aurois « passé des jours et des nuits entières sans manger dans cette « occupation, qui m'étoit si agréable, parce que j'y apprenois « toujours quelque chose de nouveau touchant les meurs et les « manières de vivre des Nations étrangères, et touchant la « beauté, la fertilité, et les richesses des Pays, où ces gens « avoient été (2) ».
11 obtint de venir à la Nouvelle-France, et fit le voyage dans le même navire que Laval-Montmorency, le futur évêque de Québec. Chargé, parce prélat, de prêcher l'avent et le carême au cloître des religieuses de Saint-Augustin-de-1'Hôpital, il saisit toutes les occasions de faire des excursions sur les deux rives du Saint-Laurent. Il s'aventurait parfois jusqu'à vingt et trente lieues de Québec. « Je portois avec moi », dit-il, « une petite « chapelle, et je marchois avec de larges raquettes... Quelquece fois afin de me soulager je faisois tirer mon petit équipage par « un gros chien. » Il n'avait qu'un manteau pour la nuit, et la gelée le perçait souvent jusqu'aux os. D'un soleil à l'autre, il lui
(1) Lettre de La Salle à Conti, du 3t oct. iôjS. (Ms. cité M. par Parkman).
(2) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 10, 12. Amsterdam. 1704.
fallait allumer cinq ou six fois du feu pour ne pas mourir de froid. Sa nourriture consistait en quelques poignées de maïs. En été, il parcourait les lacs et les rivières sur des canots d'écorce (i).
Tout cela ne faisait que rendre plus vif le désir qu'il avait de faire des voyages de découvertes. Aussi, son bonheur fut extrême quand il reçut de son supérieur, le P. Le Fèvre, l'autorisation d'accompagner le jeune Cavelier de la Salle. Il lit aussitôt la retraite habituelle; puis, muni de la bénédiction de Laval-Montmorency, de bonnes paroles du comte de Frontenac, qui l'avait invité à sa table, il s'embarqua sur le Saint- Laurent, dans un canot d'écorce, ayant, pour tout viatique, une chapelle portative, une couverture et une natte de jonc. Il prit terre de distance en distance, pour dire la messe et faire des sermons aux riverains, qui n'avaient pas de prêtres.
A Montréal, les ennemis de la Salle lui débauchèrent ses canoteurs, dans l'espoir de le faire renoncer à son voyage.
Ils ne connaissaient pas l'homme. Quitte à raconter plus tard les histoires les plus fantastiques, car il avait peu de respect pour la vérité, le P. Hennepin était capable de partir seul, à pied, sa chapelle sur le dos. A force de chercher, il obtint de deux canoteurs « une petite place dans leur faible bastiment » et continua sa route pour Frontrenac, où il arriva le jour des morts, à onze heures du soir. Il fut reçu par Gabriel de la Ribourde et Luc Buisset, moines de son ordre, qui remplissaient les fonctions de missionnaires dans la seigneurie de Cavelier de la Salle (2).
Il construisit aussitôt une maison avec sa chapelle, et planta le signe des missions : une grande croix de bois. Puis, pour s'habituer aux fatigues, à la vie des lacs et des forêts, surtout entraîné par son extrême besoin de locomotion, il entreprit, en plein hiver, de parcourir les cantons iroquois.
Il partit, avec un soldat du fort, les raquettes aux pieds. Les
(1) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 16-19.
(2) Description de la Louisiane, pp. 16-19.
sauvages étaient étonnés de le voir marcher et cabaner comme eux sur les neiges et dans les forêts. Après avoir fait dix ou douze lieues, il lui fallait enlever quatre pieds de neige pour faire du feu. Son lit se composait d'écorce de bois blanc, sa nourriture était du maïs qu'il détrempait dans l'eau « pour l'avaler plus facilement. » Il visita ainsi les Onnéiouts et les Onontagués. En quittant ces derniers, il se dirigea sur le village des Agniez ou Mohawks. Les chemins étaient inondés, coupés de marais et de ruisseaux qu'il fallait traverser sur des troncs d'arbre. Aux Agniez, Hennepin logea chez un jésuite, le P. Bruyas, qui lui permit de prendre copie d'un petit dictionnaire iroquois (i).
Il vit aux Agniez trois Hollandais venus tout exprès pour la traite du castor. Ils lui firent grande fête parce qu'il parlait flamand et le voulurent emmener à la Nouvelle-York. Il prétend avoir refusé dans la crainte de déplaire aux Jésuites, qui l'avaient bien reçu, et de nuire au commerce du Canada. « Nous remer- « ciâmes ces honnêtes Hollandois, » dit-il, « et nous nous ren- « dîmes à notre séjour ordinaire de Catarockoûy avec moins de a difficulté qu'en allant , et tout cela ne servit qu'à augmenter « l'envie, que j'avois de découvrir des Nations éloignées (2). »
C'est peu après son retour, le 18 novembre 1678, qu'il fit voile, avecTonty, pour l'embouchure du Niagara.
Le ciel était orageux, le lac fort agité, sans, néanmoins, inspirer d'inquiétude. Les voyageurs virent se perdre peu à peu,. dans la brume de Thorizon, les Indiens groupés sur la rive, les wigwams du village iroquois, les cabines des colons, la grande croix du P. Hennepin, les blanches murailles du fort. Ils rasèrent la rive occidentale pour échapper à la fureur du vent, qui soufflait du nord-est. Le 26, ils atteignirent le village indien de
(1) M. Parkman pense qu'il s'agit des Racines Agnières de Bruyas, que Shea a publiées en 1862. Hennepin, dit-il, paraît les avoir soigneusement consultées.
(2) Voyage ou nouvelle découverte, pp. z3 3o.
Taiaiagon (i), non loin de Toronto, et poussèrent leur vaisseau dans une petite rivière, que M. Parkman croit être l'Humbert, où la glace se referma autour d'eux. Quand le vent fut un peu tombé, ils s'ouvrirent un passage à la hache et gagnèrent l'embouchure du Niagara. Arrivés trop tard pour pénétrer le jour même dans le canal, ils durent prendre le large et souffrirent beaucoup du vent pendant la nuit. Le 6, ils prirent terre à l'est, près de l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les remparts du fort de Niagara. Des Senecas, réunis là pour la pêche, regardaient curieusement le navire et, non moins curieusement, les voyageurs chantant un Te Deum.
Dès le 7, une partie de la troupe commença des excursions, sous la conduite de Tonty, pour chercher un endroit propre à la construction d'un fort.
Selon Gharlevoix et M. Parkman, il n'y a pas de pays plus sauvage et plus affreux que le bas Niagara. D'un côté, on a sous les pieds, au fond d'un abîme, un torrent vertigineux, blanc d'écume; de l'autre côté, on a trois montagnes superposées en gradins, qui forment un véritable escalier de Titans. A droite et à gauche, aussi loin que s'étende le regard, on a un sol aride, une nature désolée. Mais quand, ayant gravi les pentes escarpées de Queenstojvn Heights, on arrive au plateau de Lewiston, on trouve un excellent terrain, des forêts magnifiques, d'agréables et fertiles coteaux; on respire un air pur, et l'on jouit d'un climat tempéré (2).
M. Parkman pense, sans doute d'après Hennepin, que La Salle construisit son fort dans la première zone, à l'embouchure et sur la rive droite du canal de Niagara.
La longue étude que nous avons faite de l'œuvre de M. Fran cis Parkman nous inspire le plus grand respect pour les opinions
(1) Ce village est indiqué sur une carte manuscrite envoyé par Duchesneau au Ministère de la Marine. (Note de M. Parkman).
(2) Charlevoix, Journal, 1. xv.
de réminent écrivain. Cependant, une comparaison rigoureuse des textes nous porte à maintenir l'exactitude de la position que nous avons donnée, dans notre carte de la Louisiane, au fort que La Salle baptisa du nom de Conti. C'est-à-dire que, selon nous, ce fort était situé sur la petite rivière de Cayuga Creek, à l'endroit où fut construit le Griffon, non loin de la ville qui porte aujourd'hui le nom de La Salle i .
Les Iroquois se montrant fort hostiles à la construction d'un fort sur le Niagara, La Motte se rendit avec Hennepin et quelques hommes à leur principal village. Ils n'ont rien obtenu. Mais La Salle, venant rejoindre sa troupe, fut plus heureux.
Cet intrépide enfant de la mauvaise Fortune, dit M. Parkman, avait éprouvé déjà l'amertume de sa destinée. Par la faute de deux pilotes, il avait perdu, à six lieues de l'embouchure du
(i) L'opinion du P. Hennepin est ici d'un grand poids. On a bâti, dit-il, « à l'embouchure du lac de Frontenac, » une maison palissadée qu'on baptisa du nom de fort Conti, et l'on remonta deux lieues au-dessus du saut pour construire une barque. {Description de la Louisiane, pp. 3oo2). Rien de plus précis. Examinons les autres auteurs.
Les cartes de Lahontan, Charlevoix et Guillaume de l'Isle indiquent, il est vrai, un fort au même endroit, mais il s'agit évidemment de celui construit par Denonville en 1687, démoli la même année, et reconstruit depuis. Charlevoix, qui en parle assez longuement, ne dit rien qui puisse faire supposer une construction antérieure, ce qu'il n'aurait sans doute pas manqué de faire valoir pour établir notre droit contre les prétentions qu'avait alors Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York. {Hisi. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. II, pp. 327, 328 et 357).
Plus tard, à l'occasion de la maison qne les Iroquois permirent à Joncaire de construire sur le Niagara, Charlevoix garda encore le silence sur le fort Conti, bien que les Anglais eussent produit de nouvelles réclamations. (Journal, Lettre du Sault du Niagara, ce vingt-six May, \-2i).
Quand le même auteur parle du séjour de La Salle sur le Niagara, il ne dit rien qui puisse faire supposer ce fait important d'un établissement sur le lac Ontario [Hist. et descrip. g en. delà Nouvelle-France, t. II, PP- -266, 67).
Dans son mémoire de 1G93, dont nous avons vu l'original aux archives du ministère de la marine. Tonty porte toute l'action sur la Cayuga Creek. Il dit
Niagara, une barque chargée de vivres, de munitions et des agrès nécessaires à la construction du navire projeté.
Toute la troupe se trouvait alors réunie « dans les palissades à demi terminées de Niagara. » C'était un mélange d'aventu-
qu'il resta commandant au Niagara avec un récollet et trente hommes; mais outre qu'il ne fait aucune allusion à un fort construit sur le lac Ontario, on voit clairement qu'il est resté constamment avec toute sa troupe, sur le chantier du Griffon, où, d'ailleurs, il avait fort à faire.
Dans la relation publiée sous son nom en 1697, sous le titre : Dernières découvertes dans V Amérique septentrionale de M. de la Sale, il est dit, p. 34, que Tonty et La Salle ont cherché, au-dessus de la cataracte, un emplacement, que cet emplacement fut trouvé et le fort construit, dans des conditions aussi parfaites que le permit la malveillance des sauvages. Là encore il ne fait pas mention de celui dont parle Hennepin. Si ce dernier avait raison, l'omission de Tonty serait incompréhensible, car, s'il avait eu deux forts à garder au lieu d'un seul, les difficultés de sa situation en eussent été sensiblement aggravées.
Selon Christian Leclercq, qui parle d'après un témoin oculaire, l'expédition commandée par Tonty parvint à l'embouchure du Niagara le 5 décembre et se remit en route le lendemain « et les jours suivants en canot, et par terre, jusqu'à « l'endroit où le sieur de La Salle avoit dessein de faire construire un fort et de « faire bâtir sa barque au delà du sault de Niagara. » D'une construction quelconque au-dessous du saut, il n'en dit pas un mot. {Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch. xxi).
Dans sa lettre à Conti, citée plus haut, La Salle s'exprime ainsi : « Il (le fort) « est situe près de la grande cataracte. .. De là on fait par eau 5 00 lieues jusqu'à « l'endroit où doit être construit le fort Dauphin. » Si ce fort avait dû se trouver au-dessous de la cataracte, La Salle n'aurait pas employé les expressions soulignées parce que, pour passer dans la section supérieure du canal accédant aux grands lacs, il faut faire un portage de trois lieues, escalader les pentes escarpées de Queenstown.
D'un autre côté, si La Salle axait besoin d'un fort, c'était pour protéger la construction de son navire, sur la Cayuga Greek. Enfin, si le bas Niagara est une bonne position stratégique, il était alors une mauvaise position commerciale, car, de là, on n'aurait pu empêcher le commerce des grands lacs de prendre le chemin de la colonie anglaise.
Nous pensons que le P. Hennepin a donné improprement le nom de fort Conti à la cabane provisoire, abandonnée au bout de quelques jours, que les voyageurs ont dû faire, au moment du débarquement, pour se garantir des rigueurs excessives du froid.
riers de toutes les nations qui se jalousaient réciproquement. Quelques-uns, débauchés par les ennemis de la Salle, poussaient secrètement à la désertion. La Motte, ne pouvant supporter les fatigues de l'expédition, reprenait le chemin du Canada. La Salle ne pouvait se fier qu'à un seul homme : Tonty, et Tonty était en mauvais termes avec Hennepin.
Malgré ces conditions défavorables, le vaillant capitaine mit en chantier le Griffon, puis repartit pour Frontenac, tant pour mettre ordre à ses affaires, compromises par les énormes dépenses de l'expédition, que pour rapporter les vivres, munitions, agrès, qui lui étaient indispensables. Il était accompagné de deux hommes et faisait porter par un chien son bagage, qui consistait en un petit sac contenant du maïs rôti pour deux jours. La distance à parcourir dans les forêts iroquoises, couvertes de plusieurs pieds de neige, et sur les glaces du lac Ontario était d'environ quatre-vingts lieues.
La Salle n'a laissé aucun récit détaillé de ce voyage, mais, par l'odyssée du P. Hennepin, on peut se faire une idée des fatigues qu'il endura et des dangers qu'il courut. Pour les affronter, il lui fallait un courage incomparable, le sentiment d'un grand devoir à remplir, l'enthousiasme d'une vaste conception.
Pendant son absence, le Griffon fut terminé, malgré l'extrême malveillance des Tsonnontouans. Après avoir été béni par Hennepin, il fut lancé, puis armé de cinq petits canons. Misainsi en sûreté contre les tentatives incendiaires des sauvages, la troupe attendit plus patiemment le retour de son chef, bien que la disette se fit sentir assez vivement, car, les Iroquois refusant de lui vendre des vivres, elle était réduite au produit de la chasse de deux Mohegans
Tandis que l'expédition souffrait du froid et du manque de vivres, loin de tout secours, au milieu de peuplades puissantes et hostiles ; que La Salle jouait sa santé et sa vie pour le succès
de l'entreprise, de sourdes rumeurs, mises habilement en circulation, soulevèrent les créanciers de l'intrépide explorateur et amenèrent la saisie de tous les biens qu'il avait à Montréal et à Québec, alors que la seigneurie de Frontenac était plus que suffisante pour payer deux fois toutes ses dettes (i) .
Il semble que M. Parkman n'appuie pas suffisamment sur cette intrigue qui pouvait avoir pour résultat, comme elle avait pour but, un complet désastre. On sait quelles étaient à cette époque les lenteurs de la procédure en France et au Canada, et l'on a le droit de s'étonner que des poursuites si compliquées aient eu lieu avec une rapidité qui ne permit même pas à La Salle de descendre de Frontenac à Montréal. Quelle peut être la cause de cette activité subite, inaccoutumée chez les juges? Involontairement nous pensons à ce que dit Lahontan (2) de la bienveillance particulière des juges canadiens pour les Jésuites, et de l'antipathie de ces Pères pour Cavelier de La Salle.
La Salle répondit à cet acte d'intimidation en repartant de suite pour le fort Conti, où il arriva le 3o juillet 1679. Il fit partir Tonty, dans un canot d'écorce, pour chercher les hommes qu'il avait envoyés, au commencement du printemps, trafiquer avec les Illinois et les préparer à le recevoir. Lui-même, par un prodige d'adresse, il fit franchir au Griffonla barre du lacEriô (3). Le 7 août, à la tête de trente-quatre hommes, il chanta le Te
(1) D'après Hennepin, ces poursuites auraient eu lieu au moment du voyage que La Salle fit du Niagara au fort de Frontenac. (Description de la Louisiane, p. 47; Voyage ou nouvelle découverte, pp. 101, 102). Selon Zenobe Membre, qui résume un entretien de La Salle, ce serait plus tard, au moment du voyage que ce capitaine fit, encore à pied, de Crève-Cœur à Frontenac, puisque, d'après lui, les mineurs auraient exploité la perte du Griffon. (Ch. Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch. xxn).
(2) Mémoires de l'Amérique septentrionale, t. II, p. 79. La Haye, 1703.
(3) Mémoire de La Salle du 0 nov. 1680. (Arch. du Min. de la Mar.) — Hennepin, Voyage ou nouvelle découverte, p. 118. — Ch. Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch. xxi.
Deum, tira le canon d'adieu, et le Griffon, dit M. Parkman, sillonna les ondes virginales du lac Erié, qui voyaient une voile pour la première fois.
Deux jours plus tard il arrivait à Détroit, giboyeux et plantureux pays, aux vastes horizons, que M. Parkman décrit complaisamment, de visu, retrouvant dans ses propres émotions les émotions des hardis aventuriers qui ont eu l'honneur d'y planter le pavillon aux fleurs de lys.
Au lac qui coupe en deux parties le canal de Détroit, La Salle a donné le nom de Sainte-Claire, dont on a fait, par corruption, Saint-Clair.
Ce lac passé, une nouvelle mer, étincelant au soleil, s'ouvre devant les explorateurs, c'est le lac Huron.
Le Griffon s'y engage et glisse rapidement sur son brillant miroir. Mais, en peu d'heures, le ciel revêt des teintes sinistres, les vagues se gonflent et s'entrechoquent : le navire n'obéit plus à la main du pilote, plonge et bondit, aux caprices insensés de la tempête. La Salle désespéré, recommande à Dieu son entreprise et engage ses hommes à la prière. Avec les moines Hennepin et Membre, il promet une chapelle à Saint-Antoine de Padoue, patron des navigateurs. Le saint, dit M. Parkman, « entendit leur prière, » dissipa la tempête, calma les flots, et le soleil, brillant de nouveau, montra dans le lointain, aux découvreurs, les îles verdoyantes qui se mirent dans le détroit qui unit le lac Huron au lac Michigan. Le Griffon arriva sauf à la pointe de Saint-Ignace de Michillimackinac et jeta l'ancre dans une petite anse dont les eaux limpides laissent voir leur lit de galet. Devant lui s'élève la chapelle palissadée des Pères Jésuites; à droite, un village huron; à gauche, les maisons des trafiquants français; un peu plus loin, les wigwams d'une tribu d'Ottawas.
En 1721, quand Charlevoix traversa Michillimackinac , ce pays était encore le rendez-vous habituel d'un grand nombre de tribus et le siège d'un trafic considérable. Il avait cependant beaucoup perdu de son importance. Les Jésuites y conservaient une mission, mais bien moins pour les Outaouais, toujours fort indociles, que pour faciliter les relations du gouvernement avec les peuplades des grands lacs.
D'après les légendes indiennes, l'île proprement dite de Michillimackinac était le berceau du dieu Michabou, par conséquent le lieu saint des tribus septentrionales. Petite et stérile , elle ne dut qu'à cette croyance de donner son nom aux deux rives du détroit.
Quand La Salle y vint, dit M. Parkman, d'avides trafiquants et des coureurs de bois, en grand nombre , avaient leur centre d'action près de la maison des Jésuites. De ce que La Salle pouvait entraver leurs opérations, ils le craignaient, le haïssaient , cabalaient contre lui. Il ne l'ignorait pas, et, connaissant ces natures, les unes dévorées d'ambition, les autres à demi-sauvages, également sans scrupule, il s'attendait à tout de leur part. Néanmoins, au moment de jeter l'ancre, il tira quelques coups de canon en forme de salut.
En prenant terre, il se rendit, avec tous ses hommes, en armes, à la chapelle des Outaouais pour entendre la messe. La population du détroit se trouva sur son passage et le suivit. La chapelle présenta, pendant un instant, l'aspect le plus étrange. La Salle était à genoux devant l'autel; ses hommes, également à genoux, l'entouraient; derrière eux se trouvaient pêle-mêle de noirs jésuites, de gris récollets, des coureurs de bois brûlés du soleil, des sauvages presque nus, hideusement
maquillés.
Grâce aux intrigues des trafiquants et des coureurs de bois , les sauvages regardaient le Griffon avec autant de crainte que d'étonnement. Leurs canots d'écorce, légers et rapides, au nombre déplus d'un cent, se pressaient sous son bord; mais cet empressement tenait plus de la malveillance que de la curiosité.
La Salle apprit que la plupart des hommes qu'il avait envoyés aux Illinois avaient déserté à la suite des perfides conseils de ses ennemis. Quelques-uns s'étant réfugiés au saut Sainte-Marie, il envoya Tonty à leur poursuite pour les ramener dans le devoir, tout au moins pour leur reprendre les marchandises dont ils étaient encore détenteurs.
Sans attendre le retour de son lieutenant, il partit pour la baie Verte, sur le lac Michigan (i) .
Plusieurs de ses hommes se trouvaient dans le voisinage avec une grande quantité de pelleteries. M. Parkman observe judicieusement que leur fidélité eut des conséquences plus désastreuses que n'en aurait eu leur trahison. Contrairement aux termes de ses lettres-patentes, La Salle avait acheté des pelleteries chez les Outaouais. Jointes à celles de ses hommes, elles suffisaient pour charger le Griffon , et , rendues sur les marchés du Canada, leur produit pouvait désintéresser ses créanciers. Il en fit donc un chargement , composa un petit équipage, qu'il plaça sous les ordres du pilote Luc, et fit partir son navire pour le Niagara, malgré les réclamations du reste de la troupe.
Tandis que le Griffon cinglait vers sa nouvelle destination , qu'il ne devait jamais atteindre, La Salle partait avec quatorze hommes, dans quatre canots, pour le sud du lac.
(i) Le lac Michigan était habituellement appelé lac des Illinois, du nom d'une puissante tribu voisine de ses rives. Le jésuite d' Allouez le nomma Saint-Joseph, et plusieurs anciens écrivains le désignent ainsi. Pour Zénobe Membre, ce fut le lac Dauphin. (Note de M. Parkman.) La Salle lui conserva ce dernier nom, mais celui de Michigan. qu'il avait reçu des Sauvages, finit par prévaloir.
M. Parkman peint vivement les fatigues, les misères et les dangers de cette traversée.
On pourrait dire que La Salle fut porté sur l'aile de la tempête. Le ciel eut constamment l'aspect le plus sinistre. Une pluie glaciale, mêlée de neige, tombait sans cesse. Un vent furieux soulevait le lac jusque dans ses couches les plus profondes (i). A diverses reprises, les explorateurs furent retenus, plusieurs jours de suite, sans vivres, sans autre abri que leurs couvertures, presque sans feu, sur des pointes de rocher complètement nues. Des tribus de Poutouatamis et d'Outouagamis se montrèrent hostiles, mais, avec ses quatorze hommes, Robert Cavelier sut, sans tirer un coup de fusil, gagner leur respect et leur alliance.
Parti, le 25 septembre, de la baie des Puants, il n'arriva que le ier novembre à la rivière des Miamis.
Le 20 du même mois, il fut rejoint par Tonty.
La traversée de l'intrépide lieutenant n'avait pas été plus heureuse que celle de son chef. La fatigue et la faim avaient retenu en route, dans un pays offrant quelques ressources, la plus grande partie de ses compagnons. En retournant les chercher, il fit naufrage et fut réduit pendant trois jours à vivre de gland.
Quand ils arrivèrent à l'embouchure du Miamis, les hommes de La Salle manifestèrent le désir de continuer de suite leur route. La saison des chasses approchant, ils craignaient de ne trouver personne au grand village des Illinois et de manquer de vivres. Mais La Salle refusa énergiquement de partir. Il attendait le Griffon, dont l'absence commençait à le préoccuper; il attendait également Tonty, qui devait lui amener
(i) La navigation du Michigan est toujours dangereuse. Par les vents d'ouest, les vagues y sont de toute la largeur du lac, et ces vents y sont très fréquents. Peut-être aussi, comme l'observe Charlevoix, les nombreuses rivières qu'il reçoit contribuent-elles, par le choc de leurs courants, à augmenter les périls de la navigation.
vingt hommes ; il voulait en outre construire un fort en cet endroit, pour relier celui de Conti à ses futures découvertes et lui servir de magasin en même temps que de point d'appui pour ses opérations dans la vallée de Chinois. Il mit donc ses hommes à l'œuvre, et le 3 (i) décembre seulement, quand il eut perdu l'espoir de revoir son navire et réuni tout son monde , trente-trois hommes, il s'embarqua sur la rivière des Miamis.
M. Parkman Ta suivi, comme il a suivi Marquette et Jolliet, pas à pas. Tout en racontant la navigation sur le Miamis et la traversée du portage qui réunit cette rivière aux sources de la Kankakee, il fait du bassin supérieur du Mississipi des descriptions qui ont, comme le remarque M. de Circourt, « la vivacité, « le coloris, et, si Ton peut dire, la saveur de la vérité acquise « par l'observation personnelle. » 2 .
Il semble voir les explorateurs voguant sur le Miamis , beau fleuve aux fertiles rivages, bordé d'arbres d'une hauteur extraordinaire -, on les voit une nuit et un jour, dans les bois, à travers les marais, appelant anxieusement Cavelier de la Salle, qui s'est égaré à la recherche du portage -, on voit La Salle errant seul, la nuit, tranquillement, le fusil à la main , pour retrouver ses compagnons. On voit ensuite la troupe au portage, ses canots sur les épaules, avançant avec peine sur un sol tremblant, campant la nuit sur un tertre durci par la gelée. On la voit enfin, à travers un rideau de joncs, sur la Kankakee 3 , dont le mince filet, qui va toujours s'élargissant, glisse, en se tordant comme un serpent, à travers un marécage bordé, tantôt d'immenses prairies sillonnées de traces de bisons, tantôt de collines boisées que l'hiver a revêtues de teintes grises mouchetées de plaques de neige.
(1) Dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle, il y a le S, par suite d'une faute de typographie.
(2) Annales des Voyages, mai 1870, p. 145.
(3) Branche de Tlllinois que Charlevoix nomme Teakiki et Guillaume del'Isle Huakiki ou Macopin.
A la Fourche, la Kankakee se jette dans l'Illinois, qui descend du nord. La navigation devient alors plus facile, mais l'extrême rigueur du froid empêcha seule néanmoins les voyageurs allâmes de déserter chez les sauvages.
Ils laissèrent, sur leur droite , la plaine où s'élève maintenant la ville d'Ottawa et Bufïalo-Roch , plaine qui fut longtemps la demeure favorite des Indiens. Ils passèrent devant un rocher élevé, couronné d'arbres qui se penchaient sur le rapide courant de l' Illinois; c'était le Starved-Rock.Ws traversent ensuite la vallée de l'Illinois, dont les prairies verdoyantes et basses sont limitées par le lointain rideau de collines auxquelles s'appuie la ville d'Utica. Cette magnifique vallée était alors occupée par la nation illinoise, puissante nation dont il ne reste plus que le nom et les os qui émergent chaque jour sous le soc de la charrue. Son principal village s'étendait le long du fleuve sur plus d'un mille. Il était alors désert. La Salle, pressé par la faim, y fit prendre sept ou huit mille litres de maïs, convaincu d'ailleurs qu'il arrangerait l'affaire avec quelques présents.
A trente lieues plus bas, se trouve le lac Pimetouï ou Pimedy, maintenant Péoria. C'est là que campaient les Illinois, au nombre d'environ 4,000.
Les sachant prévenus contre lui, La Salle résolut de se présenter devant eux les armes à la main. Par une manœuvre aussi audacieuse qu'habile, il se trouva dans leur camp, avec ses trente-trois hommes rangés en bataille, prêts à faire feu, avant qu'ils eussent pris aucune disposition. Il leur donna le temps de revenir de leur surprise et de reconnaître qu'il n'était pas un ennemi. La paix fut conclue avec enthousiasme ; les Indiens rappelèrent les femmes, les enfants, les vieillards, qui s'étaient enfuis dans les bois; les chasseurs revinrent aussi, chargés de gibier, et l'on fit un joyeux festin.
Si La Salle avait facilement raison des sauvages, il en était autrement de ses compatriotes et de ses compagnons.
Dans la nuit même qui suivit son arrivée, un chef Miamis, du nom de Monso, fut envoyé aux Illinois par des Français pour se défaire de lui. Il se tira d'affaire en présentant audacieusement sa poitrine aux coups des sauvages.
Cette intrigue déjouée, on tenta d'effrayer ses hommes sur les dangers que présentait la navigation du Mississipi. A-t-on réussi ? peut-être. Dans tous les cas, deux charpentiers et plusieurs de leurs camarades désertèrent la nuit suivante après avoir empoisonné les vivres des officiers. La Salle sentira d'affaire au moyen d'un contre-poison qu'il avait reçu en France de la main de l'un de ses amis.
Il accuse nettement le jésuite d* Allouez d'avoir ourdi l'intrigue que Monso était venu dénouer aux Illinois (i).
Quant à la tentative d'empoisonnement, M. Parkman l'attribue au découragement de la troupe, à l'effroi que lui causait la navigation sur le Mississipi, à la crainte qu'avaient les déserteurs de retomber dans les mains de La Salle, à l'influence des nombreux empoisonnements qui se commettaient alors en France.
Nous pensons que d'Allouez et ses confrères sont responsables du crime commis sur La Salle. Il est bien probable qu'ils ne l'ont pas ordonné explicitement, mais il est la conséquence de leurs intrigues, l'œuvre des traîtres qu'ils entretenaient dans la troupe. La Salle a péremptoirement démontré que Monso était leur instrument, quand il sollicitait des Illinois le massacre des Français. Les deux tentatives étaient également criminelles et tendaient au même but.
Hennepin et Membre, qui racontent longuement tous les faits de l'expédition, particulièrement l'aventure de Monso, sans toutefois dire le nom de ceux qui le firent mouvoir, ne disent pas un mot de l'empoisonnement. Il n'est pourtant pas possible qu'ils aient ignoré un fait aussi considérable. Leur silence fut
(i) Mémoire de La Salle envoyé par Frontenac, le 9 novembre 1680. (Archives du Ministère de la Marine.
concerté et prouve qu'ils étaient dans la nécessité de ménager les coupables et que le simple récit du crime suffisait, dans leur pensée, pour les faire connaître .
Nous croyons donc devoir regarder le silence des deux moines comme une nouvelle confirmation de notre opinion sur la part qui revient aux pères Jésuites dans cette seconde tentative d'empoisonnement.
La Salle résolut immédiatement de mettre à profit l'autorisation qu'il avait eue des Illinois pour construire un nouveau fort. Il choisit un monticule, à trois lieues du camp, sur le lac Péoria, au bord d'une rivière, et mit son monde à l'œuvre dès le 1 5 janvier. Il baptisa ce fort du nom expressif de Crève-Cœur, pour éterniser le souvenir de ce qu'il avait souffert au pays des Illinois.
Il avait alors perdu l'espoir de revoir le Griffon.
Ce navire avait disparu sur le lac Huron.
Nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle : « Un naufrage est possible, mais une trahison ne l'est pas moins. »
M. Francis Parkman nous semble avoir décidé la question.
Il rappelle que, pour Charlevoix (i) .et Bacqueville de la Potherie (2), le navire et l'équipage auraient péri par la main des Outaouais ; que, pour un auteur qu'il ne nomme pas, sans doute Louis Hennepin (3) , ils se seraient perdus dans une tempête, par l'imprudence du pilote Luc ; — que, pour un second auteur, qu'il ne nomme pas non plus, peut-être Lahontan (4), la destruction du navire serait l'œuvre des Poutouatamis; — que, pour un troisième, probablement Tonty (5), ce navire aurait été coulé par son propre équipage.
(1) Histoire et description générale de la Nouvelle France, t. 11, p. 268.
(2) Histoire de Y Amérique septentrionale , t. n, p. 140.
(3) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 142, 143.
(4) Memoir on the Fur-Trade of Canada, cité par M. Parkman.
(5) Dernières découvertes dans V Amérique septentrionale de M. de La Salle p, 95.
De toutes ces contradictions on ne peut que conclure une chose : la perte du navire. Mais M. Parkman apporte dans le débat une nouvelle pièce d'une importance capitale : la lettre écrite par La Salle à La Barre, de la Chicagou, le 16 juin i683. D'après cette lettre, La Salle était convaincu que son navire avait été pillé par Luc et ses compagnons; qu'on avait vu les coupables, chargés des marchandises pillées, remonter le Mississipi pour rejoindre du Lhut, fameux chef de coureurs de bois. M. Parkman ne regarde pas comme concluante cette affirmation si nette et si précise. Quand nous la rapprochons de celle de Tonty et que nous pensons au caractère loyal de La Salle et de son lieutenant, nous ne pouvons partager sur ce point l'avis du savant écrivain.
Nous avons d'abord pensé que ce crime avait pour promoteur les ennemis de La Salle, peut-être les PP. Jésuites. Mais de ce que La Salle retrouva les coupables sur le haut Mississipi, nous pensons qu'ils ont dû suivre leurs propres inspirations, car, dans le cas contraire, ils auraient, comme Deslauriers, cherché un refuge dans quelque mission.
Malheur ou crime, la perte du Griffon compromettait gravement l'entreprise. C'était le coup le plus sensible qui pût être porté à l'intrépide Normand. Tout autre que lui se serait avoué vaincu et n'aurait plus pensé qu'à vivre en gentilhomme campagnard dans la seigneurie de Frontenac. Il ne pensa, lui, qu'à réparer ses pertes.
Il mit une seconde barque en chantier, et, comme ses scieurs de long avaient déserté, il prit lui-même l'outil et forma de nouveaux ouvriers.
Pour compléter cette barque, il n'avait qu'un moyen : aller à Frontenac en chercher les agrès. Le voyage n'était pas la plus grave de ses préoccupations. Ce qu'il craignait surtout, c'était que ses hommes ne profitassent de son absence pour déserter. Sa ténacité et une circonstance heureuse lui permirent de les rassurer.
Dans la pensée que, pendant son absence, Hennepin pourrait faire mieux que des sermons, il lui donna Tordre de remonter le Mississipi avec Michel Accau et du Gay, dit le Picard. Malgré l'importance que se donne le révérend père, le chef de l'expédition était Accau.
Ce moine profita de la circonstance pour broder dans ses relations les contes les plus ridicules. Il prétendit avoir descendu le Mississipi jusqu'à son embouchure et l'avoir ensuite remonté jusqu'au pays des Sioux, où il aurait été retenu en esclavage pendant un certain temps. M. Parkman, comme M. Margry et les autres historiens, a fait justice de ces prétentions insensées, qui n'ont d'ailleurs été produites que dix-sept ans après la mort de La Salle.
Accau était parti le dernier jour de février 1680. La Salle se mit en route pour Frontenac, le 2 mars suivant, avec un chasseur indien, qui ne le quitta jamais, et quatre français : Hunaud, La Violette, Collin et d'Autray.
M. Parkman a fait usage, pour le récit de ce voyage, de pièces manuscrites dont nous n avons pas eu connaissance. Ce qu'il y aurait de mieux à faire serait évidemment de traduire ici l'éminent écrivain ; le cadre de notre travail ne nous le permet malheureusement pas, et nous devons nous borner à le résumer le plus brièvement possible.
L'hiver avait été long et rigoureux , ce qui devait beaucoup augmenter les difficultés du voyage, qui était d'environ cinq cents lieues.
Arrivés au lac Péoria, les voyageurs furent arrêtés par des glaces assez fortes pour empêcher la circulation d*un canot, trop faibles pour porter des hommes. Il leur fallut donc faire un traîneau et tirer canots et bagages à travers bois, ayant de la neige jusqu'aux genoux, environ quatre lieues, jusqu'à un endroit où la force du courant tenait le fleuve en partie libre. Ils remirent à flot ; arrêtés de nouveau par les glaces et surpris par une pluie
torrentielle, dans un marais couvert de glace, ils furent heureux de trouver une hutte abandonnée pour passer la nuit.
Le lendemain, 3 mars, leurs fatigues ne furent pas moindres que la veille. Ils arrivèrent au grand village des Illinois, qui était encore inhabité.
La rivière, sombre et froide, coulait dans sa bordure de joncs. Les huttes étaient couvertes d'une croûte de neige. Les vastes prairies, les lointaines collines portaient, dans leurs chevelures, une pluie de glaçons qui scintillaient au soleil comme une forêt de diamants.
Ayant découvert des traces d'hommes récentes, il prit ses mesures pour attirer ces hommes dans son camp. Parmi eux se trouvait Chassagoac, principal chef des Illinois. Il fit avec lui un traité d'alliance.
Au moment de partir, La Salle remarqua, près du village, un rocher de grès jaune, maintenant appelé Starved Rock. C'est une forteresse naturelle qu'une vingtaine d'Européens résolus auraient pu défendre contre toute une armée de sauvages. Il donna l'ordre àTonty de le reconnaître et de s'y fortifier, s'il le pouvait.
Se remettant ensuite en route, il se servit de ses canots ou les traîna dans la neige, à travers bois et marais, selon que le courant était ou non fermé par les glaces. Quand il reconnut l'impossibilité d'en faire usage, il se résolut à gagner à pied le lac Michigan. Chacun de ses compagnons prit alors son fusil, un poignard, une hache, une couverture, un morceau de peau préparée pour la réparation et la confection des chaussures ; une provision de poudre et de plomb complétait, avec une chaudière, les bagages de la troupe.
C'était, dit M. Parkman, la plus mauvaise des saisons pour faire un pareil voyage. La journée était très chaude et la nuit très froide. Les prairies étaient couvertes de neige à demi liquide. Les marais ne portaient pas et les vovageurs y enfonçaient jusqu'aux genoux.
Le 24 mars, ils arrivèrent au fort des Miamis. Le 25, ils continuèrent leur route le long du lac Michigan. Trois jours après, ils tombèrent au milieu d'un parti d'Indiens.
Ils étaient campés sur la lisière d'une forêt et se séchaient au feu, quand tout-à-coup la sentinelle donna le signal d'alarme. Chacun prit position derrière un arbre, le fusil au poing. Les trouvant sur la défensive, les sauvages se contentèrent de pousser des hurlements sans oser les attaquer.
Dans la certitude qu'il serait poursuivi, La Salle prit des mesures pour dépister/ l'ennemi. Quand il traversait une prairie, il incendiait les herbes pour effacer la trace de ses pas. Dans les bois, il dessinait sur les arbres les marques d'un parti iroquois, c'est-à-dire des signes conventionnels indiquant des combats, des scalpes, des prisonniers. Il ne faisait point de feu, bien que, la plupart du temps, il eût de la neige ou de la vase jusqu'à la ceinture. Pour faire sécher ses vêtements, il les suspendait à des branches. Il dormait sur des tas de branches, roulé dans sa couverture.
La nuit du 2 avril fut si froide qu'il se départit de sa prudence habituelle et fit du feu pour dégeler ses vêtements et ceux de ses compagnons.
La lumière attira une troupe deMascoutens.
Prévenu par la sentinelle, La Salle plaça chacun de ses hommes derrière un arbre, et, s'avançant résolument vers l'ennemi , il le détermina, par un langage conciliant et ferme, à se retirer pacifiquement.
Il continua sa route toujours à peu près dans les mêmes conditions.
Quand il parvint au fort de Niagara, tous ses hommes étaient malades des suites de leurs fatigues. Ceux qu'il avait laissés dans ce fort, l'année précédente, lui apprirent la perte du Griffon et celle d'un navire qui lui apportait de France 22,000 1. Ils lui apprirent également que, sur vingt-deux hommes engagés pour