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son service en Europe, dix-huit avaient été retenus par son ennemi Duchesneau et quatre avaient repris, sur le bruit de sa mort, le chemin de leur pays.
Sans se laisser abattre, il prit avec lui trois nouveaux compagnons et partit pour Frontenac, où il arriva le 6 mai.
Il avait marché soixante-cinq jours et fait plus de mille milles dans des pays où les périls et les obstacles se présentaient sous toutes les formes. Cest, dit M. Parkman, que nous résumons trop brièvement, le plus rude voyage que les Français firent en Amérique.
En arrivant à Frontenac, La Salle ignorait encore une notable partie de ses malheurs. Des hommes, envoyés à ses frais pour trafiquer chez les sauvages, avaient déserté avec ses marchandises et ses canots. Ses créanciers l'avaient poursuivi. La troupe de Tonty s'était dispersée après avoir pillé le fort de Grève-Cœur et dévasté celui des Miamis, ainsi que le magasin de Michillimackinac.
Sa position pouvait être considérée comme désespérée, mais jamais le désespoir n'entra dans son cœur, ce qui est l'indice le plus certain d'un grand caractère.
Il partit pour Montréal, s'entendit avec ses créanciers et obtint d'eux de nouveaux secours pour continuer son expédition.
A son retour dans sa seigneurie, il apprit que les pillards de Crève-Cœur étaient sur le lac Ontario, au nombre d'une vingtaine, se proposant de le surprendre à Frontenac et de l'assassiner. Il se mit en embuscade sur le lac, en tua quelques-uns et fit les autres prisonniers.
La Salle avait fait l'effort le plus énergique, avait supporté toute la somme de fatigues que l'homme le plus robuste pouvait affronter, et il se trouvait en face d'un désastre complet. Ses amis étaient accablés, ses ennemis triomphaient. Cependant, il ne trahissait par aucun signe ses angoisses ni ses résolutions.
Tonty lui inspirait d'ailleurs une entière confiance. Il espérait que le vaillant officier avait conservé sa position aux Illinois, ainsi que le navire en chantier, et qu'il lui restait, par conséquent, une base sérieuse pour la continuation de ses découvertes. Jugeant toutefois qu'il n'avait pas de temps à perdre, Tonty pouvant succomber d'un moment à l'autre, il pressa ses préparatifs, prit avec lui son lieutenant La Forest , un chirurgien, des charpentiers de navire, des menuisiers, des maçons, des soldats, en tout vingt-cinq hommes, et s'embarqua sur le lac Ontario.
On ne connaissait que les résultats de cette nouvelle expédition. Mais M. Parkman, qui ne recule devant aucune fatigue, devant aucune dépense pour se procurer les documents qui lui sont nécessaires, a mis la main sur le précieux manuscrit de la Relation des Découvertes du Sr de La Salle. Il en a fait largement usage, et nous pouvons, grâce à son magnifique travail, combler encore une importante lacune des Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle.
Au lieu du grand détour qu'il avait fait à son dernier voyage, La Salle remonta l'Humber, traversa le lac Simcoe, descendit le Severn et entra dans le lac Huron par Georgian Bay. Il suivit ensuite les côtes orientales de cette baie, doubla les îles de Manitoulin, et prit terre à Michillimackinac (i).
(i) Nous devons remarquer, toutefois, que, d'après Zénobe Membre (Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxn) , il aurait, comme à son précédent voyage , remonté le canal du Niagara, traversé le lac Conty ou Erié et le lac Huron, pour arriver à Michillimackinac.
Les habitants de cette contrée lui étaient toujours hostiles. Il y resta quinze jours avant de pouvoir se procurer les vivres dont il avait besoin. Pressé par la nécessité et n'ayant plus le choix des moyens , il offrit de feau-de-vie, et les sauvages, oubliant pour un instant leurs craintes chimériques , leur antipathie , les conseils intéressés qu'on leur avait donnés , lui apportèrent , en un seul jour, soixante sacs de maïs i .
Il partit aussitôt avec douze hommes , laissant le reste de sa troupe à Michillimackinac, sous les ordres de La Forest. Le 4 novembre, il atteignit les ruines de son fort des Miamis. Il y laissa un charpentier de navire et quatre hommes avec des provisions pour attendre son lieutenant, et continua sa route en compagnie de six Français et d'un sauvage (2) .
N'entendant point parler de Tonty et des quinze hommes qu'il avait laissés avec lui, La Salle était fort anxieux. 11 savait d'ailleurs que les Iroquois avaient projeté de descendre aux Illinois.
Nous avons vu , dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle , que les jésuites Raffeix et d' Allouez avaient joué un rôle très actif dans les intrigues qui amenèrent la prise d'armes, et que la personnalité du sieur de La Salle déterminait, en bonne partie du moins, leur conduite (3). Aces causes de guerre, M. Parkman en ajoute d'autres d'une grande valeur.
Par la destruction des Hurons , des Neustrals et des Eriés , par la soumission des Andastes, par la dévastation des rives du Saint-Laurent, par la terreur qu'ils avaient répandue chez les
(1) Zénobe Membre, Apud , Ch. Le Clercq , Premier établissement de la Foy, ch. xxii.
(2) Zénobe Membre, Apud, Ch. Le Clercq , Premier établissement de la Foy, ch. xxii.
(3) Mémoire du sieur de La Salle, joint à la lettre adressée par Frontenac au Ministre de la Marine, le 9 novembre 1680. (Archives du Ministère de la Marine.)
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Algonquins du Canada , les Iroquois avaient fait le vide autour d'eux. Ces vastes contrées ne produisaient plus que peu de pelleteries , et les Français s'efforçaient de les monopoliser. Or, les Iroquois tiraient de la Nouvelle- York, contre des peaux, les fusils, munitions, haches, couteaux, chaudières, colliers et surtout F eau-de-vie , dont ils ne pouvaient plus se passer. Les peaux leur manquant , ils cherchèrent , suivant leur sauvage expression, une nouvelle nation à dévorer, et leur choix, habilement dirigé, tomba sur les Illinois.
Le projet, éventé par La Salle, avait eu son exécution, et, au moment où l'intrépide explorateur se préoccupait du sort de Tonty, Tonty était en fuite, et les dix-sept villages Illinois, chassés de poste en poste , avaient , en grande partie, traversé le fleuve Colbert. La Salle trouva bientôt des traces qui ne lui laissèrent plus d'espérance.
Il remonta le Saint-Joseph, fit le portage qui réunit ce fleuve à la Kankakee, et descendit cette rivière jusqu'à son confluent avec l'IUinois. La plaine de l'Illinois n'était plus solitaire comme lors de son précédent voyage; elle était sillonnée par de nombreuses troupes de buffles. Il tua une douzaine de ces animaux, des cerfs, des oies, des cygnes, et en fit boucaner la chair pour la porter à ceux de ses hommes qu'il croyait encore à Crève- Cœur.
Quelques jours après, en passant devant le Starved-Rock , il vit que l'on n'avait commencé ni les retranchements, ni les constructions dont il avait chargé Tonty. Il en fut très inquiet, et son inquiétude redoubla devant la scène de désolation que présentait le grand village des Illinois.
Des perches brûlées, surmontées de têtes de mort mangées des corbeaux, indiquaient seules l'étendue du village. Les caches de maïs avaient été dévastées , incendiées. Le cimetière présentait un spectacle affreux. Les corps, retirés de leurs fosses, étaient la proie des loups et des corbeaux. Les morts qui,
selon la coutume des Illinois, étaient encore exposés sur des échafauds au moment de l'invasion , avaient été brûlés ou mangés , tant par les hommes que par les chiens, et Ton n'en trouvait plus que les os (i). La Salle reconnut dans ces ravages et ces profanations la main de l'impitoyable Iroquois.
Après une nuit passée sans sommeil , il continua ses investigations. Dans un champ de maïs, situé près de la rivière, il vit six poteaux rouges sur lesquels on avait peint en noir six hommes blancs, les yeux bandés. S'agissait-il de ses compagnons? Il résolut, à tout hasard, d'aller en avant pour en apprendre davantage.
Il prit avec lui quatre hommes, d'Autray, Hunaut, Yon et un sauvage , et laissa le reste de ses compagnons dans une île voisine. Il rencontra tout d'abord un camp où les Illinois avaient cherché un refuge avec leurs femmes et leurs enfants. En face , sur la rive gauche de la rivière, il reconnut un camp iroquois dans lequel il compta cent trente huttes. Derrière ce camp, sur les arbres qui couvraient la colline, il déchiffra les totems par lesquels les chefs iroquois marquaient que 582 guerriers les suivaient; quils avaient tué un certain nombre d'Illinois et fait des prisonniers.
En continuant sa route, La Salle trouva six autres camps illinois, et, en face, autant de camps iroquois. Il fut assuré, dès lors, que les premiers fuyaient, et que les seconds les suivaient jour par jour et pas à pas.
Il arriva ainsi à Crève-Cœur, qu'il trouva désert et démoli 2 .
Le navire était encore sur le chantier; mais les Iroquois en avaient arraché les ferrures, et, sur une planche, ses anciens
(1) Relation des Découvertes du sieur de La Salle, ms. cité par M. Parkman.
(2) Sur la foi de la relation de Tonty, de 1697, nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, que le fort était en bon état. Devant le document produit par M. Parkman. nous nous empressons de reconnaître notre erreur.
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serviteurs avaient écrit : Nous sommes tous sauvages; ce ig, — i68o.
La Salle, poursuivant sa route, trouva quatre nouveaux campements de chacune des armées sauvages, et partout un silence de mort. Près du confluent de l'Illinois et du Mississipi, il vit sur la droite, dans le lointain, plusieurs ligures humaines droites et immobiles. Il prit terre et trouva que ces figures étaient des corps de femmes et d'enfants à demi-consumés, encore attachés aux poteaux du supplice. Tout auprès, il vit, avec horreur, des chaudières encore pleines de chair humaine abandonnées sur le feu i .
Arrivé au Mississipi, La Salle monta sur un arbre qui étendait ses rameaux sur le fleuve et grava dessus son portrait ainsi que celui de ses hommes,, assis dans un canot, portant un calumet de paix. 11 ajouta une lettre par laquelle il informait Tonty de son retour au grand village des Illinois. Ses compagnons lui offrirent de le suivre jusqu'à la mer. Il refusa pour ne pas abandonner ceux qu'il avait laissés en arrière. Quatre jours après, il était de retour au grand village.
M. Parkman constate que, malgré ses préoccupations et ses angoisses, il fit des observations scientifiques sur la fameuse comète qui glissait alors sur sa tête (2) .
(1) Après avoir fait la paix avec les Illinois, les Iroquois enlevèrent par surprise, dans un village, onze cents femmes et enfants. Quelques Illinois les suivirent dans l'espoir de leur enlever leur proie. Ils trouvèrent, dans un campement , les os de leurs enfants que ces sauvages avaient dévorés. Un Illinois les surprit près de la rivière des Miamis, au milieu d'un festin, au moment où ils faisaient rôtir son fils. Pris de fureur, il poignarda celui qui tournait la broche, blessa plusieurs Iroquois et s'enfuit au fort des Miamis. (V. Bacqueville de la Potherie, n, 145, 146.)
(2) C'était la grande comète de 1680. Le docteur B.-A. Gould m'écrit, dit M. Parkman : 0 Elle parut en décembre 1680 et fut visible jusque dans les derniers jours de février 1681. Elle fut particulièrement brillante en janvier. » Par des observations sur cette comète, Newton démontra la révolution de ces corps autour du Soleil. « Aucune comète, dit-il , n'a menacé la terre de plus près que
celle de 1680. » (Note de M. Parkman.)
H prit les trois hommes qu'il avait laissés au grand village, ramassa du maïs provenant des caches incendiées par les Iroquois, et remonta la rivière. Le 6 janvier, au confluent de la Kankakee, il s'engagea dans la branche septentrionale de l'Illinois. Quand il arriva au Saint-Joseph, la terre était couverte d'une couche de neige épaisse, sèche et légère, ne permettant pas l'usage des raquettes. Selon sa coutume , il prit la tête de la troupe et lui fraya le chemin. Après des fatigues infinies, il trouva un refuge dans son fort des Miamis. La Forest en avait pris le commandement. La Salle vit avec plaisir que ses hommes l'avaient restauré, tout en en défrichant les environs.
Dans le repos forcé que lui faisait une saison rigoureuse , il médita sur les causes de ses insuccès.
Il reconnut d'abord que ses ennemis européens pouvaient peu de chose contre lui sans le concours des Iroquois , et qu'il devait opposer à ces sauvages une barrière infranchissable.
Il reconnut aussi qu'il devait rester en personne et constamment à la tête de sa troupe-, que les grands navires, pour lesquels il avait toujours eu beaucoup de tendance, entravaient sa marche et seraient avantageusement remplacés par des canots.
Pour arrêter les Iroquois, il jugea qu'il lui fallait réunir de nombreuses tribus sauvages dans la vallée de l'Illinois.
Cette fois , le hasard parut le favoriser.
Vingt-cinq ou trente sauvages , chassés par la guerre de leur pays natal , hivernaient , ainsi qu'une troupe d'Abenakis et de Mohegans, dans le voisinage du fort. La Salle leur fit comprendre que , sous sa protection , il vivraient libres, heureux , à couvert des violences des Iroquois. Un chaouanon, chef de cent cinquante guerriers,, vint lui demander son aide contre ces mêmes Iroquois (i). La Salle la lui promit , mais à la condition,
(i) Zenobe Membre, Apud Ch. Le Clercq (Premier établissement de la Foy, ch. xxn), dit au contraire que La Salle envoya chez les Chaouanons, avec des présents, pour les engager à s'allier avec les Illinois contre les Iroquois. Mais il ajoute que les Iroquois portaient la guerre jusque chez les Chaouanons.
qui fut acceptée, que les Chaouanons viendraient se fixer sur rillinois.
Il résolut ensuite de se mettre en relation avec quelques bandes d'Illinois qui cherchaient à se réinstaller dans leurs anciennes contrées. Il partit à cet effet, le ier mars, avec La Forest et dix-neuf hommes. Le voyage fut long, extrêmement pénible. Il fallut faire usage des raquettes. Les rayons du soleil, en frappant sur la neige, produisaient des tons tellements vifs, que La Salle en fut complètement aveugle, ainsi que plusieurs de ses hommes, pendant trois jours. Il finit par rencontrer Tune des bandes qu'il cherchait et lui fit promettre de ramener le reste de la nation.
Il apprit dans ce voyage que Tonty était chez les Poutouatamis, et que Ton avait vu le P. Hennepin chez les Outouagamis, à son retour du pays des Sioux.
Après quelques jours de repos au fort des Miamis, il se rendit aux sources delà Kankakee, dans l'intention de détacher les Miamis des Iroquois, et de les faire passer dans son camp.
Il trouva, dans leur village, des Iroquois qui se comportaient bien plutôt en insolents vainqueurs qu'en alliés, et parlaient des Français avec le plus grand mépris. Bien qu'ils fussent plusieurs centaines de guerriers, les Miamis n'osaient pas tenter de les chasser. Mais La Salle, encore qu'il n'eût avec lui que quelques hommes, les traita avec hauteur, les menaça, les mit au défi de répéter ce qu'ils avaient dit en son absence. Les Iroquois prirent secrètement la fuite pendant la nuit. Les Miamis, étonnés, conçurent une haute opinion de Cavelier de La Salle, et furent tout disposés à entrer dans ses vues.
Il les réunit dans un meeting et leur parla très éloquemment, comme on peut en juger par les extraits que M. Parkman donne de son discours .
Il était d'ailleurs dans le genre sauvage , dit un de ses chroni queurs, « le plus grand orateur de l'Amérique septentrionale. »
Son discours, ponctué avec des présents, selon la coutume indienne, détermina ses auditeurs à vivre en frères avec les Illinois et à reconnaître pour père le grand roi. Des naturels de Rhode-Island, de New-York et de la Virginie, qui se trouvaient momentanément dans le. village, suivirent l'exemple de leurs hôtes (i).
Ayant ainsi réussi au gré de ses désirs, il partit,- le 22 mai 1681 (2), pour Michillimackinac , où il retrouva Tonty et Zénobe Membre, revenus depuis peu de la baie des Puants. Après quelques jours de repos et d'intéressantes causeries, les trois amis s'embarquèrent pour Frontenac.
La Salle s'entendit avec ses créanciers, obtint d'eux de nouveaux subsides , fit son testament et se prépara pour une dernière expédition, résolu à mourir ou à toucher enfin le but qu'il poursuivait depuis quinze ans.
La Salle partit de Frontenac à la fin d'août 1681, et rejoignit Tonty le 3 novembre sur la Chicagou (3; .
(1) Zénobe Membre pensait exactement comme La Salle relativement à la nécessité de la paix entre les diverses peuplades du bassin de l' Illinois. « C'est, dit-il , une nécessité absolue si l'on veut s'établir dans ces païs et y faire quelques progrès pour la foy, d'entretenir toutes ces nations en paix et en union, aussi bien que les autres qui sont plus éloignées, contre l'ennemy commun, c'est-àdire l'Iroquois, qui ne fait jamais de paix véritable avec ceux qu'il a une fois battus, ou qu'il espère de vaincre par la division qu il jette fort adroitement. Si bien que nous serions tous les jours exposez à des déroutes semblables à celle qu'il nous fallut soutenir l'année précédente. » (Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxn.)
(2) Zénobe Membre, Apud , Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foyy ch. xxn.
(3) D'après le P. Membre , les sauvages donnaient le nom de Divine à la Chicagou. (Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxn.) D'après M. Parkman , ce nom était celui de la Kankakee. Il dit avoir vu sur une
Sa troupe se composait alors de cinquante-quatre personnes , vingt-trois Français, dix-huit Mahingans ou Loups et Abenakis , tous guerriers éprouvés, dix sauvagesses et trois enfants. Comme le remarque M. Parkman, de ces cinquante-quatre personnes, quelques-unes étaient inutiles, d'autres à charge.
Il traversa de nouveau le magnifique pays arrosé par la Kankakee, les vastes prairies que traverse Tlllinois, où se trouvent des bouquets de bois que Ton dirait plantés au cordeau et quantité de sentiers incessamment parcourus par des troupes nombreuses de buffles, de chevreuils et de cerfs (i). Il repassa devant le Starved-Rock, que Charlevoix appelle simplement le Rocher, où Ton voyait encore, en 1721, des restes de palissades. Il revit ensuite son ancien fort de Crève-Cœur. Jusque-là , il avait remorqué sur des traîneaux ses bagages, un malade et ses canots.
Le 6 février, il touchait aux rives du Mississipi. Il attendit que ses sauvages fussent arrivés et que le fleuve fût débarrassé des glaçons qui l'encombraient. Le i3, avec seulement quarante personnes portant armes, il confia sa fortune, sa vie, sa mémoire , au Père des Eaux , mais surtout à sa boussole , à sa bravoure, à son génie.
carte de Raudin, ingénieur du comte de Frontenac, cette rivière designée sous le nom de Divine ou de l'Outrelaise.
M. Pierre Margry, se basant sur un passage des Mémoires de Saint-Simon (III, 374 de l'édit. Chéruel, publiée par Hachette en 1864, et V, 335 de redit. Chéruel citée par M. Parkman), pense que ce nom a été donné par les Français pour faire honneur au comte de Frontenac. On trouve en effet , au passage cité des Mémoires, que les gentilshommes appelaient Divines Madame de Frontenac et Mademoiselle d'Outrelaise , qui vivait avec elle « dans un bel appartement « que le feu duc de Lude, qui était fort galant, lui avait donné à l'Arsenal , étant « grand maître de l'artillerie. » M. Parkman parait se ranger à cet avis.
Nous nous permettrons de remarquer que c'était faire au comte de Frontenac un étrange honneur que de donner à une rivière le nom qui rappelait les galanteries de sa femme.
0 Charlevoix. Journal d'un Voyage, 1. xxvw.
Il visita fort attentivement les rives , l'embouchure des rivières , prit des notes sur tout ce qu'il vit de remarquable dans ce vaste pays, l'un des plus fertiles du globe. Il eut grand soin surtout de faire alliance , tout au moins de se mettre en bons termes avec les tribus voisines du fleuve. Le 24 février, il commença la construction du fort Prudhomme,, près du troisième bluff des Chicassas. Il avait pour but d'attendre l'un de ses compagnons qui s'était perdu à la chasse , de faire acte de prise de possession-, de couvrir sa marche et de créer un centre colonial. Le 14 mars, aux Arkansas, il planta solennellement une croix ornée des armes de Louis XIV, et déclara que le pays appartenait désormais à la couronne de France 1 .
Le 6 avril, il parvint au Delta. Le 7, il fit la reconnaissance des trois canaux qui conduisaient à la pleine mer, et le 9, au bruit de la mousqueterie, au chant des hymnes de l'Eglise, il planta une colonne aux armes de France , pour marquer que l'immense bassin du Mississipi devenait colonie française, et une croix pour marquer qu'il était ouvert à la prédication évangélique (2).
« En ce jour, » dit M. Francis Parkman ,, « le royaume de « France reçut, sur parchemin, un prodigieux accroissement. « Les fertiles plaines du Texas ; le vaste bassin du Mississipi , « depuis les glaces du Nord jusqu'aux rives tropicales du golfe , « des cimes boisées de TAUeghany aux sommets stériles des
(1) Procès-verbal de la prise de possession du pays des Arkansas, du 14 mars
(2) Voir Relation de la découverte de V embouchure de la rivière Mississipi, dans le golfe du Mexique , faite par le sieur de La Salle, l'an passé 1682. (Archives du Ministère de la Marine.) — Procès-verbal de la prise de possession de la Louisiane , à r embouchure de la mer, au golfe du Mexique , par le sieur de La Salle, le g avril 1682. (Archives de la Marine.) — Premier établissement de la Foy dans la Nouvelle-France, ch. xxm. — Tonty, Mémoire, édit. Margry. — Tonty, Mémoire de 1697. — Rapport adressé par Nicolas de La Salle au Ministre de la Marine, le 3 septembre i6g8, Apud, R. Thomassy, Géologie pratique de la Louisiane.
« Monts-Rocheux , — régions de savanes , de forêts , de déserts « crevassés par le soleil , de prairies arrosées par mille rivières , « parcourues par mille tribus belliqueuses, — passèrent sous « le sceptre du sultan de Versailles, et tout cela en vertu d'une « faible voix humaine qui ne portait pas à un demi-mille. »
La Salle, dit encore réminent auteur, avait écrit son nom dans l'histoire.
Il eut soin de relever à l'astrolabe , aussi exactement que possible, les embouchures du fleuve. Son intention était d'y revenir au printemps suivant pour fortifier le Delta et fonder une colonie dans ses environs. Pour le moment , le manque absolu de vivres le forçait de reprendre de suite la route du Nord.
Nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cave lier de La Salle : « M. Parkman remarque fort judicieu- « sèment que si La Salle avait pu, comme il le projetait , faire « sa découverte avec un navire, il aurait acheté sur sa route, « aux Indiens, une cargaison de peaux de buffles qui aurait « couvert en grande partie les frais de l'expédition. Son but « atteint , il aurait pu faire voile soit pour les Indes occidentales, « soit même pour la France. » Et nous ajoutions : « Si on « l'avait vu revenir à La Rochelle avec sa troupe de Loups , « d'Abenakis, de Canadiens, avec une riche cargaison et un « navire construit sur place , nous pensons que la France ence tière l'eût acclamé, et que le gouvernement l'eût fait assez « puissant pour qu'un Beaujeu ne pût l'entraver par ses in- « trigues. Dans ce cas , il accomplissait la destinée la plus glo- « rieuse , et la France devenait souveraine dans l'Amérique du « Nord. » Nous pouvons , sur ce point, nous appuyer de l'opinion de notre historien national Michelet (i)
Aujourd'hui surtout que la grande République tend à nos plus mortels ennemis une main qui devrait être dans la nôtre, nous pouvons mesurer l'étendue de notre malheur. Il est indubitable
(i) La Régence, 2'édit, Chamerot: Paris, 1864, p. 189 et seq.
que les Etats-Unis auraient depuis longtemps secoué le joug de la mère-patrie : mais restés forcément Français de cœur et d'origine, nous pouvions compter sur un secours qui nous eût élevé le moral et peut-être sauvés du naufrage. Ainsi, à deux cents ans de distance, nous subissons les effets des crimes commis contre Cavelier de La Salle.
Les Quinipissas, qui n'avaient point voulu recevoir l'intrépide Normand lors de son passage, se montrèrent hostiles à son retour. Cela ne saurait surprendre. Mais les Koroas, qui lui avaient dansé le calumet de paix , auxquels il n'avait pu donner aucun sujet de mécontentement, imitèrent les Quinipissas. Au premier abord , ce revirement est inexplicable; cependant, si on le rapproche de l'autorisa tion que le général de La Barre , successeur de Frontenac, avait donné aux Iroquois de tuer La Salle et les peuples qu'il avait réunis dans la vallée de l' Illinois, autour du Starved Rock i), on sera bien près de croire à l'action d'agents envoyés par les coteries envieuses de Québec.
Quelques jours après son départ du pays des Koroas, La Salle arrivait au fort Prudhomme. Là, nouveau malheur. Il tomba tout à coup malade, de maladie mortelle (2), et dut envoyer Tonty en avant pour faire parvenir au gouvernement la nouvelle de sa découverte.
M. Parkman croit cette maladie naturelle. « La Salle, » ditil, « fut subitement arrêté par un ennemi contre lequel le cœur « le plus vaillant ne peut rien.» Nous ne partageons pas cet avis.
Son caractère froid, sa constitution robuste, les diverses tentatives dont il fut l'objet , le moment où ces tentatives se produisirent , tout enfin porte à croire que cette maladie , dont ni Tonty, ni Membre, ni personne ne dit la cause et le nom, dont on ne
(1) Mémoire pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seignelay de ï estât où le sieur de La Salle a laissé le fort Frontenac pendant le temps de sa découverte. (Archives du Min. do la Mar.) Charkvoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France , t. II, pp. 3o8 et 378. 2 Tonty. Mémoire, édit. Margry, p. 21.
peut méconnaître l'à-propos pour faire perdre à La Salle la gloire de sa découverte, est le résultat d'un nouveau crime , a la même cause que l'hostilité subite des Koroas.
Après quarante jours de souffrances, La Salle partit pour le fort des Miamis et de là pour Michillimackinac , où il arriva au mois de septembre. Il avait dû faire ce long voyage à petites journées à cause de son extrême faiblesse.
Il se proposait, comme on l'a dit plus haut, de redescendre, au printemps de i683, au golfe du Mexique pour construire un fort et coloniser le bas Mississipi, afin de nous assurer la libre possession de ce fleuve. Mais, informé que les Iroquois préparaient une attaque contre les Miamis , il crut sa présence indispensable sur rillinois et rejoignit Tonty, qui commençait la construction du tort Saint-Louis et continuait l'œuvre de paix et de colonisation dont La Salle avait réuni les éléments Tannée précédente. Ceci nous ramène au Starved Rock, centre de la colonie et piédestal du fort Saint-Louis.
Nous voudrions donner sur ce roc célèbre les curieux détails condensés par M. Parkman. Les limites de notre cadre ne nous le permettent malheureusement pas. Entraîné par l'intérêt que nous portons au sujet, par le désir que nous avions de faire connaître à nos compatriotes les importantes pièces révélées par l'historien, nous avons donné à notre travail une étendue qui dépasse toutes nos prévisions. Nous regrettons d'autant plus de passer sur l'histoire et la description du Starved Rock, que nous devons à l'obligeance de M. Parkman une photographie de ce rocher.
La Salle avait réuni dans les environs , pour ainsi dire en une nuit, 388o guerriers Illinois, Miamis, Chouanons, Ouiatenons, Piaukishaw, Pepikokia, Kilatica et Ouabona. Franquelin, dans sa grande carte de 1684, dont M. Parkman donne un extrait, indique l'emplacement de chacune de ces tribus ainsi que le nombre d'hommes qu'elles pouvaient mettre sous les armes.
Dans un rapport au Ministre de la Marine, La Salle évalue toute la population de la colonie à vingt mille âmes, dont quatre mille guerriers.
Pour se maintenir et prospérer, il fallait à cette colonie une protection efficace contre les Iroquois, des marchandises, des armes et des munitions en échange de ses pelleteries. Or, marchandises, armes, munitions, de même que les secours en hommes, ne pouvaient encore venir que du Canada, et La Salle se trouvait ainsi à la discrétion du gouverneur général.
Malheureusement, Frontenac venait de tomber sous les coups des trafiquants et des jésuites, et Lefebvre de La Barre lui succédait septembre 1682 .
La Barre était un vieillard d'une avarice excessive, dévot jusqu'à la bigoterie , tout-à-fait au-dessous de ses importantes fonctions. Il passait des PP. Jésuites, qui l'absolvaient quotidiennement de ses fautes, à ses associés La Chesnaye, Le Ber et Lemoyne ., qui l'enrichissaient au détriment de la colonie. Il vit donc à la fois dans Cavelier de La Salle un protégé de son prédécesseur et un concurrent dangereux. Si la première qualité était une cause de malveillance, la seconde déterminait une haine sans bornes.
« Enfoncé dans les solitudes de l'Occident , » La Salle ignorait les dispositions du gouverneur à son égard. Pour le mettre dans ses intérêts, il lui écrivit du fort de Saint-Louis., le 2 avril i683 (1) , pour lui rendre compte de sa découverte et le prier de ne pas retenir, comme coureurs de bois, les hommes qu'il envoyait à Montréal lui chercher des marchandises et des munitions.
Le 4 juin suivant, du portage de Chicagou, il lui fait connaître la situation précaire de la colonie , exposée , sans armes et sans munitions, aux coups des Iroquois, et le prie de nouveau de délivrer ses hommes et de les laisser remplir leur mission.
(1) Lettre ms. citée par M. Parkman.
2 Lettre ms. citée par M. Parkman.
Pendant ce temps , La Barre écrivait au Ministre de la Marine que les découvertes que La Salle prétendait avoir faites étaient une pure illusion ; que ce grand homme était fou et commettait à Green Bay, sur les sauvages, même sur les Français, mille exactions qui devaient avoir pour résultat une guerre épouvantable dans laquelle le Canada pouvait succomber.
C'était un insigne mensonge. Les découvertes étaient bien réelles; La Salle jouissait de toute sa raison-, il avait passé tout l'hiver de 1682 à 1683, comme le remarque M. Parkman , non à Green Bay, mais sur l'Illinois (1).
Vers la même époque , La Barre fit chasser du fort Frontenac les hommes placés sous le commandement de La Forest. Il découvrit ensuite que ce fort avait une garnison inférieure à celle fixée par l'acte de concession, et le conïisqua pour le faire occuper par ses associés , qui le mirent au pillage (2) .
Enfin, comme déjà nous l'avons dit, il autorisa les Iroquois à tuer La Salle et les peuples qu'il avait réunis autour du fort Saint-Louis 3 .
Quand La Salle vit qu'il ne pouvait se sauver que par l'influence de la Cour, il résolut de venir en France. Etant en route pour Québec, il rencontra le chevalier de Baugis, qui allait
(1) Lettres de La 'Barre du 1 4 novembre 1682. du 3o avril i683 et du 4 novembre i683. Ms. cités par M. Parkman.
(2) Mémoire pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seignelay de Vestat où le sieur de La Salle a laissé le fort de Frontenac pendant le temps de sa découverte. Arch. du Min. de la Marine.)
(3) La Potherie (II, i63et 164) dit que La Barre avait seulement autorisé le pillage des Français qui trafiquaient sans commissions chez les Iroquois; que ceux-ci profitèrent de l'autorisation pour piller et tuer tous les trafiquants qu'ils rencontraient, et que La Barre se mit en campagne pour réprimer ces abus. Denonville, dans son mémoire du 10 août 1688, cité par M. Parkman, ne parle également que de l'autorisation de piller les canots de La Salle. Charlevoix (II , Soj, 3o8) n'en dit pas davantage. Mais La Salle est formel, et nous pensons qu'il y a d'autant plus lieu d'admettre sa version , que , en autorisant le pillage , on sous-entendait évidemment l'assassinat.
prendre possession du fort Saint- Louis au nom du gouverneur général. Cela complétait sa ruine et celle de ses associés.
La Salle détruisit rapidement à la Cour l'impression produite par les calomnies du général de La Barre. Il fut reçu par le roi, fêté, écouté, entouré. Seignelay, qui venait de succéder à son père dans la direction de la marine, lui donna toute sa confiance. Comme nous l'avons dit : « Ce fut l'apogée de sa glorieuse « carrière , le dernier sourire que lui accorda la Fortune. »
Après avoir rendu compte de sa découverte et démontré l'importance qu'il y avait à la conserver i , il proposa de retourner par mer aux embouchures du Mississipi, de les coloniser, de construire un fort à soixante lieues plus haut, et de conquérir la Nouvelle-Biscave . notamment les fameuses mines de Sainte- Barbe, dont il convoitait la possession pour la France depuis son arrivée au Canada 2 .
Il demandait, pour cette vaste entreprise, un vaisseau de trente canons, une barque de quarante tonnes, en fagot ou bâtie, douze petites pièces de rempart, des munitions, des outils , des approvisionnements , une chapelle et l'autorisation d'engager deux cents soldats ou artisans que le Trésor entretiendrait pendant un certain temps 3 .
Il comptait réunir facilement une armée de cinquante mille sauvages qui ne devait pas , selon lui , rencontrer de résistance sérieuse de la part d'une population d'environ quatre cents Es-
(1) Mémoire du sieur de La Salle pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seignelay de la découverte qu'il a faite par l'ordre de Sa Majesté. (Arch. du Min. de la Marine.)
(2) Hennepin, Nouveau voyage d'un pais plus grand que l Europe , préf. et pp. i3, 14.
(3) Mémoire de ce qui est nécessaire pour l'entreprise du sieur de La Salle. 'Arch. du Min. de la Marine, i
pagnols disséminés sur un vaste territoire, exploités par un vice-roi, efféminés, impropres à la guerre, détestés des Indiens, qu'ils traitaient avec leur cruauté ordinaire (i .
Seignelay approuva son projet et lui fit délivrer, sous la date du 14 avril 1684, des lettres-patentes le nommant vice-roi de la Louisiane, depuis le fort Saint-Louis jusqu'à la Nouvelle- Biscaye (2).
Tout en suivant ces importantes négociations, il sollicita, et obtint sans peine, la restitution de ses forts Frontenac et Saint- Louis. La Forest, porteur de lettres de blâme pour La Barre, partit pour en prendre possession (3) .
Au lieu de deux vaisseaux qu'avait demandés La Salle, le roi , qui s'intéressait beaucoup à l'entreprise, en accorda quatre, dont un, le Joly, portait trente-six canons.
« Dans une mauvaise heure , » dit M. Parkman, « le cornai mandement naval de l'expédition fut donné au capitaine de « Beaujeu. » Beaujeu, qui dédaignait le commerce et la bourgeoisie , se glorifiait de ses ancêtres et de son titre d'officier de la marine royale , ne put supporter sans dépit sa subordination à La Salle, qui n'était qu'un civil récemment ennobli.
La Salle, « tout à ses projets, froid, réservé, impéné- « trable, » avait peu de souci des blessures faites à son orgueil , et le confinait dans ses fonctions, tout en le traitant avec courtoisie.
Son irritation fut excessive, et tandis que l'on disposait tout
(1) Mémoire du sieur de La Salle sur l'entreprise qu'il a proposée à Monseigneur le marquis de Seignelay, sur une des provinces du Mexique. (Arch. du Min. de la Marine.)
(2) Pièce publiée par John Gilmary Shea, in Discovery and exploration 0/ the Mississipi Valley . Ad. finem. Redrield , i852.
(3) Lettres du Roy à La "Barre des 10 avril, 14 et 3 1 octobre 1684. — Lettre du cRoy à de Meules, du 14 avril 1684. — Mémoire pour représenter à Monseigneur le marquis de Seignelay la nécessité d'envoyer le sieur de La Forest en diligence à la Nouvelle France. (Mss. cités par M. Parkman.)
pour rembarquement , « que des agents sans foi ramassaient « des mendiants et des vagabonds pour les faire servir comme « soldats ou comme ouvriers , » il écrivit deux longues lettres i au Ministre pour se plaindre de La Salle et faire pressentir un insuccès
Des parents, des concitoyens, des amis de Cavelier de La Salle, arrivèrent à La Rochelle , ainsi que onze gentilshommes qui avaient sollicité l'honneur de l'accompagner (2) .
Le 24 juillet 1684, l'expédition mit à la voile. La mésintelligence qui séparait La Salle de Beaujeu produisit ses premiers effets presquen sortant du port. Le màt de beaupré se rompit; il fallut en attendre un autre dans les eaux de Rochefort. Pour Joutel 3 et Jean Cavelier 4 , cet accident fut volontaire; pour le P. Douay (5; , ainsi que pour Hennepin 6 , qui le copie, il fut causé par une tempête.
Beaujeu voulut ensuite, sans raison, jeter l'ancre à Madère-, La Salle s'y opposa. L'équipage en fut outré, et le capitaine annonça qu'il ne s'arrêterait plus qu'à Saint-Domingue. Le 6 septembre, La Salle empêcha les fêtes carnavalesques qui signalaient habituellement le passage de la Ligne. Nouvelle colère des matelots , qui se vengèrent dans la suite.
D'après Joutel 7) , il avait été convenu entre La Salle et Beaujeu que la flotte s'arrêterait à Port-dè-Paix , où La Salle devait trouver les officiers du roi , qui avaient mission de l'aider de tout leur pouvoir. Au lieu de s'en tenir à ces conventions, Beau-
(1) Nous les avons données in extenso dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, pp. 245, 247.
(2) Joutel, Journal historique, p. 12. — Douay, Apud Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy dans la Nouvelle France , ch. xxiv. — Hennepin , Nouveau voyage d'un pais plus grand que l'Europe, ch. 1. Utrecht, 1698.
(3) Journal historique , pp. 14 et i5.
(4) Mémoire autographe , cité par M. Parkman.
(5) Apud Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxiv.
(6) Nouveau voyage d'un pa'is plus grand que l'Europe, ch. I. Journal historique , p. 22.
jeu doubla subrepticement l'île de la Tortue, et vint jeter l'ancre devant le Petit-Goave, dans le golfe de Léogane.
Cette trahison, qui devait avoir pour but de priver La Salle de tout secours, eut pour résultat immédiat l'enlèvement, par deux pirogues espagnoles, du caïque le Saint-François, qui portait les outils et les approvisionnements nécessaires à l'installation de la colonie.
Quand le Joly jeta l'ancre devant le Petit-Goave, il contenait plus de cinquante malades. La Salle lui-même relevait d'une indisposition. Quelques jours après, dit Joutel, il tomba dangereusement malade , ainsi que la plupart de ses domestiques.
M. Parkman attribue cette maladie aux fatigues, surtout aux préoccupations. Jean Cavelier, Douay, Hennepin, Beau jeu ne disent rien qui puisse infirmer cette opinion. Nous avons émis un avis contraire. Un examen attentif de l'ensemble des faits nous oblige à le maintenir, au moins jusqu'à la publication du livre de M. Pierre Margry.
La conduite de Beaujeu fut alors très équivoque. Il refusa de prendre soin des affaires de La Salle, et, au moment où celui-ci était presque mourant, il laissa les matelots danser et chanter toute la nuit, par méchanceté, sous ses fenêtres, malgré les instantes prières de l'abbé Cavelier (i). Dans le même temps, par lettre du 20 octobre 1684, il écrivait au Ministre que l'expédition était mal conçue, dépassait les forces de Cavelier de La Salle et manquerait probablement son but-, que La Salle , aussi malade d'esprit que de corps, gardait strictement le secret de ses projets, et ne tenait point de livres afin de rester toujours seul maître de son entreprise.
Tandis que La Salle gisait sur son lit de douleur, ses hommes, livrés à eux-mêmes, désertaient ou contractaient dans la défi) Mémoire autographe de l'abbé Cavelier, cité par M. Parkman.— Jean Cavelier, Relation du Voyage entrepris par feu M. 'Robert Cavelier, sieur de La Salle.