‹ Cavelier de La Salle de Rouen [microforme]Chapitre 13 sur 22 · RAR · texte numérisé non relu

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Il eut soin de relever à l’astrolabe, aussi exactement que possible, les embouchures du fleuve. Son intention était d'y revenir au printemps suivant pour fortifier le Delta et fonder une colonie dans ses environs. Pour le moment, le manque absolu de vivres le forçait de reprendre de suite la route du Nord.

Nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle: « M. Parkman remarque fort judicieu- “sement que si La Suile avait pu, comme il le projetait, faire « sa découverte avec un navire, il aurait acheté sur sa route, (aux Indiens, une cargaison de peaux de buffles qui aurait « couvert en grande partie les frais de l'expédition. Son but «atteint, il aurait pu faire voile soit pour les Indes occidentales, « soit même pour la France. » Et nous ajoutions : « Si € l'avait vu revenir à La Rochelle « d'Abenakis, de Canadiens,

on avec Sa troupe de Loups,

avec une riche cargaison et un « navire construit sur place, nous PEnsons que la France en-

« tière l'eût acclamé, et que le gouvernement l'eût fait assez € puissant pour qu'un Beaujeu ne püt l’entraver par ses € trigues. Dans ce cas, il accomplissait la destinée Ja plus glo- « rieuse, et la France devenait souveraine dans l'Amérique du € Nord. » Nous pouvons » Sur ce point, nous appuyer de l'opinion de notre historien national Michelet (1)

Aujourd'hui surtout que la grande mortels ennemis une main qui devr pouvons mesur

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République tend à nos plus ait être dans la nôtre, nous er l'étendue de notre malheur. Il est indubitable

(1) La Régence, 2° édit, Chamerot: Paris. 1864, p.

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que les Etats-Unis auraient depuis longtemps secoué le joug de la mère-patrie ; mais restés forcément Français de cœur et d'origine, nous pouvions compter sur un secours qui nous eût élevé le moral et peut-être sauvés du naufrage. Ainsi, à deux cents ans de distance, nous subissons les effets des crimes commis contre Cavelier de La Salle.

Les Quinipissas, qui n'avaient point voulu recevoir l'intrépide Normand lors de son passage, se montrèrent hostiles à son retour. Cela ne saurait surprendre. Mais les Koroas, qui lui avaient dansé le calumet de paix, auxquels il n'avait pu donner aucun sujet de mécontentement, imitèrent les Quinipissas. Au premier abord, ce revirement est inexplicable; cependant, si on le rapproche de l'autorisation que le général de La Barre, successeur de Frontenac, avait donné aux Iroauois de tuer La Salle et les peuples qu'il avait réunis dans la vallée de l'Illinois, autour du Starved Rock (1), on sera bien près de croire à l’action d'agents envoyés par les coteries envieuses de Québec.

Quelques jours après son départ du pays des Koroas, La Salle arrivait au fort Prudhomme. Là, nouveau malheur. Il tomba tout à coup malade, de maladie mortelle (2), et dut envoyer Tonty en avant pour faire parvenir au gouvernement la nouvelle de sa découverte.

M. Parkiman croit cette maladie naturelle. « La Salle, » ditil, « fut subitement arrêté par un ennemi contre lequel le cœur « le plus vaillant ne peut rien.» Nous ne partageons pas cet avis.

Son caractère froid, sa constitution robuste, les diverses tentatives dont il fut l’objet, le moment où ces tentatives se produisirent, tout enfin porte à croire que cette maladie, dont ni Tonty, ni Membré, ni personne ne dit la cause et le nom, dont on ne

(:) Mémoire pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seisnelay de l'estat où le sieur de La Salle a laissé le fort Frontenac pendant le temps de sa découverte. (Archives du Min. de la Mar.) Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. Il, pp. 308 et 378.

‘2) Tonty. Mémoire, édit. Margry. p. 21.

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peut méconnaitre l’à-propos pour faire perdre à La Salle la gloire de sa découverte, est le résultat d'un nouveau crime, a la même cause que l'hostilité subite des Koroas.

Après quarante jours de souffrances, La Salle partit pour le fort des Miamis et de là pour Michillimackinac, où il arriva au mois de septembre. Il avait dû faire ce long voyage à petites Journées à cause de son extrème faiblesse,

Il se proposait, comme on l’a dit plus haut, de redescendre, au printemps de 1683, au golfe du Mexique pour construire un fort et coloniser le bas Mississipi, afin de nous assurer la libre possession de ce fleuve. Mais, informé que les Iroquois préparaient une attaque contre les Miamis , il crut sa présence indispensable sur l'Illinois et rejoignit Tonty, qui commençait la construction du fort Saint-Louis et continuait l'œuvre de paix et de colonisation dont La Salle avait réuni les éléments l'année précédente. Ceci nous ramène au Starved Rock, centre de la colonie et piédestal du fort Saint-Louis.

Nous voudrions donner sur ce roc célèbre les curieux détails condensés par M. Parkman. Les limites de notre cadre ne nous le permetterit malheureusement pas. Entraîné par l'intérêt que nous portons au sujet, par le désir que nous avions de faire connaitre à nos compatriotes les importantes pièces révélées par l'historien, nous avons donné à notre travail une étendue qui dépasse toutes nos prévisions. Nous regrettons d'autant plus de passer sur l'histoire et la description du Starved Rock, que nous

devons à l'obligeance de M. Parkman une photographie de ce rocher.

La Salle avait réuni dans les environs, pour ainsi dire en une nuit, 3880 guerriers lilinois, Miamis, Chouanons, Ouiatenons, Piaukishaw, Pepikokia, Kilatica et Ouabona. Franquelin, dans sa grande carte de 1684, dont M. Parkman donne un extrait, indique l'emplacement de chacune de ces tribus ainsi que le nombre d'hommes qu'elles pouvaient mettre sous les armes.

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Dans un rapport au Ministre de la Marine, La Salle évalue toute la population de la colonie à vingt mille âmes, dont quatre mille guerriers.

Pour se maintenir et prospérer, 1l fallait à cette colonie une protection efficace contre les Iroquois, des marchandises, des armes et des munitions en échange de ses pelleteries. Or, marchandises, armes, munitions, de même que les secours en hommes, ne pouvaient encore venir que du Canada, et La Salle se trouvait ainsi à la discrétion du gouverneur général.

Malheureusement, Frontenac venait de tomber sous les coups des trafiquants et des jésuites, et Lefebvre de La Barre lui succédait (septembre 1682).

La Barre était un vieillard d'une avarice excessive, dévôt jusqu à la bigoterie, tout-à-fait au-dessous de ses importantes fonctions. Ïl passait des PP. Jésuites, qui l'absolvaient quotidiennement de ses fautes, à ses associés La Chesnaye, Le Ber et Lemoyne, qui l'enrichissaient au détriment de la colonie. Il vit donc à la fois dans Cavelier de La Salle un protégé de son prédécesseur et un concurrent dangereux. Si la première qualité était une cause de malveillance , la seconde déterminait une haine sans bornes.

« Enfoncé dans les solitudes de l'Occident, » La Salle ignorait les dispositions du gouverneur à son égard. Pour le mettre dans ses intérêts, il lui écrivit du fort de Saint-Louis, le 2 avril 1683 (1), pour lui rendre compte de sa découverte et le prier de ne pas retenir, comme coureurs de bois, les hommes qu'il envoyaità Montréal lui chercher des marchandises et des munitions.

Le 4 juin suivant, du portage de Chicagou, il lui fait connaître la situation précaire ue la colonie, exposée, sans armes et sans munitions, aux coups des Iroquois, et le prie de nouveau de délivrer ses hommes et de les laisser remplir leur mission.

(1) Lettre ms. citée par M. Parkman.

2) Lettre ms. citée par M. Parkman

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Pendant ce temps, La Barre écrivait au Ministre de la Marine que les découvertes que La Salle prétendait avoir faites étaient une pure illusion; que ce grand homme était fou et commettait à Green Bay, sur les sauvages, même sur les Français, mille exactions qui devaient avoir pour résultat une guerre épouvantable dans laquelle le Canada pouvait succomber.

C'était un insigne mensonge. Les découvertes étaient bien réelles ; La Salle jouissait de toute sa raison; il avait passé tout l'hiver de 1682 à 1683, comme le remarque M. Parkman, non à Green Bay, mais sur l'Illinois (1).

Vers la même époque, La Barre fit chasser du fort Frontenac les hommes placés sous le commandement de La Forest. Il découvrit ensuite que ce fort avait une garnison inférieure à celle fixée par l'acte de concession, et le confisqua pour le faire occuper par ses associés, qui le mirent au pillage (2).

Enfin, cornme déjà nous l'avons dit, il autorisa les Iroquois à tuer La Salle et les peuples qu'il avait réunis autour du fort Saint-[ouis (3).

Quand La Salle vit qu'il ne pouvait se sauver que par linfluence de la Cour, il résolut de venir en France. Etant en route pour Québec, il rencontra le chevalier de Baugis, qui allait

(1) Lettres de La Barre du 1,{ novembre 1682, du 30 avril 1683 et du 4 novembre 168.3. Ms. cités par M. Parkman.

(2) Mémoire pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seignelay de l'estat où le sieur de La Salle a laissé le fort de Frontenac pendant le temvs de sa découverte. { Arch. du Min. de la Marine.)

(3) La Potherie (II, 163 et 164) dit que La Barre avait seulement autorisé le pillage des Français qui trufiquaient sans commissions chez les Froquois; que ceux-ci profitèrent de l'autorisation pour piller et tuer tous les trafiquants qu’ils rencontraient, et que La Barre se mit en campagne pour réprimer ces abus, Denonville, dans son mémoire du 10 août 1688, cité par M. Parkman, ne parle également que de l'autorisation de piller les canots de Pa Salle. Charlevoix (11, 307, 308) n'en dit pas davantage, Mais La Salle est formel, et nous pensons qu'il ya d'autant plus lieu d'admettre sa version ; que, en autorisant le nillage, on sous-entendait évidemment l'assassinat.

prendre possession du fort Saint-Louis au nom du gouverneur général. Cela complétait sa ruine et celle de ses associés.

La Salle détruisit rapidement à la Cour l'impression produite par les calomnies du général de La Barre. Il fut reçu par le roi, fêté, écouté, entouré. Seignelay, qui venait de succéder à son père dans la direction de la marine, lui donna toute sa confiance. Comme nous l'avons dit : « Ce fut l'apogée de sa glorieuse « carrière, le dernier sourire que lui accorda la Fortune. »

Après avoir rendu compte de sa découverte et démontré l’importance qu'il y avait à la conserver (1), il proposa de retourner par mer aux embouchures du Mississipi, de les coloniser, de construire un fort à soixante lieues plus haut, et Ge conquérir la Nouvelle-Biscaye, notamment les fameuses mines de Sainte- Barbe, dont il convoitait la possession pour la France depuis son arrivée au Canada (2).

Il demandait, pour cette vaste entreprise, un vaisseau de trente canons, une barque de quarante tonnes, en fagot ou bâtie, douze petites pièces de rempart, des munitions, des outils , des approvisionnements, une chapelle et l'autorisation d'engager deux cents soldats ou artisans que le Trésor entretiendrait pendant un certain temps (3).

Il comptait réunir facilement une armée de cinquante mille sauvages qui ne devait pas, selon lui, rencontrer de résistance sérieuse de la part d'une population d'environ quatre cents Es-

(1) Mémoire du sieur de La Salle pour rendre compte à Monseigneur le marquis de Seignelay de la découverte qu'il a faite par l'ordre de Sa Majesté. (Arch. du Min. de la Marine.)

(2} Hennepin, Nouveau voyage d'un païs plus grand que l'Europe, préf. et PP. 13, 14.

(3) Mémoire de ce qui est nécessaire pour l'entreprise du sieur de La Salle. (Arch. du Min. de la Marine.)

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pagnols disséminés sur un vaste territoire, exploités par un vice-roi, efféminés, impropres à la guerre, détestés des Indiens, qu'ils traitaient avec leur cruauté ordinaire (1).

Seignelay approuva son projet et lui fit délivrer, sous la date du 14avril 1684, des lettres-patentes le nommant vice-roi de la Louisiane, depuis le fort Saint-Louis jusqu'à la Nouvelle- Biscaye (2).

Tout en suivant ces importantes négociations, il sollicita, et obtint sans peine, la restitution de ses forts Frontenac et Saint- Louis. La Forest, porteur de lettres de blâme pour La Barre, partit pour en prendre possession (3).

Au lieu de deux vaisseaux qu'avait demandés La Salle, le roi, qui s’intéressait beaucoup à l’entreprise, en accorda quatre, dont un, le Joly, portait trente-six canons.

« Dans une mauvaise heure, » dit M. Parkman, « le com- « mandement naval de l'expédition fut donné au capitaine de « Beaujeu. » Beaujeu, qui dédaignait le commerce et la bourgeoisie, se glorifiait de ses ancêtres et de son titre d’officier de la marine royale , ne put supporter sans dépit sa subordination à La Salle, qui n'était qu'un civil récemment ennobli.

La Salle, « tout à ses projets, froid, réservé, impéné- «trable,» avait peu de souci des blessures faites à son orgueil, et le confinait dans ses fonctions, tout en le traitant avec courtoisie.

Son irritation fut excessive, et tandis que l’on disposait tout

(1} Mémoire du sieur de La Salle sur l'entreprise qu'il a proposée à Monseigneur le marquis de Seignelay, sur une des provinces du Mexique. (Arch. du

Min. de la Marine.)

(2) Pièce publiée par John Gilmary Shea, in Discover) and exploration of the Mississipi Valley. Ad, finem. Redfield, 1852.

(3) Lettres du Roy à La ‘Barre des 10 avril, 14 et 31 octobre 1684. — Lettre du Roy à de Meules, du 14 avril 1684. — Mémoire pour représenter à Monseigneur le marquis de Seignelay la nécessité d'envoyer le sieur de La Forest en diligence à la Nouvelle France. (Mss. cités par M. Parkman.)

pour l’embarquement, « que des agents sans foi ramassaient «des mendiants et des vagabonds pour les faire servir comme « soldats ou comme ouvriers , » il écrivit deux longues lettres (1) au Ministre pour se plaindre de La Salle et faire pressentir un insuccès

Des parents, des concitoyens, des amis de Cavelier de La Salle , arrivèrent à La Rochelle, ainsi que onze gentilshommes qui avaient sollicité l'honneur de l'accompagner (2).

Le 24 juillet 1684, l'expédition mit à la voile. La mésintelligence qui séparait La Salle de Beaujeu produisit ses premiers effets presqu'en sortant du port. Le mât de beaupré se rompit ; il fallut en attendre un autre dans les eaux de Rochetort. Pour Joutel (3) et Jean Cavelier (4), cet accident fut volontaire; pour le P. Douay (5), ainsi que pour Hennepin (6), qui le copie, il fut causé par une tempête.

Beaujeu voulut ensuite, sans raison, jeter l'ancre à Madère; La Salle s'y opposa. L'équipage en fut outré, et le capitaine annonça qu'il ne s’arrêterait plus qu'à Saint-Domingue. Le 6 septembre, La Salle empêcha les fêtes carnavalesques qui signalaient habituellement le passage de la Ligne. Nouvelle colère des matelots, qui se vengèrent dans la suite.

D'après Joutel (7), il avait été convenu entre La Salle et Beaujeu que la flotte s'arrêterait à Port-de-Paix, où La Salle de-

vait trouver les officiers du roi, qui avaient mission de l'aider de tout leur pouvoir. Au lieu de s’en tenir à ces conventions, Beau-

(1) Nous les avons données in extenso dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, pp. 245, 247.

(2) Joutei, Journal historique, p. 12. — Douay, Apud Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy dans la Nouvelle France, ch. xxiv. — Hennepin, Nouveau voyage d'un païs plus grand que l'Europe, ch. 1. Utrecht, 1698.

(3) Journal historique, pp. 14 et 15.

(4) Mémoire autographe, cité par M. Parkman.

(5) Apud Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxiv.

(6) Nouveau voyage d’un païs plus grand que l'Europe, ch. I.

Journal historique, p. 22.

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jeu doubla subrepticement l’île de la Tortue, et vint jeter l'ancre devant le Petit-Goave, dans lé golfe de Léogane.

Cette trahison, qui devait avoir pour but de priver La Salle de tout secours, eut pour résultat immédiat l'enlèvement, par deux pirogues espagnoles, du caïque le Saint-François, qui portait les outils et les approvisionnements nécessaires à l’installation de la colonie.

Quand le Joly jeta l'ancre devant le Petit-Goave, il contenait plus de cinquante malades. La Salle lui-même relevait d'une indisposition. Quelques jours après, dit Joutel, il tomba dangereusement malade, ainsi que la plupart de ses domestiques.

M. Parkman attribue cette maladie aux fatigues, surtout aux préoccupations. Jean Cavelier, Douay, Hennepin, Beaujeu ne disent rien qui puisse infirmer cette opinion. Nous avons émis un avis contraire. Un examen attentif de l’ensemble des faits nous oblige à le maintenir, au moins jusqu'à la publication du livre de M. Pierre Margry.

La conduite de Beaujeu fut alors très équivoque. Il refusa de prendre soin des affaires de La Salle, et, au moment où celui-ci était presque mourant, il laissa les matelots dariser et chanter toute la nuit, par méchanceté, sous ses fenêtres, malgré les instantes prières de l'abbé Cavelier (1). Dans le même temps, par lettre du 20 octobre 1684, il écrivait au Ministre que l'expédition était mal conçue, dépassait les forces de Cavelier de La Salle et manquerait probablement son but; que La Salle, aussi malade d'esprit que de corps, gardait strictement le secret de ses projets, et ne tenait point de livres afin de rester toujours seul maître de son entreprise.

Tandis que La Salle gisait sur son lit de douleur, ses hommes, livrés à eux-mêmes, désertaient ou contractaient dans la dé-

(1) Mémoire autographe de l'abbé Cavelier, cité par M, Parkman. — Jean Cavelier, Relation du Voyage entrepris par feu M. Robert Cavelier, sieur de La Salle.

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bauche des maladies honteuses dont ils ne devaient pas guérir.

Enfin remis, il arrêta avec Beaujeu, dont il se défiait, qu'il passerait du pont du Joly sur celui de l'Aimable ; qu'il ouvrirait la marche et que le Joly suivrait avec la Belle.

Le 12 décembre, il entra dans le golfe du Mexique. Le 6 janvier, il passa, sans les reconnaître, devant les embouchures du Mississipi. Beaujeu lui ayant beaucoup exagéré les effets du Gulf Stream , il se croyait encore dans la baie d'Apalache. Quand il s’apercçut de son erreur, il était à cinquante lieues de sa destination, et Beaujeu, qui savait certainement à quoi s'en tenir, refusa méchamment de le conduire en arrière. Il fut ainsi dans l'obligation de prendre terre sur les rives de la baie de Saint- Louis ( Matagorda Bay), autrefois Saint Bernard, la Bahia del Espiritu Santo des relations espagnoles.

Après avoir visité, sondé et balisé l'entrée de la baie, après s'être assuré que les navires l'Aimable et la Belle pouvaient y trouver un abri et que la barre ne présentait aucun danger sérieux, il donna l’ordre au chevalier d’Aigron, le 20 février, de passer avec l'Aimable, quand la haute mer lui serait signalée.

D’Aigron profita d’une absence de Cavelier de La Salle pour s'échouer volontairement sur un banc de sable (5). Le navire fut mis en pièces, et la cargaison, éparpillée par le flot, fut presque entièrement perdue.

C'était encore un malheur irréparable.

Beaujeu prit à son bord le chevalier d’Aïgron, quand son devoir était de l'abandonner à la justice de La Salle.

(1) I y a unanimité pour considérer ce naufrage comme une odieuse trahison du sieur d’Aigron. Joutel, Journal historique. pp. 76:81. — Hennepin, loc. cit. pp. 19, 20. — Douay, loc. cit. — Procès-verbaux du sieur de La Salle sur le naufrage de la flûte l'Aimable, à l'embouchure du fleuve Colbert. (Arch. du Min. de la Marine.) — Charlevoix, Hist. et Descript. gén. de la Nouvelle-France, t. III, p. ro.

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Enfin, par une nouvelle trahison, Beaujeu partit le 14 mars et reconnut, pour son propre compte, les embouchures du Mississipi, dont il fit faire la carte par Minet, ingénieur, qu'il ramenait en France, malgré La Salle. II avait refusé de livrer à celui-ci les armes, munitions et marchandises déposées à bord du Joly, sous prétexte qu'il aurait dérangé l’arrimage de son navire. Il abandonnait ainsi La Salle sans ressources, à cinquante lieues de sa destination, avec huit canons sans boulets, avec un personnel déjà fortement éprouvé, tout-à-fait démoralisé, entouré d’ennemis nombreux et implacables.

Quel fut le mobile du capitaine de Beaujeu? Eut-il assez peu de force de caractère pour sacrifier à ses rancunes son honneur et deux cents hommes ? A-t-il voulu servir les PP. jésuites, dont il était l'ami, au moins par sa femme ?

Par le rapprochement de certaines pièces et de certains faits, M. Parkman arrive à cette conclusion, qui semble parfaitement exacte, que Beaujeu devait être l'instrument des Jésuites (1).

Dans tous les cas, sa conduite causa la perte de La Salle, et peut-être, par contre-coup, celle de notre colonie de l'Amérique du Nord.

La Salle, loin de perdre courage, se prépara à lutter virilement contre la fortune.

Il construisit un fortin au bord de la mer pour abriter provisoirement sa troupe et ce qu'il avait pu sauver du naufrage de l'Aimable. Il partit ensuite avec cinquante hommes pour explorer la Rivière aux Bœufs, qu'il prenait alors pour le bras occidental du Mississipi.

Tandis que le Rouennais Joutel, gouverneur du tort, bataillait chaque jour avec les sauvages et faisait vivre sa troupe dans

(1) Sa trahison ressort non-seulement des faits, mais encore de la correspordance qu'il a échangée avec La Salle dans le golfe du Mexique. M. Parkman, qui parle toujours sans passion, ne peut s'empêcher, comme M. Margry, d’accoler à son nom le qualificatif de traître. (V. p. 389, note 2.)

l'abondance, La Salle fondait, sur la Rivière aux Bœufs (1), un nouveau fort qu'il baptisait de son nom favori de Saint-Louis.

Les sauvages, le découragement, surtout la maladie rapportée du Petit-Goave , réduisaient considérablement sa troupe. A force de persévérance et d'énergie, il termina cependant sa construction, mais après avoir appelé près de lui Joutel et les hommes laissés sous ses ordres. Il fit ensuite , avec vingt-quatre personnes, une excursion dans les environs, tant pour former ses compagnons à la fatigue, que pour étudier le pays et faire alliance avec quelques tribus indiennes.

A peine revenu, il partit pour une seconde excursion, Il descendit d’abord à la baie; visita la Belle, explora les côtes, puis s'enfonça dans les terres. De quel côté”? Les récits de Joutel (2), de l'abbé Cavelier (3), d’Anastase Douay (4), — contradictoires, nébuleux , discrets, — ne permettent pas de le dire avec certitude. Nous supposons, pour les motifs que nous avons exposés dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, pp. 297-305, qu'il fit route à l’ouest , vers les fameuses mines de Sainte-Barbe.

Ce long voyage dura jusqu'à la fin de février 1686, et ne semble pas avoir eu de résultats appréciables.

Dans l'intervalle, la Belle fut brisée par la tempête. C'était le plus grand malheur qui pût frapper La Salle. Il lui était désormais impossible de chercher par mer les embouchures du Mississipi. Sachant alors que la Rivière aux Bœufs n'était pas une branche de ce fleuve, il entrevit, sans aucun doute, dans une traversée par terre, des fatigues peut-être au-dessus des forces de ses compagnons, des dangers sans nombre, un succès incertain.

(1) Maintenant Lavaca. Joutel l’appellait Rivière aux Bœufs.

(2) Journal historique, pp, 123-125.

(3) Relation du Voyage entrepris par feu M. Robert Cavelier, sieur de La Salle, pp. 16-29.

(4) Ch. Le Clerc, Premier établissement de la Foy dans la Nouvelle France, ch. xxiv.

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Il prit immédiatement son parti. Les événements le pressaient. Sa troupe continuait à diminuer rapidement. Chaque jour de retard lui enlevait une chance de salut. Il prépara une nouvelle expédition et partit avec vingt hommes, le 22 avril 1686. Les contrées qu'il traversa firent l'admiration du P. Douay, l’historien de cette tentative. Diverses tribus , les unes errantes, les autres sédentaires , se rencontrèrent sur sa route, et toutes le reçurent avec bienveillance. Il était aux Assonis, sur la Rivière Rouge , plein d'espoir, quand, une fois encore , il tomba subitement et dangereusement malade, ainsi que son neveu Moranget. Ce qui arriva pendant cetté maladie, d'environ quarante jours, se devine aisément. Plusieurs de ses hommes désertèrent, séduits par les mœurs douces et voluptueuses des habitants ; les autres se découragèrent, ce qui l'obligea de retourner sur ses pas. Le 17 octobre, il rentrait au fort Saint-Louis, avec huit hommes sur les vingt qu'il avait en partant.

Sa position devenant de plus en plus critique, il résolut de faire un suprême effort. Il lui fallait, sous peine de voir tous ses hommes tomber un à un autour de lui, arriver promptement aux Illinois. Il ne s'agissait plus, pour le moment, de conquérir la Nouvelle-Biscaye, mais de sauver les faibles débris de sa colonie. Il organisa donc une dernière colonne expéditionnaire, et, comme toujours, se mit à sa tête. Elle se composait de seize hommes (1), parmi lesquels se trouvaient son frère, ses deux neveux, Joute, et Douay.

Le 12 janvier 1687, elle se mit en route. Les adieux de ceux qui restaient à ceux qui partaient furent touchants. Tous avaient les larmes aux yeux, comme s'ils avaient pressenti qu'ils ne devaient plus se revoir.

Le 19 janvier, la petite troupe se trouvait aux Cenis, sur un affluent de la Trinité, encore bien loin de la « fatale rivière, »

(1) Leurs noms, que nous avons pu retrouver, sont rappelés dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, p. 319.

quand La Salle fut assassiné, au coin d’un bois, par Duhaut, l'un de ses officiers.

Ainsi finit ce héros, l’une des plus pures gloires de notre histoire nationale, l’un des plus grands hommes de la Normandie, si fertile en grands hommes.

Quelques écrivains imputent à ses défauts les malheurs dont il fut constamment la victime. Ce qu’une étude approfondie des faits nous a montré de clair, de précis, c'est que des coteries mercantiles et religieuses, jalouses des succès qu'il obtint par des travaux prodigieux, par un génie supérieur, par un courage que nul n'a surpassé, l’ont poursuivi de leur haine mesquine jusqu'à la mort; nous dirons plus, pour être tout-à-fait vrai : jusqu'au-delà de la mort, car elles ont tout fait pour étouffer sa mémoire.

Nous terminerons ici notre récit.

Nous pensons avoir atteint le triple but que nous nous proposions , et qui était : de faire connaître le magnifique, savant et consciencieux ouvrage de M. Francis Parkman, de remettre une fois encore en lumière le grand nom de Robert Cavelier de La Salle, enfin de compléter notre propre travail par une analyse des documents dont M. Parkman nous a révélé l'existence.

Il nous reste à faire un Confiteor.

Nous avons dit, dans notre premier article : « Quant au nom « de La Salle, il (M. Parkman) le fait venir d’une propriété que « les Cavelier auraient eue aux environs de Rouen. Nous avons « consulté à cet égard M. de Beaurepaire, dont chacun apprécie « le savoir et l'extrême affabilité. Il ne connaît dans la Seine-Inférieure ni fief ni manoir du nom de La Salle. »

Tout en nous remerciant en termes fort gracieux de l’ensemble de notre critique, M. Parkman nous a prié de profiter de ce que

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nous étions sur place pour rechercher quelle était la propriété dont La Salle avait tiré son nom.

M. l'abbé Somménil, auteur d'ouvrages très appréciés sur la Normandie, a eu la bonté de nous faire savoir qu'il connaissait plusieurs fiefs du nom de La Salle et de nous donner des indications précises pour guider nos recherches.

M. Pierre Margry, qui possède dans ses moindres détails l'histoire de notre héros, nous a fait entendre que nous étions à côté de la vérité. Par discrétion, nous n'avons pas voulu lui demander un renseignement dont il tient peut-être à conserver la primeur, n'ayant dü l'obtenir qu'au prix de beaucoup de démarches.

Mettant à profit les renseignements que nous donnait obligeamment le savant éditeur du Chronicon Valassense, nous avons immédiatement entrepris de nouvelles recherches à la Bibliothèque, aux Archives du département et aux Archives du Palais-de-Justice, Malgré le bienveillant concours de M.Frère,

de M. de Beaurepaire, de M. Gosselin, toutes les espérances que nous avons pu concevoir se sont successivement évanouies. Le seul résultat certain de notre long travail, c’est que nous avions mal compris les paroles de M. de Beaurepaire : qu'il ya dans les environs de Rouen, plusieurs fiefs et vavassoreries du nom de La Salle; que notre critique n'était pas fondée; que M. Parkman était dans le vrai. M. Parkman nous a d’ailleurs

écrit qu'il tenait ce renseignement de M. Margry, ce qui, pour nous, tranche la question.

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