‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 3 sur 28 · XXI · texte numérisé non relu

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Doctrine de la Trinité suivant l’Église — Idée de la philosophie

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Cet écrit a paru en italien en 1871. 11 se compose d’une série de mémoires ou, pour mieux dire, de chapitres que j’ai lus pendant la même année à X Académie des sciences morales et politiques de Naples, et qui ne sont que des parties d’un tout, d’un livre. Aujourd’hui je le publie en français sans y rien changer, ou en n’y faisant que de légères modifications qui n’en altèrent en aucune façon ni la substance ni l’ordonnance primitive. Je dois dire que cette traduction devait paraître en même temps que mon livre « Strauss , V ancienne et la nouvelle foi », mais que des raisons indépendantes de ma volonté en ont retardé la publication. Si je note ce détail c'est que ces deux livres ont des points communs, et qu’ils s’éclairent et se complètent mutuellement.

Un écrivain allemand bien connu, M. r de Treitschke, a dit de ce livre qu’il est rempli d’esprit, mais qu’il n’est pas moins rempli de paradoxes. L’esprit et le paradoxe, j’entends l’esprit sérieux (c'est de cet esprit,

je suppose, que M. r de T. a voulu parler) (1) me paraissent peu conciliables, et, pour moi, je l’avoue, je me garderais bien de dire qu’il y a de l’esprit dans un livre qui, traitant d’un problème aussi grave que celui des rapports de l’Église et de l’État, fourmille de paradoxes. Ce que je dirais c’est tout bonnement que c'est un livre paradoxal, et, quant à l'esprit, si toutefois il pouvait y en avoir, je ne m’en occuperais guère, à moins cependant de vouloir faire un compliment banal à l’auteur, ce dont, pour ma part, je me liasse très-volontiers.

Du reste M. r de T. m’eût fort obligé de me marquer où dans mon livre est l’esprit, et où est le paradoxe, et plus encore, de m’expliquer ce qu’est l’esprit et ce qu’est le paradoxe. Esprit, c’est-à-dire ici raison, et paradoxe sont des mots, et ne sont que des mots aussi long temps qu’on n’en a pas déüni scientifiquement

(1) Je ne connais le livre de XiJ de Treitsehke, intitulé « Le Comte Carour » que par la version italienne de M. r A. Guerrieri Gonzaga. Je ne puis donc que déviner le texte d’après l’expression italienne pieno il'ingegno, et je suppose que le mot allemand est geist reich, ou geislroll. Si tel est, en effet, le mot du texte, je ferai observer qu'il n’est exactement rendu ni par plein d'esprit, ni par ingénieux, geistreich exprimant un état, une faculté de l’esprit intermédiaire entre ces termes et profond ( tief ). 11 dit plus que les premiers, et moins que le second. Vlein de raison est peut-être le mot qui le rend le mieux.

le sens. Je dis scientifiquement, car c'est là l’essentiel, et aussi le difficile.

La science et le génie sont aussi des paradoxes, et Dieu est l’être le plus paradoxal, le paradoxe absolu. On peut du moins considérer ainsi ces choses. Cela dépend de la façon dont on les entend, du point de vue oit l'on se place pour les considérer. O altitudo ! s’écriait l’apôtre devant la profondeur de la nature divine. Pour le vulgaire il n'y a point A' altitudo, ou celte altitudo est un paradoxe, une folie.

Qu’est-ce qu'en effet que le paradoxe? C’est, d'après l’étymologie du mot, une conception, une pensée qui est en dehors de l’opinion, ou qui va à l’encontre de l’opinion. D'où il ne suit nullement que le paradoxe soit une pensée irrationnelle et fausse. Tout au contraire, il se peut fort bien que le paradoxe soit le vrai, et que l’opinion soit le faux. La science n’est la science, et la vérité n’est la vérité qu’antant et parcequ'clles s’élèvent au-dessus de l’opinion. Si l’opinion était la vérité, il n’y aurait point de vérité. L’opinion, prise en elle-même, c’est le devenir, non le devenir déterminé, mais le devenir indéterminé, le devenir dans le chaos. L’opinion, dit-on, est la puissance souveraine, elle gouverne le monde. Mais celle qui parle ainsi est précisément l’opinion, cette maîtresse orgueilleuse du présent qui est bien obligée de briser le lendemain l'idole qu’elle adorait la veille, et qui ne gouverne qu’en se donnant à elle-même un perpétuel dé-

menti; ce qui veut dire qu’au fond elle ne gouverne rien, et que si c’était elle qui gouvernait le monde, celui-ci serait depuis long temps rentré dans le néant. C’est vis-à-vis de cette opinion que la vérité est le paradoxe, et que le paradoxe est la vérité.

Mais comme M. r de Treitschke, tout en disant que mon livre est rempli do paradoxes, ne uous apprend point ce qu’il entend par paradoxe, ni quels sont les paradoxes dont mon livre est parsemé, je vais tâcher de déviner sa pensée, et au risque de me répéter (pour compléter sa pensée il faut se répéter) je vais soumettre au lecteur quelques considérations qui lui donneront comme un avant-goût de cet écrit paradoxal.

Et, d'abord, y a-t-il un paradoxe plus étrange, plus gigantesque que de s’attaquer k Cavour, et de prétendre le faire descendre du piédestal où l’ont placé l’admiration et la reconnaissance de son pays et l’opinion universelle? La pensée fondamentale elle-mcme du livre est donc déjà uno pensée paradoxale.

L’admiralion et la reconnaissance du pays! C’est trèsbien, c’est beaucoup, et je suis loin de nier qu’il faut y attacher nn prix, et même un très-haut prix. Mais sont-elles la vérité? Voilà la question qui domine toutes les autres, et, strictement parlant, la seule question. Les peuples admirent, mais ou général ils s’admirent eux-mêmes dans ceux qu’ils admirent. C’est môme pour cette raison qu’ils les admirent. Mais s’ils se trompent, que devient leur admiration, et avec leur

admiration que devient leur reconnaissance? Et que devient aussi l’opinion, serait-ce l’opinion universelle, bien qu 'opinion et universel soient deux termes inconciliables, une conlrudictio in terminis , une absolue impossibilité? Admiration, reconnaissance, opinion, et non-seulement ces choses, mais le dévouement et l’héroïsme lui-même sont choses impuissantes, des ombres vaines et trompeuses s’ ils n’ont pas avec eux la vérité. Et c’est la vérité, telle du moins que je l’entends, que j’ai voulu mettre en lumière dans ce livre, en écartant et en faisant taire toute considération secondaire, et tout intérêt individuel et national. Et en m’attachant à la vérité je me suis mis, à ce qu’il parait, en opposition avec l’opinion, ou du moins avec une certaine opinion. Je dis une certaine opinion, pareeque l’opinion est si dissemblable à elle-même qu’il est impossible de la saisir; car non-seulement elle est autre ici et autre ailleurs, autre hier et autre aujourd’hui, mais elle est autre au-debors et autre nu-dedans, de telle sorte qu'on peut lui appliquer le aliud in ore, aliud in corde; c’est-à-dire (pie quand elle parle au-dehors, elle parle d’une toute autre façon que quand elle se parle intérieurement à elle-même. El celte opinion j'ai cru devoir l’attaquer là oh elle s’est manifestée sous une forme à la fois séduisante et dangereuse, dangereuse surtout pour la nation dont Cavour est, en un sens, la personnification.

El, en effet, Cavour ne dit pas: supprimons la religion, ou bien, faisons-en un instrumentum rcgni, non, il no dit pas cela, et par une bonne raison, c’est qu’il ne pouvait pas le dire, mais prenant son vol dans une plus haute région, dans la région de la liberté, il dit : liberté pour tous, liberté pour vous, Eglise, liberté pour vous, société civile ou Etat. Et qu’y a-t-il de plus séduisant qu’une telle formule? C'est la panacée universelle. Un peuple où tout le monde est libre, et libre de toutes les façons, libre dans son for intérieur, et libre dans son for extérieur, libre à l'Eglise, et libre chez lui et sur la place publique, c'est un peuple de bienheureux. C’est la béatitude éternelle dans la vie terrestre. Un tel peuple a réalisé l'idéal de l’humanité. Oui, il a réalisé le mot. Mais la chose? La chose c'est bien différent. Et c’est là précisément l’opinion. L'opinion, veux-je dire, s'éprend des mots, elle aime à se repaître de sons, d’apparences, d’ombres. Où est, en effet, dans cette formule l’unité de l’esprit, cette unité qui est sa nécessité, ou sa vérité, et par suite aussi la condition, la source de sa liberté ? Car la vérité d’un être réside dans sa nature, et dans l'unité de sa nature, non dans l’unité indéterminée, abstraite et vide, mais dans l'unité concrète et vivante. Et c'est dans cette unité que vit, grandit et opère la vraie liberté, la liberté active, l ' énergie de la liberté. Hors de cette unité il pourra bien y avoir une liberté, mais

ce sera la liberté du bavardage, de la ruse, du mensonge, ou, tout au plus, d’un scepticisme superficiel et vulgaire. Si l’on disait au soleil et aux planètes, ou au cœur et au poumon : soleil, planètes, cœur, poumon, vous être libres, chacun de vous peut aller où bon lui semble, et agir et se mouvoir comme il l'entendra: le soleil, les planètes etc. seraient bien libres, mais de la liberté de la mort. Car leur liberté vivante réside précisément dans leur unité, dans cette unité qui fait qu'ils ne sont, qu'il% ne sont ce qu’ils sont, et qu' ils ne se meuvent chacun librement en lui-même que dans la réciprocité intime et indissoluble de leurs rapports. C’est là l’unité vivante et profonde du système planétaire et de l’organisme. Et c'est là aussi l'unité plus profonde encore de l'esprit. Or, je prétends, et je démontre, je crois, que la formule de Cavour brise cette unité, et qu’elle la brise dans cette haute sphère de l' esprit où est la source, la racine de la vie sociale et humaine. Qu’on me démontre le contraire, et qu’on me le démontre non par l’admiration, par la reconnaissance, et par les monuments, ces monuments fussent-ils aussi indestructibles que les pyramides d’Egypte, mais par de bonnes et solides raisons, et je suis prêt à écouter, et, s’il y a lieu, à m'incliner. Mais jusque là je répétérai et maintiendrai que la formule de Cavour cache une doctrine fausse et dangereuse, et dangereuse surtout pour l'Italie. Au fond, cette formule, on doctrine, comme un

voudra l’appeler, n'est qu’une variante de la doctrine qui domine chez les nations latines. On distingue les nations latines des nations germaniques. Et cette distinction est fondée. Mais sur quoi est-elle fondée? Quel est, veux-je dire, le trait caractéristique, l’élément spécifique qui distingue ces nations? C’est la religion. Les origines, la race, la langue, les circonstances extérieures sont, sans doute, d’autres éléments différentiels, mais ce sont des éléments subordonnés. Ce qui les distingue surtout* c’est la religion, la façon dont elles l’entendent et la sentent, le rôle et l’importance qu’elles lui attribuent dans la vie de l’esprit. Chez les nations germaniques domine cette pensée que la religion est le fondement des États, que c’est elle surtout qui fait ou renouvelle les nations, et que sans elle toute révolution ou réforme politique est impuissante et stérile. C'est celte pensée qu’exprime Hégel lorsqu’il dit, que c’est une erreur de croire qu'on puisse accomplir une révolution politique sans accomplir en même temps une révolution religieuse. Or le credo des nations latines est précisément qu’une nation peut se constituer ou se reconstituer sans s'inquiéter de sa religion. Ce credo vient de l’impuissance à s’élever à l'unité de l’esprit, à saisir et, si je puis dire, à porter l’esprit dans son unité. L’on scinde l’esprit en deux, on le pense comme s' il y avait deux esprits, et l’on dit: l'esprit ou la conscience politique, et l’esprit ou la conscience religieuse constituent deux

mondes absolument différents, et dont l’un peut se modifier, se rajeunir, se transformer, aller en avant, et l'autre peut demeurer immobile, et même aller en arrière si c’est là son bon plaisir. Et pour justifier cette singulière façon de voir, et se mettre en paix non avec la raison, mais avec sa raison, on se dit : que l'objet de la conscience politique c'est l’être muable et temporel, et l'objet de la conscience religieuse c'est l’ètre immuable et éternel. Or c’est là une des ces conceptions de la pensée abstraite, de la pensée qui se meut hors de l’unité véritable, de l'unité systématique, et, par suite, aussi hors de la réalité. Tout, en un sens, est immuable et éternel. Les principes qui régissent l'État et la société civile, si ce sont des principes, ne sont pas moins immuables et éternels que le principe religieux, car ils appartienent tous à un seul et même système, à une seule et même raison. Us ne sont, cependant, ni les uns ni les autres, des principes immuables et éternels à titre de principes indéterminés et abstraits, comme de pures virtualités, mais en tant que principes actifs et générateurs, en tant que principes qui réalisent les êtres, et se réalisent eux-rnêmes dans les êtres. Le mouvement éternel n’est pas un mouvement purement possible et indéterminé, mais un mouvement réel, actuel et déterminé, et déterminé suivant la forme, ou la loi qui est éternelle comme lui. L’objet de la religion, en tant qu’il est l'objet de la religion, n’est pas un objet immuable et

éternel hors de la religion, mais dans Ja religion, et celle-ci, à son tour, n’est pas faite pour les étoiles, mais pour l’homme, pour l'homme comme individu, et plus encore comme être social. Or, y a-t-il une doctrine plus erronée et plus fâcheuse que celle qui prétend que la religion et l’État peuvent se désintéresser l'un de l’autre, et penser et agir chacun de son côté comme ils l’entendent? Quel est le résultat inévitable d’une pareille doctrine? C'est un état de violence (je dis violence, et non lutte, la lutte rationnelle est autre chose) c’est, dis-je, un état de violence et d'hypocrisie où viennent se neutraliser et se consumer les forces vives de la nation.

La formule de Cavour, si elle a un sens, ne signifie pas autre chose. Cavour trouvant devant lui le problème du rapport de l’Église et de l’État s'est dit : ce rapport je vais le briser, et c’est en le brisant que je referai l’Italie. Mais l’Italie est catholique, elle est même le centre du catholicisme. Comment m’y prendre pour accomplir ce divorce? Bien de plus simple. Je vais donner poliment congé au catholicisme en lui disant qu’il est parfaitement libre, libre de rester, libre de s'en aller, libre de s’arranger comme il lui plaira. Ah vraiment! Eh bien! j’ose affirmer que si l'Italie continue à marcher dans la voie marquée par cette pensée, ou elle restera catholique avec son vieux catholicisme, moins ce que ce catholicisme avait de sincère, de vrai, et d’approprié aux temps, ou elle

tombera dans un état moral, intellectuel, et matériel aussi le plus déplorable. Et, dans l'un ou l'autre cas où est la vraie régénération de l' Italie ? Je dis matériel aussi, car on se trompe si l’on imagine que l’action de la religion ne se fasse pas sentir dans la sphère de la vie et des intérêts matériels. La religion n’anime et ne façonne pas moins l’homme extérieur que l' homme intérieur. Les nations les plus énergiques et les plus productives dans le champ de la vie matérielle sont les nations les plus religieuses.

Non, Cavour n’a pas entendu le problème de le régénération des nations, et moins encore celui de la régénération de l'Italie (1). Et qu'on ne croie pas me fermer la bouche en inc rappelant qu’il est le fondateur de son unité. Car, d’abord, je pourrais demander:

(1) M. r de Treitschke qui a découvert des paradoxes dans mon livre, quel jugement porte-t-il sur Paveur au sujet de la question religieuse? « Évidemment, dit-il, (je cite toujours d'après la version italienne) Cavour absorbé comme il l'était dans le travail politique de sa vie, ne possédait pas une profonde connaissance des choses religieuses. Il ne voyait dans l'Kglise que l’Église, semblable en cela à la plupart de ses compatriotes qui entendent si peu le protestantisme, comme ils ont peu entendu notre architecture gothique »— Et c'est ici qu'il cite dans une note mon livre, en faisant remarquer que je m’écarte de cette façon d'envisager le protestantisme

su

l'unité l’a-t-il voulue 7 11 en est qui prétendent qu’il ne l’a pas voulue , et qu’elle s'est faite malgré lui.

qui est commune aux Italiens (1)— Eh bien! je le demande, ces paroles de M. r de T. ne donnent-elles pas elles-mêmes raison à mon livre? Car en supposant même que dans ce livre il y ait des paradoxes, (ce que je nie absolument) si j'ai raison sur le point essentiel qui en fait l'objet, tout le reste n'a qu'une importance secondaire; ce seront de3 imperfections, des taches qu'il sera facile de faire disparaître. Cavour n'a pas eu une connaissance profonde des choses ecclésiastiques, dit M.r de T. Cela revient à dire, ni plus ni moins, qu'il n'a pas entendu la question religieuse. Or, je prétends que l'homme politique qui n’entend pas la question religieuse ( peu importe d’ailleurs qu'il soit ou qu'il ne soit pas absorbé par le travail politique; c'est là une circonstance étrangère à la question ) n'est pas l’homme qui peut fonder, ou régénérer une société; ce qui est vrai en tout état de cause, mais ce qui l'est plus encore lorsqu’il s'agit de l’Italie. J'irai plus loin, et je dirai que, par cela même que la religion constitue la plus haute sphère de l'esprit, la science et la philosophie excei>tées, l'homme politique qui n'entend pas la question religieuse, strictement parlant, n'entend rien. Il y a dans tout problème un point culminant, le point spécifique du problème, qui domine tous les autres. Quand on ne saisit pas ce point non-seulement on n’entend pas le problème en que-

|l| Voici textuellement celle noie. «Que quelques penseurs italiens s’éloignent de celte façon étroite de voii en fait foi entre autres l’écrit rempli de raison , mais pas moins rempli de paradoxes de A. Vcra » Cavour etc.

xnr •—

Mais, laissant de côté ce qu’il a voulu et ce qu'il n’a pas voulu, et en supposant môme qu’il l’ait voulue, je

stion, mais on le fausse. C’est comme le physicien qui, croyant pouvoir expliquer l’organisme par la chimie, fausse par IA môme le problème de l’organisme. Ou c'est comme le philosophe qui n'entendant pas le problème fondamental de la philosophie, celui qui fait que la philosophie est la philosophie, fausse la philosophie et n’entend rien en philosophie. Mais écoutons encore M.r de T. « Cavour, dit-il, apparaissait à ses contemporains comme un prophète. Nous, sa postérité, nous savons que sa prophétie ne s'est pas vérifieé. » — D’abord, cette distinction de contemporain et de postérité me paraît ici bien hasardée. Cavour est notre contemporain, et nous sommes les contemporains de Cavour. Parmi les hommes politiques vivants de l'Italie il y en a qui ont été ses amis, et qui ont partagé le pouvoir avec lui. De toute façon, Cavour est, de l'aveu de M.r de T. lui-même, un faux prophète. Je n'en demande pas davantage. C’est là la démonstration la plus énergique de ma thèse. Mais voici le correctif. « Ce n'est pas, ajoute M. r de T., que nous dédaignions par une lâche sagesse l’idée grandiose de l’absolue liberté de l’Kglise. Cette liberté pourra ne jamais être complètement réalisée, car le rapport de l’Kglise et de l’État est et restera toujours par la nature même des choses un rapport irrationnel. Mais tout progrès de la civilisation ira en rapprochant le monde de l'idéal de Cavour » — Ainsi Cavour est un faux prophète, et sa prophétie a fait naufrage. Seulement ce naufrage n’est que pour le présent; ce qui est déjà fâcheux, et très-fâcheux surtout pour l’Italie qui a un besoin extrême de voir réalisé un idéal quelconque. Mais l’avenir va la re-

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dirai: l'unité, c’est quelque chose, c’est beaucoup, mais ce n’est pas tout, ce n’est même pas le plus essentiel.

mettre à flot. L'avenir, on le sait, est le remède pour tous les maux, il contient la clef de tous les problèmes de l' humanité, c'est un des T)ii ex machina à qui l’on fait tout dire. 11 en est de l'avenir comme du chaos ; on peut tout y mettre suivant le bon plaisir. Et puis, voyez. Cavour n’entend pas le problème religieux, c’est un faux prophète, et cependant son idée est une idée grandiose, et qui est grosse de l’avenir de l’humanité. Ce n'est pas tout. Voici un homme , j'entends Cavour, ;1 qui l'on élève des monuments, et en l'honneur duquel l'opinion chante tous les jours évohe, hosanna. Qu'a-t-elle donc à voir ici une lâche sagesse ? Et faudra-t-il appeler lâche la sagesse de celui qui combat . contre l'opinion. la doctrine de Cavour, parcequ'il la croit fausse et dangereuse? Et ne devrait-on pas bien plutôt l’appeler virile?— Enfin on avait cru jusqu'ici que la nature des choses et leur raison, ou, en exprimant d’une façon générale, la raison. étaient synonymes, et que dire, par exemple, la plante est faite et pensée suivant sa nature, revenait à dire qu’elle est faite et pensée suivant la raison, ou que bien raisonner sur la plante voulait dire raisonner suivant la nature de la plante. D’après M.r de T. ce serait le contraire qui serait vrai. Le rapport de l’Église et de l’État, dit-il, est et restera toujours ( en dépit de V idée grandiose de Cavour ! ) un rapport irrationnel. Et pour quelle raison ? Par la nature même des choses. Ainsi un rapport fondé sur la nature des choses est un rapport irrationnel ! C’est bien le cas dp dirp : comprenne qui pourra.

Il y a eu un temps où l’ Italie marchait à la tête de la civilisation. Etait-ce l’unité qui l’élevait alors si haut parmi les nations? Et la Grèce? Est- ce aussi à l’unité qu’elle a dù sa grandeur et sa jeunesse immortelle? D’un autre côté, la Chine le Japon , l’ Espagne , la Turquie possèdent leur unité. Est-ce que cette unité les rend puissantes et prospères ? On fait de nos jours trop de bruit autour de l'unité, on en exagère l'importance, et l’on perd ainsi de vue d’autres conditions, d’autres éléments bien plus essentiels, et bien plus intimes de la vie des nations. Dirons-nous que c’est l'unité qui engendre la religion, l’art, la science? Ou ne dirons-nous pas plutôt que ce sont ces choses qui fondent, cimentent et vivifient l'unité véritable? Et qu'est-ce que l’unité sans ces choses ? C’est une forme morte et vide , le cadavre de l’unité. J’ai cité des exemples. Mais il y en a un autre bien plus frappant et bien plus près de nous. C’est l’Allemagne. Est-ce à l’unité que l’Allemagne doit sa religion, sa grandeur intellectuelle et sa puissance militaire elle-même? Les derniers triomphes de l’Allemagne ont bien pu fonder son unité, mais ce n’est pas l’unité qui a engendré ces triomphes. Ourdie conclusion devons-nous tirer de ces considérations par rapport à l’Italie et à son unité? L'unité pourrat-elle fonder à elle seule sa prospérité, son indépendance et sa grandeur véritables ? Eh non ! bien au contraire, elle pourra devenir une source d’em-

barras, comme la noblesse est un embarras dans la misère.

Mais l’on objectera: la critique est facile, et l’art est diflicile. Vous qui le prenez de si haut avec Cavour, avec sa pensée et ses actes, venez, révélez-nous votre arcane sagesse, dites-nous ce que vous auriez fait à sa place, et si vous auriez accompli ce qu'il a accompli. Et puis, quelle est la conclusion finale de votre critique ? C’est que Cavour s’étant trompé , et ayant mal fait ce qu’il a fait, il eût mieux valu qu'il ne fit rien, qu’il abandonnât l'Italie à sa destinée, qu'il la laissât comme il l’avait trouvée, divisée, avilie, gémissant sous le joug des prêtres et de ses petits tyrans. Et comme la nation a approuvé et suivi Cavour, en condamnant Cavour, vous condamnez la nation entière. En outre, vous prétendez que Cavour , n’entendant pas le problème religieux, n’a pas par cela même entendu le problème de la régénération des nations. Mais qui vous dit qu’il n’a pas entendu le problème religieux? Il a très-bien pu l’entendre, mais voyant la difficulté, l’impossibilité même de l’aborder de front, en véritable homme d’Etat il l’a tourné pour tomber par derrière sur l’ennemi, et rendre ainsi plus certaine sa déroute. Et êtes-vous si peu avisé pour ne pas voir les heureuses conséquences de cette habile tactique? Le catholicisme a été rejeté dans ses derniers retranchements, et ses jours sont comptés. Si Cavour avait abordé la question de front , c’est-à-

dire s’il avait soulevé la question religieuse, il se serait trouvé seul de son avis , car non-seulement la France n’aurait pas répondu à son appel, mais en Italie môme il eût prêché dans le désert. L’ Italie ne s’intéresse guère aux questions religieuses. Elle est catholique , et restera catholique , bien qu’ au fond elle se soucie fort peu du catholicisme et de la religion en général. Si le sort l’avait faite musulmane ou bouddhiste , elle resterait musulmane ou bouddhiste jusqu'à la consommation des siècles. Et puis que voulez- vous qu’elle devienne? Voulezvous qu’elle se fasse protestante ? Mais le protestantisme est lui-même dépassé, il est aussi mortellement blessé que le catholicisme. Puisqu’il faut avoir, à ce qu’il paraît, une religion, le parti le plus sage pour l’Italie c'est de garder le catholicisme, de le laisser vivre s'il doit vivre, de le laisser mourii s’il doit mourir, et de ne s’occuper sérieusement que de sa reconstitution politique et matérielle. Ce sont là les objections qu’on pourra faire, et que j’ai entendu faire en effet contre mon livre.

Et je ne nierai pas qu'elles sont embarrassantes, et qu’elles le sont surtout pour un italien. Mais un argument peut être embarrassant, et n'être pas pour cela la vérité. Il se peut fort bien , au contraire, que la vérité soit dans l’argument opposé, ou ailleurs. Si un étranger, venant d' un pays où les hommes sont vigoureux et bien conformés, lom-

bait au milieu d'une société de bossus et d’estropiés, et qu’il voulût leur démontrer que leurs membres n’ont pas exactement la position et la forme qu’ils devraient avoir, les bossus et les estropiés pourraient se récrier et lui opposer des arguments semblables à ceux que je viens d’exposer. Et comment la bosse et le pied-bot ne seraient-ils pas des formes normales, des formes de la beauté ? Et n’est-ce pas la nature qui nous a faits ainsi ? Et oserez-vous dire qu’il eût mieux yalu qu’elle ne nous eût point faits du tout? Venez, essayez de faire mieux qu’elle. Quant à nous , nous sommes parfaitement satisfaits de ce que nous sommes, nous savons gré à la nature de nous avoir faits comme elle nous a faits, et nous lui en témoignons notre reconnaissance en lui élevant des autels, et en nous prosternant devant elle tous le jours au soleil levant. Que pourrait répondre l’étranger à de pareils arguments? Évidemment le parti le plus sage pour lui serait d’abandonner les bossus et les estropiés à leur sort. Avec de pareils arguments, en effet, toute critique et toute vérité deviennent impossibles. Un mauvais peintre pourrait tout aussi bien s’en servir pour défendre ses mauvais tableaux. Au critique qui lui en signalerait les défauts il pourrait répondre qu’il n’entend pas l’art, qu’il n’est pas artiste, et que, d’ailleurs, il n’en saurait faire d’aussi beaux. Et si le critique insistait, il ne serait pas embarrassé pour trouver des arguments qui montreraient que c'est lui, peintre,

qui a raison, et que c’est le critique qui a tort. Il dira, par exemple, que tous les défauts que le critique lui signale, il les connaissait déjà tout aussi bien que lui; mais qu’en réalité ce ne sont pas des défauts, car en faisant ses tableaux il a dû tenir compte des circonstances et consulter le goût des gens pour lesquelles il les faisait. Et il en appelera à ces gens qui, dans leur admiration pour une œuvre faite exprès pour eux et à leur imago, ne pourront ne pas se ranger de son avis et se joindre à lui pour imposer silence au critique importun. Et le critique se taira. Oui, il se taira. Mais la vérité? La vérité est que les tableaux sont mauvais.

Et il en est de même des objections en question. Elles sont, je le répète, embarrassantes , mais elles ne sont pas la vérité. Et par cela même qu'elles sont embarrassantes et qu’elles ne sont pas la vérité, elles n’en sont que plus dangereuses, parcequ’elles voilent et faussent la vérité.

Est-il vrai que la religion et l’État sont si intimement unis, c’est-à-dire unis dans leur idée ou nature absolue, qu’on ne puisse les séparer, de telle façon qu’en les séparant on brise l’unitc de l’esprit, et nonseulement l’unité de l’esprit individuel, mais, qui plus est, l’unité de l’esprit national?

Et comme conséquence à la fois théorique et pratique de cette première proposition, est-il vrai qu’un Étal, ou une société ne peut se constituer, et moins

encore se reconstituer sans constituer , ou reconstituer sa cousciencc religieuse? Voilà les deux questions et, suivant moi, les deux vérités qui dominent et, pour ainsi dire, annullenl toute autre considération, tout autre argument.

On dit: Cavour a fait ce qu’il a pu, le mieux qu’il a pu, et ce que nul autre n’aurait pu accomplir. Et l'on ajoute que s’il avait suivi une voie autre que celle qu'il a suivie son entreprise n’eût pas abouti. Eh bien ! En supposant que tout cela soit vrai, est-ce que nia thèse en est ébraulée ? Et si Cavour en concevant le problème comme il l’a conçu, et, en agissant comme il a agi, a fait des enfants débiles , bossus et estropiés , et s’il les a faits ainsi précisément pareequ’il n’a pas entendu le problème ? C'est là toute la question. On dira que mieux vaut un enfant débile et contrefait que point d’enfant. Je n’en sais rien. C’est là aussi un point fort contestable. 11 suffit cependant pour ma thèse que l’ enfant soit débile et contrefait , et qu’ il soit débile et contrefait parceque Cavour n’a pas entendu le problème. Mais l’on se jette dans le domaine indéfini des suppositions, et l’on cite des faits à l’appui de ces suppositions. On prétend que Cavour a entendu le problème , mais qu’en profond politique il a tourné la difficulté pour atteindre plus sûrement le but. A cela je répondrai d’abord: vous supposez que Cavour a entendu le problème, et moi je puis supposer avec tout autant et

plus de raison qu’il ne l’a pas entendu. Mais je ne fais pas des suppositions, je démontre. Et ma démonstration je la tire tout aussi bien de ses actes que de sa formule. Il est évident, en effet, que sa formule n'est qu’une échappatoire , que l’expédient d'une intelligence et d'une volonté impuissantes à saisir et à résoudre le point essentiel et décisif du problème. C’est la formule d'un diplomate, ce n’est pas la pensée d'un fondateur de nations.

Et ses actes sont à l’unisson de sa formule. Quel a été, en effet, l’objet constant et comme l’idéal de sa politique ? C’est la réconciliation de l’Italie avec la Cour de Rome. Et qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est là que le côté diplomatique, et comme l’enveloppe extérieure de sa politique, mais que sa pensée visait ailleurs et plus haut. C’est là précisément la supposition dont on a besoin pour élever Cavour au-dessus de lui-même et de sa valeur réelle. C’est une de ces suppositions arbitraires qu’on peut faire toujours et sur toutes choses. Tourner la difficulté pour arriver plus sûrement au but! Mais ce n’est pas ainsi qu’on résout les grands problèmes, et surtout le problème religieux. Ce n’est pas, veux-je dire, en les tournant, mais en les abordant de front, en les posant franchement et énergiquement dans sa conscience, et plus encore dans celle de la nation qu’on les résout. C’est ainsi qu’ont abordé çt résolu le problème et J. Christ, et Mahomet, et Luther, et Hen-

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ri VIII, et en général tous les vrais régénérateurs des nations. •

Mais on insiste, et l'on dit, tout bas, ou tout haut peu importe: voyez les heureux résultats qu’a déjà obtenu, même sous ce rapport, la politique sagace et pénétrante de Cavour. Où en est la Papauté? Elle est, comme le dit elle-même, prisonnière au Vatican. Prisonnière au Vatican ! Quelle illusion, et le dirai-je? quelle légèreté! On semble ignorer que pendant que Papauté est prisonnière au Vatican le catholicisme se relève partout, et qu’il prend des proportions alarmantes en Angleterre, et plus encore peut-être en Amérique? (1) Mais admettons que la Papauté soit prisonnière au Vatican. Allons plus loin. Supposons qu’elle quitte l’Italie emportant avec elle le catholicisme. Est-ce que le problème est résolu ? Et que mettra-t-on à leur place ? Sera-ce la formule de Cavour? Et c’est avec cette formule vide et trompeuse qu’on

(1) « Aux Etats-Unis il y a 127 sectes religieuses. Parmi celles-ci c’est l’Église catholique qui depuis 1850-1870 a reçu le plus grand accroissement. Dans cel espace de temps le nombre des catholiques a doublé, et la propriété de l’Église catholique a sextuplé. L’émigration lui apporte tous les ans îles forces nouvelles, et son influence a surpassé même celle des méthodistes dont le nombre n’a augmenté dupuis 1860- 1870 que de 4 pour cent. » Illustrirtc Zeitung. Leipizig 22 novembre 1873. Voy. plus loin Ch. XVII p. 132 et Ch. XIX p. 100 la raison de ce fait. Cf. aussi Ch. II p. 11-13.

se flatte de remplacer le catholicisme , ou de le rajeunir , ou de faire germer dans les âmes une nouvelle vie religieuse et spirituelle? Ce qu’on y fera germer, je le crains fort, ce sera la solitude et le néant. Et si dans un problème aussi complexe on pouvait exprimer en deux mots sa pensée, je dirais : entre le Pape et Cavour je suis avec le Pape, entre le Pape et Luther je suis avec Luther.

Et le nom de Luther arrive ici à propos. 11 y a, en effet, un nouvel argument qui intervient aujourd’ hui dans le débat, argument qui tend à égarer les esprits sur le véritable état do la question, et au sujet duquel je crois devoir entrer dans quelques développements, complétant par là la partie de ce livre qui s’y rapporte (1). C’est de l'Allemagne que j’entends parler.

Naguère c’étaient la France et l’Italie qui étaient sœurs. Aujourd’hui c’est l’Allemagne qui a remplacé la France dans nos tendresses. Hier c’était de la France que venait la lumière, et l’Allemagne n’était qu’un peuple de professeurs, une agglomération de cerveaux nuageux et embrouillés, la terre des songe-creux. Aujourd'hui cette même Allemagne est l’étoile polaire, et les yeux tournés vers elle on va s’écriant avec Voltaire tt la lumière vient du nord. » Puissance merveilleuse, je ne dirai pas de la religion et de la science , mais de la peur et du canon ! Désormais l'Allemagne

(1) Voy Ch. XYI-N1X.

et l’Ilalie 11e feront plus qu’un, car elles ont, dit-on, la même mission, les mômes intérêts à défendre, les mêmes ennemis à combattre.

Tout cela est fort bien, ou peut-être fort mal. On peut admettre que dans l’état actuel de l’Europe il est, politiquement parlant, désirable, qu’une entente existe entre l'Allemagne et l’Italie. Mais que veuton conclure de là ? Veut-on en conclure que lo problème et les conditions du problème sont les mêmes pour l'Allemagne et pour l'Italie ? C’est là l'erreur. Ces rapprochements fondés sur des circonstances extérieures, ou accidentelles, ou subordonnées ont l’inconvénient et, plus que F inconvénient, le grave danger de cacher l’essentiel. Et l'essentiel ce sont les différences. Ce sont les différences qui font une nation ce qu’elle est, qui contiennent sa raison d’être, ainsi que la raison de sa puissance, de sa grandeur et du rôle qu’elle est appelée à jouer dans l’histoire.

Or, si je devais peindre d’un trait l'Allemagne , je dirais que ce qui la distingue, et l'a fait essentiellement ce qu’elle est ce sont la Réforme et la science. Loin de moi la pensée d’amoindrir par ces paroles les derniers évènements et les hommes remarquables qui en ont été les principaux facteurs. Seulement je m’efforce de rester, autant qu'il m’est donné, dans la mesure, et d’accorder à chaque chose sa signification et sa valeur.

Si je n’entends donc amoindrir en aucune façon ces

hommes et ces événements, je n'entends pas non plus les grandir au-delà de ce que je crois être la vraie mesure, et cela au détriment de ce qui, à mes yeux, a un bien plus grand prix, je veux dire la religion et la science. Par conséquent, ma thèse est que ce sont la Réforme et la science qui ont fait essentiellement l’Allemagne ce quelle est, qui ont engendré ces hommes et ces évènements, et qui constituent en ce moment même la base la plus solide sur laquelle repose la puissance de l’Allemagne. Enlevez à l’Allemagne la Réforme et la science, et vous lui enleverez sa véritable raison d’être, cette raison d’ètrc spécifique qui la place si haut parmi les nations. C'est même là, à mon avis, le danger pour l'Allemagne; le danger, veuxje dire, c’est quelle change la base de son existence et de sa puissance. Et ce danger ce n’est pas son unité qui pourra le conjurer. Tout au contraire, l’unité pourra devenir pour elle aussi une source d'embarras . Quoiqu'il en soit à cet égard, je répète que ce sont surtout la Réforme et la science qui ont fait l’Allemagne ce qu’elle est, et qui l’ont faite ce quelle est en s’unissant pour fonder chez elle la liberté de l'esprit. Pour moi j’ai depuis longtemps et toujours pensé que l'Allemagne protestante avait compris et réalisé, mieux que tout autre nation, la vraie liberté spirituelle. Les autres nations, sans en excepter l’Angleterre elle-même, ont plutôt considéré la liberté politique comme la source , la règle et la garantie des

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