‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 4 sur 28 · XXVI · texte numérisé non relu

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autres libertés. Cette conception de la liberté fausse et, en quelque sorte, bouleverse le système entier de la liberté, et par suite la liberté politique elle-même. Et c’est de cette fausse conception de la liberté que découle l’opinion que nous avons examinée plus haut, savoir, qu’une nation peut changer sa constitution politique sans s'inquiéter de sa religion. La liberté politique constitue une haute sphère de la liberté, mais elle n'en constitue pas la plus liante et la plus substantielle. Il serait même juste de dire qu’à elle seule elle n'est qu'une liberté purement formelle, une liberté vide, et qui peut n ôtre au fond que servitude. J'ai le droit de voter. C’est un des droits les plus élevés, celui qui fait vraiment de l’homme un citoyen , un membre réel de la société. Mais, si l’homme intérieur est mort et asservi, que devient ce droit? Il devient lui aussi une lettre morte, ou un instrument d’abaissement et de servitude. Je ne suis libre que dans la vérité, dit l'apôtre; entendant par là qu’il n’était pas libre dans la loi politique, mais dans cette sphère qui est la source même de la loi politique, dans la sphère de l'absolue vérité. Et cette sphère est la sphère de la religion, et aussi celle de la science, et> strictement parlant, de la philosophie. Quoiqu’on en dise, la religion et la philosophie sont le vrai fondement de l'Etat, la source éternelle à laquelle l’État et l’humanité vont puiser à la fois leur vérité et leur liber-

té (I ). La religion et la philosophie sont inséparables. Elles le soûl dans l'idée, et, par suite, elles le sont, plus ou moins, dans le fait et la réalité sensible. Et les nations les plus libres ne sont pas celles qui repoussent la religion pour la philosophie, ou la philosophie

(1) Nttila rcspublica , dit Spinoza, ni si salra philosophant!! liber talc, slave pot est . Si l’on ne saisit pas le sens profond de ee mot c’est précisément qu’on se fait une fausse notion de la liberté aussi bien que de l'Etat; ce qui vient de ce qu’on ne pense pas la liberté et l’Etat dans l’idée et le système. On est par lé amené 1°) à séparer la liberté de la vérité, et à la considérer comme une faculté, une force indéterminée et arbitraire, le pouvoir de tout faire. D’après ce cretérium on n’est pas libre lorsqu’et parcequ’on est dans la vérité, mais sans la vérité, et même contre la vérité. La vérité ne devient ainsi qu’un élément indifférent, extérieur et accidentel de la liberté. C’est cette liberté, séparée de la vérité, qui est la liberté purement formelle et vide. La liberté religieuse et philosophique, au contraire, est essentiellement la liberté dans la vérité, et, par cela même, la liberté disciplinée et le fondement de toute discipline de l’esprit; 2°) à considérer l’État comme un être complet par lui-même, se sulllsant à lui-même et pouvant ainsi subsister, se développer et atteindre ses fins sans la religion et la philosophie. De tels États il peut bien y en avoir, comme il y a de mauvais peintres, ou des êtres incomplets et difformes , des monstres. Mais ce son! précisément ces Etats qui non stant, qui ne sont pas assis sur des fondements solides, et ne sauraient atteindre à leur complet développement.

pour la religion, mais celles qui peuvent les porter toutes deux, et les porter toutes deux en les prenant au sérieux, et eu les considérant comme ce qu’il y a de plus haut et de plus essentiel dans la vie de l'humanité. Et c’est là ce que, à mon gré , a accompli l’Allemagne mieux et plus complètement que toute autre nation. « Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses » dit Mad. mc de Staël (1) C’est la moitié d’une proposition vraie et profonde que cette femme célèbre complète ailleurs en disant que :t le trait saillant de cette nation méditative est l’énergie de la conviction intérieure, b (2) L’esprit alle-

(1) L’ Allemagne 4. e partie. Ch. 1.

(2) Ibid. Ch. II. La phrase entière est celle-ci « c’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées (le protestantisme) devait avoir lieu ; car le trait saillant de cette nation méditative etc.» — Je saisis cette occasion pour recommander à ceux qui n’ont pas lu ce livre de le lire, et à ceux qui l’ont lu de le relire. Malgré ses défauts et ses lacunes, c'est en son genre un livre classique, un livre auquel on revient toujours avec un nouveau plaisir et que nul autre ne peut remplacer. Ayant eu dernièrement et après bien îles années l'occasion de le relire, j'y ai retrouvé ce qu’on retrouve en relisant Homère, la même fraicheur d'impressions, la même jeunesse, et les mêmes jouissances. Et c'est vraiment un chant homérique que ce livre de Mad. de Staël. Car de même qu'Homère éveille l'enthousiasme et le culte de la Grèce, ainsi ce livre éveille l'enthousiasme et le culte de l’Allemagne.

mand est, on effet, un esprit éminemment religieux et méditatif, ou, comme nous disons, spéculatif , en, d'autres termes, c’est un esprit essentiellement idéaliste-idéaliste non dans le sens superficiel et vulgaire suivant lequel l’idée ne serait qu’une représentation, et une représentation formelle et subjective, mais dans le sens hégélien suivant lequel l’idée, en tant qu’idéc véritable et réelle, c’est-à-dire , en tant qu’ idée systématique, est le principe de tout être et de toute vérité. Or, plus je réfléchis sur cet. esprit et sur son histoire, et plus je me confirme dans cette conviction que les deux points culminants, les deux grandes individualités où dans son épanouissement il s’est élevé à sa plus haute puissance ce sont Luther et Hegel. Dans cet arbre si vigoureux, aux racines si profondes, à la sève si riche, Luther est la racine et llégel est le fruit. Luther et Hégcl, dira-t-on, sont des esprits, des génies différents, et même" opposés. Oui , sans doute, ils sont opposés, mais ils sont opposés comme la racine est opposée au fruit, ce qui revient k dire qu’il sont les contraires d’une seule et même idée, d’une seul et même esprit.

Qu'est-ce que Luther? Quels sont les traits caractéristiques de cette grande figure? Quelle est la mission qu’il a voulu accomplir, et qu’il a accomplie? Enfin, comment l’a-t-il accomplie?

Et d’abord il est évident que ce qu’a voulu Luther c’est la régénération de sa nation, et des nations

chrétiennes en général par la religion. G’est la religion qui seule peut vraiment régénérer les nations, en pénétrant dans les replis les plus intimes do lu conscience, en y pénétrant dans toutes les couches de la société, et en y arrachant le vieil homme pour y faire germer l’homme nouveau. Rien ne peut remplacer dans celte œuvre la religion. La philosophie elle-mèine ne le peut. Elle ne peut pas plus la remplacer que le fruit ne peut remplacer la racine, ou que l’architecte ne peut remplacer le manœuvre ; car dans le système chaque chose a sa fonction et son énergie spéciales. Et la religion parle à l’homme un langage que nul autre ne saurait lui parler, et elle pénètre dans les âmes par des voies dont elle seule a le privilège et le secret. C’est là ce que comprit Luther. Mais comment régénéner une nation par la religion ? Serait-ce en coupant l’homme en deux, et en y créant artificiellement deux consciences qui se trouvent là juxtaposées, on ne sait comment ni pourquoi? Luther, et heureusement pour elle, la nation allemande, et ses chefs les premiers, se gardèrent bien de tomber dans un pareil trébuchet, mais, guidés par une vue claire du problème, ils l’abordèrent en son entier, dans ses différences et dans ses rapports, c’est-à-dire dans sa véritable unité. C’est ainsi qu'au milieu de luttes héroïques, luttes intellectuelles, et luttes sur le champ de bataille, a pu grandir et mûrir l'esprit allemand dans sa puissance et dans sa plénitude. Rien de plus

admirable que le spectacle que nous offrent Luther et les princes allemands partisans de la Réforme, placés comme ils l’étaient devant un problème si redoutable et si hérissé de difficultés et de dangers. En général on considère le « je ne puis » prononcé par Luther à la diète de Worms comme marquant le point culminant, le moment héroïque de sa vie (1). Et l'on a raison de le considérer ainsi, si l’on songe que ce mot est le souffle créateur, le fiat de la Réforme. Et cependant il y a dans la vie du grand réformateur un autre trait qui révèle une âme aussi fortement trempée que celle qui ne faiblit point devant les deux puissances qui dominaient .alors le monde — la Papauté et l’Empire — ; je veux parler de l’attitude indépendente et flère que Luther garda toujours vis-à-vis de ses protecteurs, et de la fermeté inébranlable avec laquelle il maintint les droits et la supériorité de la religion en face de ceux-là mômes qui avaient dans leurs mains sa sécurité personnelle, et, en un sens, le sort de la Réforme (‘2).

(1) Voici les paroles mémorables avec lesquelles il termine sa défence. « Je ne puis et ne veux rien rétracter , car il n‘est pas sùr pour le chrétien de parler contre sa conscience. Me voici, je ne puis autrement , que Dieu me soit en aide. Amen. »

(2) Je rappellerai ici un trait de la vie de Luther qui explique et confirme ces paroles. On sait qu’après la diète de Worms le protecteur le plus puissant et le [dus fidèle de Luther, l’Klecteur de Saxe, Frédéric le Sage, pour le sous-

Mais ce n’est là que le côté extérieur et historique de la Réforme; ce n’en est pas le côté, le principe in-

traire aux conséquences du fameux ban de l’empire (*) le fit enlever, pendant qu'il traversait la forêt de Thuringe, par des cavaliers armés, qui l’obligèrent à déposer le froc, et à les suivre à cheval sous le costume d’un cavalier, et le conduisirent ainsi déguisé dans la Wartburg, ancienne résidence des landgraves de Thuringe. Ce château devait etre jusqu’à nouvel ordre le refuge solitaire et inconnu du réformateur. Mais au bout de quelques mois des troubles éclatent à Witlemberg, troubles excités par les radicaux fanatiques de la Réforme. Luther en apprenant les excès commis par ces fanatiques quitta subitement, contre l’ordre formel de l’Électeur et sans lui en demander la permission, sa retraite. En route il écrivit de Borna A l’Électeur une lettre dont voici quelques extraits.

« Ce n’est pas des hommes que je tiens l'Évangile , mais du ciel, de notre Seigneur Jésus-Christ; et j’aurais bien pu, comme je veux faire dorénavant, m’appeler son serviteur et prendre le titre d’évangéliste. Si à Worms j’ai demandé à être interrogé, ce n’était pas que je doutasse de la bonté de ma cause, mais uniquement par déférence et humilité. Or

(*) Connu sous le nom d ’ Édit de tVorms. Dans celle pièce rédigée par le légal Aleandre on défendait à qui que ce fût « de recevoir dans sa maison et d’héherger le diable ayant nom Luther, déguisé sous forme humaine et caché dans un froc de moine. Quiconque le trouverait devait l’appréhender nu corps, l'enchainer et le traduire devant le tribunal de l’Empereur. Permis à tout le monde de saisir ses partisans et fauteurs, et de s’emparer de leurs biens. »

terne, substantiel et absolu. Quel est ce principe? Quel est ce principe qui fait que la Réforme, et surtout la Réforme, telle qu’olle s’est accomplie en Allemagne , a une signification universelle et absolue? Ce principe est exprimé par ces deux mots , foi et liberté. Ces deux mots sont bien connus , mais ce qui l’est moins c’est la chose. Et c’est la chose que je vais essayer maintenant d’expliquer.

comme je vois que cet excès d'humilité ne fait que rabaisser l'Évangile, et que le diable, si je cède un pouce de terrain, veut occuper toute la place, ma conscience me force à agir autrement.— C'est assez que pour plaire à Votre Grâce électorale, j’aie passé une année dans la retraite. Le diable sait bien que ce n'était pas par crainte; il a vu mon cœur quand je suis entré à Worms. La ville eût-elle été pleine de diables, je m’y serais jeté avec joie. — J’écris ceci pour faire savoir que je vais a Wittemberg sous une protection plus haute que celle de l’Électeur. Aussi n’ai-je pas l’intention de demander appui a Votre Grâce. — Je crois même que je la protégerai plus que je ne serai protégé par elle. Si je savais qu'elle dût me protéger, je ne le voudrais pas. —L'épée ne peut rien en ceci; il faut que Dieu agisse, sans que les hommes s’en mêlent. Celui qui a le plus de foi protège le plus efficacement, et comme je sens que Votre Altesse est encore très-faible dans la foi je ne puis nullement voir en elle celui qui doit me protéger et me sauver. Dieu veut qu’on s'en rémette à lui seul. Puis donc que je ne veux pas suivre les exhortations de Votre Grâce en restant au château, elle sera justifiée devant Dieu si je suis pris ou tué. — J’ai dépêché

On peut dire que la liberté dans la foi, ou la foi libre constitue la racine, l'essence de la religion ou, pour parler plus exactement, la religion elle-même. D’où il suit que là où la foi libre n’existe pas, il pourra bien y avoir le semblant, le signe extérieur, l’ombre de la religion , mais il n’v aura pas de religion véritable. Je suis libre, en effet, de plusieurs façons. Je suis libre en marchant, je le suis en parlant, je le suis plus encore en m’élevant à l’universel, en vivant d'une vie commune suivant la loi politique. Mais nous l’avons vu , ce ne sont là que des formes subordonnées de la liberté. Ce qui manque à ces libertés, c’est la liberté dans la vérité et dans l’absolue vérité, c’ost-

le présent écrit de peur que Votre Grâce ne fût affligée de la nouvelle de mon arrivée, car pour être chrétien, je dois consoler tout le monde et n’être préjudiciable à personne. Si Votre Grâce croyait, elle verrait la magnificence de Dieu. Mais comme elle ne croit pas encore , elle n’a encore rien vu. Aimons et glorifions Dieu dans l’éternité. Amen !

L'Électeur en recevant cette lettre se sentit-il offensé dans sa dignité? En temoigna-t-i! du déplaisir à Luther? En aucune façon; mais, au contraire, il lui fit écrire p;ir Spalatin, son chapelain et ami de Luther, pour le prier de lui exposer les motifs de son retour à Wittemberg dans un écrit moins hardi qui pût être montré à l’Empereur. J'ajouterai que dans la guen-e des paysans, tout en blâmant énergiquement la révolte de ces derniers, Luther adressa aux princes des paroles non moins énergiques et non moins sévères.

à-dire la liberté religieuse. C’est ce qu’on a appelé liberté de conscience, qui n’est nullement, comme on se la représente ordinairement, l’arbitre individuel, mais, bien au contraire, la liberté la moins arbitraire et la moins individuelle qu’on puisse imaginer, par la raison même qu’elle est la liberté dans la vérité. Par conséquent, l’individu, en tant qu'individu, ne saurait participer à cette vérité qu’en abdiquant son individualité immédiate , naturelle et sensible. D’où l’on voit aussi que la liberté de conscience entendue dans le sens ordinaire de liberté individuelle n’est autre cliotse que la liberté suivant Hobbes et Rousseau ; c’est l’état sauvage transporté dans la sphère de la religion.

Mais comment dans la religion est-on libre dans la vérité ? Comrrient.voulons-nous dire , dans la religion entre-t-on en possession de cette vérité qui fait la liberté? Serait-ce par l'enseignement, ou par l’autorité, ou par les œuvres, ou par toutes ces choses à la fois? En aucune façon. Ces choses ont bien leur importance; elles sont même nécessaires, mais elles ne sont que l’enveloppe extérieure de la religion, elles ne sont pas la religion. Elles sont le temple, elles ne sont pas le Dieu qu’on y adore. Ce qui constitue essentiellement la religion c’est la foi. C’est la foi, ce ne sont pas les œuvres qui soulèvent les montagnes, car c’est par la foi qu’on est dans la vérité et, par cela même, dans la liberté. Ainsi religion, foi, liberté, vérité sont une seule et même chose, et par suite la sphère de

la foi est, comme nous le disions, la sphère môme de la liberté et de la vérité religieuses Mais qu'est-ce que la foi? La foi apparaît d’abord comme un certain état, une certaine forme subjective de l’esprit à laquelle la vérité vient s'ajouter du dehors. Ainsi considérées la foi et la vérité ne se rencontreraient et ne s’ uniraient qu’ accidentellement ; l’on ne saurait môme pas dire comment et pourquoi elles se rencontrent et s’unissent. Mais ce n'est là qu’une apparence ( Scltein ), l’apparence qui se produit dans l’esprit subjectif et fini qui ne saisit pas les êtres dans l’unité. Car dans l’unité ou le système la foi et la vérité sont une seule et même chose; elles sont l’idée même spécifique de la religion. En effet , si la foi est une forme, ce sera, de toute façon, la forme absolue sous laquelle son contenu existe. Elle sera à ce contenu, la vérité religieuse , ce que la forme du triangle est au triangle, ou la forme du corps est au corps, ou la forme de la beauté est à la beauté. Et de même qu’en supprimant la forme du triangle, ou celle du corps, ou celle de la beauté on n’a plus le triangle, ou le corps, ou la beauté, de même en supprimant la foi on n’a plus la religion. Mais ce n’est là qu'un côté de la foi. Car cette forme absolue qui est la foi est la forme suivant laquelle l’objet de la religion, la vérité religieuse, existe. Or cet objet, en tant qu’objet de la foi, est l’objet ou la contenu de cette forme, et c’est seulement sous cette forme qu’il

peut être et se manifester, et se manifester, en tant que cet objet, non-seulement à un autre qu’à lui-même, mais à lui même. En d’autres termes, la foi n’est pas la foi de rien, mais c’est la foi en la vérité. Et la vérité n’est pas une étrangère qui se rencontre par accident avec la foi, mais elle est la vérité de la foi, et hors et sans la foi elle n’est qu'une abstraction , qu’une possibilité de la vérité, mais elle n’est pas la vérité concrète et réelle , l'acte de la vérité. La foi et la vérité sont donc une seule et même chose, une seule et même idée qui est l'idée de la religion. C’est l'esprit fini et l’esprit infini, comme on les appelle , l’homme et Dieu qui s’unissent dans l'unité de l'esprit; c’est, en d’autres termes, l’esprit absolu qui s’affirme et se reconnaît daps la nature et dans le monde comme esprit absolu, comme créateur du ciel et de la terre , comme être par qui, et pour qui les choses sont, et sont ce qu’elles sont.

Telle est la foi, et telle est son absolue nécessité dans l'économie universelle des choses. Sa nécessité est absolue en ce sens qu’cn elle s’accomplit le mystère de l’unité, de la réconciliation de Dieu et du monde. On peut dire que cette réconciliation se mesure sur la foi, et que là où la foi est absente il n’y a point de réconciliation, ou qu’il y a une réconciliatiou purement accidentelle et extérieure, et nullement la vraie réconciliation, la réconciliation spirituelle.

Or, c'est là ce que comprit Luther. 11 le comprit à

sa façon, mais il le comprit. Il comprit, veux-je dire, que c'est essentiellement par la religion qu’on régénère les nations, et que la religion a son fondement et sa source non dans les œuvres, mais dans la foi , que sans la foi les œuvres n’ont pas de valeur, tandis que la foi engendre les œuvres, ou, comme on dit, les œuvres suivent la foi. (1) En effet , la foi c’est l’esprit, l’œuvre c'est la nature , ou c’est l’esprit qui est dans la nature, qui n’a pas encore triomphé de la nature. J’ai vaincu le monde , dit J. Christ. C’est seulement par la foi qu’on peut vaincre le monde. Dans la foi je suis en Dieu, dans l’œuvre je ne suis qu’en moi-même, dans mon individualité contingente et finie, dans mon egoïsme, et dans mon orgueil. Par la foi je m'élève à la vérité, par l'œuvre je demeure

(1) « Qui touche à la foi, disait Luther, touche il la prunelle de notre œil. » (Lettre à Fabricius Capiton) Et au légat du Pape , le cardinal Cajétan. « Je vous accorde tout , disait-il, mais quant à l'article de la foi je ne puis l'abandonner , à moins de trahir Christ. Je persiste à dire que l'homme est justifié devant Dieu par la foi. Le doute exclut la grâce. Le juste vit par la foi. Là-dessus je ne puis céder » ( Lettre à Spalatin où Luther rend compte des entrevues célèbres qui eurent lieu à Augsbourg entre lui et le cardinal Cajétan). Et ailleurs ■ Bienheureux, dit-il, celui qui meurt excommunié pour la vérité ; il aura la couronne d*la vie éternelle. La foi triomphe de l'excommunication ». (Sermon sur la valeur de l'excommunication).

dans la nature , dans ses ombres fugitives et trompeuses, dans sa finilé. Ce que j’opère, je l'opère dans la nature et pour la nature , et non dans l’esprit cl pour l’esprit. L’œuvre n’a donc pas , spirituellement parlant, de valeur. L’action, dit-on, a une valeur par elle-même. Mais elle n’a pas de valeur parcequc c’esl moi qui l’accomplis. En ce sens, elle n’a pas de valeur. Elle n’a donc de valeur que par ma foi en la vérité. C'est seulement ainsi qu’on adore Dieu en esprit et en vérité. (1)

U) Je tarai remarquer qu’ici je dois me borner à montrer comment le foi constitue l’essence, l’idée même de la religion, et cela pour mettre en lumière la signification et l’importance de la réforme de Luther, qui est essentiellement fondée sur la doctrine de la foi en tant qu’opposée à la doctrine des œuvres. Dans les religions positives, et dans le luthéranisme lui-même l’idée de la foi, c'est-à-dire la religion se trouve mêlée à des éléments extérieurs, accidentels et subjectifs. C’est le côté naturel de l'idée de la religion, ou, si l’on veut, le côté de l'esprit fini, de l'esprit qui est encore dans la nature, côté dont la religion ne peut pas elle non plus s’affranchir. Ainsi l’on dit: l'on a, ou l'on n’a pas la foi. Et à cette façon de concevoir la foi se rattachent la doctrine de la grâce, celle du salut etc. On raisonne, en efTef, ainsi: Si je n'ai pas la foi, je ne puis me la donner. Mais parmi mes semblables il en est qui l'ont. D'où leur vientelle si, par la raison même qu’ils sont mes semblables, ils n'ont pas pu se la donner eux-mêmes ? Elle leur vient du dispensateur de tous les biens, de Dieu. Mais Dieu est le père de

Ür la doctrine de la foi et la doctrine des œuvres marquent la différence essentielle de la réforme lu-

tous les hommes. Comment se fait-il qu'il n'accorde pas la foi a tous les hommes ? C'est que Dieu est libre de l'accorder à qui il veut. ( La grâce ). Mais les hommes, par là-même qu’ils sont tous des hommes, devraient avoir une seule et même destinée. Si la foi est nécessaire pour atteindre cette destinée — le salut— comment se fait-il que Dieu accorde la foi aux uns, et qu'il la refuse aux autres ? Ici vient se placer le « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus • . Comme père de tous les hommes. Dieu les appelle tous, mais dans le fait il ne permet qu’à un petit nombre de répondre à son appel. — Cette doctrine est un mélange de vues rationnelles et irrationnelles, profondes et superficielles, spéculatives et anthropomorphistes. Et, d’abord, elle ne dit pas ce qu'est la foi, quelles sont sa nécessité et sa fonction dans le tout, et pourquoi et comment l’homme et Dieu viennent s’y unir. Ensuite, et par cette même raison, elle mutile et, en un sens , fausse la foi par la doctrine du salut , et par la façon dont elle entend la foi en J. Christ. La foi est la foi, non parcequ’en croyant on fait son salut, c'est là un point de vue utilitaire et égoïste, mais parcequ'en croyant on se place, d'une certaine façon, dans la vérité, on s'unit à la vérité ; ce qui est autre chose. La vérité n'est pas la vérité, parcequ'elle fait mon salut, mais parcequ'elle est la vérité. Croire en la vérité, parcequ’elle fait mon salut, c'est rabaisser la vérité et ma croyance. La vérité est la vérité qu'elle fasse, ou qu'elle ne fasse pas mon salut, comme elle est la vérité qu'elle m'élève, ou qu’elle m’abaisse, et qu'elle

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thérienne et du catholicisme. C’est principalement sur ce [joint que portèrent les débats entre Luther et le

élève, ou qu'elle abaisse les nations. C'est là le point essentiel qu'il s'agit d’entendre, et sans lequel on n'entend ni la foi ni la religion. La foi religieuse a existé avant J. Christ, et, sous quelque forme qu'elle ait existé, elle a existé comme sphère essentielle de la vie humaine et de l’univers. C’est à ce titre qu’elle a existé chez les nations de l'antiquité, c'est à ce même titre qu’elle existe chez les nations modernes. Si la foi chrétienne l’emporte sur la foi des nations de l’antiquité ce n'est pas parcequ’elle est la foi en J. Christ, mais parcequ’elle est la foi en la vérité absolue, dont J. Christ n’est qu'un moment. (1)— Maintenant l’on dit: on a, ou on n'a pas le foi, et lorsqu’on l'a elle vient de Dieu. Mais c’est là une de ces conceptions indéterminées qui découlent de la même source que ces arguments qui prouvent tout, et par cela même ne prouvent rien. On est riche, ou on ne l'est pas; on est poète, ou on ne l'est pas: on a la beauté, la gloire, le génie, ou on ne les a pas. Et quand on les a, on peut dire de ces choses avec tout autant de raison que de la foi qu'elles sont le libre don de la grâce. Mais c'est là, au fond, le Deus ex machina à qui l’on fait tout dire et tout faire. C’est le Dieu i>ersonnel et libre, comme on l’appelle, c’est-à-dire l'être le plus capricieux et le plus irrationnel qu'on puisse imaginer, et qui, quand on y regarde de près n'est autre que le chaos. Ainsi Dieu accorde la foi à Pierre, et la refuse à Paul. Mais il aurait pu l’accorder à Paul et la refuser à Pierre. Bien plus, il aurait pu faire

II) Voyez sur ce point p XI.VII, ei S XVII, XX, XXI.

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