Cavuur à P.-E. Maurice Sellon, 10 mars
2. Il t^crivail presque chaque jour à l'Inconnue, souvent à son piirc à son frère. Peu de ces lettres ont été publiées.
EN VOYAGE lo3
général Junot, et malgré sa langue pointue — la Petite Peste, disait d'elle Napoléon — avait partout des amis. « Son salon est fort curieux, écrivait Gavour, on y trouve un échantillon de tous les genres et de tous les pays. »
A le voir ainsi, à son aise dans tous les mondes, le pied déjà parisien, quelques amis lui conseillaient de s'installer dans la capitale, d'y tenter fortune dans les lettres, dans la politique, comme Rossi, son illustre compatriote. Il s'y refusait, trouvant parmi les réfugiés italiens trop « d'exagération et d'exaltation frénétiques », « ni élévation dans l'âme, ni lumières dans l'intelligence » ; et comme on insista, il s'en expliqua dans une très intéressante lettre à l'une de ses belles amies. « Non, madame, je ne puis quitter ma famille ni mon pays. Des devoirs sacrés s'y opposent et me retiennent auprès d'un père et d'une mère... Et pourquoi, madame, abandonner mon pays ? Pour venir en France chercher une réputation dans les lettres ? Pour courir après un peu de renommée, un peu de gloire, sans jamais pouvoir atteindre au but que se proposerait mon ambition ? » Qu'y ferait-il d'ailleurs, et comment y trouver réputation : Par la littérature ? il ne se sent aucun génie littéraire, « sa tête est raisonneuse et peu inventive ». Par la science ? il pourrait devenir un savant, un mathématicien profond, un grand physicien, voire un chimiste habile, c'est une manière d'obtenir la gloire, mais « elle a peu d'attrait pour l'Italien au teint rose et au sourire d'enfant ». Par les sciences morales ? oui, il les aime avec passion, mais ne peut-on les cultiver qu'à Paris. « Cette société factice est un entourage peu convenable pour celui qui veut étudier les lois de l'humanité. Les grands philosophes, les grands moralistes, les économistes célèbres n'ont pas vécu dans les grandes capitales. » La vie factice de Paris a tué le génie de Cousin, perdu Guizot pour la science.
annihilé Rossi, « l'homme le plus spirituel de l'Italie, le génie le plus flexible de l'époque, l'esprit le plus pratique de l'univers... cet homme, qui a abjuré sa patrie, qui ne sera rien pour nous^.. » Et suivent ces déclarations de patriotisme italien : « Quel bien pourrais-je faire à l'humanité hors de mon pays?... Non, non, ce n'est pas en fuyant sa patrie parce qu'elle est malheureuse qu'on peut atteindre un but glorieux. Malheur à celui qui abandonne avec mépris la terre qui l'a vu naître, qui renie ses frères comme indignes de lui ! Quant à moi, j'y suis décidé, jamais je ne séparerai mon sort de celui des Piémontais. Heureuse ou malheureuse, ma patrie aura toute ma vie, je ne lui serai jamais infidèle, quand (même) je serais sûr de trouver ailleurs de brillantes destinées ''^. »
Trois jours après il quittait Paris : cette lettre contient donc comme le résumé de son impression sur la vie parisienne. Certes il s'est plu à Paris : il a vibré à entendre Guizot, Thiers, Sauzet, de Broglie, Berryer à la Chambre ; il s'est intéressé à la vie politique telle qu'il l'a saisie au Parlement, dans les salons du juste milieu ; il a suivi avec émotion la pensée de Jouffroy ; il a visité avec une humaine pitié les hospices, les écoles, les prisons ; il s'est amusé au bal, au théâtre, dans la rue. 11 a tout voulu voir, toujours pressé « car dans cette maudite ville, on ne sait jamais comment trouver un quart d'heure pour en disposer à sa guise » ; et riche de souvenirs, plein d'admiration pour cette grande cité, pour sa civilisation, pour ses splendeurs, c'est à sa petite patrie qu'il entend consacrer sa vie, à son morne Turin, à son
1. Le jugement sur Rossi (.Hait hiilif et injuste, le pronostic fâcheux : Rossi mourut pour avoir voulu donner à Rome et à la papauté le libéralisme généreux dont il était imprégné jusquaux moelles.
2. Cavour à la comtesse de Circourt ou à M™» de Villeneuve de Walmor, mai 1835.
Piémont étouffé, malheureux. « Jamais je ne lui serai infidèle. » Ainsi fit-il.
Le 9 mai de bon matin, il partait de Paris dans la malleposte, en compagnie du fidèle Santa-Rosa et d'un négociant marseillais, grand admirateur de Babœuf et de Robespierre. Le soir il était à Rouen, s'y reposait deux jours, à visiter la cathédrale, l'éghse Saint-Ouen \ à mettre à jour sa correspondance ; le 11, il prenait le bateau à vapeur qui le menait au Havre, et le 12, il « faisait voile pour l'Angleterre ».
Au moment où Gavour arrivait en Angleterre, la situation politique y était presque aussi instable, difficile, mouvementée qu'en France : depuis six ans, les changements de ministère, de politique, de régime parlementaire s'étaient précipités. A la mort de Canning, le duc de Wellington avait formé un cabinet nettement tory, qu'avait disloqué la Révolution de 1830 ; lord Grey, à la tète d'un ministère whig, proposa la première réforme parlementaire, — suppression de cinquantesix bourgs pourris, accroissement du nombre des députés des villes et des comtés, abaissement du cens électoral, extension du droit de suffrage, — réforme qui ne fut votée en 1832 qu'après une dissolution de la Chambre des Communes et une forte résistance des Pairs. Mais les résultats des élections
A. Ce qui fait dire à l'un de ses biographes (Rufiini, t. I. p. 239), qu'il était parti de Paris le 9 pour être à Saint-Ouen le iO : ce serait un peu long comme voyage ; il suffit de lire le Diario p. 163 et de le comparer avec la lettre du 11 mai, pour voir que Gavour est arrivé le 9 au soir par la malle-poste à Rouen, où le lendemain il a visité « la cathédrale et l'église de Saint-Ouen, cette dernière est intérieurement fort grande et^fort belle; elle est d'une architecture gothique fort ancienne ». L'église Saint-Ouen, à Rouen, commencée en 1318, possède en effet un admirable vaisseau gothique.
furent déconcertants, les nouveaux membres aussi inexpérimentés que violents \ et lord Grey, lassé, donna sa démission en 1834 ; le vicomte Melbourne, également du parti wbig, tenta de remanier le ministère ; il dut se retirer en novembre 1834, devant la sourde hostilité du roi Guillaume IV et les tories revinrent aux affaires avec sir Robert Peel comme Premier, mais pour peu de temps ; sous prétexte que la majorité était incertaine aux Communes, et en réalité pour s'en forger une ■, sir Robert obtint du roi la dissolution de la seconde Chambre, mais le parti tory succomba dans la bataille électorale et au mois d'avril 183o, les whigs reprenaient le cabinet sous la direction de lord Melbourne. Malgré ces perturbations politiques, de grandes et nobles réformes avaient été engagées, qui menaient l'Angleterre à de nouvelles destinées : la réforme électorale, qui, d'un régime oligarchique, devait la conduire à la représentation nationale, transportant le gouvernement de la Chambre des Pairs aux Communes ^ ; la suppression du monopole de la Compagnie des Indes, qui assurait la liberté du commerce et par suite son essor ; la loi des pauvres, en 1834, si minutieusement analysée par Cavour, généreux effort pour la solution des plus douloureux problèmes ; les subventions accordées aux écoles à partir de 1834, modeste début de l'organisation de l'enseignement public, etc.. En revenant au pouvoir, le parti whig était bien décidé à continuer, à activer ce mouvement de réformes. Cavour connaissait ces choses ; depuis longtemps il s'intéressait à la politique anglaise, séduit par « cette race qui vit
1. J. Green. Histoire du peuple anglais, Irad. Monod. l. H, p. 42f).
2. Todd. On parliamenlary Government in England, t. II, p. 406. Paul Maltcr, Jm dissolution des assemblées parlementaires, p. l'Jl.
3. Tocqueville au comte Mole, Londres, l'J mai 1834, Correspondance (éd. 186;}, t. ir. p. 37.
par la loi, qui avance de précédents en précédents et qui gac^ne davantage par une patience raisonnée que d'autres peuples par une révolution ' ». Lisant et écrivant couramment l'anglais (s'il le parlait médiocrement), il avait suivi le mouvement des journaux et des magazines, spécialement de YEdiïibiirgh et du Quarterly Revieic, et il avait entretenu une correspondance régulière avec un bon Londonien, Brockedon. Voyageur, dessinateur, archéologue, William Brockedon visitait presque chaque été les vallées des Alpes, qu'il avait décrites et esquissées dans de brillants ouvrages ' ; ayant quelque renseignement à demander sur les Alpes italiennes, alors bien peu connues, il s'était adressé au lieutenant Cavour, qui y tenait garnison, et avait remercié son correspondant par l'envoi d'un de ses volumes ' ; puis il était venu le voir à Turin, les jeunes gens s'étaient plu ; ainsi s'était eno-ao-é entre eux un commerce de lettres, qui avaient roulé d'abord sur les beautés de la montagne, l'histoire de ses vallées, la toponymie, la topographie et autres accessoires de l'alpinisme ; puis les amis avaient échangé leurs impressions sur quelques sujets httéraires ; et enfin ils avaient passé à la politique, avec Cavour on en venait toujours là : effets de la Révolution de juillet, « convulsions » de l'Europe, question des céréales, Reform bill, débats passionnés aux Communes, tout était effleuré dans leurs affectueux entretiens '. Dès 1830, Brockedon engageait son jeune ami à visiter Londres, et chaque année Cavour promettait sa venue... pourr l'année prochaine. Le 7 janvier 183o, il écrivait enfin de